‹ Théodore JouffroyChapitre 21 sur 21 · Cf. Brunetière, Science et Religion (Paris, Didot · texte numérisé non relu

Cf. Brunetière, Science et Religion (Paris, Didot

aspire à la théorie. Et, comme telle, elle emploie, à la façon de toute science, l'abstraction.

Seulement la. spéculation philosophique est d'autre sorte que la spéculation purement scientifique, et elle a une autre portée.

Est-ce à dire pour cela qu'elle soit une quasireligion ?

Nullement.

La religion est essentiellement union à Dieu. Le christianisme, c'est le Christ, homme-Dieu, faisant participer l'homme à la vie même de Dieu : Deus homo factus ut homo Deus fiât. Voilà le surnaturel proprement dit. Le Christ est venu. Pourquoi?

Pour que les hommes aient la vie, et plus abondamment, ut vitam habeanl, et abtmdantius habeant : au-delà des strictes exigences de leur nature, par un acte de libé-

ralité divine, par une grâce à laquelle l'humaine nature n'a aucun droit, pas plus qu'elle n'a la force d'atteindre toute seule ces hauteurs ou ces profondeurs qui sont les profondeurs et les hauteurs de la vie intime de Dieu même.

Laissons au christianisme sa physionomie vraie. Nous comprendrons alors qu'il ne soit pas si facile de le remplacer. Il est bien autre chose, bien plus, bien mieux que la simple religion naturelle sanctionnée par une autorité dite divine. Il a des mystères, il ouvre devant nous des trésors inénarrables. Qui sait un peu le scruter, puis le déployer devant son regard, y trouve des abîmes et lui découvre une ampleur incomparables. Et quand on l'a un peu pénétré et que l'on en est pénétré soi-même, on aime à le considérer tel qu'il est, dans ce qu'il a de plus propre, de plus

singulier, de plus original, dans toute son intégrité, dans toute son intransigeance, qui ne ressemble à nulle autre, et dans toute son harmonieuse convenance avec le meilleur de nos pensées, de nos rêves, de nos désirs, de notre nature, dans sa souple et inépuisable vitalité. C'est ce que notre temps s'essaie et souvent réussit à faire, en sorte que les objections vulgaires d'un rationalisme démodé font sourire de pitié.

11 est clair dès lors que les âmes et les sociétés, depuis le christianisme, ne peuvent plus se passer de lui : dans l'antiquité, on ne s'est point passé de religion ; dans les pays non encore chrétiens, on ne se passe pas de religion ; dans notre monde européen et américain qui marche à la tête de la civilisation, on peut faire la guerre au christianisme, on ne peut pas s'en passer.

tel 6 . tHÉODORÈ JOUt^FJROY

Il est clair aussi que depuis le christianisme; dans notre monde, une philosophie ne peut plus avoir ni le ton ni l'allure ni Tempire d'une religion : on peut s'efforcer à philosopher contre ou sans le christianisme, on n'arrive pas à le contrefaire.

Il est clair enfin que, depuis le christianisme, dans notre monde, la philosophie ne peut prétendre au gouvernement des esprits et des âmes.

C'estaffaire de sens humain, si je puis dire, et de morale, le tout n'étant complet, ferme, sûr, efficace, que dans et par le christianisme. Ce n'est point affaire de spéculation métaphysique, non plus que de science pure, encore que la philosophie y puisse et même y doive influer.

Il peut bien y avoir, à certaines époques, une sorte de philosophie sensée, sage, tem-

Conclusion !217

pérée, qui semble dominer tous les esprits, étant comme répandue dans l'atmosphère intellectuelle. C'est le résultat des mœurs, des doctrines philosophiques, et, pour une grande part, des croyances religieuses. Mais une philosophie créée tout d'une pièce par la raison pour jouer ce rôle modérateur, c'est une chimère. C'a été la chimère de Cousin, et celle de beaucoup d'hommes de son temps.

Une sorte de sens commun religieux régnant partout : Jouffroy a eu cette idée. Cousin, lui, y a voulu ajouter l'estampille officielle. Et lui, qui avait couru les aventures métaphysiques, dans sa première jeunesse, s'assagissant au pouvoir, et encore davantage quand il n'y était plus, il a conçu, il a créé ce que l'on a nommé le « Spiritualisme ». Jouffroy n'a pas employé le mot en ce sens. 11 a rêvé la chose, fort peut soucieux d'ailleurs du caractère

officiel. C'était toujours le substitut du christianisme qu'il poursuivait.

On est revenu de tout cela. C'est du christianisme vrai, vivant, autorité parlante, comme disait Bossuet, que nos contemporains se rapprochent quand ils marchent vers la religion. C'est là que M. Brunetière porte ses pas. C'est là qu'en 1897 M. Francis de Pressensé tournait ses regards. Et le Pape Léon XIII, leur présentant la doctrine catholique en sa rigueur, en son ampleur, avec ses conséquences sociales, leur paraît seul avoir qualité pour parler de religion. Ce XIX* siècle finissant écoute la grande voix qui du fond du Vatican enseigne toute créature.

Mais alors qu'est la philosophie? Que peutelle être ?

Ne semble-t-il pas qu'entre la science et la r^%eon, qui ne sont pas ennemies, qui ne sont

pas non plus étrangères Tune à l'autre, mais qui sont nettement distinctes, il n'y ait pas de place pour la philosophie ?

C'est une erreur. 11 y a une place, et très grande. Ce n'est pas celle que Jouffroy lui assigne, ou du moins Jouffroy n'en a qu'une idée confuse et brouillée.

D'abord, noter, élucider, définir les notions élémentaires ou courantes, celles qui sont essentielles, celles que l'usage a rendues dominantes, les démêler, les débrouiller, et ainsi introduire la lumière dans les esprits: c'est une œuvre modeste, humble, mais indispensable, souvent négligée, toujours ardue, et qui la pourra faire si ce n'est la philosophie?

Ensuite, rendre raison des choses en contrôlant nos moyens de connaissance, en montrant en quoi ils consistent, comment ils opèrent, à quelles conditions, et ce qui les

fonde, et ce qui les garantit : c'est une œuvre plus relevée, indispensable aussi, et très difficile, et qui la pourra entreprendre, si ce n'est la philosophie?

Enfin rendre raison des choses en montrant les liens et les principes sans lesquels elles ne peuvent ni se concevoir ni subsister: c'est une œuvre très haute, indispensable, si la pensée se déploie tout entière, et infiniment difficile, mais attirante entre toutes; et qui l'essaiera, sinon la philosophie?

Universelle et fondamentale critique, universelle et totale explication : voilà l'ambition de la philosophie, voilà son objet. Et par là elle va rejoindre tout, et les intérêts essentiels de l'humanité, et la vie même ; mais indirectement, et parce qu'elle est d'abord essai de spéculation : essai, avec des parties assises sans doute^ et on l'oublie trop, mais essai surtout.

et que chaque époque recommence, non parce que chaque époque doit regarder comme non avenue l'œuvre antérieure, mais parce que chaque époque doit mettre sa pensée réfléchie en accord avec la science acquise, les mœurs régnantes, les idées ambiantes, Tétat moral, social, politique, et qu'ainsi la grande synthèse est toujours à reprendre et à reloucher, si l'on veut qu'elle contienne la vie totale et s'y adapte.

Ainsi la philosophie, comme la science, s'étend à tout, mais dans un sens bien plus profond, et elle s'étend à tout sans être tout. Le mot de Shakespeare dans Hamlet demeure toujours vrai : « Il y a dans le ciel et sur la terre bien plus que dans votre philosophie. » Mais cette philosophie est un noble effort pour pénétrer et relier tout, effort spéculatif, mais humain, total donc et vital, avec consé-

quences pratiques indirectes; son domaine n'est point défini comme celui de la science dont elle n'a point la rigidité, ni enfermé dans d'aussi étroites limites puisqu'elle aspire à aller plus au fond et plus haut ; ce n'est pas non plus le domaine de la religion : elle n'a point le même but ni la même valeur, elle se fausse si elle prétend exercerle même empire. JouflVoy, qui n'a point d'idée nette de tout cela, est en proie à de perpétuels conflits.

Et à cause de ce déchirement intérieur, il demeure indéfiniment dans les préparations qui satisfont son esprit avide de rigueur scientifique. Il hésite à mettre la main à l'édifice, au monument. Pour lui, ce monument, c'est un temple, un sanctuaire. 11 se trompe. Ce que le philosophe a à faire, ce n'est point un temple laïque; et d'avoir le vrai temple, celui que l'humaine raison ne construit pas, et

d*y aller, ne nuit pas à la construction philosophique, à l'édifice savant et humain, spéculatif, que Ton ne pourrait nommer temple qu'au sens primitif du mot, c'est-à-dire lieu d'où l'on contemple,

Edita doctrina sapienlum ternpla serena^

mais non pas sanctuaire où l'on entre en commerce avec la Divinité.

Jouffroy, par suite de la révolution subie et ratifiée par lui au moment de la crise intellectuelle, a manqué toule sa vie de la liberté d'âme nécessaire pour édifier avec une entière liberté de pensée sa philosophie. Il a été victime de son rationalisme. Si le rationalisme consiste à tout réduire dans l'homme à la raison et la raison même à l'homme, il Ta fait, et il y a perdu. Il a supprimé les parties vives de son âme, il a bridé son ima-

gination, retenu son essor poétique, son souffle métaphysique. Et d'autre part, parlant sans cesse de Dieu avec respect, il n'a pourtant puisé en Dieu rien qui ait porté bien haut sa philosophie. Je lui sais gré de rattacher expressément à Dieu et l'ordre universel et la loi morale. Mais, malgré tout, son rationalisme l'étreint, le rabat, le violente, et ôte au philosophe, et à la philosophie qu'il a tentée, la netteté de vues, la fermeté de direction, la hardiesse de spéculation, le souffle vivifiant. J'avais raison de dire que science et philosophie sont en lui comme gênées, faussées, parce qu'une équivoque persiste toujours.

Chrétien de regret et de désir, sans bien apercevoir la substantielle et originale vertu du christianisme, il ne cesse de prêter à la philosophie les cadres, les proportions, la portée d'une religion , tout en y voulant trouver

la science, dont la notion elle-même demeure pour lui vague et confuse.

Et rien en lui n'est en la forme franche et en la place légitime. Il le sent, el, comme il est sincère, il le dit. Son évolution n'est pas ascendante, il ne monte pas dans la clarté croissante et avec une sève vigoureuse; malgré ses désirs, malgré ses regrets, malgré ses velléités de retour et la courbe décrite par sa pensée inquiète, son évolutiou est plutôt descendante : il demeure éloigné des sources de la lumière et de la vie; s'il s'en rapproche, c'est avec langueur ; l'élan est brisé ; la certitude, malgré qu'il en ait, est déchue en lui, et avec elle l'énergie vitale. Il est eu cela, comme Lamennais, comme Schérer, avec la tristesse en plus et le regret mélancolique et un vague retour, un exemple de décroissance dans la pensée et dans la vie profonde.

Son temps s'est d'abord reconnu en lui.

Mais bientôt cette connivence du siècle et du philosophe a cessé : le siècle est devenu plus sectaire, et le philosophe, qui, après tout, semble incliner vers le christianisme, a paru en retard. A ceux que le christianisme au contraire attire, il paraît plus en retard encore. Si les incroyants de tousles temps lui gardent quelque tendresse à cause de son incrédulité, il n'est pourtant plus leur homme ; et si ceux qui croient en Dieu et marchent vers le Christ, lui savent gré de proclamer Dieu et de confesser au moins le besoin du Christ, il ne leur suffit pas toutefois. Ainsi il lui manque, aux yeux des incroyants, d'être sectaire ou d'être athée et impie : l'incrédulité n'a pas ravagé assez à fond son esprit, elle y laisse Dieu et la Providence. Et, au?: yeux des autres, à qui il faut des certitudes croissantes et une

vie croissante, il lui manque de comprendre le christianisme pour s'avancer vers la vérité complète et efficace. Celte fin du xix® siècle, où l'ouvrage de M. Francis de Pressensé sur le cardinal Mannîng a trouvé des lecteurs passionnés, n'en est plus, (^'est clair, au rationalisme de Jouffroy.

Bautain, son condisciple, a remonté les pentes. Incrédule comme lui à l'École, comme lui épris de philosophie, intelligence vive et compréhensive, parole nette et puissante, très goûté de Cousin, qui le mettait peut-être au-dessus de Jouffroy lui-même, esprit d'une curiosité infatigable, arrivé en peu de temps à tout savoir pour ainsi dire, familier avec les sciences les plus diverses et avec la philosophie allemande, hanté par l'idée de faire des connaissances humaines, dont aucune ne lui échappait, une synthèse nouvelle, un système

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grandiose, Bautain enseignait dans Strasbourg avec éclat, et il y régnait sur les jeunes esprits. Il revient au christianisme. 11 porte dans sa chaire de la Faculté des Lettres sa foi retrouvée, ardente, parée de jeunesse, et impatiente de se produire dans la philosophie qu'elle ne renie pas, mais qu'elle prétend pénétrer. Bientôt il est prêtre, et, prêtre, le professeur de philosophie reparaît encore dans sa chaire.

Est-ce en lui que nous allons admirer cette marche ascendante dont nous parlions tout à l'heure, cette montée de la pensée dans la clarté et dans la vie pleine, totale? Non, la peur du rationalisme jette le philosophe dans l'excès contraire : il se défie de la raison jusqu'à la déclarer entièrement impuissante ; le traditionalisme le tente, et son œuvre, à lui aussi, estmanquée. Son zèle sacerdotal pourra être fécond, mais, philosophiquement, comme

Jouffroy, quoique d'une manière inverse, i est paralysé ; et pour lui comme pour Jouf froy, quoique d'une manière inverse, la causi du mal est dans le rationalisme. Mortelle es l'influence du rationalisme dans les esprits il y a ceux qu'il enivre ; il y a ceux qu' trouble en y provoquant une réaction outrée il alanguit, il énerve, il fait dépérir les un: et les autres.

11 a enivré Jouffroy, et Jouffroy, avec soi àme haute, ses aspirations nobles, son beai et multiple talent, n'a rien fait qui soit ei proportion avec ce qu'il semblait promettr et pouvoir. Il avait la probité de l'esprit, li droiture intellectuelle, la sincérité ; il aval du feu ; sa pensée était fine, pénétrante ; i savait observer, il savait discuter ; il pariai à merveille. Il écrivait avec une distinctioi rare. Distingué en tout, plutôt que puissani

il avait une variété de dons merveilleux, et je ne sais quoi d'exquis venant de Tâme, qui donnait à tout en lui un charme original.

Avec tant de ressources, il a fait peu. Même quand il offre au lecteur quelque chose d'achevé, si c'est une théorie, et non une réfutation ou une analyse ou un de ces morceaux d'un lyrisme philosophique dans lesquels r<\me chante mélancoliquement, l'impression est toujours la même : « Ce n'est que cela ! » est-on tenté de dire. Il avait annoncé plus, et il pouvait et devait plus. La valeur de l'œuvre est demeurée au-dessous de celle de l'ouvrier, c'est visible, mais l'on devine que l'ouvrier lui-même n'a pas été tout ce qu'il pouvait être. Épris de la pensée libre, il n'a pas su se ménager cette liberté qui consiste à demeurer libre à l'égard du préjugé antichrétien, et plus généralement à l'écart du

rationalisme. Ce rationalisme, qu'il a bu à longs traits dès sa première jeunesse, a troublé et faussé sa raison. Et c'est pour cela que de son œuvre il n'y a que des débris, c'est pour cela que partout dans ce qui reste de lui se sent ou éclate une disproportion douloureuse entre le désir et Fobjet, entre l'ambition et l'œuvre, entre la réalité et l'idéal, ou plutôt encore, entre ce qui a été fait et ce qu'un tel homme avait la capacité, et pour reprendre deux mots qu'il aime, la destinée et la mission de faire. Aussi est-il triste et attriste-t-il. Pour parler encore son langage, une ombre mélancolique s'atlache à son nom, à son souvenir, à ses écrits. Il a eu une foule (Tidées tristes. 11 a connu le noble et triste privilège des hautes pensées. S'il eût surmonté le rationalisme, il eût vu que c'est un noble et joyeux privilège : car les hautes

pensées, dans l'homme pleinement homme, sont vie en même temps que lumière ; là où la vie est intégrale et totale, la sève est vigoureuse, et, parce qu'il y a dilatation, épanouissement, — malgré les labeurs, malgré les luttes inévitables en ce monde, — où il faut penser, finalement il y a joie.

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