CHAPITRE IV
Ce fut au mois de mai 1736, que Frédéric arriva à Livourne, après avoir supporté nombre de fatigues , éprouvé mille contrariétés , et s'être vu plus d'une fois dans la nécessité de se frayer un chemin , l'épée à la main , à travers des soldats allemands , des sbires et des bandits italiens qui en voulaient à sa vie ou à sa liberté , par des motifs qui lui étaient inconnus. Conformément à l'ordre de son père , il descendit à l'auberge du Corse Bondelli, et la fille d'auberge , jeune Corse fort vive , le conduisit dans son appartement, et lui demanda son état et
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son nom. Lorsqu'il lui eut répondu qu'il s'appelait Neuhof , qu'il était baron allemand, elle fixa sur lui, avec curiosité, ses grands yeux noirs , apanage national des femmes corses , et s'écria : — Vous êtes assez beau , et vous avez l'air assez noble pour être prince ; que la sainte Vierge conserve votre altesse! Et, avant qu'il pût l'en empêcher, elle baisa le pan de son habit et s'élança vers la porte, comme un trait. Lorsque Frédéric fut revenu du premier étonneraent que lui avait causé cette nouvelle promotion, il l'attribua à une aliénation d'esprit de cette fille; mais un instant après , l'aubergiste lui-même se précipita tout essoufflé dans sa chambre , et se jeta à ses pieds en s'écriant : — Un grand lioinieur pour ma maison....!
— Suis -je tombé dans un hospice de fous ? s'écria Frédéric , en se débattant avec humeur contre l'aubergiste qui voulait à toute force lui baiser la main.
— Je comprends, altesse! dit Bondelli en se levant et en se plaçant respectueu-
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sèment près de-la porte, vous voulez garder rincognito ; mais dans ce cas , il ne fallait pas conserver un nom connu et chéri de tout honnête Corse, quand même la force des circonstances l'aurait mis dans la nécessité de chercher son pain hors de sa patrie. Je dois même vous conjurer, monseigneur, de renoncer ici à cet illustre nom; car quoique la Toscane favorise en secret notre bonne cause, Pineili, jusqu'ici le tyran de la Corse, vient d'arriver dans le poit de Livourne , et cet homme vénal saurait faire périr par le poison ou le poignard la plus belle fleur de notre patrie, s'il ne pou^vait l'atteindre avec son épée.
— Vos avertissemens sont aussi absurdes que vos démonstrations de respect , reprit Frédéric avec humeur. Qu'est-ce qu'un baron allemand peut avoir à craindre du gouvernement génois de la Corse?
— Beaucoup, malheureusement, lui répliqua Bondelli à voix basse , depuis que le signer Schmidtberg a tué à Cologne le
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fils unique de la puissante maison Frégoso et a plongé par là clans le deuil la moitié de Gênes. Vous voyez, altesse, continua-t-il , lorsque Frédéric recula frappé d'étonnenient , que nous vous •connaissons ici mieux que vous ne pensez, et vous avez réellement tort de conserver le masque devant im aussi dévoué serviteur de votre sérénissime maison.
— Il y a un coup monté pour me faire tourner la tête , dit le jeune homme, et, fatigué de ses infructueuses protestations, il se jeta dans un fauteuil. Je crois en vérité que cet ancien conte italien , qui m'a fait tant rire, se trouve réalisé. Certainement il existe un complot pour me faire adopter l'idée fixe que pendant la nuit j'ai échangé mon être contre un autre; mais, prenez garde à vous, messieurs! je pourrais bien employer ce qui me reste de mon ancienne nature pour rompre le cou au premier bouffon qui viendra encore se moquer de moi.
— Altesse! vous vous mettez en colère