‹ Théodore JouffroyChapitre 2 sur 8 · A LA LIBRAIRIE PERRIN & C · texte numérisé non relu

A LA LIBRAIRIE PERRIN & C

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Portrait de Jouffroy, — Sa vocation philosophique. — Sa crise religieuse. — Activité de sa pensée à sa sortie de l'Ecole normale. — Suppression de cette Ecole. — Fondation du Globe. — Cours privé de Jouffroy. — Sa rentrée dar.s l'enseignement officiel. — Son élection à la Chambre des députés. — Sa maladie. — Sa mort.

Tous ceux qui ont parlé de lui : Dubois, Sainte- Beuve, Mignet, Taine... se sont essayés à son portrait physique. Sur tous a opéré la séduction de cette figure austère et douce, creusée par un mal mortel, de cet œil bleu, de ce regard à la « lenteur réfléchie » (i), de ce front qui « fait rêver », disait Sainte-Beuve. Ce n'est pas que Jouffroy attirât dès l'abord. Une réserve naturelle, où il entrait de la fierté montagnarde, des habitudes de méditation intérieure et de silence, le faisaient froid à l'accueil et même hautain. Dubois, qui allait bientôt devenir son intime, Dubois, qui, vingt ans après, le voyant mourir, jeta ce cri : « O mon Jouffroy, que j'ai tant aimé ... » se sentit rebuté à la première rencontre : « Vous savez, écrivait-il à Darairon, que l'abord du Suisse n'est pas engageant. » A ce jeune homme, qui « réservait non seulement tous

(l) MlGNBT, Etttdes historiques.

les épanchements, mais jusqu'à la bienveillance et l'intérêt », il trouvait une morgue qui semblait sig-nifier à tous : « Vous êtes peuple. » Il ne sut que plus tard pour combien cetle«altière allure»résultait d'une constante pratique de la « spéculation » et aussi « de ces manières sauvages que donne la solitude ». Il découvrit aussi sous l'extérieur de ce Jurassien, qu'il appelait le Suisse, la « gausse » du Comtois.

Voilà qui a échappé même au clairvoyant Sainte- Beuve. Faisant, selon sa méthode, « poser » devant lui ce modèle, le « retournant », « l'interrogeant à loisir », l'auteur des Portraits littéraires a cru deviner, dans le philosophe que fut Jouffroy, des aptitudes natives contrariées et contraintes, et peut-être, ajoutaitil, une vocation manquée.Mais, en ce« mélancolique», il n'a pas entrevu les saillies, les jets de verve, les « enfances », comme disait Dubois, qui, par instants, éclairaient sa physionomie. Brèves revanches contre une tristesse foncière. — « La vie est triste, c'est ma maxime, » confiait Jouffroy à Damiron. — Mais encore en faut-il tenir compte, si l'on veut le peindre au vrai (i).

Ce « Suisse », qu'on nommait aussi « le Sicambre », naquit en 1796, près de Mouthe, au hameau des Pontets, en plein Jura, d'une honnête et religieuse famille de cultivateurs. Il commença ses études au collège de Lons-le-Saulnier où professait un de ses oncles, l'abbé Jouffroy. De là il s'en vint faire sa rhétorique au lycée de Dijon, où il lut beaucoup, paraîtil, et très librement. C'était en 1812. L'année suivante, il était reçu à l'Ecole normale.

Ses condisciples de Lons-le-Saulnier, si nous en croyons l'un d'eux, M. Gindre de Mancy, avaient vu

(i) Deux publications viennent d'ajouter à ce que nous savions du caractère de Jouffroy : Correspondance de Théodore Jouffroy, avec une étude par Adolphe Lair, et Cousin, Jouffroy, Damiron, par Paul Dubois, " Souvenirs « publiés par Adolphe Lair,

en lui, non un futur philosophe, mais « un poète ou un preux chevalier ». Le caractère « poétique » ei « généreux » qu'ils avaient lu sur son visage leur avait semblé le prédestiner à devenir le chantre de belles aventures, à rar)ias qu'il n'en fût le héros, un j'eujie et beau Dunois (i). D'autres, plus frappés de sa disposition à saisir les ridicules pour« s'en gausser», et de son goût pour les comédies, — ne s'essaya-t-il pas à en composer ? — lui prophétisèrent un avenir d'auteur dramatique.

Philosophe pourtant, il était né pour le devenir, et pour être en philosophie le spécialiste qu'il fut. Oublions ses livres ; ses lettres suffisent à le prouver. Il a vingt ans à peine quand, un matin, il se livre à je ne sais quelle étude sur son moi, tout en « veillant une taupe qui ravage dans le jardin les carottes de maman ». Un des attraits par où ses chers Pontets le retiendront ou le rappelleront si fort, c'est que rien dans ce pays ne le distraira de lui-même et ne le«jettera dans l'extérieur».

Il avait dix-sept ans quand il quitta sa montagne pour Paris. Il allait rue des Postes (2), pourvu déjà de fortes lectures et apportait, avec Damiron, Hautain, — Paul Dubois les avait devancés d'une année, — un renfort puissant au contingent provincial, qui se piquait de l'emporter sur les élèves parisiens. On ne philosophait pas encore, à vrai dire, dans ce « séminaire » où régnait une si vive émulation intellectuelle, mais dont le programme ne comprenait que de l'histoire et de la littérature. Suspecte à l'Empire, la philosophie attendait la Restauration pour obtenir droit de cité dans la première école de France. Victor Cousin l'y introduisit au lendemain du retour des

(1) Lettre de M. Gindre de Mancy, reproduite par Sainte-Beuve, à l'appendice du tome IX des Causeries du Lundi, p. 53i et suiv.

(i) En J814, l'Ecole normalcfut transféréeducollègeduPlessis-Sorbonne dans les bâtiments du séminaire du Saint-Esprit, rue des Postes. Notons à ce sujet que la promotion de i8i3, dont était Jouffroy, n'y entra qu'en janvier 1814. (Voir Le Centenaire de l'Ecole normale, pp. 214, 2i5.)

Bourbons. Les Cent-Jours surprirent en pleine ferveur d'étude le jeune professeur et ses disciples, ijouffroy et d'autres le suivirent sous le drapeau lleurxielisé. L'orage passé, ils revinrent à leurs travaux. Jouffroy soutint ses thèses de docteur, l'une sur le Beau et le Sublime^ l'autre sur la Causalité. L'année suivante (1817), il quittait l'Ecole pour y rentrer aussitôt comme répétiteur des élèves de première année. Il ne devait pas tarder à y devenir maître de conférences eu titre. Il était en même temps attaché comme professeur au collège Bourbon.

Resté à Paris seul, ou à peu près, de sa promotion, Jouffroy devint, pour ses camarades, un « centre » de correspondance et d'information. A ce cinquième de la rue de l'Odéon où il « débagagea » au sortir de son internat triennal, les paquets de lettres affluaient. Il répondait à ses heures, renseignant celui-ci sur les petits faits de l'Ecole, cet autre sur le mouvement général de la pensée, qu'il observait à la source. Avec des intimes comme Damiron et Dubois, Damiron surtout, il épanchait son âme, et c'était une confession intellectuelle et morale, telle que la pouvait écrire un analyste subtil qui était le plus sincère des hommes (i).

Sur l'Ecole, il avait des récits intéressants à faire, car tout n'y allait pas uniment et « de soi ». Guéneau le timoré, Guéneau le janséniste, comme l'appelait Paul Dubois, s'alarmait de la moindre audace. Il surveillait les leçons de Cousin avec scrupule (2), et l'écho de ses inquiétudes arrivait jusqu'à Royer-Collard. Le président du Conseil de l'Instruction publique avait alors des « colères majestueuses ». Il put se vanter d'avoir vu Jouffroy pleurer, un jour, sous sa réprimande (3).

(1) Cette correspondance a été publiée par Adolphe Lair.

(2) Guéneau était alors directeur de l'Ecole.

(3) Le fait est raconté par Sainte-Beuve {Causeries dti lundi, t. VIII, p. 2QS), et par Paul Dubois {Cousin, Jouffroy, Dauiiroii, p. i.ô.)

Jouffroy avait-il hasardé une attaque contre le christianisme, comme le raconte Sainte-Beuve ? Avaitil seulement émis des propositions douteuses sur l'intention et la moralité de l'agent dans les actes de la vie ? — C'est la version de Paul Dubois. — Nous ne savons au juste. Il est seulement certain que Jouffroy traversait une crise religieuse qui fut l'événement le plus douloureux de sa vie. Psychologue-né, sans cesse occupé de s'étudier par une introspection minutieuse, il s'interrogeait anxieusement sur son aptitude à devenir mieux qu'un honnête homme, « ce qui ne suppose que l'absence du mal » ; il s'examinait sur sa « capacité d'être vertueux et religieux». Et, tout naturellement, il en vint à se demander ce qu'il gardait de la foi de son enfance : « Où en es-tu ? Que croistu (i) ? » Une page des Nouveaux Mélanges raconte sa réponse désespérée à cette question. Quelle date précise donner à la nuit fameuse où il sentit sa détresse morale ? D'après une de ses lettres à Damiron, — celle même que nous venons de citer, — Dubois croit pouvoir mettre cette veillée tragique en juin 1817 (2). Puis, se ravisant, il la place en mars 1816. Nous nous en tenons, avec M. Adolphe Lair, au mémoire sur r Organisation des Sciences philosophiques, où il est parlé d'une nuit de décembre (3). Quoi qu'il en soit, des crises pareillesagitèrent souvent Jouffroy

(i) Lettre à Damiron, Correspondance de Th. Joitjfroy,'^^. i5o et i5i.

(2) Cette lettre est, en effi>t, du 22 juin 1817. Elle est intéressante à rapprocher du récit de la nuit \\.\!,\.ox'\(\\xe. Aa.x\^\&% Nouveaux Mélariges .

(3) M. Lair la place avec vraisemblance en déc<îmljre i8i5 (Z^ jeiinesse et ta tnort de Jouffroy, étude qui sert d'introduction à la Corrcspoudaucc de Théodore Jouffroy.) — Il faut se rappeler que

Jouffroy écr vit le récit de ce drame de conscience à vingt années de distance environ. Il a donc pu manquer de la précision à ses souvenirs. Il fst, au surplus, permis de soupçonner de l'arrangement dans l'éaiouvant tableau qu'il a tracé de cffte crise. OUé-Laprune a raison d'y souligner quelque chose d'n un peu fait », d'<i un peu littéraire », et .lussi <( une richesse un peu romantique ». Quant au sérieux et à la valeur des raisons qui détermincri-nt le normalien «le i8i3 à rompre avec la religion, il est permis d'en douter. Comme OUé-Laprune en-

e THEODORE JOUFFROY

Une fois posée, la question : « Où en es-tu ? » lui revient à toute minute, pressante et torturante. « Tu crus jadis, jadis tu aimas Dieu vivement, maintenant toute religion positive t'échappe peu à peu (i)... » Toute sa vie, il travaillera à reconquérir les certitudes qu'il a perdues avec la foi chrétienne, et nous verrons en quelle mesure il y réussira.

Au temps où nous sommes de sa jeunesse ardente de curiosité et de recherches, Jouffroy n'est pas troublé seulement par le problème religieux. Les années 1817 et 1818 furent les « années mères delà Restauration... années de semences, de remuements de la terre à fond ». Paul Dubois, qui les a ainsi qualifiées, décrit l'attitude de son ami au milieu de cette fermentation et de ce renouveau. L'esprit toujours aux écoutes, et bien placé pour entendre, dans l'élite où il vit, élite de la jeunesse pensante, élite des libéraux militants, il recueille tous les bruits, tous les échos d'idées, et, si philosophe soit-il, la fièvre politique le gagne.

Tant d'activité, ne va pas sans une dépense de force dont sa santé souffre. Ln décembre 1818, il sent la première atteinte du mal qui l'emportera un quart de siècle après. Il ne semble pas cependant que son travail en subisse le moindre relâche. Dès le commence-: ment de 1819, une de ses lettres le montre enseignant « Je fais mon cours. » Il ajoute, à vrai dire : « Mais mon esprit est ailleurs. » N'en concluons pas qu'il ait le souci de cicatriser son poumon. S'il est distrait, c'est par le désir d'explorer de nouveaux champs d'étude, — l'histoire, par exemple, l'attire, — c'est

core le remarque, il t< n'rtait pas encore philosophe. Il n'avait rien étudié. 11 n'avait aucune iiiéc, aucun soupçon de la méthode. Sa raison n'était pas exercée. C'était un brill.iiit rhétoricien, et rien de plus. Et le voilà qui décide que contre les i Injections vulgaires répandues par l'incrédulité du xvill* siècle le christianisme ne tient pas... r>{Thcodore Jouffroy, par Léon Ollé-Laprcne, p. 14.)

(i) Lettre à Damiron du 22 juin 1S17.

aussi par ce démon de la poésie que devinèrent en lui, dès le collège, ses camarades. Mais autre chose encore le sollicite. Il a beau dire : « La politique est une sottise (i)... » il s'y laisse attirer. Cette même année 1S19, il fera ses débuts de journaliste. Il écrira dans le Courrier français un article sur les lettres de Jacopo Orlis, où il maudira l'esprit de conquête et accusera l'Empire d'avoir « prostitué » l'héroïsme de nos soldats.

Il est en pleine fièvre d'action quand la mort de son père le rappelle aux Pontets. Triste occasion de satisfaire un cher désir. Depuis longtemps la nostalgie de ses montagnes l'a pris. Maintes fois, il a souhaité de pouvoir s'évader de cette « ville de fumée et de boue », de ce Paris, qui « n'est pas une patrie ». A l'heure même où il vantait à son ami Perreau le bien-être de sa petite chambre bien close, le charme de ses causeries avec le « foyer pétillant », tandis que ses fenêtres « criaient sous l'effort » du vent, il regrettait les « douceurs des veillées de famille ». Il aspirait au jour où il reprendrait sa place sous la haute cheminée. Ou bien les sapins de son Jura se dressaient dans son souvenir ; il les voyait se balancer, il entendait le vent souffler dans leurs branches, et l'hiver montagnard lui apparaissait avec la splendeur de ses neiges. Il fit donc un séjour dans son pays, dont il montra les beautés à Paul Dubois, alors professeur à Besançon.

Les deux amis se retrouvaient l'année suivante à Paris, et ils entraient ensemble au Courrier fratiçais, où nous avons déjà vu Jouffroy donner une collaboration accidentelle. On a observé l'influence qu'à cette époque ils exercèrent l'un sur l'autre. Tout en recevant de Jouffroy une initiation philosophique qui rompait ses dernières attaches avec la religion (?"

(i) Lettre à Damiron, i3 juillet 1820.

(2) A laquelle, plus tard, il devait revenir.

lO THEODORE JOUFFROY

Dubois entraînait décidément vers l'action politique le penseur spéculatif qui s'en avouait tenté.

Bientôt ils s'affilièrent au carbonarisme, présentés par Augustin Thierry, et, les menées souterraines des sociétés secrètes ne leur suffisant pas, ils ne perdirent aucune occasion de manifester. On les vit au convoi de Lalleraand, à celui de Camille Jordan. Ils se désignaient ainsi à des rigueurs qui ne manquèrent point. Dubois reçut sa révocation ; celle de Jouffroy ne larda guère (i). Il dut cesser d'enseigner au collège Bourbon, et M. de Corbière, qui le frappait personnellement, venait de supprimer l'Ecole normale. C'était en 1822. Il travailla quelque temps dans la solitude et le silence, méditant son célèbre article, Comment les dogmes fini s s ejit, que le G/o<5^ devait publier en 1825.

Ce journal, destiné à une brillante carrière, fut créé en septembre 1824. Dubois, l'un deses fondateurs, y offrit de suite une place à Jouffroy, qui allait y jouer un rôle considérable. Tandis que Damiron en était « le psychologue analyste et sagace » et que Dubois y menait en personne les vives campagnes de la polémique, il en fut, lui, le « dogmatique », le « philosophe généralisateur » (2). Des pages sur la Sorbonne et les philosophes servirent à ses collaborateurs de « déclaration de principes » et, en quelque sorte, de « prospectus ». Il a écrit le mot au cours de la note qui accompagne l'article dans ses Mélanges, où il l'a recueilli avec plusieurs autres de la même époque, tels que celui sur Bossuet, Vico, Herder, ou sur le Rôle de la Grèce dans le développemefit de l'humanité. Il généralisait volontiers sur l'histoire. Le jour vint où il ne se contenta pas de le faire la plume à la main. Il ou vri* en 1826 non un cours public, — ce qu'il n'aurait pu, — mais un cours particulier ou, pour mieuxdire, intime,

(i) V. Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. I, p. i\i. (2) Sainte-Beuve, ibid.

dans son appartement de la rue du Four-Saint-Honoré, dont les deux petites chambres contenaient tout juste une quinzaine de personnes. Sainte-Beuve, assidu à à ces réunions, en avait gardé l'impression d' « un Cénacle d'où l'on sortait avec recueillement et silence » (i). Nulle part comme là, il n'avait senti le « charme » et « l'ascendant » du philosophe à la joue émaciée, au teint pâli, qui commençait presque à voix basse et d'une voix lente, puis s'animait par degrés, accélérait et déployait sa parole. C'est alors, sans doute, qu'il avait cru lire le regret d'une vocation de poète sur le visage qui lui était apparu si beau de mélancolie et de mystère, au jour baissant, à l'heure où finissaient ces entretiens sublimes (2).

En même temps qu'il procurait à un auditoire d'élite le plaisir délicat de son éloquence, Jouffroy écrivait. L'une de ses œuvres importantes, sa traduction des Esçut'sses deDuga.ld-Siewart, avec la célèbre préface qui l'accompagne, est datée de 1826. Il allait entreprendre bientôt d'acclimater de même en France Thomas Reid. Mais, avant de publier son travail capital sur le grand Ecossais, il recouvra le droit de parler dans une chaire publique.

En 182S, scnis le ministère Martignac, une suppléance lui était attribuée à la Sorbonne. Il professa la philosophie, puis l'histoire de la philosophie. Mais il « changea de titre sans changer de sujet », continuant ici le cours de psychologie qu'il avait commencé là, passant seulement de la psychologie intellectuelle à la psychologie morale. Cet enseignement l'occupa jusqu'à ce que, en i833, il se tournât vers le droit naturel, qui allait le retenir pendant trois années. Rap-

(i) Sainte-Beuvk, Causeries de lundi, t. VIII, p. 3o3.

(2) Deux ont paru dans les Mélanges. Ils s'intitulent : De l'état actuel de l'humanité. Le premier avait déjà été imprimé dans le Giobe du i3 octobre 1827. Les leçons sur l'esthétique, publiées par Damiroa, furent aussi professées dans ce cours privé.

pelé, au lendemain de la Révolution de juillet, à l'Ecole normale rouverte, il y donna aux élèves de première et de seconde année un certain nombre de conférences qui portèrent sur la philosophie socratique et antésocratique, et aussi sur Bacon, sur Descartes (i). Mais il se démit bientôt, afin de pouvoir suffire à sa tâche nouvelle de professeur au Collège de France, — il y fut nommé en i832, — sans préjudice de ses fonctions à la Faculté des lettres. Il avait assumé, du reste, hors de l'enseignement et de la philosophie, des devoirs qu'il entendait ne pas négliger.

Depuis i83i, il siégeait à la Chambre des députés. L'épreuve de la vie publique lui valut « plus de considération que de bonheur ». Le mot est de Villemain. Damiron a expliqué avec une fine justesse de psychologie et un rare bonheur d'expression l'impuissance attristée de ce spéculatif dans la mêlée parlementaire. « Il avait des vues et point de menées (2). » Son éloquence même s'éloignait du genre requis en ce milieu. Dans une assemblée d'un niveau moyen assez bas, il se vit de suite « suspect de métaphysique ». D'ailleurs, pour penser et parler à l'aise, il avait « besoin d'espace et de temps... et de silence en face de lui (3) ». Ce n'est pas qu'il ne se soit fait écouter dans les quelques occasions où il monta à la tribune. Il prononça, sur la politique extérieure, des discours d'un haut accent.

Ces discours, si rares qu'ils fussent, faisaient un surcroît à son labeur si lourd de professeur. Une

(i) C'est Damiron qui nous renseigne à ce sujet, d'après ce qui subsiste des notes de Jouffroy. Nous devons encore à cet éditeur soigneux, qui dépouilla les papiers de son ami, des indications utiles sur le premier enseignement dejouffroy à l'Ecole normale et au collège Bourbon. Il a même dressé un état d'ébauches, d'esquisses ou projets restés sans exécution. Pour ce détail, où nous ne saurions entrer, nous renvoyons à la préface des Nouveaux Mélanges pJii/osophiqiies.

(2) Préface des Nouveaux Mélanges philosophiques.

(3) Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. I, p. 32a.

THÉODORE JOUFFROY l3

atteinte nouvelle de la maladie qui l'avait touché dans sa prime jeunesse l'obligea, vers la quarantaine, à demander au climat du Midi la réparation de ses forces. Il partit, à la fin de i835, pour l'Italie, et vécut à Pise sept ou huit mois. Ce lui fut l'occasion d'uue correspondance où brillent des qualités de poète et de descriptif, connues déjà par ses lettres de jeunesse, mais dont nous aimons à trouver un nouveau témoignage.

De Pise, où il composa sa préface à la traduction de Reid, il revint assez rétabli pour reprendre son cours à la Sorbonne. — Il avait renoncé à sa chaire du Collège de France. — Comme pour affirmer jusqu'au bout sa prédilection, ce fut de psychologie qu'il traita, s'attachant aux prolégomènes de cette science et à sa méthode. L'année suivante (i839),il pensa continuer, mais il lui fallut s'arrêter après sa première leçon, et ce fut fini. La crise aiguë qui devait l'emporter n'était cependant pas toute proche. Il vécut près de trois années encore sans pouvoir rompre ce silence, mort anticipée du professeur. Jusqu'au bout, du moins, il écrivit. Ses Mélanges posthumes (i) contiennent un morceau inachevé, Faits et pensées sur les signes, composé vers la fin de 1841, sur des revers de lettres qui le datent.

Il s'éteignit le i®'" mars 1S42. On sait quelles aigres polémiques éclatèrent autour de son cercueil. Nous n'avons nul goût à évoquer ces querelles. Le ton put s'en excuser, chez plusieurs, par un zèle religieux mal inspiré. Elles n'en restent pas moins regrettables. Des catholiques s'indignèrent que l'Eglise ne refusât point ses prières et son deuil à ce philosophe incroyant, mort sans l'acte suprême de la réconciliation. Ils s'attaquèrent même au prêtre vénérable qui avait reçu le loyal aveu de ses doutes, et, sans rien exiger de plus, l'avait confié à l'infinie miséricorde. Pour être moins

(i) Ses Xouvcaux Mélanges, publics trois mois après sa mort, par

D.AMIKON.

sévère à ceîui qui avait écrit Comment les dogmes finissent, on n'aurait eu qu'à se souvenir de l'éloge public qu'il fit un jour du catéchisme. Et il semble que l'abbé Martin deNoirlieu aurait dû adoucir les rigoristes rien qu'en leur citant cette parole, l'une des dernières tombées des lèvres de Jouffroy : « Monsieur le Curé, tous ces systèmes ne mènent à rien ; mieux vaut mille fois un bon acte de foi chrétienne. »

Badinage de Sainte-Beuve sur la psychologie. — Jouffroy affirme contre Magendie la possibilité de cette science. — Son aptitude innée de psychologue. — Comment il subordonne tout, en philosophie, à l'étucie des faits de conscience.

C'est à propos de Jouffroy que Sainte-Beuve badinait sur la psychologie et les psychologues. Il comparait le philosophe observateur de soi-même au pêcheur à la ligne, immobile, des heures durant, au bord d'une lente rivière : « Il se regarde, il se distingue dans l'eau, et aperçoit mille nuances particulières à son visage. Son illusion est de croire pouvoir aller au delà de ce sentiment d'observation contemplative ; car, s'il veut tirer le poisson hors de l'eau, s'il agite sa ligne, comme, en cette sorte de pêche, le poisson, c'est sa propre image, c'est soi-même, au moindre effort et au moindre ébranlement, tout se trouble, la proie s'évanouit, le phénomène à saisir n'est déjà plus (i). » Avec moins de grâce et sans l'arlifîce d'aucune image, Auguste Comte niait purement et simplement ce que Leibnitz a nommé la « réflexion des esprits ». Qu'une intelligence étudiât ses propres phénomènes, il y voyait un « empêchement anatomique », l'organe observé se confondant avec l'organe observateur (2). Il raillait même cruellement ceux qui s'essayaient à ce dédoublement.

Jouffroy, avec une insistance claire et forte, en a affirmé la possibilité. Il a soutenu contre Magendie que

(1) Portraits littéraires, t. I, p. ioS, note. (3) Lettre à Valat, 34 sept. 1819.

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les perceptions d'une conscience dont on a « fait l'éducation », c'est-à-dire qu'on a formé à la pratique de l'introspection, deviennent aussi nettes et distinctes que celles des sens. Et il en a appelé au témoignage de quiconque voudra remarquer ce qui se passe en lui-même, analyser le jeu de ses opérations intellectuelles ou les mouvements de sa sensibilité. A mesure que, par l'habitude de la contemplation réfléchie, l'esprit s'affranchira des distractions extérieures, « ce qui lui avait paru simple se décomposera ; ce qui lui avait paru semblable se distinguera ». Il ne s'en est pas tenu à cette défensive. Non content de mettre la psychologie sur un pied d'égalité avec la science des réalités extérieures, il a osé avancer que « les expériences à faire sur les phénomènes internes » sont de toutes les plus faciles et les plus sûres. Pour ne parler que de la physiologie, « combien de phénomènes lui échappent »... Et ne se voit-elle pas « réduite à présumer, » faute de pouvoir « pénétrer sans les détruire dans les mystères de la vie » ? Ceux, d'ailleurs, qu'elle parvient à atteindre « ne sont-ils pas le plus souvent altérés par les opérations douloureuses qu'il a fallu pratiquer pour les observer ? Encore n'est-ce point sur l'homme, dont il s'agit, mais sur les animaux, qu'elle les observe. » L'étude des faits de conscience ne présente « ni ces difficultés à vaincre ni ces causes d'erreurs à éviter ». L'observateur porte, en effet, en lui-même tout l'objet de ses recherches, tout le sujet de ses expériences. Il n'a pas, au surplus, comme le physiologiste, « besoin de mettre la vie en péril ou de troubler ses fonctions pour l'observer. Pour qu'il puisse sentir la vie intérieure, il faut, au contraire, qu'il la laisse aller ; et plus elle va et mieux il la saisit ; et il suffit qu'elle aille pour qu'il en ait le spectacle (i) ». Mieux, donc, que la physiologie même, au profit de laquelle on la

(l) Préface aux; Esfu/sses de philosophie morale, de Dugald- Stewart.

dénigre, la psychologie peut prétendre à la certitude.

Pour le prendre ainsi, Jouffroy avait ses raisons : psychologue d'aptitude innée et de vocation méditer. Il plaisantait dans cette lettre familière où il parlait du « caprice » de sa destinée, et de son « aventure », confiée au bon plaisir de son cheval (i). Il avait quelque peu tiré sur le mors, quand, dédaignant maintes « places lucratives », il avait répondu : « Foin de tout »... hormis la philosophie (2), Et par philosophie il entendait psychologie.

Il avait déclaré tôt son « inclination pour cette science, » se flattant d'^*tre « doué à un assez haut degré » du sens particulier qu'elle requiert (3). Nous l'avons vu, aux Pontets, appuyé sur son hoyau, analvser sa notion de ia durée, tout en surveillant le travail souterrain d'une taupe. En toute occasion, il se scrutait lui-même. Son moi lui était un livre qui souvent le dispensait des autres. A la fin d'une année d'enseignement, il se flattait de n'en avoir ouvert aucun, «ayant sous les yeux son esprit, objet d'observation » (4). La moindre des rencontres l'invitait à rentrer en soi pour noter dans son être profond le retentissement du choc léger qu'il en avait pu recevoir.

Un matin, aux Champs-Elysées, la vue d'une jeune Anglaise et de son enfant, sous un rayon de soleil printanier, l'émeut doucement. Là-dessus, il «philosophe ». Il calcule, tout en marchant, pour combien l'imagination est entrée dans son sentiment. C'est, une autre fois, sa gaucherie dans le monde qui lui devient objet d'étude, et il en écrit de grandes pages à Damiron. vSouvent il se prend «à peser sa félicité... comme

(i) Lettre à Béchet, 3i oct. i8jo, Correspondance, p. 3o8. (3) Lettre à Damiron, 19 nov. 1816, ibid., p. 92.

(3) De l'organisation des sciences philosophiques. N^oiiveaiex Mélanges, p. 97.

(4) Lettre à Damiron, S août 1818, Correspondance, p. 2i5. TIIEOUORE JOUIFROy •!

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un avare à compter ses écus » ; et non pas « pour se réjouir du poids et de la quantité de bonheur qu'il possède, » mais pour le profit d'une constatation expérimentale : « J'observe la félicité humaine comme nos physiciens la température, désirant trouver son maximum, son minimum, son moyen terme, et cherchant les lois de ses variations (i). » Ainsi, toujours la psychologie l'occupe, elle lui est un jeu si elle ne lui est un labeur.

Il y ramène et y subordonne tout. Il n'est rien, en philosophie, qu'à ses yeux elle ne prime et dont, en même temps, elle ne soit le support. Il Va. définie quelque part le troue de la philosophie.

Taine, qui s'est loué de n'avoir fait toute sa vie que de la psychologie (2), même en écrivant l'histoire et en théorisant sur le beau, devait le féliciter d'avoir aperçu les « dépendances mutuelles » des questions et leur commun rattachement à cette « science première... qui n'en suppose aucune autre » (3).

Au lendemain de l'historique nuit de décembre, après la grande secousse, dramatiquement racontée par lui, quand il entreprit de relever par la raison ce que la raison venait de détruire, Jouffroy commença par extraire de sa psychologie une logique. La morale lui apparut comme une « induction » de la psvchologie (4). Pour la métaphysique, il pensait de même l'en tirer.

L'étude approfondie des faits de conscience lui semblait promettre des lumières sur la nature de l'âme.

(i) Lettre à Damiron, 18 avril, 1818. Correspondance, p. 2o3.

(2) Dans une lettre du 12 dcceml)re i8i)i), à M. George Fonsegrive.

(3) Ces derniers mots sont de Jouffroy, dans son étude, De l'organisation des sciences philosophiques, Noiiv. Mélanges, p. i55.

(4) Il s'est expliqué avec développement pour la logique, dans son mémoire De l'organisation des sciences philosophiques (p. 99 et 160- 164). Pour la morale, il dit seulement que le travail de sa pensée l'a conduit au « même résultat ». C'est la dernière phrase du grand travail laissé par lui inachevé.

question qui est celle raèrne de notre destinée (i). li reprochait à Descartes et à Kant de ne l'avoir point aperçu. Et le grand titre des Ecossais, à ses yeux, était d'avoir fait du problème psychologique « le problème fondamental », toutes les grandes questions dont la philosophie s'occupe « ne pouvant être résolues que par hypothèse » sans la « connaissance de l'esprit humain » (2). Bref, pour ce méditatif, sans cesse occupé de voir jouer son mécanisme intérieur, toute science morale procède de l'analyse bien conduite du moi. Sainte-Beuve, qui l'appelait le « régulateur de la méthode » introspective et le montrait « installé à demeure dans la psychologie » et y régnant « comme un vice-roi émancipé » (3j, le conviait, un jour, à chercher dans le roman l'emploi de son observation, amie des profondeurs délicates. Lui-même, Jouffroy y avait songé bien avant cette invite, presque au lendemain de sa sortie de l'Ecole normale et alors que le futur poète de Joseph Delorme n'était encore qu'un enfant.

De roman, il n'en écrivit pas, mais aussitôt rentré comme professeur au grand séminaire de l'Université, ce fut la psychologie qu'il enseigna (4).

(i) Préface à Dugald-Stewart, pp. cxxxi, cxxin. — Nous lisons dans les Origines de la psychologie conteviporaine (p. 459, 460) par Mgr Mercier, une page qui, sur cette hég^émonie attribuée à la psychologie, confirme tout à fait Jouffroy. Le directeur de l'Institat supérieur de philosophie à l'Université de Louvain professe, avec le savant Loomans, que les parties diverses de la philosophie reposent chacune sur une « base psychologique. »

(21 Préface aux Œuvi-es complètes de Thomas Reid, pp. CLXXIX, CLxxxv, cxcvir, ccii, ccvii.

(3) Emancipé de la souveraineté de Cousin {Portraits littéraires, 1. I, p. 304 et 3o5.)

(4) V. une lettre de Damiron, du 18 avril 1818, Correspondance , p. 204

Sa définition de la psychologie. — Son dessein d'acclimater en France la méthode des Ecossais. — Un reproche de Taine à Jouffroy. — Effort de JouftVoy vers la précision, — Son sentiment sur la prétention de certains physiologistes à « embrasser les problèmes de l'idéologie ».

Il l'a définie : une science d'observation, avec la conscience pour instrument (i). Science d'observation, c'est-à-dire science de faits. Il demandait qu'il en fût fini avec ce qu'il appelait « le mysticisme philosophique ». Il voulait que la philosophie « se connût enfin », et qu'elle dissipât autour d'elle «toute superstitieuse obscurité » (2), et, pour ce faire, qu'elle se précisât en se bornant. Aux premières lignes de sa belle étude inachevée sur les signes, il a dit en artiste cette nécessité de limites exactes : s'il est vrai que la solution de tout grand problème « rayonne au loin et illumine des espaces immenses,... ces horizons doivent être montrés, mais non visités ». Par l'ambition de se les annexer, la philosophie perdrait « son plus grand charme, celui qu'elle tient de ces vastes perspectives qu'elle ouvre de tous côtés, de cette auréole de conséquences fécondes qui l'environne, et qui cesseraient d'être poétiques si elle y pénétrait ». Ce point de vue «poétique » était, d'ailleurs, secondaire à ses yeux. Il lui importait, avant tout, que la philosophie conquît le respect des savants, se relevât du discrédit où l'avait jetée une notion erronée de son caractère et de sa mé-

(i) N'ouveaii.v niclanges, p. i?5.

(2) Préface :mx Œuvres compiles de Thomas Rcicl, pp. cc.xi, CCII.

ihode. Il voulait que, « détachée des fausses idées qu'elle s'était faite.-, d'elle-même et qu'elle en avait données au monde », elle cessât d'apparaître comme une science à part, d'une nature extraordinaire et unique, usant de procédés spéciaux et prétendant à une certitude d'une espèce sin^julicre. Il s'était assigné pour tâche de naturaliser en France la réforme qu'accomplit Thomas Reid par 1' « assimilation complète des recherches philosophiques et des recherches physiques ». C'est un bon livre, disait-il des Esqitïsses de Dugald-Stewart, qu'il était en train de traduire, « c'est un bon livre, parce qu'il est de bon sens... Si on le lit, bien des gens s'étonneront que la philosophie soit une chose si simple et si ressemblante à toutes les sciences de faits » (i).

Cette philosophie des Ecossais se réduisait à la psychologie. Encore ne prétendait-elle point à la systématiser. Ces scrupuleux observateurs ne visaient pas à embrasser des ensembles. Ils se proposaient, comme œuvre suffisante, quelques « essais détachés ». A d'autres l'orgueil des vastes architectures. Eux se considéraient comme de simples ouvriers, capables seulement de préparer des matériaux pour un édifice que l'avenir seul édifierait. Par là encore, par cette conscience et cette prudence, ils plaisaient à Joutfroy, qui, lui aussi, s'interdit l'ambition des larges synthèses. Il eut cette modestie à l'âge où elle est le moins commune. Jeune professeur de vingt ans, il écrivait : « Quand je découvre un petit fait dans l'âme, tout inutile qu'il soit, je salue avec joie son apparition (2). » Il croit, comme les Ecossais, mieux servir la science par de minutieuses constatations de détail que par des généralisations amples. Aussi étudie-t-il soigneusement tel état de l'âme, telle nuance de sensibilité, telles

(i) Lettre à Dubois, i6 août 18^4.

(a) Lettre à Damiron, ? janvier 1819. Corresp., p. 23a,

conditions ou tel degré d'activité de l'esprit. Voyez ses fragments sur la sympathie, sur l'amitié, sur le sommeil... et remarquez, dans ce dernier, l'analyse incidente de l'attention.

Comme ses maîtres, Thomas Reid et Dugald- ■St€wart, il trouve dans les vérités de fait « plus de charme » que dans les vérités de raison, et « l'art de l'induction » a pour lui « plus d'attrait » que celui de la déduction (i).

Son étude des signes s'intitule : Faits et pensées sur les signes. Il se compare, en l'abordant, au voyageur qui reconnaît un pays inconnu : « Nous irons un p>eu à l'aventure, nous laissant conduire par les faits que nous rencontrerons... » Charme et attrait à part, c'est en pratiquant cette méthode, celle même des « sciences modèles », c'est-à-dire des sciences naturelles, qu'il se flatte de faire avancer la psychologie « dans les voies de la certitude ».

En cela, il ne suit pas seulement l'exemple des Ecossais. Son professeur de l'Ecole normale. Cousin, a déclaré le souci de constituer comme « science » la psychologie, en y adaptant les procédés de la physique. Par là, observe M. Victor Giraud, Cousin est « tout près de Taine », et celui-ci, plus d'une fois, n'a fait que demeurer plus fidèle que Cousin lui-même aux premiers dieux de Cousin » (2). Le distingué biographe et critique de Taine pourrait faire même remarque au sujet de Jouffroy.

Le philosophe de \' Intelligence lui reprochait de négliger les « cas précis », de ne point aimer assez les « petits faits distincts ». Après ce qu'on vient de lire, c'est de quoi étonner. Taine, pourtant, y a insisté Jouffroy ne s'est pas vu excepté du procès intenté par

(i) De l'organisation des sciences philos. Nouv. mil.., p. loi.

(2) Quinzaine du 16 avril i8gq, p. 446. — V. aussi le remarquable Essai sur Taittt àt. M. Victor GiK.xîrii.

lui à l'éclectisme : « Il avait le défaut de son école... 11 embrassait le vague avec une grande force. » Taine prétend le montrer par des exemples, qui, à notre sens, ne sont pas tous probants (i). Il concède que Jouffroy « pensait avec précision », mais ajoute qu'il « ne pouvait rendre avec précision sa pensée ». Il nous défie d'apercevoir « l'être vivant et ses actions » à travers la « carapace de barbarismeshérissés et soudés» qui composent telles lignes sur la distinction du moi et du non-moi (2). Est-ce le mot « phénoménalité » qui irrite son purisme ? I! n'est guère de philosophe qu'on ne puisse trouver coupable d'une égale offense à la langue. Nous tenons, au surplus, ce morceau, où l'on peut regretter un abus de l'abstraction, pour parfaitement clair cependant et d'un style géométrique très exact. Taine s'est laissé emporter par une verve qui l'a mieux inspiré ailleurs. Il exploite contre le probe écrivain l'aveu qui lui a échappé de sa peine à formuler les résultats de ses expériences délicates : « Je souffre toutes les fois que je suis obligé de traduire en paroles des phénomènes intérieurs, les expressions de la langue suggèrent à l'esprit des images qui ressemblent si peu aux phénomènes que sent la conscience, que de telles descriptions font toujours pitié à ceux qui les donnent (3). »

Jouffroy, qui sentait le prix de la rigueur scientifique,

(i) Quelques-uns le sont. Taine, d'aill'-urs, n'a pas seul adressé ce reproche à Jouffroy : « H s'enferme, dit Ollé-Laprune, dans l'abstrait et le général, bien (ju'il parle sans cesse de faits. Jamais le fait n'est ceci ou cela, pris tel quel dans la vie réelle et courante... La matière réelle de la cho^e donnée disparait, il ne re?.te qu'une forme dépouiilée de tout ce qui particularise, de toute couleur, de tout mouvement. La précision, cherchée avec acha'nement et obtenue avec lentour n'o^t plus qu'une précision verbale... » {Théodore Jouffroy, pp. loO-ioS.) — Ollé-Laprune est cependant ici, comme Taine, trop absolu. Ci>mme Taine aussi, à propos du Cours d'esthétique, il reconnaîtra Jouffroy cap.ible de vraie précision.

(2) Objet, certitude, point de départ et circonscription de la psycho» logie, dans les Mél. philos., p. 198.

(3) Cours de droit naturel, p. 92.

s'y efforçait. Regrettant, chez ses raaîties préférés, malgré leur volonté de justesse, certaine indécision de langage, conséquence d'une imprécision dans l'analyse ou d'une « pensée mal démêlée » (i), il s'évertuait d'abord à « démêler » la sienne, ensuite à la dire nettement. Et n'y a-t-il pas réussi, de l'aveu même de Taine, dans son Cours d'esthétique ? « Là, il y a des faits », que le psychologue « pose devant son propre esprit et devant ses lecteurs (2). » Le détail vrai, le détail vif est abordé, et il nous est livré avec une simplicité claire (3).

Jouffroy ne prétendait pas limiter l'information de la psychologie aux seules données morales. Il combattit, certes, l'ambition, déclarée par quelques physiologistes, d' « embrasser les problèmes de l'idéologie ». Il dénonça particulièrement ce qu'il nommait la « méprise » de Magendie. Mais, si ferme qu'il fût à affirmer, dans la nature humaine, « deux ordres de faits », qui doivent « s'observer de deux manières différentes, et dont l'étude restera toujours distincte dans la science de l'homme », il ne niait pas, tant s'en faut, que la science des phénomènes de la vie pût aider à connaître les faits de conscience (4). Il souhaitait une « alliance de la physiologie et de la métaphysique », — traduisons ici métaphysique par psychologie, — il allait même jusqu'à les dire « sœurs » (5). Aussi demandait-il du secours à Magendie et à ses disciples. La correspondance de Taine le montre mettant à contribution les notes de physiologie de son ami Edouard de

(i) Préface aux Œuvres de Reid, pp. cxlvi, Cxcui.

(2) V. Théodore Jouffroy, par L. OLLÉ-LAPKUNt;, p. no.

(3) Le détail précis et vif ne manque pas non plus dans son étude Du sommeil (Mélanines philosophique!:).

(4) Pratiquement pourtant, sa psjxliologie se privait trop de cette contribution.

(5) Préface aux Esquisses de Dugald-Stewart, pp. cxxxil-cxxxv.

Suckau. Jouffroy recourait de même à celles de Dubois (i).

Ce n'est pas qu'il allât de ce côté aussi loin que vont aujourd'hui ceux qui affirment, comme lui, dans l'homme, la coexistence de deux principes. Nous le verrons en étudiant ce qu'est devenue la psychologie depuis le temps où Sainte-Beuve intronisait Jouffroy maître souverain dans cette province philosophique.

(i) Lettre de 1824 (sans autre date). — Correspondance, p. 348.

Un reproche de M. Ribot à l'ancienne psychologie. — Que Jouffroy mérite d'en être excepté. — L'état présent de la psychologie. — La méthode introspective n'y suffit plus. — Contribution demandée à la physiologie. — Psychologie sociologique. — Ce que Jouffroy accepterait de ces nouveautés. — Ce qu'il en a pressenti.

Esquissant, à propos de l'école allemande (i), une vue de la nouvelle psychologie, M. Ribot a refusé à l'ancienne le nom de science, et il a prononcé son arrêt de mort. Nul compromis ne saurait la sauver. Elle succombera, dit-il, ses conditions d'existence ayant disparu dans le milieu qui s'est fait autour d'elle. Dure sentence. M. Ribot est plus cruel encore par certaine forme d'éloge. Que d'ironie dans son allusion aux regrets de quelques « bons esprits » pour « cette psychologie d'autrefois, si simple, si commode, si maniable, et qui s'exprimait en si beau langage... » Peut-être, après avoir lu ce qui précède, estimera-t-on injustes plusieurs des reproches qu'il mêle à ces compliments. Tout au moins, en voudra-t-on excepter Jouffroy. Il n'est pas vrai, par exemple, que les préoccupations métaphysiques aient exclu de ses recherches « l'esprit positif». Il blâmait, avec Reid, la préférence donnée aux questions sur \ç.s faits. Trop longtemps, à son estime, on avait accordé à l'étude des « problèmes ultérieurs » le pas sur la connaissance des phénomènes, et, quand on avait observé ces derniers, on l'avait fait pour le besoin de solutions préconçues.

(i) Dans son introduction à la Psychologie aHeiitande co>itci!if>orati!c

C'est l'honneur des Ecossais d'avoir affranchi « la science de l'esprit de la servitude des qtiestions ». Jouffroy les en louait, et, s'il ne les suivait pas jusqu'à répudier, à leur exemple, toute métaphysique, il entendait étudier les faits « pour eux-mêmes », sauf à en tirer, au fur et à mesure de leur vérification, des conséquences provisoires pour 1' « ultérieur », mais sans se laisser influencer par le désir ou le besoin de telle ou telle conclusion. — Cela dit, essayons de montrer, au point où elle est de nos jours, la science qu'il qualifiait de fondamentale.

L'introspection n'y suffit plus désormais comme méthode. L'esprit de finesse, qui, selon l'expression de M. Ribot, en était l'instrument, passe pour un outil « trop fragile », bon pour une psychologie qui se réduisait à une façon de critique littéraire. Trop mince, d'ailleurs, et, pour tout dire, trop abstrait et irréel, était son objet. On se prend aujourd'hui à quelque chose de plus consistant que le pur fait de conscience, et, si le mot est de mise, de plus gros. On envisage ce fait avec ses concomitants, dans son « groupe naturel ». Etant admis (i) que tout état psychique se lie à un état nerveux, on le considère ainsi associé (2). Jusqu'ici, notons-le, rien qui contredise précisément Jouffroy, ni même qui le dépasse. 11 tiendrait seulement, si constante que soit la contribution demandée p.'ir la psychologie à la physiologie, à distinguer quand même celle-là de celle-ci (3), et insisterait sur lasupé-

(il Hypothèse commode, dit le grand psychologue américain, William James.

(2) On connaît la loi dont Fechner fixa la formule, ébauchée par Wfber : « La sensation croit comme le logarithme «le l'excitation. » Elle ne fut, d'ailleurs, que momentanément fixée. Les disciples de Fechner l'ont modifiée quelque peu.

(3) Cette distinction est, au reste, reconnue par plusieurs des psychologues qui recourent le plus volonliers à la physiolorrie. Taine l'affirmait contre Jules Soury. V. lettre du i.? août 1873, TainE, Sa vie et sa correspondance, p. 255.

riorité, toujours affirmée par lui, de l'observation inierne pour la connaissance des phénomènes mentaux.

Se scandaliserait-il du supplément de lumière demandé à la neuropaihologie ? Moyennant les progrès de la psychiatrie, les découvertes relatives à l'hypnotisme et à la suggestion, il s'est constitué une branche nouvelle de la science, que les Anglais ont baptisée abuormal psychology. Son importance est grande. L'éiat de crise est presque préféré à l'état d'équilibre pour l'étude de l'esprit. En des pages, anciennes déjà, sur l'avenir de la psychologie, Renan disait : « La régularité de la vie ne laisse voir qu'une surface et cache dans ses profondeurs les ressorts intimes ; dans les ébullitions, au contraire, tout vient à son tour à la surface (i). » William James indique bien ce que les déformations ou exagérations d'un phénomène offrent de favorable à sa connaissance : « Les cas pathologiques ont cet avantage d'isoler certains éléments de la vie mentale, ce qui nous permet de les observer en euxmêmes, dégagés de ce qui les enveloppe d'ordinaire. Ils jouent dans l'anatomiede l'esprit un rôle analogue à celui du scalpel et du microscope dans l'anatomie du corps » (2). Bref, le jeu excentrique des facultés semble promettre des révélations qu'on n'attendrait pas de leur fonctionnement ordonné (3). Aussi vérifie-t-on la relation de l'élément intellectuel à l'élément affectif par des témoignages tels que les Vei-mischte Schrifteîi de l'hypocondre Lichtenberg. Hôffding n'a-t-il pas consulté, sur les variations du sens de la durée, les Confessions d'un mangeur d'opium ? Rien, que nous

(i) L'Avenir de la science, p. 184.

(a) L'Expérience religieuse, p. 21.

(3) Voir, entre autres ouvrages, le Psychisme inférieur, « Etude de phyiio-pathologii" clinique des centres psychiques » par le D' Gkasskt. Il est à peine besoin de rappeler des livres tels que les Maladies de la personttalitc ou les Maladies de la volonté, par Th. Rtbot.

sachions, ne permet de croire que Jouffroy eût réputrné à de pareilles recherches. Que le secret de la perception normale puisse être demandé aux illusions de la sensibilité ou que l'analyse des idées fixes éclaire le mystère de la volition, y a-t-il là, dans la moindre mesure, l'infirmation d'une psychologie qui avoue pour « sœur » la physiologie ? Et JouÔroy lui-même n'a-t-il pas recouru à la pathologie, quand il a interrogé le sommeil somnambulique et mis le pied « sur les terres sacrées et redoutables du magnétisme » (i).

Faut- il remarquer en passant, que l'école néothomiste, interprète autorisée de la pensée catholique en philosophie, accepte franchement le caractère nouveau attribué à la science de l'âme et que le terme de psychophysiologie ou de psj'chophysique ne la choque point (2) ? Jouffroy ne l'eût, sans doute, pas admis sans protestation dans son vocabulaire. Fidèle à la conception cartésienne, qui sépare l'âme et le corps comme ^ax une cloison étanche, il ne voulait pas, en effet, que l'on prît la psychologie « pour la science de ce composé de matière et de forces diverses, que le même nom d'homme sert à distinguer des autres êtres organisés (3) ». Il y a, disait-il, « dans ce composé, deux choses distinctes : X homme proprement (]\\. çxV animal y>. Mais, pour la scolastique, l'âme ne fut jamais ce qu'elle allait être pour Descartes : une sorte d'hôtesse logée en un point du corps et indé-

(() Du sommeil, Mélanges p/iiloso/>hiques, pp. 235, 236.

(2) Tandis que la psychophysique se donne pour objet spécial la mensuration des rapports d'intensité entre la sensation et l'excitant physi'|ue, la psychophysiologie embrasse toute l'étude expérimentali; de la vie psychique.

(3) 0'>/il, certitude, paiiit de départ et circonscription de la psyc/iOlogie. Milaiiges philos., p. 191.

3o THÉODORE JOUFFROY

pendante de lui. Pour elle, l'àrae est tota in corpore toto, infuse en tout le corps, qu'elle informe, mais dont, à son tour, elle dépend, puisqu'elle n'est pleinement caractérisée dans son essence spécifique que par sa relation avec lui ; puisque, au surplus, dans ses actes les plus proprement intellectuels, il coopère avec elle et qu'il n'est pas en l'homme de si pure spiritualité qui, selon une expression énergique, ne comporte une « signature d'animalité (i) ». Les néo-thomistes, qui rajeunissent et, en quelque sorte, « mettent au point » les docteurs du moyen âge, avouent donc, sans aucune gêne, la solidarité de la vie psychique et des conditions physiologiques, et l'on peut dire que, chez eux, psychologie et physiologie se compénètrent. Aussi n'ont-ils pas été les derniers à pourvoir aux besoins de la science nouvelle, résultat de cette corapénétration. El nos universités de France ont été devancées à cet égard par l'Institut catholique de Louvain, qui, depuis iSgS, possède un laboratoire de psychophysiologie (2).

Ce que Jouffroy avait pressenti assez nettement peut-être, en partie du moins, c'est ce qu'on nomme la psychologie sociologique.

On observe les phénomènes mentaux dans la société. La vie psychique s'y extériorise, en effet, par des actions, des écrits, des paroles, des tableaux, des statues... On écoute ce retentissement des âmes, et l'on ne se contente pas d'en recueillir le son prochain dans les faits et les œuvres du temps présent ; on s'efforce de saisir les vibrations lointaines qui s'en répercutent du fond de l'histoire. En même temps que les monuments littéraires, on interroge les langues, ces véridi-

(i) V. notre opuscule, le Spiritualisme et le progrès scientijtque , t. II, p. 43.

(2) V. V Annie psychologique, 1896, p. 847.

THÉODORE JOUFFROY 3l

ques témoins de l'esprit, saus dédaigner l'argot (i). Ce n'est pas tout. Le psychologue suit la croissance de l'âme, si l'on peut dire, chez l'enfant, ses dégradations chez le sauvage. Il en examine même l'ébauche rudiraentaire chez l'animal. Quelqu'un ne s'appliqua-t-il pas à noter, chez l'araignée, les signes de l'amour maternel ? Et n'a-t-on pas cru récemment découvrir, chez le bernard-l'ermite, l'aptitude à l'abstraction (2) ? Or, sans forcer les termes ni la pensée de telle page des Nouvemix Mélanges, on peut dire que Jouffroy y déclare l'importance de l'histoire au point de vue psychologique. Il se demande : « Où vont ces peuples qui se succèdent ? Pourquoi pas un seul, pourquoi plusieurs ? D'où vient qu'ils meurent et naissent comme des hommes ? D'où vient qu'ils ne se ressemblent pas, qu'ils ont des génies, des langues, des visages différents ?... » Et toutes ces questions lui semblent intéresser au suprême degré l'individu humain, parce qu'il sent qu'il ne peut avoir la raison de lui-même, s'il n'a pas celle de l'humanité. Rapprochons certain chapitre de Y Avenir de la science, où Renan souhaite de voir la psychologie s'étendre à la considération de l'humanité et ne se borner plus à « l'analyse du rouage de l'âme individuelle » pour devenir « l'histoire de l'esprit humain (3) ». Renan insiste avec raison sur l'aide que la philologie promet à cette science élargie. Les langues, « produit vivant de tout l'homme intérieur (4) », sont, en effet, dit-il, des monuments où entrèrent des matériaux de tous les siècles, et qui portent témoignage des états

(i) V. la Psychologie de l'argot, par R. de LA Grasserie. (Rez'n philosophique, sept. 190S.)

(2) V. dans la Revue des idées, du i5 août 1904, un article de M. P. Hachet-Souplet sur V Abstraction chez les animaux , à propos d'une oljseryation de M. Ed. Perricr.

(3) Avenir de la science, p. 172, 174.

(4) Le mot est de Fr. Schlbgel.

successifs des peuples, gardant empreintes leurs manières de vivre et de sentir (i). Mais en orientant de ce côté les recherches des psychologues, Renan n'a pas autant innové que peut-être il le croyait. Avant lui, les Ecossais et Jouffroy avaient vu dans le dictionnaire « une expression de cette psychologie involontaire que tous les hommes font à leur insu, et par laquelle ils distinguent en eux-mêmes et dans leurs rapports les principaux phénomènes du monde intérieur (2) ». Aussi l'étude des langues, « symbole de la constitution et des lois de l'esprit, » leur semblait-elle utile au même litre que celle des « actions », de la « conduite », des « opinions » et des « préjugés généraux » des hommes (3).

Enfin, quelques lignes du mémoire célèbre sur V Organisatioti des sciences philosophiques permettent de penser que la psychologie animale n'eût pas été pour Jouffroy objet de mépris : « Tout homme se compare avec les autres existences qui peuplent avec lui cette terre, et remarque entre elles et lui des différences et des rapports ». Cette comparaison le conduit inévitament « à rêver sur sa nature et sur les natures diverses des différents êtres... Il se demande ce qu'il est et ce que sont les animaux, les plantes... » De là, sans doute, à se donner pour tâche d'observer le moral du Chiraciinthium cai'uifex, il y a de la distance, et nous ne prétendons pas que Jouffroy s'associerait aujourd'hui aux travaux de M. Lécaillon (4) ou à ceux que M. Yves Delage poursuit si diligemment dans le laboratoire biologique de Roscoff. Mais il n'eût pas dédaigné la contribution que de pareilles observations peuvent apportera la connaissance de l'homme.

(1) L'Avenir de la science, pp. i66, 167.

(2) Préface aux Œttz'res de Reid, p. xxix.

(3) Ibid.

^4) 11 a publié sur le Cbiracitnthiitni carnifex, une étude dans \' Année psychologique (lo* année.)

Donc, si hardies que soient les évolutions de la science qui occupa sa vie, soyons certains qu'il ne la désavouerait pas, telle que nos derniers novateurs l'ont faite. Un pressentiment de la plupart de ces progrès se découvre çà et là, dans ses écrits, et il n'est rien qu'il n'ait affirmé plus instamment que son désir de voir la psychologie emprunter la méthode des sciences naturelles. Il réservait seulement la primauté de l'introspection, qu'il pratiqua seule, sur les autres procédés d'observation (i), et il se fût gardé d'échanger le nom de philosophe pour celui de naturaliste , comme fait M. Ribot (2).

(i) Notons que la psychologie introspective, qui avait naguère mauvais renom, reprend crédit. C'est ce que M. Peillaube, l'éminent directeur de la Revue de philosophie, a constaté au lendemain du dernier congrès de psychologie. Il attribue à cette évolution le changement de nom de cette assemblée internationale. Après avoir pris tout d'abord le titie de Congrès de psychologie physiologique et expérimentale , elle s'est appelée, en 1896, a Munich, Congrès de psychologie, tout court, et a continué de se dénommer ainsi à Paris, en 1900, et à Rome, en i<>o5. {Revue de philosophie, 1" juin \<y.i^, p 700.) Le docteur Harald Hôffding, qui recourt si franchement aux informations auxiliaires fournies par la biologie et la physiologie, et tient l'observation purement subjective pour un instrument trop imparfait, ne se reconnaît pas le droit de prendre pour base autre chose que ce que nous révèle la comtemplation interne de notre propre conscience. (Esquisse d'une psychologie fondée sur l'expérience (Edit. française par LÉO>J Poitevin, p. i5). Nous avons négligé de signaler une nouvelle psychologie, qui pratique l'introspection par « intuition ». Au lieu de recourir à d'ingénieuses « constructions de concepts >>, combinaison artificielle par lesquelles l'espiit m s'offusque lui-même », elle prétend saisir l'activité mentale par nne appréhension immédiate. C'est ce qvie vient de tenter dans son Esquisse d'un système de psychologie traditionnelle, M. Emile LUBAC, disciple de M. Bergson. Dans la préface où il accepte l'hommage de ce livre, M. Bergson recommande l'intuition comnie n aussi précise », si elle est bien pratiquée, « que les plus précis d'entre les procédés scientifiques, aussi, incontestable que les plus incontestés d'entre eux ».

(2) Introduction à \3l Psychologie allemande contemporaine, p, xxvill.

TIlâOUOilB JOUFFKOr

Jouffroy en conflit avec les Ecossais sur la métaphysique. — Il soutient contre eux sa légitimité et sa nécessité. — Comment il tire l'ontologie de la psychologie. — Son affirmation de la dualité de principes qui est en l'homme. — Sa démonstration de l'immortalité de l'âme. — Objection de Taine. — Réponse.

« Vous VOUS adressez bien, mon cher Damiron, pour savoir comment on démontre Dieu, comment on peut, avec trois principes, arriver jusqu'à lui, et autres bagatelles semblables.

« Si j'en sais pas un mot, je veux être étranglé (i). »

Boutade antimétaphysique, point isolée dans les lettres de Jouffroy. Quand son ami lui demandait, d'urgence, en quelques lignes, une preuve de l'existence de Dieu, il était occupé de la « science de l'homme », s'y bornant, disait-il. S'il essayait d' « arriver à Dieu », ce n'était qu' « indirectement... par la morale ». Mais encore la morale n'est-elle guère, pour lui, que psychologie, c'est-à-dire science de l'homme. Nous le verrons. Montrons de suite comment sa métaphysique même procède tout entière de sa psychologie.

Car il a une métaphysique. Son sujet de dissentiment capital avec ses maîtres de Glascow et d'Edimbourg, c'est l'exclusion prononcée par eux, par Stewart surtout, contre les « questions ultérieures », qu'ils estiment oiseuses, parce que insolubles. De fait, il les négligent, enfermés de parti pris dans l'étude

(i) Corresp., lettre du 19 janvier 1819.

des phénomènes et la recherche de leurs lois. Il tient, lui, que l'auteur des Esquisses « passe les bornes du vrai » en déniant à l'ontologie toute place dans la science, et il voit dans cette proscription l'outrance d'une réaction justifiée contre la prééminence, jadis reconnue, de ce qu'on appelait philosophie première. Sous cette « surface des choses » que sont les phénomènes, l'intelligence humaine conçoit un fond, un support de causes et de substances non observables. Ces causes et ces substances, elle les situe dans un espace et dans une durée également invisibles, mais dont l'existence ne lui paraît pas moins certaine. Et de même qu'elle a rattaché les effets à des causes, les attributs à des substances, et placé les unes et les autres « dans le double théâtre de l'espace et de la durée », elle rattache le tout à une « réalité supérieure et unique », source de tout être et de toute causalité, « et dont la durée et l'espace ne sont eux-mêmes que les attributs ». L'ontologie est la science de « cette partie des choses que l'observation n'atteint pas ». Jouffroy, qui la définit ainsi, ne la déclare pas seulement légitime ; il la proclame nécessaire, parce que les questions qu'elle agite sont « sur le chemin de celles d'origine et de destinée », à la curiosité desquelles nous ne saurions renoncer (i).

Ainsi le préfacier de Thomas Reid répare le tort du jeune professeur qui badinait avec irrévérence sur la métaphysique. Encore, tout en riant, s'était-il essayé à la solution du problème que son ami lui avait posé. Il avait ébauché, en deux pages, une théorie quelque peu spinosiste, bien qu'il s'en défendît. Les tendances foncières de son esprit devaient cependant l'éloigner du procédé a priori qui est celui de \ Ethique. Il a libellé une condamnation motivée de cette méthode

(i) Préface aux Œuvres de Reid, pp. Lxxxvii, Lxxxviii, xc-xcm,

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