CHAPITRE Xn
Le soleil était levé depuis long-temps , et cependant le jour tardait à paraître; car un épais brouillard couvrait la terre comme d'un Unceul. On voyait à peine à trois pas; le son de la voix et des pas des chevaux était amorti d'une manière lugubre.
Le courageux Frédéric ressentait une singulière anxiété en n'entendant derrière lui que des sons sourds et en ne voyant ses cavaliers, lorsqu'il tournait la tète, que comme des spectres nébuleux. Enfin, il dit au major qui tenait toujours son cheval près du sien : ■ — Nous devons être tout près de Porto-Vecchio, et nous n'avonspas encore rejoint l'infanterie^
CHAJ^ITRE XII. lOl
— Peut-être, répondit celui-ci, que le brouillard nous a empêché de l'apercevoir ou qu'elle s'est égarée; elle ne tardera pas à retrouver son chemin.
— Un pareil brouillard est bon à tout, dit derrière Frédéric une voix de basse, en appuyant sur chaque mot ; il favorise des projets secrets et pallie des menées sourdes.
Le major se retourna tout effrayé. Frédéric ayant appelé auprès de lui celui qui venait de parler, reconnut l'ex-capitaine de Bohémiens, ilorra, que la bravoure, le dévoûment dont il avait donné des preuves , avaient fait avancer en très peu de temps au grade de lieutenant de cavalerie.
— A quelle circonstance faisiez-vous allusion par ces paroles? lui demanda tout bas Frédéric.
— En vérité, lui répondit Horra, tout ne va pas comme je voudrais. Je crois que l'infanterie n'était nullement en avant lorsque nous nous sommes mis en marche ; nous sommes environnés de traîtres. Je
ibi THÉODORE, LE ROI DtT£.
TOUS ai prévenu; tant que je pourrai tenir mon sabre, comptez sur moi.
— Voilà Porto- Vecchio, s'écria le major en monrrant quelques tours nébuleuses qui semblaient suspendues clans les airs comme les châteaux de la fée Morgane.
Votre altesse royale veut-elle maintenant m'iîonorer de ses commissions? car les ordres du commandant sont trop précis pour qu'il laisse entrer notre troupe dans la forteresse sans que nous nous soyons fait reconnaître.
— Eb! bien, lui dit Frédéric, portez-lui cette lettre du roi, et revenez aussitôt à notre rencontre.
— Chargez-moi plutôt de cette commission, dit Horra à voix basse, afin que je voie un peu ce qui se passe là-dedans.
Mais le major qui tenait déjà la lettre avait disparu dans le brouillard comme unirait. Frédéric attendit fort long-temps; l'infanterie n'arrivait pas, et il ne venait pas non plus de réponse de la forteresse.
Enfui, on entendit souffler des che-
CirAPITTvE xir.
Taux et le major arriva avec un aide-decamp, ce dernier annonça qu'une indisposition empêchait le commandant de venir en personne , et il s'offrit à conduire la troupe dans la place.
Frédéric, commençant à concevoir quelcjTies appréhensions, lui répondit qu'il allait attendre son infanterie qui devait arriver d'un moment à l'autre.
Cette réponse parut étonner l'aide^decamp, et le major dit à Frédéric, après l'avoir pris à part : — Je ne crois pas que nous devions balancer à entrer dans la forteresse v cependant, si votre altesse royale a quelque crainte, je ferai apporter ici une tente, afin qu'elle ne soit pas obligée de bivouaquer par un brouillard si malsain.
Ces paroles produisirent Feffet que le major en attendait. La plus légère appréhension de la peur qu'on pût lui supposer, était un trait cruel pour l'ambitieux jeune homme. Il s'écria d'un ton de maître, que le major eût à le suivre dans la forteresse.
l54 TIIJÎODORE, LI-: JlOl d'lTÛ.
— Du moins, lui dit à rorcillti le gigantesque lieutenant, commandez-moi pour vous suivre avec un ccM-tain nombre de mes gens que vous me laisserez le soin de choisir.
Frédéric allait rejeter cette proposition; mais dans le moment même un chuchotement suspect quil crut remarquer entre le major et l'aide-de-camp, le détermina à l'accepter. Horra choisit douze cavaliers avec lesquels il se plaça près du prince royal.
Un treizième, auquel il avait parlé secrètement, resta en arrière pour serrer sa sangle, puis s'élança promptement à cheval et partit à bride abattue sur la route par laquelle la troupe était venue.
-—Un déserteur! s'écria le major avec fureur en lui tirant un coup de pistolet; mais il le manqua.
— Ne vous déplaise, monsieur le lieutenant - colonel , lui dit le Bohémien ; une exécution qui précède la sentence est contraire aux lois militaires : cet homme va, d'après mes ordres, chercher
CîiAPITRE xri.
mon manteau que j'ai perdu en route.
— Voilà une grande précipitation , raajor ! s'écria Frédéric indigné ; c'est la seconde action de ce genre dont vous vous rendez coupable. Remettez votre épée à l'aide-de-camp.
Le major obéit en silence. — Le détaciiement était arrivé à la porte \ les pas des chevaux rendaient sous la voûte un son sourd et lugubre, et Frédéric ne put s'empêcher de faire remarquer qu'il semblait qu'on marchât sur des tombeaux.
Lorsque les gonds crièrent SOUS le poids des deux énormes battans et que les lourds verroux se fermèrent avec fracas, les pressentimens de Frédéric se convertirent en certitude, et il se tint convaincu qu'il était trahi. Il ordonna à l'un de ses escadrons de garder la porte j)ar où il venait d'entrer, et, suivi des trois autres, il se rendit à la maison du commandant, devant laquelle il les fit nuittre en bataille, puis il monta l'escalier avec sa suite. Le commandant vint au-devant de lui et s'excusa
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légèrement de n'être pas allé à sa rencontre; il était attaqué d'une fièvre, disait-il; mais il ne paraissait nullement malade. Dans le salon, se trouvaient encore trois autres officiers d'une mine très suspecte , que Salidro présenta au prince comme le colonel Impérial! et les majors Lucioni et Ornano. Frédéric, en promenant ses regards autour de lui, vit sur le visage du major, ainsi que sur celui de l'aide - de - camp , une expression d'ironie. Ne doutant plus alors qu'il ne fût environné d'ennemis, et que sa vie ne se trouvât dans le plus imminent danger, il ne put se défendre d'un sentiment d'effroi; mais sa fermeté l'emporta bientôt sur ce premier mouvement, et avec une dignité vraiment royale , il demanda , au nom de son père , leurs épées aux trois prévenus. Les officiers répondirent par un éclat de rire, et Salidro s'écria: — Pour cette fois, mon jeune sire, la chance a tourné; veuillez vous-même nous remettre la vôtre?