CHAPITRE IV
Miirt de Clianiiiii(,’. — L’assoeiiitiüii ilu.s luiiiislres umtaireK. — l/eiduMviistne religieux en Amérique. — [.a sauté de Parker est compromise. — Départ pour l'Europe. — La France. — Florence. — Rome. — . Venise. — Prague. — Berlin. — Heidelberg. — AVittemberg. — Tubingue. — Une vocation.
On concevra sans peine que, si celle e.vposition complète de ses vues religieuses recruta des partisans à Parker au sein de la société bostonienne, elle ne fit qu’aigrir ses advei'saires et augmenter leur nombre. Le vénérable (fiianning, un peu surpris par cette irruption de vues nouvelles qui dépassaient Iles siennes, mais trop foncièrement libéral pour s’enrôler dans le parti de la compression, était mort au moment où Parker venait de publier ses conférences de Boston (automne de 18!|2). Parker sentit vivement sa perte. Peut-être Channing seul eùt-11 été en état d’élever une voi.v conciliante et écoutée au milieu des pa.ssions Ihéo-
logiques soulevées. 11 fut question d’exdure le pasteur de VVest-Roxburv de l’association des ministres unitaires de Boston, et dans une séance, à laquelle il assistait , il dut repousser pendant plusieurs heures des accusations aigres-douces, évidemment dictées par le désir de le pousser à une démission volontaire. Quelques membres pourtant témoignèrent quelque sympathie pour sa position et son caractère. Il n’y tint plus et fondit en larmes. Voici ce qu’il écrivait quelques jours après à l’un de ses amis, présent à la séance :
Vous vous trompez uii peu, mon cher ami, sur la cause de mes larmes l’autre nuit. Ce n'était pas que vous ou d’autres m’eussiez dit des choses dures. Tous auraient pu m’en dire aussi long qu’ils auraient voulu, je n’en eusse pas cligné l’œil. Ce sont les bonnes choses (lu’ont dites B. et G., et ce que votre figure montrait que vous alliez dire vous-même, voilà ce qui m’a fait pleurer. J’eusse pu rendre argument pour argument, coup pour coup, bienveillance pour malveillance, toute la nuit durant. Mais, du moment que quelqu’un prend mon parti et prononce un mot de sympathie, je ne suis |)lus un homme, je pleure comme une femme...
Mais laissons ce sujet pénible. J'ai toujours su les risques que je courais en émettant des opinions contraires à la théologie courante. Je n'ai pas oublié George Fox, ni Prie.stley, ni même Abélard, ni saint
Paul. Non pas que je me compare à ces nobles hommes, si ce n’est en ceci que chacun d’eux fut destiné à rester seul, et que je le suis aussi. Je sais ce que Paul ressentait quand il écrivait : « A mon premier interrogatoire, personne ne m’a assisté. » Mais je sais aussi ce que signifie cette parole d’un plus grand que Paul : « Cependant je ne suis pas seul; car le Père est avec moi. »
Si je mourais demain, je pourrais dire :
I hâve the ricliest, best of consolations,
The thought that I hâve given,
To serve the cause of Heaven,
The freshness of my early inspirations C
Je me soucie peu du résultat que cela aura pour moi personnellement. Toute destinée m’est indifférente, pourvu que j’aie l’occasion de faire mon devoir. Sans doute ma vie sera extérieurement une vie de tristesse et de séparation d’avec d’anciens associés (je ne peux plus dire amis). La société, je le sais, va me regarder avec défiance et les ministres avec haine; peu m’importe. Intérieurement, ma vie est et doit être une vie de paix profonde, d’une satisfation, d’un bien-être tel que toutes mes paroles ne sauraient en décrire le charme. Il n’est pas de peine terrestre qui me trouble au delà d’un moment, pas de désappointement qui soit capable de me rendre chagrin, triste ou soupeonneux.
1. J’ai la plus riches la meilleure des consolations, — La pensée que j’ai donné — Pour servir la cause de Dieu — La fraîcheur de mes premières inspirations.
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76 THKOÜÜRE PARKER.
Tous les maux extérieurs, je les secoue comme la neige tombée sur mon manteau. Je n’eusse jamais pensé que je serais aussi heureux dans cette vie que je l’ai été ces deux dernières années. Le côté destructeur de l’œuvre que je me sens appelé à faire est pénible, mais il est léger quand je pense à la grande tâche de la construction. Ne pensez pas que je sois flatté, comme on le dit, de voir que la foule vient m’entendre. La pensée que je fais ce que je suis être mon devoir est pour moi une riche récompense, je n’en connais pas d’aussi grande. Pourtant j’ai, de plus, la satisfaction de savoir que j’ai réussi 'à réveiller l’esprit de religion, de foi en Dieu, chez vingt ou vingt-cinq hommes qui, auparavant, n’avaient ni foi, ni religion, ni espérance. Cela seul, et l’expression de leur gratitude (soit de vive voix, soit par lettres, soit par l’entremise d’un ami) compense pour moi tout ce ([ue les ministres du monde entier pourraient dire ou faire contre moi. Mais pourquoi parler de cela? Seulement pour vous montrer que je ne suis pas près de me laisser abattre. Plusieurs de mes ancêtres, il y a deux ou trois cents ans, donnèrent leur tête pour leur religion.
' Je ne suis pas appelé à une pareille épreuve, et je peux bien porter ma croix plus légère.
Tous ceux qui, éprouvant le besoin de la synipalhie dans leur vie quotidienne, se sont vus placés dans l’alternative de perdre cette joie profonde ou tle manquer au devoir, comprendront ce qu’il y a de résignation dans ce langage résolu. Cette fer-
VOVAGF EN EUROPE.
metd lui était nécessaire. Depuis lors et pendant les années qui suivirent son installation à Boston, il fut en butte à une opposition qui aurait découragé tout autre que lui. Les accusations, les injures, les menaces dévotes, la haine de la majorité du peuple ameutée par ses dénonciateurs, tombèrent sur lui comme une avalanche. Des insultes lui furent adressées en public par des hommes qui se vantaient naguère de son amitié. On pria tout haut, dans mainte réunion pieuse, pour qu’il li1t ou converti ou puni d’en haut. On refusa, et ceci t/ est caractéristique des mœurs américaines, de s’as- ' seoir sur le même canapé, à la même table, de ' monter dans le même omnibus. On le traita en lépreux de l’Église et de la société. Pendant un certain temps, il y eut contre lui une véritable coalition de la presse, patronnée par des coteries riches et puissantes. On refusait partout ses travaux. 11 ne put pendant plusieurs mois trouver dans toute l’Union un seul libraire qui consentît à imprimer ses premiers ouvrages. C’est un éditeur swedenhorgien de New-York qui prit enfin sur lui de tenter l’aventure. Non-seulement l’Académie de Boston n’osa jamais lui ouvrir .ses rangs, où il eût sans contredit occupé l’une des premières places, mais encore, quand il voulut s’intéresser A quelques œuvres de philanthropie chrétienne, il dut le fairo
TIIÉODORH PARKER.
en secret, par des tiers, en se cachant comme pour une mauvaise action.
Rien n’éteignit son courage , et vraiment il y a quelque chose qui fortifie dans la vue de cet homme, qui n’a que son caractère et sa conviction pour résister à toutes les forces sociales réunies contre lui, et qui finit par conjurer leur opposition. N'étant lié que par sa conscience, au-dessus de tout soupçon d’intérêt personnel, n’étant inféodé à aucun parti politique ou religieux, il fut fort, pourrait-on dire , de ce qui était sa faiblesse. Il continua è mener de front l’activité pastorale et le travail de cabinet le plus absorbant. II travaillait en moyenne quinze heures par jour, se tenant au courant de tous les progrès de la science européenne. Critique, exégèse, linguistique, philosophie, archéologie, ethnologie comparée, statistique, il voulait tout connaître et communiquer è ses concitoyens, dans son langage clair et pénétrant, le fruit de ses veilles laborieuses. C’est peu de temps après ses conférences de Boston que parut sa traduction de V Introduction a l'Ancien Testament du professeur De Wette, enrichie, comme nous le savons, de notes et d’éclaircissements considérarables. De plusieurs côtés on commençait à lui demander de venir se faire entendre. Quand on l’avait entendu, il était rare qu’on nelepriAtpas de revenir.
et, comme il ne voulait pas que ses paroissiens en souffrissent, c’est aux dépens de ses nuits qu’il parvenait à tenir tête pendant le jour aux exigences de la situation. A la fin sa santé, qui avait déjù souffert de ses excès de travail à rUnivemité, se trouva fortement ébranlée, et ses amis furent unanimes à lui conseiller une année de repos et un voyage en Europe. Ce devait être pour lui un moyen tout à la fois de rétablir sa santé et d’agrandir encore le cercle de ses connaissances.
L’année qu’il consacra à ce voyage fut, a-t-il dit lui-même, la plus profitable de sa vie. L’Europe l’intéressa au plus haut degré. Il fit à Londres la connaissance de plusieui*s hommes distingués dans les sciences et dans la théologie, entre autres du professeur Newman. Paris et la France eurent ensuite leur tour. Notre caractère, nos mœurs, nos monuments, tout, jusqu’aux noms baroques de plusieurs de nos rues, est noté avec une précision surprenante sur son journal de voyage. Voici comment il résume le jugement qu’il porte sur nous, dans une lettre écrite sur un ton humoristique à l’un de ses amis :
Après tout, il y a chez les Français une certaine unité (le caractère qui a son mérite. Ils sont toujours gais : gais dans leurs affaires, gais dans leur religion. Leurs
TIlfionOHK PAUKKlt.
('glis»'»; mt'*mcs ont iin stylo pari iciilicr ot toiito loiir arcliitoctuiv , du moins à partir do Dolorrno, est gaio. 1.0 Français « dunsorait volonliors devant le Soisneur « comme le roi David.
\ l’iiris il ciilcMulit MM. Dtimiron, Lenormant ot •liile.s Simon, (’.o dernier, ejUCore jeune, lui sembla réaliser, selon ses propres expre.ssions, le beau idéal dn professeur faisant .son cours. « Jamais, dit-il, je n’ai lu ni entendu d’exitosilion de doctrines plus lucides que celle de .M. Simon, retraçant les idées de, Plolin sur la I)ivinit(^ l)ien qu’il me parfit pécber un peu sous le rapport de l’exactitude. » Son amour de la clarté lui rendait nos bons aulimrs particulièrement chers. 11 avait beaucoup profité, disait-il, « de la brillante mosaïque de M. Cousin. »
11 pa.ssa ensuile en Italie, visita (’iènes. Fisc, Florence. Qui lui eilt dit alors que, seize ans plus tard, il viendrait exhaler son di‘rnier soupir dans la ville des Médicis!
Extraits de son journal :
Florence. — La première fois que je visitai la belle égli.se de Sarita-Croce, c’était par un jour triste et pluvieux. Ne sachant que faire, j’entrai dans cette mai.son des trépassés. Pendant que je copiais des inscriptions, h^s prêtres chantaient leur office, et, de temps
VOYAGK EN EUROPE.
à autre, l’orgue soupirait une musique qui semblait descendre du ciel. C’était triste, doux, caressant l’âme.
N’est-il pas curieux que Galilée ait dit être enterré
dans cette église et y avoir son monument? Car c’est
dans ce cloître que résidait le tribunal qui l’a persécuté.
Ainsi va le monde. Les fils de saint François, à qui le
pape confia le pouvoir inquisitorial en Toscane, se réunissaient dans le cloître de Santa-Croce. Aujourd’hui le grand-duc de Toscane est heureux de conserver la moindre relique de Galilée, jusqu’à son doigt qui se trouve à la bibliothèque Laurentienne...
J’ai maintenant visité la plupart des merveilles de cette charmante ville. Je dois dire que les grandes peintures de Raphaël, la Vierge à la chaise, le Jules II, le Léon X, la Fornarina, m’ont impressionné plus que je n’osais l’espérer. La première fois que j’entrai au palais Pitti, je ne savais pas ce que je devais regarder, quand tout à coup mes yeux tombèrent sur la Madone. Quelle peinture! Dieu du ciel, quelle peinture! Et quel génie! J’en dois dire autant des grandes œuvres du Titien, la Madeleine, les Deux Vénus. Mais le Imocooii, la Vénus de Médicis, V Apollon ne m’ont pas saisi autant que je m'y serais attendu. Les statues en général sont restées un peu au-dessous de ce que je m’étais imaginé.
Nous pouvons reconnaître A ce dernier trail l’ami de la vie et du mouvement. La statuaire est toujours plus abstraite, plus impersonnelle que la
peinturo. C’est précisément ce qui fait sa supériorité aux yeux de ses partisans.
Pouzzole et Baies. — Memenlo la jeune fille près du Ouito Camarelli, qui filait à la mode antique, cette jolie fille dont Freeman examina les superbes dents, à la beauté de laquelle je donnai un demi-carlin, et qui s’agenouilla pour que nous pussions bien voir son collier.
Puis il gagne Rome « la veuve de deux antiquités. »
Il n’est pas de cité, excepté Jérusalem et Athènes, qui soit aussi riche que Rome en souvenirs. Deux fois la capitale du monde, la première fois par la puissance païenne, physique: la seconde, par la puissance chrétienne, spirituelle! Les deux fois elle a fait le désert autour d’elle...
Que j’aime à errer le long des rues de Rome, à m’asseoir aux lieux où fut le Forum! Alors, je songe aux armées qui sortaient de la petite ville pour conquérir le monde. Quelles traces ces sombres géants ont laissées sur la terre!... Mais quel contraste quand on voit cette foule de mendiants et de vauriens! O cité du crime depuis les jours de Romulus jusqu’à ceux d’à présent! Toi qui lapides les prophètes! Le sang des martyrs est sur toi de tes premiers à tes derniers jours...
Nous sommes allés voir Sainte-Marie-Majeure. C’est une église extrêmement riche, mais elle n’a rien d’imposant. Ce n’est pas une architecture religieuse. Il me
semble que Punitarisme moderne aimerait ce style-là : il est clair, actuel, l’œuvre de cerveaux logiques et démonstratifs, complètement libre de mysticisme...
Nous sommes allés à la prison Mamertine, où mourut Jugurtha, ainsi que les complices de Catilina. C’est là aussi que Paul fut prisonnier. Le concierge montre une source qui jaillit, dit- il, tout exprès pour saint Pierre (lequel passa dans ces murs neuf mois avec saint Paul) et qui lui servit à baptiser quarante-neuf soldats, tous morts martyrs. Une pierre gravée raconte le même événement. J’ai goûté de cette eau. Absurdité à part, c’est quelque chose de s’asseoir dans le donjon où Paul fut prisonnier.
Dimanche, 3 mars I8àà. — Nous avons été présentés au pape en compagnie de quelques autres Américains. Il était debout, en simple habit de moine, le dos appuyé contre une sorte de table. Il causa avec M. Greene, notre introducteur. Il bénit quelques rosaires apportés par les Américains. Nous restâmes environ vingt minutes. Sa figure était bienveillante, et il nous regardait d’un air affable. On parla de l’état de Rome, de la langue anglaise en Amérique, du fameux cardinal polyglotte de la propagande Le pape fit un signe, et nous nous retirâmes.
ün fait à noter, et quia de nombreux parallèles.
Parker fut un moment amadoué par les manières exquises, la politesse raffinée des hauts