Le cardinal Maio
TUf'.OnORF, PARKER.
(li^iiiUiiro.s d(* l'Église de Rome. Il l(‘s liouva cliarinanLs, ])resque sfkUiisants. Non pas que ses tendances et ses idées religieuses en eus.sent reçu le moindre choc, mais on le voit pouilant, dans ses notes et dans ses lettres datées des premiers jours de son passage j’i Rome, enclin ù une indulgence, rare chez lui, pour les défenseurs et les soutiens d’un système, à .ses yeux très-funeste. Sa première «lésillusion lui vint d’un Romain qu’il interrogea sur la moralité du clergé indigène. « ün dixième des prêtres, lui fut-il répondu, se compose d’hommes consciencieux et purs; quant aux autres... » Au lieu d’achever, le Romain fit un mouvement d’épaules : «Les murs ont des oreilles,» ajouta-t-il, et il se tut. Loi's même que la proportion indiquée se ressentirait très-probablement des rancunes, datant déjà de loin, de la population romaine contre le gouvernement clérical, une telle déclaration dttvnit faire ouvrir les oreilles toutes grandes à Parker, à qui un jeune néophyte américain venait d’affirmer que l’état moral du clergé romain était celui d’une pureté immaculée.
V'eniso. — J’ai découvert le secret du coloris des peintres vénitiens. Ils l’ont trouvé dans le ciel, dans la mer, .sur les maisons et les habitants de leur ville. Je me lève chaque jour une heure ou deux avant le soleil, et j’attends cette pourpre splendide qui, du point où
VOYAr.F. F N F TROP F. S".
1(‘ soleil se lève, rayonne dans toutes les directions, puis disparaît dans la clarté du jour. Le silence solennel de la cité des lagunes n’est interrompu que par les pêcheurs allant en mer et dressant leur blanches voiles contre la pourpre de l’horizon. Les cloches nombreuses ne font qu’ajouter au silence général...
Venise est un songe de la mer. La science de l’Occident et la fantaisie de l’Orient semblent s’être donné la main pour la construire. Lu Grec aurait pu dire que Neptune, enivré de nectar et d’Amphitrite, .s’endormit dans les abîmes de la mer et songea. Venise serait son rêve pétrifié. Le soleil colore étrangement les murs de ses palais et de ses églises. On dirait que leur richesse, en s’enfuyant, a doré leurs murailles.
Prague. — Un garçon de di.x-neuf ans environ me conduisit au vieux cimetière juif, allé Friedhof. C’est un petit enclos d’un ou deux arpents, entouré de vieilles maisons, de vieux murs, tout plein de tombeaux. Les pierres touchent les pierres. Il y a de longues inscriptions en hébreu. La terre est pleine d’ossements israélites. De vieux sureaux ont atteint une prodigieuse grosseur. Ce sont les patriarches de l’endroit. Quelquesuns avaient un pied de diamètre. Le guide me dit qu’ils étaient vieux de six cents ans, et je peux bien le croire. Là sont les tombeaux de doctes rabbins, de bons lévites, de nobles aussi : car, dans ce pays, les juifs s’asseoient à côté des princes. Je n’avais jamais vu de cimetière juif auparavant, et ce terrain me fit une impression que je n’avais amais ressentie. ,l’ai une .sympathie innée
pour ce peuple mystérieux, opprimé depuis des siècles, toujours vivace pourtant. Je pensai aux services qu'il a rendus au genre humain et à la récompense qu’il en a reçue! Abraham, Isaac et Jacob, Moïse et les prophètes me vinrent en mémoire, et aussi celui qui fut le point culminant de l’hébraïsme, la fleur de sa nation. Je n’oublierai jamais les sentiments que j’éprouvai en déposant pieusement une pierre sur la tombe d’un patriarche mort depuis mille ans, et je cueillis une feuille du sureau dont les racines plongeaient dans ses cendres.
Berlin. — Entendu W. sur la logique. Il insista longtemps sur la Bestimmtheü (détermination). Quand il lui fallait toucher à quelque chose de bien profond, il se mettait le bout de l’index entre les yeux, sur l’organe de l’individualité, et l’abaissait ensuite graduellement tout le long du nez. Il descend si profondément audessous de la nature des choses qu’il faut quitter, nonseulement ses habits, mais encore toute sa Sinnlichkeit (l’être sensible), sa mémoire, son sens commun, son imagination, ses affections. Alors on devient un hlosser (ieist (un pur esprit), et l’on peut s’enfoncer, s’enfoncer, dans la mer de la philosophie. — Memento le jeune étudiant, à face de poudingue, qui tâcha de saisir la distinction entre Dasein et réalité sans y parvenir...
Entendu Schelling ‘ sur la philosophie de la révéla-
1. Schelling était entré depuis quelque temps dans sa dernière manière, c’est-à-dire dans sa tentative manquée d'abattre l’hégélianisme et de restaurer l’orthodoxie luthérienne.
tion {Offenbarung’s Philosophie)... 11 a environ soixantedix ans. Il est petit, cinq pieds au plus, regard doux, nez court et un peu relevé, cheveux d’un blanc de neige, front large, grande bouche, teint pâle, yeux bleus, jadis très-brillants. Sa voix est faible. 11 a perdu quelques dents , ce qui fait que son articulation n’est plus très-distincte. L’auditoire se compose de cent cinquante à deux cents personnes... 11 me semble regrettable qu’il ait ouvert ce cours. La plupart de ses auditeurs, m’a-t-on dit, n’y viennent que par curiosité, pour voir un homme illustre et sourire à l’ouïe de ses doctrines. D’autres n’y viennent même que pour se moquer des sénilités d’un homme qui vient « aplatir la tête au grand serpent du scepticisme, comme si c’était un saucisson de Gœttingue. » Bien peu, à présent, adoptent .ses idées; on respecte pourtant un homme qui a tant fait pour la philosophie. Mais les hégéliens le regardent comme un ennemi du libéralisme, appelé à Berlin pour aider au maintien de l’ordre de choses existant.
Il entendit encore à Berlin MM. Vatke, Michelet, Twesten, Steffens, etc. A Halle il fit la connaissance de M. Tholuck, et à Heidelberg il se lia d’amitié avec MM. Schlosser et Gerviniis. Ce dernier, qui n’avait encore que vingt-cinq ans, venait d’être appelé à l’univei'sité. Nous trouvons, dans le journal de Parker, un aperçu dont la situation théologique de l’heure acluelle altesîe la finesse et
SS THf:onoRR pa»ki;r.
la |)oi-spiracil<\ (’/osl <mi 1 8/1/4 <iu’il écrivait co qui suif :
(Jervinus pense que l'influence de Strauss est finie, l llmann en dit autant. Je crois qu’ils se trompent. La première influence, celle du tapage, est finie, cela n’est pas dout(;ux. Mais ce qu’il a mis de vérité dans son livre est tombé au fond de la théologie allemande, et la réformera. 11 en fut de même des doutes si fièrement exprimés dans tes fragments de Wolfenbiittel. On prend souvent une cessation de moyens pour une cessation de la fin. Strauss n’organise pas de parti; son action n’est donc pas visible. Mais .ses idées ne sont ni morte.s, ni inactives, je m’imagine. Files feront leur chemin, après tout. Peu à peu, ce qu’elles ont de faux sera éliminé et oublié. Alors paraîtra la vérité de son livre.
Ouel([ues jours après il était à Witteuiberg,
Nous entrâmes dans l’église par la porte où Luther afficha ses quatre-vingt-quinze thèses. J’en achetai un exemplaire dans l’église même. C’est une brochure de seize pages. Quel changement depuis ce jour-là! Ft quand cette œuvi‘e finira-t-elle? La nuit vint. Je me promenai devant cette porte et m’abandonnai au cours de mes pensées. L’étoile du soir scintillait au ciel. Quelques rares pas.sants allaient et venaient. Ln air doux tombait sur ma tête. Je .sentis l’esprit du grand réformateur. Trois siècles et un quart! Et quel changement! Dans trois siècles et un (piart, on dira que la religion
VOVAGF, EN EUROPE. su
protestante a fait peu de chose jusqu’au moment où nous sommes, en comparaison de ce qui a été fait depuis lors. Oui, si cette œuvre est de Dieu ’ !
En allant à Tuhingiio, il fit route avec un jeune homme (jui s’inlitulait Bekleidung’s-Kunsl-Assessor (as.ses.seur dans l’art de rhabillemeni), [tour ne pas dire garçon tailleur. Il voyageait, disait-il, en Mie des xslhclischen Aiuji-lefienheilrn seines Herzeus (intérêts esthétiques de sou cœur), tl allait sans doute voir sa promise.
Tubingue il vit les professeurs Ewald et Raur. II fut enchanté de l’accueil que- lui fit le premier, dont il ne faut pas juger les manières par le style injurieu.x de ses ouvrages de controverse. A RAle il fut cordialenieut accueilli par le professeuV De Wette. 11 visita également l’ Université de Bonn, et de retour en Angleterre, il eut la bonne fortune de .se rencontrer en petit comité avec Carlyle, Sterling et enfin .M. Martineau, réminent prédicateur unitaire, pour lequel il prêcha.
I. Sur la place du Marché, à Wittemberg, est une statue en bronze de Luther avec cette inscription :
iM’i Gotkswerk, »o wird’l benlehen; ht’i Uetischeniverk, wird's unlergrhen.
cVst-A-i!ire :
Si cette œuvre e.st de Dieu, elle subsistera ;
Si c'e.st l’œuvre de l'homme, elle disjiaraîtr.a.
Tllf:ODOUE PARKER.
Le temps du retour dtait venu. Comme on l’a pu remarquer, au milieu des surprises et des enchantements de son voyage en Europe , le sentiment de sa mission comme théologien réformateur ne l’avait pas quitté. Ses idées libérales, soit en politique, soit en religion , s’étaient fortifiées de tout ce qu’il avait vu. Il avait pressenti, dans notre vieux monde, les signes non douteux d’une transformation religieuse. Mais il avait vu aussi l’énorme force de résistance que des traditions et des institutions séculaires, fondues en quelque sorte dans le sang des peuples de l’Europe, opposaient, par leur seule inertie, aux travaux des hommes d’avenir et de progrès religieux. Il était donc revenu plus convaincu que jamais de la nécessité de cette rénovation spirituelle, et en même, temps plein de l’espoir qu’en Amérique, sur cette terre encore si jeune, au sein de cette Union qui comptait à peine un demi-siècle d'Age, l’avénenient de l’ère nouvelle serait plus prompt, moins pénible que chez nous. Sans avoir la prétention d’en être l’initiateur en titre, il se sentait appelé à la hâter de sa parole et de sa plume. Il ne lui eût pas été possible de résister à cette vocation.