‹ Théodore JouffroyChapitre 6 sur 21 · TT · texte numérisé non relu

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la raison seule, et la raison réfléchie, savante, exercée : il n'en sait rien de plus, mais cela lui suffit pour le faire philosophe.

Cette persistance des nobles besoins créés en lui par le christianisme (il le reconnaît) et la courageuse volonté de travailler, de peiner pour les satisfaire, lui font dès l'abord une place à part au milieu des jeunes incrédules qui l'entourent. Il a le regret du christianisme, et il demande à la philosophie de le dédommager de ce qu'il a perdu. Il est résolument en dehors de la foi, mais résolument il entreprend de reconquérir, sur l'âme, sur Dieu, sur la destinée humaine, des clartés et des certitudes. Il aurait horreur de « s'endormir, comme tant d'autres, dans le scepticisme ». Élevé fort au-dessus de la frivolité et de l'insouciance ordinaires, il est décidé à n'épargner aucun labeur pour réussir dans

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son dessein de se refaire sur les points qu'il juge essentiels des croyances assurées. Il y a là quelque chose de généreux. Puisque la philosophie lui paraît Tunique abri où se puisse réfugier son âme « récemment exilée du christianisme », il n'a rien de commun avec ceux qui y voient un amusement, un jeu, ou un métier. Une haute pensée Ty incline et l'y amène ; une haute pensée anime son courage pour s'engager dans la rude voie qui le sépare du but et y conduit. Ce n'est en rien un dilettante^ c'est, dans toute la force des termes, un convaincu et, si je puis dire, un sérieux, pour qui philosopher est « affaire d'âme ». Le mot est de lui.

De là des étonnemenls qu'il avoue sans ambages. Ce qui se fait en philosophie autour de lui, devant lui, ce qu'on lui demande à lui-même de faire, le scandalise presque ou

du moins lui cause une déception, un « désappointement » cruel. Son âme prête à la philosophie « l'objet, le cadre, les proportions d'une religion », et il voit élèves et maîtres tout occupés de questions qui lui semblent infimes. On s'use à disputer de l'origine des idées. « Toute la philosophie est dans un trou où l'on manque d'air. »

Pourtant il fait comme les autres, et à ces exercices où sa raison s'assouplit et se reconnaît il prend goût. Il ajourne, il oublie presque les grands problèmes qui lui semblaient d'abord seuls dignes d'occuper l'homme, puis entre ces problèmes et les recherches spéciales où il est confiné il croit apercevoir un lien : ce sont ces études sans intérêt vital qui lui permettront d'aborder avec « une raison sûre et ferme » les questions vitales. Voilà donc un motif de s'attar-

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der sans scrupule dans les études particulières, que dîs-je? de s'y livrer avec joie.

Ainsi Jouffroy a traversé une sorte de positivisme provisoire. Si, comme Ernest Bersot aimait à le dire, le positivisme est, à l'égard des questions supérieures, une abstinence, un jeûne, Jouffroy, qui a pratiqué ce jeûne et cette abstinence, a été, d'une façon assez curieuse, un positiviste avant la lettre. Il a nettement distingué entre les faits et les questions, ou encore entre les recherches spéciales et les grands problèmes ; il s'est môme demandé un instant si, tant de sciences s'étant détachées de la philosophie, toutes ne devaient pas s'en détacher les unes après les autres, même celles qui semblent le plus proprement philosophiques, comme la psychologie, la logique, la morale même; il a mieux vu, plus tard, comment ces sciences sont dans

une étroite dépendance les unes des autres, et comment la philosophie a réellement une intime et puissante unité : il a renoncé à l'idée que chacune des sciences philosophiques pût se constituer à part, et que, sans haute philosophie, ces recherches spéciales eussent leur vrai sens et leur vraie portée. Mais toujours il a déclaré que les grandes, les «formidables » questions , les plus intéressantes pour l'homme, étaient des questions ultérieures, et qu'ainsi il y avait une façon de philosopher, comment dirai-je? en pur savant, qui devait précéder et préparer la philosophie complète et définitive. L'homme ne trouve d'apaisement à sa soif des vérités supérieures qu'après avoir traversé le désert de l'abstraction scientifique. La raison condamne celui qui pense, à n'être qu'un savant avant d'être un homme au sens plein du mot; et

Jouffroy estime qu'il en faut prendre son parti comme il Ta pris lui-même, parce que c'est le moyen de se procurer un jour des certitudes réfléchies. C'Ci^t ce qu'on appelle « poursuivre la solution des problèmes formidables », des problèmes vraiment humains, « avec le flambeau de la raison et de la science » ; ou encore, « aborder les grandes questions avec l'arme mâle et sainte de la science ».

Je ne juge pas, je ne commente pas : pour le moment, je raconte. Je tiens à bien marquer la situation d'esprit de Jouffroy. Nous voyons pourquoi il est devenu philosophe ; nous voyons comment il le devient. Insistons, car la chose en vaut la peine.

Au moment où il conçoit le dessein de remplacer le christianisme parla philosophie, complète est son ignorance, entière son inex-

périence. C'est lui qui le proclame. Dans la philosophie il voit à la fois l'usage libre de la raison et le moyen de trouver un substitut au christianisme, un substitut qui soit œuvre de raison et qui mérite le nom de science ; mais ni des conditions d'exercice de cette raison, ni des caractères propres de la science, ni de la nature et des limites de la philosophie, il n'a aucune idée. Je crois que, pour représenter au vrai son attitude intellectuelle, il faut le considérer comme faisantun double geste, un geste d'adieu à la fois méprisant et reconnaissant au christianisme, puis un geste enthousiaste vers un avenir inconnu. Son désir secret est que cet avenir lui rende, découvertes et démontrées par la raison, les vérités qui dans le christianisme charmaient son âme, et ainsi c'est un christianisme laïcisé, une religion naturelle, une Profession

de foi du Vicaire savoyard^ plus savamment déduite, qui est son dernier idéal; mais ce qu'il ressent d'abord et ce que d'abord il estime et prône, c'est la joie, c'est l'honneur de penser tout seul; c'est cela qui lui est raison, science, philosophie; faire soi-même ses affaires dans l'ordre de la vérité, c'est à ses yeux le droit, le devoir, la dignité, le bonheur. De cette libération il s'enivre si bien que cela lui cache d'inénarrables pauvretés. 11 ne sait rien, ses camarades ne savent rien, leur guide, leur maître ne sait rien ; et cela ne l'inquiète pas. Tout au contraire, il s'en félicite. Il n'a donc de ce qu'il nomme raison et science qu'une idée négative. C'est par contraste avec la foi qu'il les conçoit l'une et l'autre et c'est pour ce contraste qu'il les estime : la raison consiste surtout pour lui à n'être pas la foi, et, quand

elles auraient le même objet, la différence seraitencore extrême, «la religion imaginan( et imposant, la raison trouvant et démontrant».

Il n'a de la science aucune notion réelle, substantielle, mais du moment que toutes les assertions sortent de la raison et qu'on en déroule l'ordonDance continue et régulière en se passant de la foi, 11 y a science. En somme," l'attrait purementscientifique», c'est avant tout de penser seul; et l'ouvrage de la science, c'est essentiellement de trouver soimême et de ne rien emprunter à personne.

Voilà donc quelques jeunes gens, venus desquatre coinsde laFrance, où leurssuccès scolaires les ont désignés à l'attention d'inspecteurs visitant leur province : les voilà réunis dans une école que le Socrate d'Aristoplianeeûtnomméeun<(pensoir)>,-:'îÇi:5VTw-:ï;pt5v. Ils sont ignorants, mais l'imparfaite image de

celle chose puissante et ravissante qu'on nomme science les hante. Ils vivent dans un temps étrange : une histoire extraordinaire, semblable à une épopée, vient de se dérouler en moins de vingt ans, et au déclin dé cet Empire qu'un homme de génie a fondé et soutient encore, si une jeunesse éprise de penser ressent d'une guerre trop longtemps continuée une vague lassitude et d'une sorte de compression intellectuelle une secrète rancune, très vives, très ardentes sont les ambitions d'esprit de ces jeunes gens. Et quand la Restauration commence, avec l'irritant spectacle d'une contradiction étrange , puisque cette Restauration ramène un passé condamné et ouvre en même temps des horizons inespérés, ces jeunes, comme on dirait aujourd'hui, rêvent d'une autre restauration bien autrement ample et profonde : las

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des destructions du XYiii** siècle, ils souhaitent, ils espèrent, dans Tordre de la pensée et partout, des reconstructions puissantes, et ils sont prêts à se mettre à l'œuvre avec une superbe naïveté. Tout cédera à leurs efforts, et le passé destiné à périr sans retour, et les passions ou les erreurs présentes, car la raison dissipera celles-ci et apprivoisera celleslà. Cette œuvre entrevue vers laquelle toute lajeunesse généreuse se précipite alors, c'est une œuvre de réaction, puisqu'il s'agit de rompre avec les appétits destructeurs du xviii* siècle, et c'est une œuvre révolutionnaire, puisqu'il s'agit d'en finir avec tout ce qui sent et rappelle Vancien régime^ et d'en finir de la meilleure manière, de la seule qui soit durable et efficace, en créant du nouveau. Ces deux caractères sont très marqués en philosophie. C'est un mouvement de réaction

très vif contre le xviii* siècle, que Royer- CoUard inaugure et que Cousin tout jeune s'apprête à poursuivre. En même temps c'est une sorte de révolution qui commence, dans Royer-CoUard lui-même, puisque sa magistrale exposition inspirée par la philosophie écossaise paraît plus jeune, plus hardie, plus neuve que la sagesse de La Romiguière, où le condillacisme tempéré a un air de philosophie d'autrefois, de philosophie comme il faut, contenue, discrète, élégante, sans essor et sans audace. Dans les auditeurs et dans les disciples et dans les continuateurs de Royer- Collard, ce caractère révolutionnaire s'accentue : en brisant avec la philosophie sensualiste, même modifiée par La Romiguière, en rentrant par conséquent dans les vieilles traditions de la philosophie française, en remettant bientôt en honneur Descartes et Malebranche,

ils réagissaient contre le xviii* siècle, mais cette réaction leur apparaissait comme une révolution.

Jouffroy, bon juge de ce moment, emploie le mot, on ne Ta pas assez remarqué :

Les esprits élégants et sceptiques étaient pour les doctrines anciennes; les esprits ardents, naturellement plus révolutionnaires, pour les nouvelles ^

Et cette nouveauté, c'était, à cette heure, la philosophie de Royer-CoUard.

Epoque curieuse, que tant d'ardeur recommandera toujours à l'attention de la postérité ; curieux « séminaire de jeunes gens ))^ pour reprendre un mot de Jouffroy, où Jouffroy précisément et Hautain, enflammés par Cousin presque aussi jeune qu'eux, com-

1. De l'Organisation des sciences philosophiques, !!• partie. Nouveaux Mélanges philosophiques^ p. 86.

mencent à philosopher avec une si naïve présomption! On est perdu dans des problèmes techniques; mais on a la confiance que c'est à la raison de mener le monde.

Voyez comme Jouffroy parle de Tinexpérience de M. Cousin si étrangement changée en « prudence » dans le texte du Mè^noire retouché par Damiron. C'est cette inexpérience qui force Cousin à se renfermer dans des questions étroites. C'est celte inexpérience qui le fait aller à petits pas. C'est elle aussi qui contribue à donner à sa parole tant de feu : ne sachant rien et philosophant avec ses disciples, qui, comme lui, ne savent rien, il a pour ses moindres découvertes une complaisance sans pareille, il s'applaudit de ses moindres succès. Descartes a dit que faire des inventions dans les sciences, c'est vraiment donner des batailles. Cousin, dès ses

premiers essais, constate ses victoires, les célèbre, et avec lui ses jeunes auditeurs se félicitent de s'affermir dans l'art de penser. Leurs travaux ne sont que purs « exercices de manège », mais quel profit que d'apprendre à marcher avec fermeté et sûreté !

Aussi, le jour où Jouffroy lui-môme, âgé de vingt et un ans, est chargé d'une conférence à l'École normale et de la classe de philosophie au Collège Bourbon, il appelle (^ une bonne fortune » d'avoir à y improviser un enseignement dont la seule idée eût dû scandaliser et révolter sa probité intellectuelle, sans l'ivresse d'esprit où il vivait. « Dévoré de l'ardeur de la science et de la foi en luimême » , il va de l'avant, il se déclare « capable de chercher et de trouver » , et c'en est assez pour qu'il se rassure, et le voilà qui se félicite de l'heureuse nécessité qui lui est

imposée d'avoir à remplir un programme comprenant trois sciences, la psychologie, la logique et la morale, et les linéaments d'une quatrième, la théodicée. Écoutons-le luimême :

C'était là ce qu'on demandait à moi, un esprit de vingt ans, à qui on n'avait enseigné ni Tune ni l'autre de ces sciences, et qui dixhuit mois auparavant n'en avais aucune idée^

Et comme des leçons de Cousin il n'avait guère retiré qu'une conviction, à savoir que « tout estàfaire et qu'il n'y a rien à emprunter en philosophie », il ajoute, sans sourciller :

C'étaient donc trois sciences à créer, à bâtir de toutes pièces, qu'on me donnait, et cela dans l'espace d'un an~.

1. De l'Organisation des sciences philosophiques, II* partie. Nouveaux Mélanyes philosophiques^ p. 96.

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