CXIX-CXXI
« géométrique ». Pour lui, les notions de substance, de cause, d'espace, de durée, non contenues, certes, dans les données de l'expérience, mais conçues à propos de ces données, ne peuvent suffire, par leur pur développement logique, à constituer l'ontologie. Les révélations a priori de la raison ne sont que les « conditions » de cette science, qu'elles laissent toute à faire. Une fois découvertes les abstraites réalités que nous venons de nommer, reste à interroger les phénomènes sur les causes et les substances concrètes qu'ils supposent, et aussi sur l'espace et la durée qui les enveloppent. Ainsi l'ontologie, au lieu d'être toute déductive, devient science d'observation. Jouffroy la veut telle, et il répudie nommément Spinosa et son système de construction mathématique (i).
A la page même où il a improvisé pour Damiron une théodicée tirée tout entière de la notion de l'existence une et nécessaire, ce fidèle tenant de la méthode d'observation a prétendu la pratiquer, et s'en est donné à lui-même l'illusion : « Je m'observe (2)... »
Ces mots, qui résument sa psychologie, toute de repliement intérieur, feraient une juste épigraphe à son œuvre entière, et non seulement à la morale qui s'y trouve systématisée, mais à la métaphysique qui s'y rencontre éparse.
Il a démêlé par la réflexion le moi des éléments complexes où la vie et l'action l'engagent ; il l'a extrait, nu et simple, des éléments multiples qui lui font une manière de vêtement compliqué et divers. Il a précisé par une analyse délicate le sentiment confus, bien qu'énergique, où l'homme trouve l'assurance de sa dualité, et il se flatte d'avoir formulé, de cette dualité,, une preuve nouvelle. Ayant conscience en lui «d'autre chose que des phénomènes », il atteint « le pria-
(1) Préfaœ aux Œuvres de Reid, p. ci-cvill. (3) Lettre du 9 janvier 1819.
cipe qui les produit. Ce principe atteint, il en sent émaner tout le psychologique, à l'exclusion du physiologique. Le physiologique, il ne s' y avoue pas lui-même. Il ne se reconnaît pas «dans cette masse solide, figurée, étendue, composée, et perpétuellement changeante, qui l'enveloppe», et qui se nomme le corps. Il la regarde « comme une chose extérieure à lui, qui agit sur lui et sur laquelle il agit, qui sert d'instrument à ses volontés sur la nature extérieure, ou à la fatalité extérieure sur lui, qui, à tous ces titres, est avec lui dans des rapports intimes, permanents et tout spéciaux, mais, qui, malgré ces rapports, ne se confond pas plus avec lui que les planètes qui gravitent dans les cieux ou les invisibles soleils qui en éclairent les profondeurs. » Par là, penset-il, par ce témoignage constant et profond, la certitude lui est acquise qu'il y a en lui « dualité de principes, comme de vies et de fins (i).
La fin, la destinée de l'homme spirituel, c'est le problème qui ne cesse de le hanter.
Il semble, à lire telles pages de sa correspondance, que jamais il ne douta sérieusement de l'au-delà. Si, un jour, au confident de son esprit et de son cœur, il ne s'est dit qu'à « peu près sûr de son immortalité », il a vite effacé cet « à peu près » dans une lettre au môme ami, en deuil d'un père : « La vie du devoir est auguste et l'autre vie ne lui manquera pas (2). » Et auparavant, voie: en quels termes il racontait à Paul Dubois les derniers jours d'un camarade commun (3) : « Nous ne nous quittions pas : nous sentions que nous ne devions pas nous revoir. Son mal l'oppressait, et nous parlions de la mort, de cette vie et de l'autre, avec calme et
(1) De la distinction de la psycholngie et de la physiologie. Noiiveaiix Mélanges, pp. 202, 2o3. — De la science psychologique. Mélanges, p. 201.
(2) Lettre à Daniiron, 22 août 1S22.
(3) Il s'agit de Frihau't, l'un îles meilleurs élt'ves de Cousia.
suite... Nous philosophions sur ces terribles matières comme s'il eût été bien portant... Je le reconduisis à ila diligence. Notre séparation fut tranquille et sérieuse; en nous serrant fortement la main, nous nous comprîmes. Le rendez- vous était dans l'autre vie, et la mort ne nous a pas manqué (i). »
Mais alors, en 1820, ce n'était chez lui qu'un reste de foi traditionnelle. Il ambitionnait une certitude scientifique, et en attendant d'être en état de la conquérir, il s'attachait à cette épave de son christianisme naufragé. Sa pensée de philosophe sur la destinée, nous ne la trouvons systématisée que dans la leçon fameuse qui ouvrit, en i83o, son cours de morale (2). Tout être a une nature déterminée, qui lui impose une destination spéciale ; tout être, de par son organisation, est « dévoué à une certaine fin ». Comme les autres créatures, l'homme porte, dans sa constitution même, une fin écrite. Or, cette fin, il ne peut, comme elles, l'atteindre en ce monde. Entre ses tendances innées et les réalités d'ici-bas, il y a, en effet, inadaptation. A tout instant, les hautes aspirations qui font sa « grandeur naturelle » trouvent dans la misère de son actuelle condition une façon de démenti. Etrange contradiction, qui choquerait comme une discordance et scandaliserait comme une injustice, si la désharraonie présente ne devait plus tard se résoudre en accord. Tel est, en substance, l'argument de Jouffroy.
Il a trouvé en Taine un commentateur ironique et même un parodiste : « La nature d'un être indique sa destinée... Or, la nature d'un bœuf est de vivre quinze ans et de se reproduire. Mais sa condition présente l'en empêche ; l'homme le coupe à six mois et le
(i) Lettre du 14 août 1820.
(2) Elle est imprimée dans les Mélanges philosophiques, sous ce titre : Du Problème de la destinée humaine.
mange à trois ans. Donc, le bœuf dont j'ai mangé hier renaîtra dans un autre monde, y vivra douze ans encore et y fera des veaux » (i). La réplique est facile. Il est des êtres à fin subordonnée, c'est-à-dire dont la fin est de servir les fins supérieures d'autres êtres placés au-dessus d'eux dans la hiérarchie universelle, — de les servir, et au besoin, d'y être sacrifiés. « Les plantes sont faites pour végéter et croître, mais plus encore pour donner une nourriture aux animaux, classe d'êtres supérieurs ; l'herbe ne manque donc pas sa destinée, elle l'atteint au contraire, quand le bœuf et le mouton la paissent. Toutes les espèces animales sont faites pour croître et se reproduire, mais celle-ci plus encore pour être la nourriture de celle-là, et une troisième d'une quatrième ; la mouche mangée par l'oiseau, le bœ'uf mangé par l'homme, n'ont donc pas manqué leur destinée, ils l'ont atteinte. Et ils n'ont que faire d'une vie future (2). » Différente est la condition de l'homme, dont la fin ne se subordonne à aucune autre. C'est pourquoi nous tenons pour bon le raisonnement de Jouffroy (3). S'il est établi que toute fonction vitale a un exact corrélatif, si c'est là une loi biologique certaine, certaine aussi est la vie future. Notre intelligence et notre cœur qui tendent au vrai et au bien absolus, ne trouvant, en effet, sur la terre d'objets égaux à leurs besoins essentiels, ces hautes facultés seraient, selon le mot d'Ampère, des « contre-sens », si elles ne «se rapportaient à une autre existence ». Donc, entre notre constitution spirituelle et l'au-delà, il y a, selon un mot plein d'audacieuse justesse, «corrélation
(i) Les Philosophes classiques du lix* siècle, pp. 271, 272.
(2) AmÉuije de MarGERIe, H. Taiiie, pp. 40 et 41.
(3) 11 n'est pas infirmé par \ antifitialisme prétendu de la science contemporaine. Nous croyons avoir montré que cette science, malg;ré ia « téléophobie » déclarée de certains de ses représentants, contient un finalisme infus. (V. le Spiritualisme et le progrès scientifique, t. II, §§ 3 et 4.)
organique ». Il appartenait à un psychologue tel que Jouffroy de chercher ainsi dans « l'analyse exacte des principes constitutifs de notre nature » la solution de la grande énigme et de recommander cette méthode comme «la seule à la fois prompte et sûre (i % »
La psychologie le conduit à d'autres découvertes métaphysiques. De l'idée de l'ordre, d'où procède notre sentiment du devoir, il s'élève à celle de Dieu, « substance de l'ordre » (2).
Nous abordons ici Jouffroy moraliste. Nous allons le voir, comme le métaphysicien, appliquer son observation aux faits de la nature humaine.
(i) « Méthode pour résoudre le problème de la destinée humaine. • Mélanges philosof>liiqiies, p. .^69.
(a) Cours de droit italure!, t. I, p. 45.
Jouffroy moraliste. — Son éthique issue de sa psychologie. — Etat actuel de la « science des mœurs ». — Union nécessaire de la murale et de la religion.
Ayant défini notredestinée, Jouffroy entrepritdefixer ce qu'il appelait les règles de notre condition : « La fin de l'homme étant connue, quelle doit être sa conduite ? » Ainsi, par une démarche logique de sa pensée, il allait passer « de la recherche du but de la vie à celle des moyens qui mènent à ce but » (i). Ha insisté lui-même sur l'intime relation de ces deux études. Il se demandait un jour ce qu'il fallait savoir pour déterminer les droits et les devoirs respectifs des individus vivant en société, et il s'assurait que l'homme a le droit de faire tout ce qui est indispensable à sa fin : « Là évidemment est la source de tout droit ; c'est parce que nous avons une certaine destinée à accomplir, une certaine fin à atteindre en ce monde, que nous avons le droit de faire certaines choses (2)... »
Cette idée de droit et de devoir, quand il en aborda directement et principalement (3) l'étude, il y trouva dès l'abord impliquée celle de loi, laquelle, à son tour, implique celle d'obligation. Le problème moral se formulait donc, pour lui, en ces deux questions : « Y
(i) C'est la remarque de Damiron, l'éditeur du Cours de droit naturel. — Notons que ce couri, qui s'ouvrit en iS33, fit, en effet, ^ suite immédiate aux leçons sur la destinée humaine, qui avaient occupé trois ans.
(2) Leçon sur la " Méthode pour résoudre le prublème de la destinée humaine ». Mélanges philosophiques, p. 35o.
(3) Dans le Cours de droit naturel, troisième levon.
a-t-il pour rhorarae une loi obligatoire, et quelle est cette loi ? » Questions de fait, observait-il, et non de celles qui se résolvent par le raisonnement : « En effet, l'homme est là, il se détermine, il agit, il est sollicité à le faire par tel ou tel motif. Parmi ces motifs, s'en rencontre-t-il un qui ait le caractère de loi, ou ne s'en rencontre-t-il aucun ? telle est la première question ; et si, parmi ces motifs, il en est un qui soit obligatoire, quel est ce motif, sa nature^ son caractère ? voilà la seconde... » Encore une fois, « questions de fait ». Aussi bien, pour les résoudre, le philosophe, toujours psychologue, nous propose-t-il « l'observation des faits moraux de la nature humaine », c'est-à-dire des « phénomènes qui président à nos déterminations ». Bref, son objet se précise finalement dans « le mécanisme de nos déterminations ».
Pour en démêler tout l'agencement et le jeu, Jouffroy distingue en nous différents états moraux, qui correspondent à des modes, différents aussi, de détermination.
Aux tout premiers temps de notre existence, nous vivons sous le règne de l'instinct. Nos tendances primitives sont les mobiles de notre activité ; elles constituent notre force motrice. A côté de ces besoins profonds et permanents, qui « traduisent d'une manière passionnée ce qu'est notre nature et ce qu'elle veut », lin second élément est en action : nos facif liés, instruments nécessaires à la satisfaction de ces aveugles appétits. Nos facultés, c'est en nous le « pouvoir exécutif ». Nous verrons, dans un instant, la liberté « gouverner ce pouvoir », la liberté, « faculté gouvernementale ». Cette terminologie, sur les lèvres de Jouffroy, est un souvenir fâcheux du vocabulaire politique. Le professeur de Sorbonne devrait oublier le député qu'il est devenu (i). Ces mots de droit
(i) La leçon que nous citons, la troisième du Cours de droit naturel, est de i833. Jouffroy était député depuis i83i.-
constitutionnel font disparate dans un exposé philosophique et ne contribuent pas à son exactitude. A dénoncer le vague et l'impropriété du style, Taine a beau jeu.
La liberté — JoufFroy dit indifféremment ici liberté ou volonté — est donc en nous l'élément directeur. Il n'apparaît pas tout de suite. Dans notre bas âge, nos facultés jouent, ingouvernées, au hasard de la poussée plus ou moins forte des mobiles. D'où la versatilité de l'enfance, dont la physionomie changeante reflète la variabilité de pensée et d'humeur. Dès l'enfance, pourtant, la révélation se fait en nous du pouvoir que nous avons sur nous-mêmes. Un obstacle, en effet, vient-il contrarier nos tendances et nos facultés, leurs instruments, nous sentons nos forces dispersées se réunir, pour s'appliquer spontanément au point de résistance, et nous sentons, en même temps, que nous pouvons, à notre gré, « reproduire et répéter cette concentration ». Telle est la première manifestation de la volonté. Mais, avant le premier éveil de la raison, elle n'est qu'instinctive et, n'ayant où trouver delà fixité, elle branle. La raison seule peut lui fournir un principe de stabilité. A l'être qui ne connaît que des instincts et des mobiles elle appc)rte cette nouveauté : un motif. Analysant nos primitifs mouvements, elle y démêle un désir aveugle de ce qui est noî '2 bien, mais elle découvre aussi qu'ils n'y tendent que confusément et sans suite, à tout instant arrêtés ou déviés. Aussi s'emploie-t-elle à régler la conduite de nos facultés, en leur précisant le but à atteindre et le chemin qui y mène. Ce but, c'est notre intérêt bien entendu, vers lequel elle les oriente, en le définissant. Pour les y diriger, la volonté, éclairée par elle, les soustrait à « l'impulsion mécanique des tendances» et les maîtrise. Ainsi le wi'/'//" remplace le mobile, la règle succède à l'impulsion, et notre conduite, « de pas-
sionnée, d'aveugle, d'instinctive qu'elle était, devient raisonnable et raisonnée ».
Pourtant l'intérêt bien entendu est un motif, non une loi. Si elle se bornait à le designer comme la fin de nos passions et à nous enseigner les moyens d'y parvenir, la raison, faute de nous révéler la notion du devoir, ne vous élèverait pas à la vie morale. Mais elle va au delà et au-dessus d'une conception du bien qui n'est que celle du bien personnel de l'individu ; elle monte à l'idée du bien en soi, et elle nous propose cette idée comme une loi. Dès lors, un principe obligatoire s'introduit dans le mécanisme de nos déterminations, et le mot « moralité » prend un sens.
Ainsi, c'est par une analyse toute psychologique que Joufïroy vérifie les bases de l'éthique. Avant de développer une théorie du droit naturel (i) et déjuger les systèmes qui, à son estime, amoindrissent ou ruinent ce droit, il a voulu « dégager le fait qui le fonde ». Et pour cela, rien ne lui a paru aussi indispensable qu'« une intelligence claire de la psychologie morale de l'homme ». Il a donc fait le tableau de nos « faits moraux », et en le terminant, il se rend cette justice qu'il en a « puisé tous les traits dans la réalité de la conscience ». Il déplore seulement la faiblesse et l'imprécision de la langue qui a été son instrument, et, cette fois, il faut nous associer à ce regret .
Etudiant l'idée de loi, il y a découvert « quelque chose d'extérieur et de supérieur à la personne », quelque chose d'universel et d'absolu. Ne se confondelle pas avec celle de l'ordre, « expression de la pensée divine », et dont Dieu est la « substance éternelle » ? Voilà à la morale un couronnement religieux. Ce ne peut être, pour le lecteur de Jouffroy,
(i) Droit naturel, ce mot « mal fait » «ignille pour lui l'ensemble de« rèj^les de la conduite humaine.
une surprise. Avant d'aborder le droit naturel, il avait, dans une leçon sur la destinée, marqué l'intime relation du problème moral au problème religieux, toutes les questions qui présupposent la solution de celui-là présupposant aussi la solution de celui-ci. Il avait même, d'avance, en propres termes, « subordonné au problème religieux le droit naturel, le droit politique et le droit des gens » (i).
Trouvera-t-on vieillie, en cette partie, et démodée la doctrine de Jouffroy ? Une morale fondée sur une loi obligatoire, sur l'impératif absolu d'un principe universel, peut paraître surannée à nombre de nos contemporains. Beaucoup tiennent la règle des mœurs pour chose relative. Ils raillent les codificateurs de préceptes qui légifèrent pour l'homme « en soi », hypostasiant, sous le nom d'humanité, l'homme d'une civilisation et d'un temps. Solidaire des autres faits sociaux, la morale se classe dans un ensemble dont, selon le langage mathématique, tous les éléments varient en fonction les uns des autres. Elle est le « reflet idéalisé des conditions mentales et sociales du milieu et du moment (2). » De sorte que la conscience même, ce juge absolu de jadis, apparaît comme un produit changeant, « résultat complexe de l'activité cérébrale modifiée par la civilisation » (3). Aussi bien ne parlet-on plus guère de morale ; on dit plutôt « science des mœurs ». Changement significatif. « Morale » vise à une autorité normative. « Science des mœurs » se borne à observer, comme des faits naturels quelconques, les faits moraux, sans la prétention de promulguer des commandements, avec le seul but de
(1) Mélanges philosophiques, pp. 357, 358.
(j) Eugène FouRNiÈRE, Conférence du i.? mars 1900, au Collège libre des Sciences sociales, sur la j\forale de Guyau, formulée, on le sait, dans son Et'juissc- d'une morale sans obligation ni sanction.
M) D' DKi,:u:r, Conférence faite au même collège, en 1899^ sur la Morale
p.>Sltii.C.
constater des conditions d'existence. Pourtant, la science des mœurs a-t-elle détruit la morale ? C'est la question que se posait M. Fouillée à propos d'un livre qui sonnait le glas de la vieille éthique (i) ; et, prenant pour texte le mot d'Auguste Comte : « On ne détruit que ce qu'on remplace », il concluait : « Le positivisme, n'ayant vraiment remplacé la morale ni par la sociologie, ni par la biologie, n'a pas détruit la morale. »
En juillet 1906, le Congrès de la Libre Pensée réclamait l'exclusion de tout enseignement moral « basé, non seulement sur les dogmes d'une religion, mais même sur la croyance à l'ancienne doctrine spiritualiste universitaire ». Jouffroy eut dans ce vote sa part d'anathème, lui qui nimbait de déisme sa théorie du devoir. L'éthique longtemps professée dans nos chaires officielles, sous le patronage de Victor Cousin, n'est pas, tout à fait disons-le, celle du spiritualisme d'aujourd'hui. Comme les autres parties de la philosophie, la morale a été influencée, même dans l'école catholique, par la science ambiante et l'esprit positif. Soit dit sans effaroucher personne. Un apologiste éminent,bien que laïque, du christianisme ne nous propose-t-il pas « l'utilisation du positivisme » ?
Pour ne point sortir de notre sujet^ observons que les penseurs les moins suspects de complaisance pour une « science des mœurs » sans conclusion de préceptes obligatoires, s'accordent de plus en plus à
(i) La Morale et la science des mœurs. L. Lévy-Bruhl. — L'article de M. Fouillée (Revue des Deux Moudes du i" octobre içoS) s'intitule : « I^a Science des mœurs remplacera-t-elle la inorale ? » — Dans son récent livre, Z^s Eléments sociologiques de la morale, M Fouillée discute les dernières constructions morales, qui plus ou moins se prétendent scientifiques. 11 prend particulièrement à partie M. Lévy-Bruhl, et, s'attaquant à sa critique des anciennes morales en tant que normatives, il dénonce dans son argumentation « une vaste pétition de principe en faveur de la non-existence de la morale. » Il ne voit, lui, nul empêchement à ce que la morale soit une science normative ou, en d'autres termes, à ce qu'elle prescrive, « puisqu'elle est la théorie de l'action et de ses normes, la théorie de la pratique ».
Teconnaître que « toutes les sciences de la vie : biologie, physiologie, sociologie, psychologie... ont leur retentissement dans la conscience (i) ». Ils n'oublient pas, on le voit, la psychologie, c'est-à-dire qu'ils mettent en compte, ce que Jouffroy qualifie « faits moraux de la nature humaine ». Par là et autre chose encore, ils empêchent qu'on ne les confonde avec ceux qui, selon le mot de Bonald, en parlant morale, « pensent physique ». Ticaucoup tiennent, au surplus, avec le même Jouffroy, qu'il n'est «point de morale intelligente sans religioil (2). »
(1) G. Fonsegrive, le Kaniisnie et la pensée contemporaine, Quin' saine du i" mars 1904.
(2) Mélanges philosophiques p. 358. C'est ici le lieu de citer sa belle page sur le catéchisme : d II y a un petit livre qu'on fait apprendre aux enfants, et sur lequel on les interroge à l'église. Lisez ce petit livre, qui est le catéchisme : vous y trouverez une solution de toutes les questions que j'ai posées, de toutes, sans exception. D' mandez à ce pauvre enfant, qui de sa vie n'y a songé, pourquoi il est ici-bas et ce qu'il deviendra après sa mort : il vous fera une réponse sublime, qu'il nr comprendra pas, mais qui n'en est pas moins admirable. Demandezlui comment le monde a été créé et à quelle fin ; pourquoi Dieu y a mis dos animaux, des plantes ; comment la terre a été peuplée ; si c'est par une seule famille ou par plusieurs ; pourquoi les hommes parlent plusieurs langues ; pourquoi ils souffrent, pourquoi ils se battent, et comment tout cela finira ; il le sait. Origine du monde, origine de l'espèce, question des races, destinée de l'homme en cette vie et en l'autre, rapports de l'homme avec Dieu, devoirs de l'homme envers ses semblables, droits de l'homme sur la création, il n'ignore rien ; et, quand il sera grand, il n'hésitera pas davantage sur le droit naturel, sur le droit politique, sur le droit des gens : car tout cela sort, tout cela découle avec clarté et comme de soi-même du christianisme. Voilà ce que j'appelle une grande religion : je la reconnais à ce signe qu'elle ne laisse sans réponse aucune des questions qui intéressent l'humanité. » (Du Problème de la dest'née humaine. Mélanges philosophiques, pp. 3^9, 33o.)
Jouffroy esthéticien et encore psycholog;ue. — En quoi il dépasse son maître Thomas Reid. — Sa définition de la beauté. — Où il se sépare de Victor Cousin. — Où en est aujourd'hui l'esthétique. — Ce que Jouffroy accepterait, sans doute, des novateurs.
Taine, si sévère, à certaines pages, pour Jouffroy, loue son Cours d'esthétique. Il reconnaît la «justesse» et le « scrupule admirable » de ses analyses. A cette philosophie du beau il ne voit de comparable que celle de Hegel, et il rêve delesfondreeusemble.il voudrait seulement, au préalable, supprimer la « mauvaise métaphysique » de Jouffroy, et « traduire ses formules », les réduire, les préciser. Elaguer de X Esthétique du professeur de Berlin l'ontologie qui s'y trouve infuse, il n'y songe pas ; nous savons, en effet, qu'il trouve bonne cette abstraite construction du monde.
Les leçons de Hegel et de Jouffroy coïncidèrent (i); mais les deux maîtres s'ignorèrent. Nulle influence allemande ne toucha le conférencier qui réunissait dans sa chambre un auditoire d'amis pour remplacer les élèves que lui avait enlevés la fermeture de l'Ecole normale. Ici encore, il nous faut reconnaître en lui le disciple de Reid, mais un disciple qui dépasse de beaucoup son maître. Thomas Reid, que Lévèque appelle « le Socrate de l'esthétique moderne » (2),
(1) Jouffroy inaugura son cours d'esthétique en i8j6. Hegel professa sur le beau de [830 à 1829.
(i) La Science dit beau, t. II, p. 496.
THÉODORE JOUFFKOY 49
fit progresser la science des Hulcheson et des Bauragarten, et ce fut le sens intime qui lui en révéla quelques principes. Car sa psychologie attentive le dirigea en ce sujet, comme en tous autres. Mais elle lui fut maintes fois un guide hésitant, et, après de fausses démarches, des retours, ne l'introduisit pas toujours dans le vrai. Son embarras pour définir la beauté ne le conduisit-il point à la classer parmi les « qualités occultes » ? Sans doute, il se reprend, ébauche une formule qui nous invite à chercher « dans l'échelle de la perfection » ce qui confère aux objets le « grand » et le « beau ». Mais encore qu'est-ce que cçX\.ç. per'fection, elle-même non définie, non rattachée à la notion de type ? Si pénétrant qu'il soit dans la « voie de la réflexion », Reid saisit mal ce phénomène profond qu'est la conception de l'idéal. Aussi trace-t-il d'unemainiâtonnantelalimitedu beauetdusublime(i).
Dans la « voie de la réflexion », sur cette fine matière, Jouffroy laisse Thomas Reid loin derrière lui ; au point que l'essai Du goiît semble « misérable » à côté du Cours d'esthétique (2).
Jouffroy voit la beauté dans V ordre. Un « jugement d'ordre » équivaut, pour lui, à un jugement de beauté. De ce jugement naît en nous un sentiment, à moins, pensons-nous, que l'un et l'autre ne soient simultanés. En quoi le sentiment du beau se distingue de celui de l'agréable, de celui du sublime... le psychologue le détaille avec méthode. Il pose d'abord que tout état de l'âme éprouvé svmpathiquement a pour concomitants, dans la sensibilité, une émotion agréable ou désagréable, dans la raison, un jugement approbatif ou désapprobatif, sauf le cas où la raison
(i) V. dans la Science du beau, de Ch. LÉvicque, t. II, pp, 480 et sutv., une excellente critique du huitième Essai do Reid sur les facultés intellectuelles, intitulé Du goût.
(2) C'est le mot de Taine.
THÉODORE JOUFKROV 4
5o THÉODORE JOUFFROY
l'estime inférieur et indigne de son appréciation (i). « Si un certain état éprouvé sympathiqueraent est agréable et en même temps indifférent à la raison, le sentiment éprouvé est purement le sentiment de l'agréable, et quand nous éprouvons ce sentiment, quand nous nous trouvons dans cet état, nous appelons alors l'objet purement agréable, et non beau... Quand un état éprouvé par nous sympathiquement est accompagné naturellement d'une sensation désagréable, et reste indifférent à la raison, le sentiment éprouvé, l'état dans lequel nous nous trouvons est le sentiment du désagréable, et nous appelons désagréable, purement désagréable, l'objet extérieur ; nous ne l'appelons pas laid. Si l'état dans lequel nous nous trouvons est accompagné d'un jugement, qui déclare que cet état est selon l'ordre dans l'être extérieur, le sentiment que nous éprouvons est le sentiment du beau ; l'objet extérieur est appelé beau, et nous distinguons le caractère du beau dans l'objet du caractère de l'agréable. Si l'état dans lequel nous nous trouvons est jugé contre l'ordre, dès lors l'état dans lequel nous nous trouvons est le sentiment du laid ; l'objet extérieur est dit laid. Nous distinguons ainsi le laid du désagréable, comme le beau de l'agréable. Quand il y a contradiction entre l'émotion et le jugement, quand le jugement prononce que l'état que nous répétons en nous sympathiquement est selon l'ordre, et que cet état cause dans la sensibilité une émotion pénible, l'état dans lequel nous nous trouvons est le sentiment du sublime (2) ; l'objet extérieur qui nous met dans cet état est appelé sublime. Si la contradiction
(i) JoufTroy note que le cas contraire n'arrive pas : « Nous ne pouvons pas nous trouver dans un état qui excite un jugement approbatif ou désapprobatif dans la raison, sans éprouver dans la sensibilité une l'-motion quelconque. »
(2) Charles Lévêque, sans aller jusqu'à parler d'émotion pénible, pio. (f.ssr: que « le sublime ne peut afjir sur la sensibilité sans imprimer à l'àme une forte secousse ». (/jz Science du beau, l. I, p. 192).
THÉODORE JOUKFROY Si
est inverse, si l'état dans lequel nous nous trouvons est accompagné dans la sensibilité d'une sensation agréable, et que la raison prononce que cet état est contre l'ordre, l'état dans lequel nous nous trouvons n'a pas de nom dans la langue ; nous nommerons ce sentiment le contraire du sentiment du sublime, et l'objet qui me fait éprouver ce sentiment, qui me met dans cet état, le contraire du sublime (i). »
A force d'exactitude, cela devient d'une netteté sèche. Tout, dans le Cours d'esthétique, n'est pas de ce style rigoureux. La prose du philosophe se détend un peu çà et là. Par exemple, quand, pour caractériser un « état » voisin de celui du sublime, « l'état du merveilleux », il décrit la fureur d'un orage, ou lorsque, revenant au sublime, il le montre dans le Laocoon, où il n'y a pas, comme dans l'Apollon du Belvédère, puissance et grâce, « puissance facile », mais « puissance qui s'efforce ». Mais jusque dans ces instants de repos, le scrupule de la justesse demeure visible (2). Jouffroy ne sait pas s'en affranchir. Qu'il classe les divers genres de plaisir désintéressé, qu'il les distingue selon qu'ils sont produits par l'association des idées, la nouveauté, l'habitude (3), l'expression, l'imitation, l'idéal..., qu'il montre dans le sentiment excité par le joli un désintéressement moindre et une moindre pureté qu'en celui inspiré parle beau, un caractère « plus extérieur », « plus physique » et, en quelque sorte, « moins platonique », c'est partout, chez Jouffroy, même souci de précision. Taine, après
(1) Cours {{'esihttiqtte, .%"' leçon.
(2) Il est just"- (le noter que nous n'avons pas «ians le Cours d'esthétique tout à fait le propre stylr do Jouffroy, mais une rédaction de sîs leçons par un de ses auditeurs, M. Dt-Iorme, d'après des notes rapides
f3) Ses leçons sur les effets différents de la nouveauté et de l'habitude
sont, avec celles sur la distinction de l'utile et du beau, parmi les plus
remar']iial)les. « C'est attaclianc, a-t-(in dit, comme une investigation scientili']ue. »
l'avoir lu ne trouvait supportable aucun théoricien du beau, « écossais » ou « français » (i).
En parlant des esthéticiens français il songeait, sans doute, à Cousin, à sa manière ample et oratoire, à son « beau style », propre à exprimer les vérités moyennes, inapte aux rigueurs du raisonnement pur ou delà stricte analyse. Elève de Victor Cousin, mais indépendant (2), Jouffroy, si différent de lui par sa manière serrée, ose une franche critique de la définition, adoptée par le maître, qui caractérise le beau par l'unité dans la variété. Il convient qu'il n'y a pas d'objets beaux dans lesquels on ne trouve « et quelque chose que l'on puisse nommer unité, et quelque chose que l'on puisse nommer variété ». Mais, ajoute-t-il, « s'il n'y a pas non plus d'objets laids, dans lesquels on ne puisse découvrir quelque chose qui s'appelle unité, puis quelque chose qui s'appelle variété, que suivrat-il de là ? Si je m'aperçois, par exemple, qu'il y a, dans tous les objets beaux que je compare, en fait de caractères communs, la force, la substance d'abord, je suppose, puis des phénomènes ou des attributs,
(1) Taine devait à Jouffroy esthéticipn d'autant plus de coiisidér.ition que la fhéorii^ du iiiilieii et du moment, qui tient tant de p'ace dans la Philosophie de l'art, se trouvait en germe dans ces lignes du professeur de i8j6 sur Walter Scott : « Il nous semble que nous devons, avant tout, étudier le caractère de son talent, parce que ce point servira de fondement à toute notre critique. Nous chercherons ensuite comment les circonstances heureuses où l'auteur s'est trouvé placé ont développé ce talent, puis quelle sympathie s'est rencontrée entre ce genre de talent et les goûts du XIX* siècle. Autour de ces trois points, se rallieront naturellement beaucoup de questions secondaires. » Comme l'observe un critique, « c'est déjà piesque la théorie de Taine, et sous des noms moins précis, le milieu, le ni07ne)if, mais la notion vague et suspi-cte de la race est n mplacée par l'étude de \i>Kiiï'idiia!ité de l'écrivain ; l'auteur est considéré comme une cause et non coinnio une résultante, le milieu et le moment ne sont pas étudiés comme éléments eonstitutifs, mais comme de simples influences ». Ernest CllAKLBS, La vie littéraire, Revue Bleu-:, ig sept, iqo.^, p. .^78.)
(2) Sainte-Beuve a parlé avec malice de la « reprise », tentée par Cousin, de Jouffroy mort : « M. Cousin qui excelle à réparer sa ligne quand elle est rompue... a repris solennellement possession de son diseiple sur sa tombe. » (Causeries du lundi, t. VIII, p. 3o5.)
pourrai-je dire que la substance et les attributs sont les principes du l)eau ? Ce sont les principes de toute chose et rien de plus... »
Il condamne à ce propos la méthode de comparaison. « Méthode singulière », qui consiste à «rassembler le plus grand nombre possible d'objets beaux, quelle qu'en soit l'espèce », à « comparer entre eux ces objets beaux », à « en abstraire les caractères différents, pour en garder les caractères communs » ; puis, l'abstraction faite et les caractères communs reconnus, à « déclarer que ces caractères communs sont les principes du beau (i) ». A ce procédé il oppose la voie psychologique, plus simple et plusdirecte. Il nous invite à « abandonner le monde du dehors » et à regarder au dedans de nous : « C'est en nous et par la conscience qu'il faut attaquer la question. Déterminons donc quels phénomènes le beau produit en nous, et nous parviendrons à déterminer d'abord pourquoi le beau les produit, et puis, qu'est-ce que le beau ? Quelle est la nature du beau (2) ?... »
Depuis 1826, l'esthétique a beaucoup changé, ea France et ailleurs. De nos jours surtout, ceux qui systématisent leur conception de la beauté, sont loin de Reid, de Cousin et de Jouffroy. Comme il y a une psychologie physiologique ou psychophysiologique, il y a une « esthétique physiologique (3) ». C'est le propre
(1) Cours d'estlièliq'ie, 6"' leçon.
(a) Ibid et 2"' Ipçon. — Notons que Victor Cousin, tout en adoptant pour définition du beau n l'unité dans la variété » et en la vérifiant par la rompar:it-;on extérieure, re ommanda et pratiqua la méthode psychologique. Il fit même de l'analyse intime son point de départ, se donnant pour loi de « partir de l'homme pour arriver aux choses ». Dtt Vrai, du Seau et du Bien, 6"* leçon.
(3) Il y a aussi une esthétique évolutionniste. Herbert Spencer, pout qui l'art a son origine dans « l'impulsion au jeu » ou la tendance à l'exercice, inutile et de luxe, d'une activité surabondante, prédit que, par le progrès de l'évolution, u un excédent croissant d'énergie » multipliera le jeu de l'art et les plaisirs esthétiques.
titre d'un ouvrage, souvent cité, de Grant Allen. Au nom de la p?iysiologie, qui fournit, disent-ils, aux jugements sur la peinture, la sculpture, la musique... les règles plus certaines, des médecins s'arrogent autorité en matière d'art. Action produite sur le cerveau par l'intermédiaire des sens, l'impression d'art ne relève-t-elle pas de la science des fonctions organiques ? Grâce à des expériences minutieuses, nous savons que, chez un sujet calme, V Etoile du 7"««;'z//rt'//j'^r produit des ondulations vaso-motrices ; que le Pie Jesu rapetisse les pulsations ; que la Chevauchée de la Walkyrie\ç.?, renforce d'abord, puis les amollit ; que la Dernière Pensée de Weber trouble la respiration ; que la Coupe de Gounod y met une régularité de chromomètre (i)... Qui empêche que des pneumographes et pléthysmographes perfectionnés enregistrent les réactions provoquées par la vue de la Joconde ou de l'Olympia?...
On va plus loin encore que nous ne venons de dire. On décrit ou l'on conjecture le jeu de l'appareil cérébral sous l'influence d'une audition ou d'un spectacle, les contractions et les gonflements des artérioles, les afflux et reflux du sang, le travail des glandules qui lubrifient les tissus, le trajet des ondes qui parcourent le réseau nerveux, « avec des remous, des tourbillons, desréflexions multiples, des interférences ». On se flatte de suivre jusque dans le sous-sol de la vie végétative les retentissements plus ou moins affaiblis ou brisés du sentiment esthétique. Puis, de ce point de vue subjectif, la tentation est naturelle de passer à l'objectif. Du phénomène si précisément analysé dans 1' « atelier secret » où il s'élabore, on se fait fort d'aller à sa cause extérieure, à 1' « agent provocateur », selon une plai-
(i) V. L'esprit sciciitlpque contetnpornin. nar le D' Foveau uk Cour-
MELLBS.
santé expression (i), et l'on prétend le juger d'après ses effets, c'est-à-dire d'après les réflexes par lesquels l'appareil médullaire lui a répondu. Après quoi, on arrêtera « la formule exacte des conditions qui, sur notre planète, font la beauté ».
Laissons les exagérations, et ne retenons que ce que, vraisemblablement, Jouffroy lui-même, aujourd'hui, retiendrait, les contributions que, pour la psychologie, il accepterait de la physiologie. Sans parler des services les plus nouveaux de cette science alliée, on ne peut douter qu'il ne mettrait à profit, comme Charles Lévêque, des travaux tels que l'Optique physiologiqueçX la Théorie physiologique de la tnusique de Helmholtz. Mais, comme l'auteur de la Science du beau, il s'interdirait de placer «ailleurs que dans l'être moral » la base d'une « science morale » et l'étude des faits de l'âme demeurerait pour lui « le centre et le point de départ ». Aussi bien, tout en demandant aux sciences physiques leur concours, les esthéticiens de maintenant ne renoncent-ils pas à étudier le beau, selon le conseil de Cousin, répété par Jouffroy, «dans l'esprit de l'homme, dans les facultés qu'ils l'atteignent, dans les idées ou les sentiments qu'il excite en nous ». L'un des plus originaux de ces philosophes, Guyau, qui fait de l'esthétique une chose surtout sociologique ne néglige cependant pas la psychologie individuelle. Lui aussi distingue le beau de l'agréable par la qualité de notre émotion personnelle, sa «complexité de résonnance », son « timbre ».
Voici enfin le plus récent de ces théoriciens, M. Paul vSouriau, qui nous propose un traité de la Beauté rationnelle. Non qu'il construise un système tout a priori. En même temps que sur des axiomes et quel-
(i) Elle est de M. Maurice Griveau, qui, dan.T la Rex<ue générale mtcrttationaU, a défini une Nouvelle conception de la beauté, et esquissé une Histoire naturelle des arts. Il a publié depuis un livre intitulé La Sphère de beauté.
quesdéductions,il prétend les fonder «sur un maximum d'expériences ». Mais ces expériences, il ne les veut pas, loin de là, purement physiques ou physiologiques. Il nous avertit que cet ordre de recherches n'atteint guère que « les formes inférieures de la beauté et du sentiment esthétique ». Les difficultés mêmes de Pexpérimentalion proprement scientifique lui assignent pour objet l'effet produit par des excitations très simples, « telles qu'une impression lumineuse ou sonore, ou bien une combinaison de lignes très élémentaire». On opère sur des « états de conscience réduits, appauvris, d'où presque tout élément intellectuel ou moral a été éliminé », et on laisse décote l'admiration, l'enthousiasme, le sentiment du sublime, « ces magnifiques états de conscience si riches en idées et en émotions de tout genre ». C'est pourquoi M. Paul Souriau entreprend de justifier parla psychologie sa définition du beau, tout comme Jouffroy.
Que sur nombre de questions Jouffroy n'a laissé que des prolégomènes. — Où il ne pouvait se contenter d'un avant-propos. — La question de la destinée, occupation et tourment de sa Tie.
Le problème du beau avait attiré Jouffroy dès sa première jeunesse. Il l'avait pris pour sujet de thèse, à sa sortie de l'Ecole normale. Il en a dit tout ce qu'une expérience méthodique lui en avait appris, et, s'il se promettait d'écrire à tête reposée et à loisir ces leçons dont il ne possédait que des notes, c'était plutôt pour fixer dans la meilleure forme que pour compléter sa pensée. Il avait fini son Cours d esthétique {i). Acheva-t-il autre chose dans sa vie ?
Bien des questions l'occupèrent, dont il ne fit qu'ébaucher la solution ou la préfacer. On lui reprochait de ne faire que des préfaces ; il le savait et répondait avec une modestie un peu ironique : « Le public se trompe, car je ne sais même pas faire des préfaces, ce qui me désole (2). » C'est à son sujet que Sylvestre de Sacy écrivait finement : « La philosophie, telle que nous la professons maintenant, ressemble à une cérémonie d'initiation que le prêtre ferait durerle plus long-
(i) Encore n'a-t-il pas rempli tout le dessein annoncé dans sa leçon d'ouverture. Il avait dit, en effet : « Après avoir défini l'art, il faut descendre aux arts particuliers, comme la peinture, la parole. Et comme chaque art a son beau, il faut pareillement descendre aux différentes espèces de beau que chaque art peut produire... Puis des arts particuliers il faut arriver jusqu'aux subdivisions de ces arts... » Or, c'est ce qu'il n'a pas fait, bien que, çà et là, il se soit arrêté à quelques applications pratiques de ses théories. Il n'a pas, pour user de son expression, exécuté tout « son plan de campagne ».
(a) Lettre à Uubois, 7 mars i8i6, Corresp., p. 38o.
58 THÉODORE JOUKFROY
temps possible pour relarder le moment de découvrir les mystères (i;. » Il avait la marche lente d'un scrupuleux, inquiet du sol où il pose le pied et qui, à chaque pas, se précautionne. Aussi n'a-t-il guère laissé que des avant-propos et des préambules. Deux de ses plus importants morceaux sont des introductions aux œuvres de Thomas Reid et de Dugald-Stewart. Ses trente-deux leçons sur le droit naturel ne sont que des prolégomènes. Comment se constitue et s'organise une science, il se l'est demandé pour la philosophie. Tel est le sujet du mémoire qui remplit à moitié le volume de ses Nouveaux Mélanges, et c'est encore un avant-propos que ces deux cents pages. L'auteur, qui avait conscience de l'utilité de son travail, la philosophie étant, à son estime, une chose à créer, et en tout, d'ailleurs, « l'intelligence et la critique de la méthode » étant un «inévitable noviciat », s'est d'avance défendu contre ceux qui lui reprochaient ce prologue après plusieurs autres : « Tant que la préface n'est pas faite, la préface est tout, et avant de faire avancer la science, il faut d'abord qu'elle existe. » Il ajoutait avec mordant : « Les esprits vulgaires, pour qui il n'y a point de préface, parce que tout leur est commencement, peuvent entrer sans hésitation ; c'est leur privilège »... La récompense de son labeur patient fut le progrès que lui dut la philosophie pour la détermination des problèmes qu'elle embrasse et pour la sévérité de sa méthode, et Prévost-Paradol est injuste quand il le représente n'arrivant qu' « à rattraper les pans de l'habit de ses maîtres ». Si donc « préfacier » reste son meilleur titre, on voit que son amour-propre pouvait s'en accommoder.
Il est cependant un vestibule qu'il eût souhaité de franchir pour entrer dans le temple. Son biographe si renseigné, le savant éditeur de sa correspondance,
(i) Variétés litlcr., mor. et liist., t. I, p. 439.
THEODORE JOUFFKOV DÇ
M. Adolphe Lair dit juste quand il parle de son ârae « affamée de vérité », en possession, pourtant, «d'aucune lumière vraiment nouvelle », après vin îjt-cinq ans de travail acharné et de recherche inquiète sur la question de la destinée, dont la curiosité avait fait sa vocation de philosophe (i). Dans la nuit mémorable où avait sombré son christianisme, il n'avait pas, en perdant la foi, perdu le souci des hauts problèmes résolus par elle. Le scepticisme n'était pas un oreiller fait pour sa tête. Il qualifiait de terrible le doute sur l'au-delà. Pour lui, ce devait être une torture constante : «Une fois cette idée venue, on peut s'en distraire, il est vrai ; mais s'en défaire, jamais »... Il inventait des images pour peindre l'active présence de cette pensée dans l'âme. Entrée en nous, disait-il, elle «y fermente», ou bien il montrait dans notre fond « une nouvelle corde ébranlée », que le moindre effleurement fait vibrer.
Cette corde eut en lui des résonnances douloureuses. L'effort de son labeur et l'expérience des idées ne firent « que maintenir ou rétablir dans son esprit les trois ou quatre grandes vérités qui sont la base naturelle du christianisme » (2). C'était, certes, beaucoup, mais point assez pour qui avait des aspirations proprement religieuses. Qu'on se garde de les conf(^ndre avec des élans poétiques. Sans doute, quand, certain soir, ému de la grandeur du paysage, il faisait retentir du Gloria in excelsis les rives protestantes du
(i) Il a dit expressément (jue le désir dr remplacer par des croyances raisonnées sa foi religieuse l'avait amené à la philosophie. Alors selon le mot de Prévost-Paradol, il entonna son Chant du départ. Ollé-Laprune conjecturt' que, sans cette grande crise, il eût « déployé, sur les confins de la littérature et de la philosophie morale, son beau talent ». Peut être, comme le lui conseillait Sainte-Beuve, eût-il fait des romans.
(2) Adolphe Lair, Im /cimesse et la mort de Théodore Jouffroy, préface à la Correspondance , p. 77.
6o THÉODORE JOUFFROY
lac d'Yverdon (i), il s'exaltait en poète. Il était jeune alors, il avait vingt-six ans. Il en avait quarante lorsque, en Ombrie, à la vue de la montagne des Herraites, il « sentait l'envie de laisser le monde et de se consacrer à Dieu » (2). La poésie, en tout cas, n'y fut pour rien, quand, peu de jours avant de mourir, il souhaita de pouvoir oublier tous les systèmes pour « un bon acte de foi chrétienne. »
On l'a représenté finissant en désespéré. Le vrai, c'est que, jusqu'au bout, il ne put dissiper la tristesse de sa nostalgie religieuse. A cette aurore de décembre où il avait vu « s'éteindre » sa première vie, si « riante, et si pleine », et « s'en ouvrir une autre, sombre et dépeuplée », il s'était rais en route à la poursuite d'une vérité qui pût éclairer de nouveau et remplir son âme. Cette vérité, à mesure qu'il en approchait, il la reconnaissait pour celle même qu'il avait perdue (3). Peutêtre, si des années de plus lui avaient été accordées, un complet retour à ses croyances premières eût-il clos le cercle de sa vie. Sa pensée laisse une courbe inachevée.
(i) Lettre à Dubois, 3o mai 1822, Correspondance, p. 33o.
(2) Lettre à Dubois, 3 mai i83'), Correspondance , p. 418.
(3) « A mesure qu'il avançait vers la mort, it se rapprochait davantage de son ancienne croyance. » Adolphe Lair, Ioc. cit., p. 78.