‹ Théodore JouffroyChapitre 20 sur 21 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

Mais ce n'est pas assez :

Malgré ce triple contrepoids, ce pouvoir

serait encore immense, si l'Etat le possédait

tout entier. C'est ce que n'a pas voulu la loi de 1833 1.

Et il explique qu'en livrant un tel pouvoir à rÉtat, elle n'a pas consenti pourtant à lui sacrifier deux droits : celui du père de famille, de choisir le maître de ses enfants, et celui de tout citoyen, de créer une école et d'y donner, à sa façon, l'instruction primaire.

En un mot, conclut-il, la loi a respecté la liberté d'enseignement. Belles et fortes paroles, vraiment libérales, dans leur éloquente précision. Elles sont précieuses à recueillir, bonnes à méditer. J'aime moins les mots qui suivent où ce salutaire affaiblissement d'un

1. Rapport sur le concours relatif aux écoles normales primaires. Nouveaux Mélanges philosophiques y p. 209.

pareil pouvoir est attribué en partie aux « défiances » ou aux « timidités de la loi ». Ce qui domine, c'est le sentiment de la « responsabilité qui s'attache à un pouvoir encore considérable », bien qu'affaibli, et Jouffroy déclare cette responsabilité « effrayante ».

Ainsi une question éminemment sociale, et comme telle « question vitale >i , le mot est de lui, retient son attention, et il se félicite que ce problème de l'instruction du peuple, « dégagé de tout nuage politique, se dessine avec plus de majesté dans la pure atmosphère de 1840, qu'il ne faisait dans le ciel couvert et orageux de la Restauration ». Il faut former des maîtres « qui donnent à la patrie des enfants moraux et religieux ». Car « ce qui importe à l'Etat et au pays, c'est bien moins ce que saura l'enfant, que ce qu'il croira, ce qu'il aimera, ce qu'il voudra ; et

même ils ne prennent souci de ce qu'il saura que parce que les connaissances influent sur Tâme et concourent à diriger la volonté ». Il ne vient donc pas à l'esprit de Jouffroy que Técole puisse être sans Dieu, ni que le christianisme puisse s'en retirer. Il estime que le moment est venu « pour la science d'aborder ce problème social » de la formation des instituteurs ; mais le résultat de cette enquête scientifique, c'est que « sans la religion il n'y a pas d'éducation morale possible », et que « la religion » donc « doit être l'âme des écoles normales » primaires. Avec un sentiment très vif de la nécessité de concevoir que « l'éducation n'estpas une éducation abstraite et quelconque, dont on puisse déterminer spéculativement l'idée, comme un philosophe déterminerait celle de la poésie ou du syllogisme » ; avec la vue très nette qu'il faut tenir

compte de « tous les éléments constitutifs de notre société, de notre ordre social toutentier, tel que l'on fait les siècles, les événements et les desseins de la Providence sur notre patrie >i : il rappelle qu'il faut « approprier l'instituteur à ce milieu, sous peine de n'en faire qu'un instrument impuissantou funeste » . Or, i( une moralité profonde et sincère », un « sentiment élevé de la fin morale de l'homme et de la société « ne lui suffisent pas, sans la religion, ou ne lui paraissent choses assurées qu'avec la religion ; et il constate « comme un symptôme rassurant » que dans tous les Mémoires que l'Académie vient d'examiner « on ne trouvait pas un mot suspect, une épithète légère, sur aucune des choses qui méritent le respect des hommes et qu'une opinion naguère encore toute-puissante avait trouvé du plaisir à abaisser ».

Voilà ce qu'il disait à rAcadémie le 13 juin 1840. Deux mois après il partait au Collège Charlemagne. On a gardé le souvenir de ce discours qui tient en moins de six pages. Quelle tristesse résignée, noble, j'allais dire encourageante, mais profonde, mais entrée jusqu'en l'intime moelle de l'âme! Il pense aux élèves les plus grands, à ceux «qui vont mettre à la voile sur les mers orageuses du monde » , et il dit :

Il y a aujourd'hui vingt-sept ans qu'à la veille de m'éloigner (du collège) comme eux, mon cœur battait pour la dernière fois dans une enceinte semblable à celle-ci. J'en sortis chargé de couronnes pour entrer dans la vie. Cette vie, je l'ai en grande partie parcourue; j'en connais les promesses, les réalités, les déceptions : vous pourriez me rappeler comment on l'imagine ; je veux vous dire comment on la trouve, non pour briser la fleur de vos nobles espérances (la vie est parfaitement bonne à qui en connaît le but),

mais pour prévenir des méprises sur ce but même, et pour vous apprendre, en vous révélant ce qu'elle peut donner, ce que vous avez à lui demandcret de quelle manière vous devez vous en servir'.

Et le discours marche, grave, solennel, et Jouffroy dit à ces jeunes gens que «dans sept ou huit ans ils auront entrevu toutes les idées fécondes dont ils sont capables »; il les engage à « apprendre le prix du temps i» , à l'employer « avec une infatigable, avec une jalouse activité». Puis il leur déclare que « dans la vie on rêve le bonheur, mais que le bonheur n'y estpas»; car «ce monde est borné, et les désirs de notre nature sont infinis». Il montre à son jeune auditoire dans « l'accomplissement du devoir le véritable but de la vie et le

1. Discours prononcé à la distribution des prii du Collège CbarlemagDe (1810). Nouveaux Mélangea philosophiques, p. 25£.

véritable bien » . Il ne veut pas qu'on murmure contre la Providence parce qu'on n'a reçu qu'une modeste part.

Entre le ministre qui gouverne l'Etat et Tartisan qui contribue à sa prospérité par le travail de ses mains il n'y a qu'une différence, c'est que la fonction de l'un est plus importante que celle de l'autre ; mais à les bien remplir le mérite moral est le même. Que chacun de vous, jeunes élèves, se contente donc de la part qui lui sera échue. Quelle que soit sa carrière, elle lui donnera une mission, des devoirs, une certaine somme de bien à produire. Ce sera là sa tâche ; qu'il la remplisse avec courage et énergie, honnêtement et fidèlement, il aura fait dans sa position tout ce qu'il est donné à l'homme de faire... Tout est bien ordonné dans la vie, quand on la comprend comme Dieu l'a faite, quand on la restitue à sa vraie destination*.

Je serais tenté de transcrire tout le dis-

1. Discours prononcé à la distribution des prix du Collège Gharlemagne (1840). Nouveaux Mélanges philosophiques, pp. 254-255.

DE 4836 A 1842 i89

cours, tant Jouffroy s'y met tout entier.

J'engage à le relire. Je n'en cite plus que la fin.

Pardonnez-moi, jeunes élèves, dans un jour si plein de joie pour vous, d'avoir arrêté votre pensée sur des idées si austères. C'est notre rôle à nous, à qui l'expérience a révélé la vérité sur les choses de ce monde, de vous la dire. Le sommet de la vie vous en dérobe le déclin ; de ses deux pentes vous n'en connaissez qu'une, celle que vous montez. Elle est riante, elle est belle, elle est parfumée, comme le printemps. Il ne vous est pas donné, comme à nous, de contempler l'autre avec ses aspects mélancoliques, le pâle soleil qui l'éclairé et le rivage glacé qui la termine. Si nous avons le front triste, c'est que nous la voyons. Vivez, jeunes élèves, avec la pensée de cette pente que vous descendrez comme nous. Faites en sorte qu'alors vous soyez contents de vous-mêmes.

Faites en sorte surtout de ne point laisser s'éteindre dans votre âme cette espérance que nous y avons nourrie, cette espérance que la

foi et la philosophie allument, et qui rend visible, par-delà les ombres du dernier rivage, l'aurore d'une vie immortelle*.

Il n'avait que quarante-quatre ans, mais il entendait au fond de son être une réponse de mort, il portait la mort en soi, et ce discours est comme son testament. C'est sur la vie immortelle que son regard s'arrête, et c'est à la foi en même temps qu'à la philosophie qu'il attribue la vertu d'en allumer l'espérance.

C'était la dernière fois presque que sa parole se faisait entendre. Du cours commencé en 1841 rien n'a été conservé. De ses derniers écrits quelques vestiges demeurent : ils ont trait à une question particulière de psychologie, aux signes'^. Il conservait jusqu'à la fin le

1. Discours prononcé à la distribution des prix du Collège Gharlemagne (1840). Nouveaux Mélanges philosophiques, pp. 256-257.

2. Voir \qs Nouveaux Mélanges philosophiques, p. 271 : Faits et pensées sur les signes.

goût de ces recherches de détail; mais il n'y mettait pas son âme. Son âme se révèle dans un entretien qu'il eut quinze jours avant sa mort avec un prêtre distingué, Tabbé Martin de Noirlieu.

« Nous avons parlé, dit M. de Noirlieu, de philosophie et de religion. Il a été question du dernier ouvrage de M. de L. M. (La Mennais), qui venait de paraître. Jouffroy a déploré sa défection^ et il m'a dit, avec un profond soupir : <i Hélas! Monsieur le Cure\ lotis ces systèmes ne mènent à rien. Vaut mieux mille et mille fois un bon acte de foi chrétienne, »

Cette parole ne fait-elle pas écho à celle qu'en 1830 il prononçait en pleine Sorbonne sur le catéchisme ? Mais ceci est plus intime, plus décisif aussi, et le « retour » au christianisme semble prêt de s'accomplir.

M. de Noirlieu ajoute :

« Je sortis de chez lui avec de bonnes espérances dans le cœur, et bien résolu à y revenir prochainement. Quelques jours après, Madame Jouffroy me fit dire que son mari était si faible que le médecin lui avait défendu de parler; mais qu'il serait enchanté de me recevoir dès qu'il aurait un peu plus de force. Trois jours après, il s'éteignait en buvant une potion calmante* ».

C'était le 1" mars 1842.

1. Cf. Martin de Noirlieu, Exposition et défense des pHnctpaux dogmes du chnstianismey 2° édition (Paris, Vaton, 1857), p. 100 : « Pauvre Jouffroy ! Comme on se prend à le plaindre, à Taimer, quand on lit cet aveu sincère des douleurs de son âmel Je l'ai connu trop tard, et n'ai pas eu le temps de devenir son ami. Mais j'ai pu admirer tout ce qu'il y avait de vertu et d'élévation dans cette âme naturelleinent chrétienne. Quelques jours avant sa mort, nous parlions d'un livre que venait de faire paraître un écrivain célèbre qui a tant contristé l'Eglise : « Hélas I Monsieur, me dit-il avec l'accent « d'une conviction profonde, tous ces systèmes ne mènent à « rien ; 'mieux vaut un bon acte de foi chrétienne. » J'ai la confiance qu'au moment suprême Dieu a inspiré à Jouffroy ce bon acte de foi chrétienne, dont il appréciait le bienfait. >

J'espère avoir résumé fidèlement la vie philosophique de Jouffroy. Deux choses sauleat aux yeux : rîmportance pour lut de laqueslion religieuse; la disproporlion entre l'œuvre et l'ouvrier.

La question religieuse est celle qui prime tout, celle à laquelle tout le reste se ramène, on peut dire l'unique question. A qui appartiendra-t-il ? Sera-ce à la religion, c'est-àdire au christianisme, objet de foi, dogme défini et imposé par l'autorité? Ou sera-ce à

la philosophie, c'est-à-dire à la doctrine rationnelle, issue de la réflexion, objet de libre recherche, dogme encore mais défini et proposé par la science ? Ainsi se pose, pour lui, en se multipliant sous divers aspects, Féternelle question.

Il s'est demandé s'il était chrétien et s'il devait l'être. Il s'est répondu qu'il ne l'était

plus, et a décidé qu'il ne devait plus l'être. Il en a souffert. Il en a conçu de la fierté aussi. Puis les regrets toujours persistants ont pris une forme mélancolique, et au désir de remplacer la foi perdue, à l'espoir de réussir dans l'entreprise, à l'ivresse de sembler y réussir parfois, a succédé finalement une incurable tristesse, qui a paru déterminer un certain mouvement de retour.

C'est son histoire, et c'est, pour lui, l'histoire de la société, l'histoire de l'humanité

tout entière. A qui est le monde aujourd'hui, à qui sera-t-il demain, à qui doit-il être?

Les dates saillantes de la vie philosophique de Jouffroy sont celles qui marquent les principales phases de son évolution.

En 1814, c'est la crise, et c'est la révolution intérieure. De 1815 à 1820, ce sont les déceptions, puis les espérances et les rêves, et les premiers labeurs, les premiers pas dans la route nouvelle, les premières conquêtes, mais avec l'ajournement des questions vitales qui sont la raison de tout le travail, mais n'en sont pas l'objet direct. En 1820, c'est le réveil vif, efficace, de la préoccupation essentielle. De 1822 à 1828, après des colères qui vont s'apaisant et des ardeurs qui vont se tempérant et des illusions qui perdent peu à peu de leur vivacité, c'est une série de recherches particulières, travaux

réguliers, assidus, où toutes les idées importantes du philosophe se dessinent plus fermement et où sur plusieurs points il prend son parti et son pli. En 1828, c'est le premier avènement public dans une chaire de Sorbonne de cette pensée qu'une longue préparation ardente a mûrie, et en cet avènement elle est modeste, modérée, mesurée, apaisée. En 1830, c'est l'avènement définitif, mais où la crainte d'abuser de la victoire domine la joie de vaincre. Après 1830, surtout de 1833 à 1836, c'est une dernière préparation à la construction que la pensée militante a promise, que la philosophie triomphante est tenue d'offrir aux esprits, que pour lui-même le philosophe souhaite, espère, attend, salue, mais le voilà qui lient de plus en plus compte du christianisme, et, s'il déclare encore fièrement qu'il aspire à y

substituer sa philosophie, de cette philosophie il ne donne qu'une esquisse, une ébauche, et au chrislianisme il se plaît à rendre hommage. Après 1836, l'hommage devient plus fréquent, plus significatif. Pour lui-même, pour la société, pour l'humanité, il semble attendre plus du christianisme que de la science, qui n'est pas prête, et non seulement toutes les colères sont tombées, et les illusions s'évanouissent, mais le découragement se fait sentir. Il ne doute pas de la raison, mais il ne la sépare plus d'une façon si tranchante de la foi chrétienne. Pourquoi ne les unirait-on pas?

Ainsi va l'histoire de sa pensée, ainsi procède l'évolution religieuse qui est tout l'essentiel de sa vie; ainsi se déroulent du même coup ses vues sûr la marche du monde.

La seconde chose qui frappe, quand on a parcouru toute la carrière où s'est déployé Jouffroy, c'est que rien en lui, rien pour lui n'est parvenu à l'achèvement. Pascal est inachevé : le temps lui a manqué. A Jouffroy, ce n'est pas le temps qui a fait défaut, à vrai dire, bien qu'il soit mort tôt. L'ouvrier a plutôt manqué h l'œuvre. Je veux dire qu'une certaine impuissance native paraît en lui : il n'avait pas le génie de la synthèse, il n'en avait que le désir. Mais surtout je veux dire qu'il y a en lui une impuissance qui n'est plus de naissance celle-là, qui a été contractée après coup, qui est le résultat d'un accident terrible. C'est une âme foudroyée, si j'ose dire. Et de ce foudroiement il lui reste une paralysie partielle, avec des soubresauts, je ne sais quelle gêne dans le mouvement et je ne sais quelle agitation, une sorte de va-et-

vient maladif. Il y a, depuis la crise subie et la défaillance consentie, le jour où il a constaté que le christianisme en lui s'était retiré, et qu'il a ratifié et consommé la défection, il y a au-dedans de lui un conflit perpétuel entre des ressouvenirs et des aspirations, entre des regrets et des espérances, entre un passé qui ne meurt jamais et un avenir qui fuit toujours, et ses idées comme ses sentiments se heurtent, et il se débat douloureusement entre les puissances qui se disputent son âme, et lui qui était fait pour se dilater et s'épanouir, il est déchiré : il souffre, et il demeure stérile.

Précisons. Il ne conçoit nettement ni le rôle de la raison, ni la nature de la science, ni l'objet de la philosophie.

Pour la raison, il semble parler et agir comme si le tout était qu'elle allât seule. Et,

comme avec cela il a le goût des faits, par moments la raison se réduit presque à opérer ce qu'effectivement elle opère avec succès : enregistrer les faits est toute son œuvre. Puis, comme parmi les faits il trouve ce qu'il nomme les croyances de l'humanité, la raison n'a plus guère d'autre but que de recueillir ces croyances : les enregistrer devient la grande affaire. Ainsi le philosophe à qui la raison paraît si ferme et si sûre ou se confine dans un positivisme prudent ou se contente du sens commun organisé.

C'est un premier conflit. En voici un second.

La science dont il est épris, qu'est-elle pour lui? Il connaît une science, et la pratique, et l'avance : c'est la psychologie. Il n'en connaît pas d'autres, j'entends connaître par expérience, connaître pour avoir pratiqué.

Cela lui crée une faiblesse incurable. Déji^ en psychologie, il est trop abstrait et ses descriptions ou divisions sont parfois trop verbales : mais quand il dit <i la science », comme il n'a jamais eu de commerce, de contact avec une science faite et réalisée dans une œuvre définitive, la psychologie à laquelle il travaille et où il réussit n'étant point faite mais se faisant, qu'arrive-t-il? 11 arrive qu'il prononce ce mot <■ science » en ayant devant les yeux une image vague. Il sait que la science implique l'usage de la raison, une marche régulière, des précautions méthodiques, et des preuves évidentes ; mais il ne connaît bien nî la com|Jexité, ni ce que j'appellerai la réalité de la science, ni la sévérité dont ces deux caractères rendent l'exigence si originale. Le fait complexe et complet, les données totales, non dans un conce|)t abstrait,

mais dans les choses mêmes, dans la vie, sait-il bien ce que c'est et que, si cela manque, il n'y a pas de vraie science de faite? Au moment de la crise intérieure, il n'a pas vu que contre les objections en l'air la vie doit oser et savoir tenir. Dans Tordre scientifique, il ne voit pas que la donnée initiale est toujours réelle, et qu'il faut commencer par la prendre telle qu'elle est, intégrale, compliquée, avec tout ce qui en elle gêne, déconcerte, embarrasse l'esprit. Il simplifie trop tôt. Il appauvrit l'objet. Il croit en avoir raison assez facilement (nous l'avons vu) par des distinctions un peu artificielles, un peu superficielles du moins et verbales. Il divise souvent plus qu'il n'analyse. Et alors les exigences sévères de la science lui échappent : il va pas à pas, il multiplie les précautions, les répétitions, les reprises, les redites, mais

CONCLUSION 2(ro

il y a une condition de la science rigoureuse que volontiers il méconnaît, c'est celle qui interdit, non pas l'idée directrice cl l'hjpothèse sans lesquelles la science ne se ferait pas, mais l'abstraction prématurée, la substitution d'un fantôme, d'une idole, d'une forme ou formule à la donnée réelle : on croit celle-ci expliquée parce qu'une proposition abstraite et générale est trouvée, c'est un mirage décevant, ou un cache-vide.

De là chezJouffroy un conflit fréquent entre la vraie idée de la science et l'imparfaite et insuffisante etparfois fausse notion qu'il en a.

La philosophie, chef-d'œuvre de la raison et science par excellence, lui prépare de nouveaux embarras.

Pour lui, la philosophie, c'est, avant tout et surtout, l'équivalent rationnel, le substitut rationnel de la religion, disons plus, du

christianisme. Puisque c'est le chef-d'œuvre de la raison émancipée, puisque c'est la science remplaçant le christianisme, c'est le dernier mot de tout, la lumière souveraine, la source de la vraie force. Cette substitution de la philosophie au christianisme est douloureuse, mais inévitable, et définitivement salutaire, heureuse. C'est la vérité à la place du mythe. C'est 'la virilité succédant à l'enfance.

Mais, dès lors, c'est donc pour des raisons morales qu'il faut entreprendre de philosopher, puisque l'on philosophe pour se refaire des croyances qui puissent suffire à la vie et procurer le bonheur, comme faisait le christianisme ?

Faut-il reprocher à Jouffroy d'avoir cherché dans la morale la raison suprême de la philosophie?

Je ne le pense pas : car alors il faut dire

que Spinoza n'est point philosophe pour s'être

proposé avant tout d'assurer la « béatitude »

de l'homme et pour avoir enfermé sa meta-

physique dans une Ethique; ou encore que

Kant n'est pas philosophe pour avoir prétendu par sa Critique de la raison spéculative déblayer le terrain propre à porter l'édifice de la raison pratique ; ou enfin que Fichte n'est pas philosophe pour avoir vu dans la Doctfnne de la science la préparation de ses vues sur la Destination de Vhomme et la Vie bienheureuse.

Ce qui gêne et ce qui fausse la philosophie de Jouffroy, ou du moins lui donne une allure équivoque, est ailleurs. Il a eu raison de dire que sans ce souci humain par excellence, sans cette vue de ce qui intéresse au suprême degré l'humanité, il n'y a pas de philosophie.

Mais voici où il est confus, voici où il voit miil.

Il lui semble d'abord que, pour être homme au sens complet du mot. il faut attendre d'avoir philosophé. C'est une erreur.

C'est l'erreur de tous ceux qui estiment que pour penser virilement il faut avoir doulé. Quand il s'agit de se rendre compte des choses, d'en rendre raison, « le doute n'y fait rien », dit excellemment Leibniz. Examiner n'est pas douter; chercher des preuves n'est pas douter; poser des questions même, malgré l'apparence, n'est pas douter. Le doute détruit, dissout ou du moins trouble la chose à voir. Que pour surmonter le doute on examine. Soit. Mais que pour examiner il faille commencer par douter, c'est ce que je nie. On examine parce qu'on ne connaît pas assez, et pour mieux connaître, non point essen-

tiellement ni toujours parce qu'on cesse d'admettre l'existence d'une chose.

S'il faut douter pour philosopher, les hommes qui ont pris possession des certitudes essentielles sans les avoir jamais senties ruinées en eux ne seraient donc point philosophes? Mais pourquoi serait-il interdit de chercher la lumière avec la lumière, et pourquoi faudniit-il, parce qu'on aspire à voir plus clair, commencer par éteindre toute clarté?

A ce compte encore les chrétiens, les catholiques surtout, seraient incapables de philosopher. Mais quelle outrecuidante prétention de supposer la certitude chrétienne ennemie de la raison! Elle ne l'est pas plus que la certitude humaine. Etjamais perler la vie en soi ne sera un obstacle pour juger de la vie et en démêler les principes ou les lois.

La réalité possédée n'est pas contraire à la vue de la vérité. C'est plutôt une condition de bien voir.

Mais voici où cette première erreur conduit Jouffroy et quel nouveau conflit elle soulève. Parce que la philosophie lui paraît le moyen nécessaire, le seul, de raffermir ou mieux de refaire des croyances à Thomme qui dit adieu au christianisme, la philosophie prend les allures d'une religion diminuée, j'ai dit plus haut laïcisée, et elle se réduit toute d la Profession de foi du Vicaire savoyard^ étayée par plus de psychologie, je le veux bien, préparée par une longue revue des systèmes, je le veux bien encore, exposée enfin d'une façon plus savante, plus compliquée, j'y consens, mais au fond rien de plus. Est-ce une conception de la philosophie suffisante et satisfaisante ? 11 est clair que non, et

CONCLUSION 21 i

c'est d'ailleurs une conception démodée, surannée, à tel point qu'insister davantage est inutile.

Le rôle essentiel de la philosophie n'est donc pas de refaire à l'homme et particulièrement à l'homme déchristianisé des croyances, puisque l'on a le pouvoir et le droit de philosopher sans avoir perdu ses croyances humaines et chrétiennes, et que les croyances dites rationnelles qui seraient dues à la philosophie ne sont pas, c'est clair, toute la philosophie.

Plus nous avançons, plus nous sommes tentés de dire que la philosophie n'a essentiellement ni cette haute ambition ni ces étroites limites. Elle est plus que cela, à certains égards, et, en un sens, elle est moins. Elle est autre.

Précisons.

D'abord, il y a la science proprement dite, laquelle ^'^tend d'une certaine manière à tout,, comme acte et œuvre de la raison moyenne,, laquelle raison cherche la liaison des phénomènes et saisit comme le déterminisme des choses, selon l'expression à la mode aujourd'hui, sans aller plus loin, sans aller ni au fond ni au haut.

C'est dire que de cette science on ne peut attendre ni l'explication suprême ni la direction de la vie : elle ne donne pas, elle ne donnera jamais le dernier mot de l'énigme ni le mot d'ordre K

Et la philosophie, comme science, partagera la même impuissance.

Or, la philosophie ressemble à la science en quelque chose. Elle y ressemble par son côté spéculatif. Elle a pour but le savoir et elle

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