‹ Théodore, le roi d'étéChapitre 15 sur 120 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

sinistre,liiidonnait à l'aide d'un mannequin suspendu; elles élèves étaient vigoureusement fustigés, lorsque le son des grelots dont le mannequin , était garni trahissait leur maladresse. Près du feu siégeait, avec une horrible dignité, la mère de la horde ; elle remuait assidûment la chaudière fumante, et rappela au baron stupéfait les sœurs des destinées de Macbeth. Le bruit des pas des arrivans mit tout le camp en émoi. Le professeur du droit bohémien saisit sa carabine et coucha Frédéric en joue.

— Laisse-la dans son fourreau, dit sa compagne à Schmidtberg qui avait porté la main sur la garde de son épée; et elle cria avec colère à l'arquebusier : — Toujours prêt à commettre un meurtre, Rloska, lors même qu'il n'y a aucune nécessité! J'obtiendrai du capitaine ton expulsion de la bande!

Le professeur uéposa sa carabine en murmurant, et la jeune fille dit à la vieille: — Wiaska, je t'amène un fugitif qui nous

dernande un refuge contre la justice de Cologne ! Reçois-le avec bonté. Wlaska leva son visage de momie , orné d'un nez de vautour et d'un menton richement garni de verrues, prit dans sa main un tison de dessous le chaudron, et en éclaira Schmidtberg qu'elle contempla avec ses petits yeux chassieux.

— Eh! eh! ma petite Aima dit-elle en souriant, tu as du goût; c'est un fort joli blanc que tu as choisi là. Eh! mon garçon, tu n'as certainement pas commis d'autre crime que de tuer un homme dans une querelle à l'occasion du jeu ou d'une femme? Assieds-toi à coté de moi près du feu. Le jeune homme obéit sans mot dire, et sa libératrice prit place à côté de lui; la vieille alla chercher une croûte de pain sèche , la rompit en deux d'un air solennel, en présenta une moitié au baron; puis, mangeant l'autre , elle lui dit : — Mange et tu seras mon hôte , et personne ne fera tomber un cheveu de ta tête. Aima lui aj'^ant serré la main en guise d'encouragé-

CHAPITRK m.

ment, il surmonta son dégoût et avala avec un courage héroïque, ie morceau friand qui lui était offert.

La vieille, qui ne pouvait se lasser de le regarder, le pria d'un ton mystérieux et miportant de lui donner sa main droite pour qu'elle l'examinât.

— Mère, prédisez-moi le bonheur, dit celui-ci en la lui tendant, j'en ai grand besoin !

Wlaska regarda long-temps fixement le creux de sa main, puis elle attacha ses regards sur ses beaux yeux , les reporta encore sur le creux de sa main, et s'écria enfin brusquement: — xeune homme!

votre rang est plus élevé que votre nom paraît l'indiquer.

— Tu n'as pas besoin de la sagesse des Egyptiens pour me dire cela, reprit Frédéric avec ironie : tu peux savoir par Aima que jusqu'ici je m'appelais Schmidtberg, et qu'aujourd'hui même , je suis devenu baron sans trop savoir moi-même comment.

— Non, non, dit la vieille en insistant, il est question ici de tout autre chose. Et après avoir encore une fois regardé sa main, elle s'écria d'un ton sépulcral: — L'image nébuleuse d'une couronne brille pour toi dans le lointain ; mais elle s'évanouit au milieu d'un brouillard et au cliquetis des chaînes. Tu es destiné à de grandes choses, mais je crains que tu îîe^4es tentes sans les mettre à fin. Les évènemens de ce jour te figurent par symboles tes destinées futures. Comme aujourd'hui tu combattras victorieusement pour la bonne cause , et comme aujourd'hui tu seras forcé de céder à l'injustice.

Frédéric regardait encore la pithonisse d'un air ébahi , ne sachant trop si c'était le délire ou une inspiration qui la faisait parler, lorsque le son aigu d'un sifflet retentit dans le bois. Le capitaine! cria la horde , et tous les hommes formèrent Jeurs rangs. Un Goliath basané, enveloppé d'un manteau brun , s'approcha du

CIIAPITi'vE Ilf. 37

feu ; quelques figures patibulaires le suivaient, chargées de loin^ds paquets qu'elles déposèrent, après quoi elles prirent place auprès du feu, ainsi que le capitaine , et l'on procéda à l'inventaire du butin du jour : depuis la chaîne d'or et la cuiller d'argent jusqu'à la bride de cheval, tout fut inventorié; mais bientôt, l'œil d'aigle du capitaine étant tombé sur rétranger,il s'écria : — Vous êtes i'étudiantSchmidtberg, qui a tué le génois Frégoso : votre épée ! vous êtes mon prisonnier.

— Pas vivant, s'écria celui-ci, en se levant et mettant l'épée à la main.

— Au nom de Dieu , capitaine ! s'écria Aima, en se précipitant au-devant de lui, n'agis pas si mal. C'est moi qui, pleine de confiance dans ta générosité , ai conduit ici cet étranger. Si, au milieu de nous, la fidélité doit devenir mensonge, où se réfugiera-t-elle?

— Sotte ! lui cria le capitaine avec colère , ai-je reçu le meurtrier auprès de mon feu? Lui dois-je l'iiospilalité? La maisou

Farina a promis à celui qui l'arrêterait cent ducats, que nous ne pouvons pas gagner d'une raanière plus facile ni }>lus honnête; mais je veux bien lui faire l'honneur de me battre avec hii, pour décider la question de savoir si nous avons droit sur lui. Ainsi, jeune homme , rendez-moi votre épée , ou croisez-la avec la mienne.

— Il semble que je sois destiné à ne me battre que pour des sujets absurdes , dit Schraidtberg en se mettant en garde.

Ne voilà-t-il pas maintenant que l'on veut que je décide une question de droit , en tirant l'épée avec un ij-^'i'aine dé brigands.

— Halte-là , Horra ! s'écria la vieille en se jetant entre les combattans avec des gestes épouvantables. Pas un coup d'épée! Ce blanc est mon hôte: j'ai rompu mon pain avec lui !

Le capitaine se retira avec humeur, remit son sabre dans le fouri-eau, ht un signe à l'un des hommes de la horde, prit un« couped'argent volée, que son ganymède lui

CnAPITRK III. 39

-remplit de vin volé , porta un toast au baron, ot, après que celui-ci lui eut fait raison, malgré tout ce que son orgueil nobiliaire de nouvelle date souffrait d'une pareille condescendance , il lui secoua la main , et se coucha près du feu.

— Tu dois être fatigué, mon pauvre garçon , dit la vieille en lui passant la main sur les joues et en lui souriant à sa manière : prends quelqiies heures de repos ; ■car demain tu auras une longue marche à faire.Cmiche-toiprèsdu feu; les nuits d'automne sont froides. Voilà une bonne place à côté du capitaine.

Frédéric contemplait d'un œil inquiet le géant qui ronflait alors , et qui, quelques instans auparavant , l'avait si hostilement placé entre le cachot et la mort. Mais la vieille Wlaska, à qui son hésitation n'échappa pas , lui cria avec fureur: — Jeune homme î tu crois sans doute être encore au milieu de tes pareils, puisque tu crains quelque trahison!

— 11 a bu avec toi, lui dit tout bas Aima,

4o THÉODORE, LK ROI d'ÉTE.

pour le rassurer. Maintenant tu n'as plus rien à craindre de lui, même pendant ton sommeil: s'il le fallait, il donnerait sa vie pour toi.

Le baron se disposa à dormir, en priant tout bas le destin de ne pas mettre la magnanimité de l'homme des forêts à une si rude épreuve. Aima s'assit en face de lui, après avoir pris une guitare. Son chant , porté par le son argentin des cordes, retentit avec une douce harmonie à travers les ténèbres de la nuit, semblable à ces accens par lesquels une mère appelle le sommeil sur les paupières de son nourrisson chéri, et bientôt les yeux appesa,ntis de Schmidtberg , qui tenait ses regards attachés sur la musicienne, se fermèrent.

Après minuit , le son aigu d'un sifflet qui retentit auprès de lui, tira le dormeur de son doux sommeil: lorsqu'il se réveilla, il sentit qu'il était couvert par l'épais manteau de son voisin, et il vit celui-ci sur son séant, à son côté. Les dernières flammes qui jaillissaient du feu près de s'éteindre ,

CHA.PITRE. Ilf. 4l

éclairaient les traits fortement prononcés de riionnéte brigand , la laide figure de la vieille Bohémienne qui ronflait sur un ton nasillard , et la jolie Aima , qui dormait d'un doux sommeil. Un craquement s'étant fait entendre dans le bois, le capitaine dra son sabre , et Kloska parut devant lui armé de sa carabine, et lui fit , dans une langue inintelligible pour Frédéric , un rapport en grande hâte.

— Debout! cria le capitaine à ses gens, d'une voix de tonnerr<3;puis, s'adressant à Schmidtberg: — Un fort détachement de soldats de l'aichevèque a passé le Rhin , dit-il, et vous cherche dans la for«t; mais ces valets de prêtres ne vous foront aucun mal.Wlaskaet Aima vous mettront dans un lieu siir,pendant que j'irai donner une telle chasse à vos persécuteurs, qu'ils s'estimeront fort heureux de pouvoir regagner leurs bateaux.

— Par le Dieu vivant, s'écria Frédéric étonné, vous ères un homme d'honneur !

et, tendant au capitaine la lettre de change

42 THÉODORE, LE KOI d'ÉTÉ.

de son père, il ajouta : — Je n'ai malheureux sèment pas cj'or; mais prenez ceci en récompense de vos bons offices.

Le capitaine repoussa ce don d'un air sombre, et lui dit : — Un homme d'honneur n'accepte pas de paiement pour avoir protégé son hôte ; vous aurez besoin de ce chiffon pendant votre fuite. Si vous croyez m'ètre redevable , payez votre dette lorsqu'un jour, investi par le sort d'une grande autorité , vous aurez à prononcer sur les destinées de mes frères.

— Encore un Saùl au nombre des prophètes î s'écria Frédéric en riant , lorsque le capitaine eut disparu dans le bois avec sa troupe; et, entraîné par Wlaska et Aima, il s'éloigna du côté opposé. Les coups de feu et les cris qu'ils ne tardèrent pas à entendre, leur annoncèrent que leurs amis étaient aux mains avec leurs ennemis^ et ils doublèrent le pas. Ils se trouvèrent bientôt en plein champ, dans un carrefour éclairé par la lune. — Maintenant , mon fils, dit la vieille , dirigez-vous au sud ; pour

GHAPIÏilE III.

nous, nous prenons vers le nord : rappeléz-voiis quelquefois mes paroles, et que le bonheur vous suive!

— Fais-tu les mêmes vœux pour moi?

chèt^e Aima, dit Frédéric en serrant contre sa poitrine la main de la jeune fille qui avait tenu constamment la sienne pour le conduire, et il fixa sur ses veux des regards enflammés; mais Aima baissa les siens d'un air plus modeste qu'on eût pu l'attendre d'une Bohémienne, et se dégagea du bras qui l'enlaçait.

— En avant , en avant, ou vous êtes perdu ! s'écria Wlaska avec véhémence , en entendant les coups de feu redoubler dans la foret.

— ]Mais tu ne me refuseras pas le baiser d'adieu ! s'écria Frédéric en étreignant de nouveau Aima; celle-ci se dégagea de ses bras avec force en s'écriant : — Un baron et une Bohémienne ; réfléchissez , monsieur le baron, à ce que vous devez à vos il lustres aïeux ! Puis elle s'élança comme un trait, en se dirigeant v^eps le nord, et

entraînant avec elle la vieille tout haletante. Frédéric, triste et abandonné, prit la direction du sud.

Page 1