‹ Théodore JouffroyChapitre 5 sur 21 · LA CIUSE. — COMMENT IL DEVIENT INCRÉDULE · texte numérisé non relu

LA CIUSE. — COMMENT IL DEVIENT INCRÉDULE

On a raison de se souvenir de la crise d'âme dont la seconde partie du Mémoire sur VOrganisation des sciences philosophiques contient le récit. Ce fut bien une crise^ un point de partage dans la vie intérieure de Jouffroy, et c'est ce qui décida de tout le reste.

Je viens de relire ce récit. C'est noble, c'est attachant, c'est d'une sincérité pénétrante, c'est triste. Comme c'est écrit environ vingt ans après l'événement, il y a pourtant

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tout enfin est bien de ce siècle en son premier quart? La sympathie si vivement éveillée d'abord y perd un peu, l'intérêt historique s'en accroît.

On a tant parlé de ces pages, on en a tant admiré et plaint et loué ou condamné le héros, il y a là encore aujourd'hui des choses d'une réalité si présente, que je ne croirai lasser personne en y insistant, et avec une entière franchise.

Elles pourraient recevoir ce double soustitre : Comment Jouf[roy devint incrédule; et : Pourquoi il devint philosophe.

Très sérieux et soucieux avant tout des choses morales, c'était dans le christianisme qu'il trouvait la réponse nette et précise à toutes les questions que de telles dispositions font naître dans un jeune esprit. Mais le vent d'incrédulité qui soufflait de toutes parts

lutour de lui devait ébranler l'ôdifice de ses Toyances. Un jour, il conslasle qu'il n'y a plus ■ien en lui qui soit debout ; sans le vouloir, ians le savoir, il a cessé d'être chrétien. La livinité du christianisme étant mise en doute lux yeux de « sa raison » naissante, et « son :œur» étant impuissant à conjurer n l'inlexible courant de sa pensée »>, ce qu'il ;royait jusque-là de Dieu, de l'âme, desadesinée en celte vie et dans l'autre, n'est plus ■ien pour lui; il rejette tout. II est incrédule.

Voilà le résumé net, exact. Reprenons le létail, et tâchons de comprendre et de juger.

Chrétiennement, le mystère des rapports l'une àme avec Dieu est si intime et si lélicatque nul ne doit prétendre le pénétrer. >e qui est certain, c'est qu'une àme éclairée le la lumière du Christ ne peut se détourner le cette lumière et dire aii Christ: " Non, je

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ne veux point de vous »^ sans commettre une faute^ sans pécher précisément contre la lumière- Mais qui mesurera ce qfle cette âme avait de lumière? Qui osera dire jusqu'à quel point elle avait été chrétienne et ce que les ravages faits en elle par les préjugés ambiants ont pu avoir d'involontaire ? Si Jouffroy avait été « élevé par des parents pieux et dans un pays où la foi catholique était pleine de vie au commencement du siècle», bien insuffisante néanmoins paraît avoir été son instruction religieuse. Rien, ni dans les aveux du Mémoire^ ni ailleurs dans ses écrits, ne fait supposer que les vérités proprement chrétiennes lui eussent été présentées dans leur originale profondeur, et qu'il eût été instruit à en saisir la puissante liaison ; de poétiques impressions, des sentiments ne tiennent pas longtemps contre les premiers

assauts d'une raison qui s'effraie de ses entreprises, mais se sait gré de son audace. A Dijon; au collège, une religion tout officielle, dont les pratiques s'accomplissaient comme une consigne, n'était pas propre à fortifier Jouffroy contre les doutes naissants. Qu'on lise dans ï Education en France de Bautain ce qu'étaient les exercices religieux dans les lycées de l'Empire, on comprendra comment un tel milieu, bien loin de prévenir l'incrédulité, la devait favoriser. Bautain, qui avait le même ilge que Jouffroy et qui devait le rencontrer à l'École normale, parle d'expérience. Ce chapitre de son livre est le commentaire du récit de Jouffroy.

Ceci dit pour être juste et vrai, reprenons le récit, et, humainement, jugeons de ce qui nous y est mis sous les yeux : on y veut voir communément un acte émancipateur, la

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Doble et lîère libération de la raison qui douloureusement, mais résolument, arrive à la virilité. J'y vois autre chose.

Le christianisme avait des réponses à toutes les questions les plus importantes, les plus vitales, à celles qui seules méritent d'occuper l'homme, et ces réponses étaient nettes et satisfaisantes. Jouffroy énumère complaisamment les avantages et les bienfaits de la foi.

Tranquille sur le chemin que j'avais à suivre en ce monde, tranquille sur le but où il devait me conduire dans Taulre, comprenant la vie dans ses deux phases, et la mort, qui les unit, me comprenant moi-môme, connaissant les desseins de Dieu sur moi, et Faimant pour la bonté de ses desseins, j'étais heureux de ce bonheur que donne une foi vive et certaine en une doctrine qui résout toutes les grandes questions qui peuvent intéresser Thomme^

1. De l'Organisation des sciences philosophiques, II* partie. Nouveaux Mélanges philosophiques^^. 81.

Ainsi s'exprime Jouffroy.

Je le demande, non en chrélien, mais en homme purement homme, quand on a dans une doctrine révérée tout ce que Jouffroy se plaît à dire qu'il y trouvait, est-il permis de la laisser s'en aller de l'esprit parce que les objections qui flottent dans l'atmosphère commencent à germer dans une tête de vingt ans? On peut renoncer au bonheur, à lapaix^ si le devoir l'exige ; mais comment serait-ce un devoir intellectuel de préférer si vite, si aisément, sa petite pensée propre à une doctrine si haute, si compréhensîve, si salutaire? Quand on la voit dans l'histoire si conforme à l'humaine nature et que l'on expérimente soi-même combien elle donne satisfaction aux besoins supérieurs de l'âme, n'y a-t-il rien là qui avertisse qu'il serait au moins téméraire de prétendre s'en passer? Et pour

se réduire à un superbe isolement, ne faudrait-il pas que des raisons très lumineuses et très décisives exigeassent de contrarier ainsi ce qui parait Tordre non pas seulement accoutumé mais naturel, à savoir queThomme ne peut attendre, pour vivre de l'esprit, d'avoir découvert soi-même et prouvé en règle toutes les vérités essentielles ? Jouffroy avoue et répète quïl ne savait encore rien, et parce que sa raison qui s'éveille lui fait attacher à quelques idées dont il est frappé une importance extrême, il juge inévitable et indispensable et souverainement raisonnable de « rejeter tout » et de demeurer « seul », en présence de l'univers, de l'humanité et de l'infini, « seul avec sa pensée » : c'est de cette pensée ignorante et inexpérimentée que désormais il attend lout. La solitude où il se condamne l'effraie un peu, mais il se félicite

de son courage, il en est fier, tristement, douloureusement, tout ce qu'on voudra : il a fait acte d'homme, croit-il, et c'est ce qui importe* Pour moi, je trouve qu'il a tout au contraire défait en soi l'homme, ou plutôt encore qu'il Ta laissé se défaire, et avec une légèreté qui n'a rien de raisonnable, ni de scientifique.

11 n'était pas encore philosophe. Il n'avait rien étudié. 11 n'avait aucune idée, aucun soupçon de la méthode. Sa raison n'était pas exercée. C'était un brillant rhétoricien, et rien de plus. Et le voilà qui décide que contre les objections vulgaires répandues par l'incrédulité du xviii^ siècle le christianisme ne tient pas. C'est pitoyable de naïveté. Il nous dit bien qu'il a examiné les objections et les réponses qu'y font les croyants; il ajoute même qu'il a fait cet examen avec partialité pour la religion. Mais de cet examen dont il

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ne parle qu'en une ligne, aucune trace ne demeure nulle part dans ses écrits ni dans sa vie. Quels livres a-t-il lus? Quelles études a-t-il entreprises? Et quand le christianisme touche à tant de choses, à Thistoire, à la so- .ciété, comme à Thomme individuel, laquelle de ces portions du vaste domaine a-t-il explorée, pour se rendre compte de la valeur des objections et des réponses? Tout donne à penser que Texamen dont il parle fut rapide et superficiel; il n'était point armé pour le faire, il n'était point armé non plus pour douter : disons le mot, cette crise dont on fait tant d'état, ce n'est rien de plus que la crise vulgaire par où passe tout jeune esprit quelque peu cultivé et réfléchi en ce siècle si étrangement troublé.

Crise vulgaire, mais non sans importance.

Crise vulgaire, en ce sens que c'est tout sim-

plement le signe de la puberté intellectuelle et qu'il n'y a, dans cette tentation de mépriser toute vérité reçue pour ne se fier qu'à ses propres inventions, rien qui soit l'indice d'une remarquable puissance d'esprit ni d'une particulière vocation à être un penseur. Il faut passer par là. C'est là que l'on devient, dans l'ordre de la pensée, un homme. Et c'est pour cela que la crise, qui est vulgaire, a une importance non médiocre. La virilité intellectuelle n'apparaît que si l'homme commence à penser par soi-même. Ce qu'il a reçu, il le fait sien. L'idée sort du fond même de l'esprit, toute parée de jeunesse et de fraîcheur, et elle brille d'une lumière vive qui semble surpasser toute lumière. Il le faut bien. On voit soi-même, on voit de ses yeux. Ce n'est plus comme par ouï-dire, ou sur commande, ou du moins sur les indications et avec l'aide

d'autrui que Ton affirme ceci, que Ton nie cela, que l'on admire ou que Ton condamne ; on voit soi-même et l'objet et les raisons de dire oui ou non : comiiie l'enfant, qu'une main secourable faisait marcher en le soutenant, marche un jour tout seul, et, après un moment d'efîroi, en est ravi, de même celui que les autres faisaient penser, un jour pense, et il a un peu peur, mais surtout il est sous le charme de cette première pensée à lui.

C'est une épreuve inévitable, nécessaire; mais, puisque c'est une épreuve, il n'est ni inévitable ni nécessaire que l'issue soit telle ou telle. Le danger, c'est d'être ébloui par celte lumière intime et de conclure que, commençant de penser soi-même, on n'a plus qu'à penser absolument de soi-même et par soi-même, à partir de soi, avec ses seules ressources propres. Fausse et folle émancipation

que celle-là, puisque c'est sortir de Tordre naturel, se mettre en dehors de rhumanilé, et prétendre se suffire à soi-même pour vivre de l'esprit, quand il est clair comme le jour que là non plus qu'ailleurs l'homme n'a jamais assez de soi pour faire quoi que ce soit, ni pour être à quelque degré que ce soit!

Malebranche a, pour désigner cette tentation intellectuelle qui constitue l'épreuve dont nous parlons, un mot singulièrement expressif : a Un flambeau paraît plus grand qu'une étoile. » C'est bien cela, et le P. Gratry a eu raison de reprendre et de commenter ce mot merveilleux dans les pages de la Connaissance de Vâme où il a décrit comme personne rinévilable crise. « Un flambeau paraît plus grand qu'une étoile. » On tient dans sa main le flambeau, on l'allume soi*même à une source de lumière dont pourtant on n'est pas

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soi-même l'auteur; mais on ne prend pas garde à cela, on ne songe qu'à la belle lumière qu'on atout près de soi, qu'on a à soi, dont on dispose, et l'on aie vertige, et, dans l'enivrement de la pensée propre, on est tout près de faire fi de tout le reste. Ce n'est rien si cela ne dure pas. C'est affreux si, au lieu de jouer naïvement dans la lumière nouvelle, on conçoit tout de bon l'orgueilleux dessein de ne plus compter que sur soi. On a succombé à la tentation. Dans la crise où il s'agit de devenir, dans l'ordre de la pensée, un homme, on a rompu avec toutes les racines de l'humaine pensée, on s'est éloigné de toutes les sources vives, et l'on est ce que Leibniz appelle énergiquement un soUpsCy et Leibniz ajoute que le solipse est un monstre, c'est-à-dire un être contre nature.

Jouffroy, subissant vers la vingtième année,

ÉODOHE JOUPFBOY

itre, la crise ÏDlelIcctuelle, a Lme laat d'autres, h la tentaorli incrédule. Et remarquons- )ntre le Christian isme consiste i à s'en détacher par un acte isentir et ratifier le fait accompas avec le christianisme. 11 fil est rompu. Qui l'a rompu?

i tout seul. Mais comment?

i, le « vent» impétueux, «Tin- : de la pensée » ont tout fait. Et ;e, qui n'est pas le sien, où le ble, et Je ne sais quelle fatalité icoup pins que l'activité d'une !, alerle, scrutatrice, c'est cet 'me qu'il accepte et qu'il prorté. C'est cela qu'il appelle le , raison. Bossuet, parlant des crie:" Qu'ont-ils donc vu, ces

^ iT

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grands esprits, qu'ont-ils donc vu déplus que les autres? »

Jouffroy n'a rien vu, rien, sinon que contre le christianisme il y a des objections répandues dans l'air, ce que £out le monde sait: et ces objections ayant ruiné sa foi à son insu, il a vu un jour qu'il avait perdu la foi. Voilà tout. Où est le triomphe de la raison? mais d'abord, où est le combat? Il n'y a là qu'une défaite, et une défaite sans combat. On va répétant que Jouffroy a donné un admirable exemple de liberté d'esprit, d'émancipation de la pensée, de virilité intellectuelle: non, il a, dans la crise ordinaire, assisté en spectateur au conflit de ce qu'il appelle son cœur et de ce qu'il nomme sa raison, et une défaillance a marqué son premier pas dans sa voie d'homme qui pense. Sainte-Beuve qui, en traçant son « portrait littéraire » en 1833, ne

!, qui sont posthumes îcriles, Sainte-Beuve ions qui ne sont pas ; Jouffroy que c'était

ouverte qui se laisse pourrait mieux noter demeure après avoir «nuildedécembre»:

de s'Être laissé faire vie.

e citer encore, conrser dans un roman résor de sa psychon morceaux détachés

a imaginé que Joufilieu qui convenait à ctuelet moral s'il fût re.

ntion de deviner ce .

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que Jouffroy eût été s'il fût sorti chrétien de la crise que nous venons d'étudier. On pourrait supposer que, ne s'étant point usé à ressaisir par la raison une sorte de religion naturelle qui n'est guère qu'un christianisme amoindri, décapité, il eût employé ses forces, comme Malebranche, comme Leibniz, à édifier quelque grand système. J'incline à penser qu'il n'en avait pas la puissance. Et d'ailleurs il est probable qu'il n'eût point philosophé. Il dit expressément que ce qui l'a amené à la philosophie, c'est le désir de remplacer la foi perdue par des croyances raisonnées. 11 n'eût point philosophé. Qui sait s'il n'eût déployé, sur les confins de la « littérature » et de la philosophie morale, son beau talent, et s'il n'eût pas laissé des œuvres fortes à leur ma-/ nière, en même temps que délicates, où il se fût montré penseur sérieux et solide, observa-

teur ingénieux, quelquefois rêveur sublime ou charmant, et, tour à tour, orateur pénétrant et écrivain exquis? Mais à quoi bon ces suppositions où il y a toujours trop de chimère? Revenons à notre philosophe.

POURQUOI IL DEVIENT PHILOSOPHE ET COMMENT IL PHILOSOPHE. — LES PREMIERS TRAVAUX.

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Philosophe, c'est ce qu'il veut être parce que, sorti du christianisme, et devenu incrédule, il tient à sortir de Tincrédulité. Il a dit au christianisme un adieu qu'il estime éternel, mais des vérité morales et religieuses qui sont la base naturelle du christianisme, il a un souci persistant. Il a rejeté les solutions, les questions gardent à ses yeux un intérêt capital: et c'est de la philosophie que désormais il attend la réponse souhaitée.

La philosophie, c'est la raison sans la foi.

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