LA QUESTION DE L’ESCLAVAGE
quera complètement de scrupule, et bientôt d’honnêteté. Quand, dès l’enfance, on est hdbitué à commettre, sans même y penser, 1e vol le plus qualifié qui se puisse concevoir, à ravir par la force ou à prix d’argent (peu importe ici, c’est toujours du bien volé) cette propriété primordiale qui seule donne aux autres propriétés leur sens et leur légitimité, et qui s’appelle la personnalité humaine, on est aisément induit à fouler aux pieds, comme autant de préjugés, ce que les vieilles nations ont la faiblesse de respecter sous le titre de droit des gens. Enfin, dans l’intérieur même des' États à esclaves, tous les intérêts matériels pivotant sur l’institution fondamentale, on est entraîné par la force des choses, et aux applaudissements du grand nombre, à ne reculer devant rien pour la maintenir. N’est-il pas constant d’ailleurs que les Nègres sont fort heureux, l’intérêt évident des maîtres étant de les bien nourrir et de ne pas les excéder de travail? C’est absolument, ajoute-t-on naïvement, l’intérêt du charretier maître de ses chevaux ! Il est vrai qu’en dépit de cet intérêt, pourtant si clair, il y a des butors, des gens colères, passionnés ou bêtement cupides, qui ne traitent pas mieux leurs esclaves que leurs chevaux. On omettra ce détail, et on légiférera comme si le cas ne se présentait jamais. La société a toujours
raison , l’esclave toujours tort. Et comment pourrait-on faire autrement? Un nègre qui a commis le crime de se trouver malheureux et de s’enfuir, oole le maître auquel il appartient, il doit donc être traité et puni en voleur, mais en voleur qu’on fouaille pour lui apprendre à ne plus se voler luimême à son propriétaire. Et comme un esclave qui s’est enfui est de mauvaise défaite, le maître est bien forcé de requérir contre lui une rude punition qui effraye ceux qui seraient tentés d’en faire autant. En revanche, il n’a pas plus le droit de vendre un nègre qui s’est enfui le même prix qu’un nègre bien sage, qu’un maquignon honnête ne doit faire passer un cheval rétif pour une bête à qui l’on peut se fier. La marque au fer chaud n’est donc pas plus abolie pour le nègre fugitif que pour le buffle à demi sauvage qu’on veut reconnaître dans les pâturages où on le laisse courir. C’est le seul moyen de prévenir le délit puni par tous les codes civilisés sous le nom de : « Tromperie sur la qualité de la marchandise vendue. » L’esclave qui sait ce qui l’attend, s’il est repris, use de ses jambes, et stimulé par la peur des châtiments non moins que par le désir de la liberté , il court si vite qu’on aura bien de la peine à le rattraper-, ou bien, rusé comme le sont en général les hommes de con-
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LA QUESTION DE L’ESCLAVAGE. loi
dition sei*vile, il se cache si bien que les limiei’s les plus fins de la police ne le déterreront pas. La belle afTaire, vraiment! 11 y a des chiens qui flairent mieux les nègres fugitifs que les chiens de contrebandiers ne dépistent les douaniers sur la frontière belge. C’est une race de grands mâtins, forts en gueule, et sans plus de préjugés que leurs maîtres à l’endroit des bûches d'ébene. Ces chiens ne tarderont pas à devenir une des institutions protectrices du pays. Ce n’est pas de l’ironie, c’est de l’histoire, une histoire qui est montée au ciel, criant vengeance ! Et puis, tout esclavagiste qu’on soit, surtout quand ôn n’a pas so^même d’esclaves, on peut se trouver enclin à relâcher un peu quelques mailles du système. Or, une fois qu’une seule maille s’en va , adieu tout. Il y aurait donc danger grave â laisser à la masse indistincte du peuple libre le pouvoir de faire les lois et de les appliquer. Pour parer à cet inconvénient, on décrétera que, dans les comices électoraux , chaque propriétaire d’esclaves aura autant de voix à émettre qu’il y a de têtes dans ses propriétés. On se souviendra , dans ce cas particulier , que ces têtes sont humaines. Le suffrage univei*sel aura reçu un nouvel hommage, mais en même temps le pouvoir politique ne sortira plus de certaines familles opulenles, inté-
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ressf^es à maintenir l’esclavage, coûte que coûte*.
Conçoit-on maintenant comment il est arrivé qu’une population, répandue il est vrai sur un territoire immense, mais sans frontières naturelles, unie par le langage, par la religion, par des institutions communes, par un lien fédéral garantissant à chaque division de la nation une grande autonomie intérieure, réunie aussi par de glorieux et sacrés souvenirs, se soit trouvée, au bout de quelques années, séparée en deux peuples tellement antipathiques, tellement hostiles l’un à l’autre, qu’il leur est devenu impossible de vivre ensemble sur le pied de paix ? Ne voit-on pas comment, toutes choses égales d’ailleurs, qualités et défauts de race, avantages et inconvénients de climat compensés, l’esclavage a été, d’un côté, le premier anneau d’une chaîne de fer, dont les autres
I. Nous ne parlons pas ici des déplorables conséquences de l’institution servile au point de vue de la moralité privée. La preuve est faite qu’à tout prendre les blancs n’en souffrent pas moins que les noirs. Le niveau moral descend chez tous déplorablement bas. Les planteurs du Sud ne tardent pas à « vendre leurs fils et leurs filles, » comme l’a dit une voix éloquente. Si l’on veut se faire une idée exacte de tout ce que nous nous bornons à indiquer ici, il faut lire l’excellent ouvrage, riche de faits et de chiffres, et inspiré par une louable modération, qu’a publié récemment M. R. Dale Owen, sous 1e titre de : The IVrona of Slavery, the Right of Emancipation. Philadelphie, 186i.
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anneaux s’appellent mépris du travail, aristocratie prépondérante, despotisme, militarisme, cruauté, habitudes, mœurs, jouissances, éducation, toutes marquées au coin de l’institution servile; tandis que, de l’autre côté, en vertu d’une filiation non moins serrée, la liberté produisait ses conséquences naturelles, savoir : le développement du bien-être, de l’intelligence, de l’industrie, du commerce, la démocratie, ses susceptibilités, ses tendances philanthropiques, ses efforts constants pour le relèvement physique et moral des classes déshéritées Assurément, nous ne sommes pas de ceux qui ferment les yeux sur les fautes et les torts des États libres de l’Union. Les hommes sont encore très-loin d’être des anges, et quand un pareil conflit éclate, il est bien rare que les deux partis qui en souffrent n’aient pas chacun sa part de péchés à expier. Mais il ne faudrait jamais prendre parti dans les choses humaines, si l’on attendait pour s’enrôler que vînt à passer une armée immaculée.
t. C’est à cette différence de régime intéri^r qu’il faut attribuer les premiers succès des esclavagistes dans la guerre civile. Us étaient, au point de vue militaire, infiniment mieux préparés, organisés et disciplinés que les hommes du Nord. Des généraux plus habiles, une facilité de concentration beaucoup plus grande, et surtout les mesures prises par l’administration sudiste antérieurement à l’arrivée au pouvoir de Lincoln, ont fait le reste.
1o4 THfiODÜRE CARKER.
Dans les cas de ce genre, force est bien de négliger les faits de détail, et de remonter aux principes. Quand on en est là, il n’y a plus qu’une chose à faire : regarder de quel côté flotte le drapeau de l’humanité, et le suivre.
Nous avons dit rappeler toutes ces circonstances pour que ceux de nos lecteurs qui ne sont pas au courant de la question américaine comprennent bien la nature des obstacles que Parker et ses amis abolitionnistes eurent à vaincre : pour qu’ils se rendent compte aussi de l’ardeur, de la passion qu’il déploya dans cette lutte où se concentra de préférence l’énergie de ses dernières années.
Ce qu’on doit reprocher surtout au Nord de l’Union, c’est l’indifférence apathique dans laquelle il dormait en matière politique, malgré les avertissements multipliés des hommesqui avaient assez étudié l’histoire du monde pour voir clairement le danger qui menaçait leur propre pays. Combien de fois les hommes dits positifs, commerçants, agriculteui*s, industriels, ont-ils eu à se repentir d’avoir traité de rêveurs ou de prophètes hallucinés les hommes de l’idée, les hommes qui savent qu’au-dessus des intérêts pécuniaires régnent de grandes lois historiques, dont aucune nation ne lèse impunément la majesté! Il est certain que la grande crise américaine eût été conjurée si, dès