CHAPITRE XIIÎ. l6ï
Frédéric ayant formé un conseil de •guerre, composé d'officiers du détachement qui l'avait suivi, décacheta, séance tenante, l'instruction de son père. Elle portait, avec un laconisme effrayant, que les quatre conspirateurs seraient fusillés une heure après que leur trahison aurait été complètement prouvée.
— Ciel! s'écria le jeune homme en proie à la plus douloureuse agitation. Dans le combat j'ai donné la mort, résigné à la recevoir; mais immolerons-nous des prisonniers sans défense!
— Vous avez encore un cœur? eh! bien , renoncez donc à la succession au trône, s'écria dans ce moment le jovial Trévoux qui, sans épée et accompagné du capitaine Giabicomi, entra dans ce moment dans la salle en faisant une pirouette.
— Comment! vous voilà, cousin! Qui vous a conduit à Porto-VecchioPs'écriaFrédéric avec étonnement.
— Un oi'dre spécial de sa majesté inahométane, répondit Trévoux d'un toi\
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leste. Frédéric, qui connaissait l'étourderie de son cousin, suspendit l'audience en enjoignant au conseil de rentrer dans une heure pour prononcer le jugement; puis il demanda de nouveau à Trévoux le sujet qui l'amenait.
— Mais, rien du tout, répondit celui-ci. Je n'ai pas eu le moins du monde l'intention de venir ici; c'est ce signore qui m'a forcé de le suivre à Porto-Vecchio. C'est la volonté de mon auguste oncle que, pour rétablir ma santé affaiblie par les fatigues, je fasse usage, pendant quelque temps, dans ce port, de bains de mer.
Il me prend pour un malade récalcitrant, et il m'a fait accompagner par l'ami Giabicomi.
— Vous êtes donc aux arrêts? dit Frédéric avec étonnement : quelle faute avezyous commise?
— Une bagatelle, reprit Trévoux; cela ne vaut guère la peine d'être raconté. Mais avant tout, faites-moi donner un verre de vin , sans quoi vous ne tirerez pas de moi
CHIPITRE XIIT. l63
un seul monosyllabe; la course forcée que je viens de faire m'a desséché le gosier. Frédéric fit un signe; et le jeune comte ayant dégusté quelques gorgées de lacryma-christi, reprit d'un ton jovial : — Vous vous rappelez peut-être qu'au moment de nous quitter, vous me débitâtes quelques fadaises; vous me soutîntes qu'il ne fallait s'amuser qu'après avoir fait son devoir. Je bus toutefois quelques coups avant de m'occuper de ma commission. Quelques amis se joignirent à moi, et nous étions déjà d'une gaité passablement folle, lorsqu'un message de votre père me vint pour faire relâcher le vieux Paoli , dont on avait reconnu l'innocence, et conduire Aitelli dans le souterrein du château. Il paraît que je m'acquittai assez mal de cet ordre, et que, confondant l'un des prévenus avec l'autre, je donnai à Aitelli le temps de s'échapper. Le roi s'est fâché , et c'est a son humeur que je dois ce petit voyage.
— Mais je ne puis pas blâmer mon père,
lG/| TIILODOIU: , LE ROI d'ÉTÉ.
s'écria Frédéric en haussant les épaules. — Le roi ne m'a chargé de vous conduire dans cette forteresse que pour qu'il fût dit que vous avez été puni, prince, et pour que Paoli se tranquillisât, dit Giabicomi. Sa majesté m'a ordonné de vous rendre votre épée dès que nous serions arrivés ici; vous voudrez donc bien tenir compagnie, pendant quelques jours, au prince royal, et i-^tourner ensuite à la cour avec lui.
Giabicomi posa l'épée de son prisonnier sur une table, s'inclina respectueusement et se retira. Trévoux s'écria en riant aux éclats : — Voilà , je l'avoue, une manière fort courtoise de faire la justice. Thémis met des gants blancs lorsque, par malheur, elle se voit dans la nécessité de toucher de son glaive un coupable du sang royal.
— Vous ne vous en seriez pas tiré à aussi bon marché avec moi, dit Frédéric j puis il ajouta, quelles nouvelles apportezvous?
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— Mes nouvelles ne sont pas trop édifiantes, lui répondit son cousin. Nous allons mal. Les Génois ont fait des sorties de Bastia et d'Algajola; ils en ont même fait une de San-Fiorenza que l'on pourrait appeler brutale. Il y a à la vérité dans tout cela, comme à l'ordinaire, plus de bruit que de besogne, mais il n'en est pas moins notoire que nous avons été étrillés partout. Ces misérables Corses commencent aussi à se révolter, parce que le roi leur a fait distribuer des bons au lieu de solde: point d'argent point de Corses. Mes trente mille louis neufs sont en circulation depuis longtemps, Hassan est devenu intraitable et Olympia a pris la précaution de mettre ses bijoux en sûreté.
— Olympia est partie! s'écria Frédéric tout troublé.
— Oui, mon cher cousin, lui répondit le comte de Trévoux.
— Partie! réjuHa Frédéric.
— Certaines gens prétendent qu'elle est à Bastia, où elle s'amuse à merveille, mais
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je n'en crois rien, ce serait choquer par trop les convenances.
— Partie ! s'écria encore Frédéric
plongé dans une profonde rêverie.
Trévoux prit son chapeau de dessus la table et dit à l'oreille de Frédéric: — L'assemblée générale a été très orageuse , les notables impatientés de ce que les secours étrangers, promis tant de fois et depuis si long-temps, ne sont pas encore arrivés, murmurent hautement. Il y a eu des propos ti-ès secs , et mon bon oncle s'est vu forcé de condescendre à promettre d'abdiquer, si les troupes auxiliaires ne sont pas débarquées d'ici au mois de novembre.
— Quel avilissement! s'écria Frédéric, et mon père peut vivre encore et continuer de régner !
- — Altesse royale! dit Trévoux, toutes les têtes ne sont pas aussi excentriques que la votre! Les petits sont forcés de tout souffrir des grands , mais les grands à leur tour sont obligés de passer sur