‹ Théodore Parker, sa vie et ses œuvresChapitre 28 sur 37 · SI · texte numérisé non relu

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très-fi‘oi(i. Los symptômes de son mal avaient redoublé de gravité. De plus, les nouvelles qu’il recevait d’Amérique l’avaient violemment agité. C’est pendant l’automne de 1859 que l’héroïque et imprudent John Brown exécuta ce coup de main sur llarper’s Ferry qui devait lui coûter la vie sans aider à l’émancipation des esclaves qu’il espérait opérer d’emhlée.

Le ciqutaine John Brown, natif de North Elba (New-York), s’était distingué au Kansas dans la défense des droits du nouvel État contre les envahissements effi-ontés des esclavagistes. A la vue de l’épouvantable avenir que le maintien de l’esclavage ré.servait à sa patrie, il avait conçu un plan plus original que sensé pour accélérer son abolition. Son idée était de s’établir dans une forte position sur la frontière des Étals à esclaves, et de là, invitant les noirs à le rejoindre, de forcer les planteurs à libérer leurs esclaves de peur d’une révolte générale. Mais il avait gardé son secret, et les comités abolitionistes, celui, entre auli'es, que présidait Parker, lui avaient confié des sommes assi'z considérables dans le but général de travailler à l’émancipation sans savoir au juste comment il comptait les employer. On avait seulement grande confiance en son habileté* On l’avait vu conduire au Canada toute une troupe de nègres du sein

même des pays de sei'vitudc, dépistant la police et ses chiens et déjouant tous les efforts des maires et gouverneui*s qui voulaient à tout prix arrêter cet exode.

Ce fut le dimanche 16 octobre qu’à la tête de sa petite troupe il emporta par surprise 'rai-senal de Harper’s Feriy. Mais bientôt il fut obligé de se rendre à des forces supérieures, après un combat qu’il eût voulu éviter et qui paraît avoir élé le résultat d’un malentendu. Au fond il n’a jamais été possible de savoir au juste ce qu’il comptait faire immédiatement api'ès la prise de l’amenai ni en quoi son attente avait été trompée. Il est probable qu’il s’attendait à être soutenu par un mouvement venu de l’intérieur, et que, l’affaire étant manquée, il aima mieux se taire que de compromettre ses alliés. Quoi qu’il en soit, son sort n’était pas douteux et il ne se fit aucune illusion. Il marcha à la mort, calme, résolu, ayant refusé les secoum des ministres esclavagistes, mais en chrétien plein d’espérance et profondément convaincu de la sainteté de sa cause. Comme il s’avancait vers le lieu du supplice, il aperçut un enfant nègre que sa mère portait dans ses bras et l’embrassa tendrement; puis il se mit à parler avec admiration de la beauté du pays. « Vous êtes plus gai que moi, capitaine, » lui dit l’officier pré-

TllÉOIJOKt: PAUKHR.

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posé aux funérailles qui marchait à côté de lui.— M Oui, » répondit-il, « je dois l’être. »

Oh! si l’on eôl dit alors aux Étals du Sud qiu* les joui’s approchaient où les volontaires accourus du

Nord pour repousser leur agression contre la capi-

laie de l’ Union reporteraient sur leur superbe territoire le lléîiu de la guerre en chantant le refrain :

L’àine du vieux John Brown niarchc devant nous !

Le fait est que John Brown a été, dans l’œuvre (le réinaiicipation américaine, un de ces précurseui-s noblement insensés qui tentent l’impossible, tels ([lie Pisacane l’a été en Sicile, et courent audevant d’une mort à peu près certaine, comme s’ils étaient mus par l’idée qu’il faut toujoure des martyrs pour faire avancer les grandes causes.

La nouvelle de sa tentative, de son échec, de sa condamnation, avec celle que le jour de son e\t^ cution était fixé au 2 décembre suivant, parvinrent à la connaissance, de Théodore Parker dans les derniers jours de novemhre. 11 rassembla ce qui lui restait de forces pour fulminer un long réquisitoire contre l’esclavage sous la forme d’une lettre qu’il adressa ù M. Francis Jakson et qui fut publiée. Il aimait John Brown pour son caractère, sa bravoure, son désintéressement. D’avance il prédit

qu’il mourrait comme un martyr et comme un saint, mais que sa mort retentirait puissamment et longtemps dans le cœur du peuple américain.

Quant à moi, disait-il en terminant, je suppose que vous serez bien aise de savoir quelque chose de moi. Rome m’a traité avec un mauvais temps qui raconte son histoire dans les progrès de mon mal... Les tristes nouvelles que je reçois d’Amérique, mes amis en péril, en exil, en prison, tués ou destinés au gibet, tout cela me remplit de chagrin, et je suis un peu retombé. Mais j’espère encore remonter. Dieu vous bénis.se, vous et les vôtres!

Le 2 décembre de la même année, il écrivit ce qui suit dans son journal :

Décembre 2. Jour de Santa Bibiana, vierge et martyre. — C’est le jour fixé pour le supplice du capitaine Broun. 11 est maintenant six heures du .soir, et je suppose que c’en est fait de mes amis à Charlestou. Six corps gisent par là-bas, hideux, roides, morts. Comme le cœur des maîtres d’esclaves doit se réjouir! Mais il y a un demain à aujourd’hui. John Brou n n’a pas eu peur de l’échafaud. Il l'a contemplé de loin comme un des poteaux indicateurs de la route (|ui monte au ciel. Le gibet vaut la croix. C’est bien dommage qu’ils n’aient pas eu sous la main deux voleurs pour les pendre avec lui. Il y aura eu aujourd’hui des meetings anti-esclava-

gistes à Boston, Worcester, Salem, New-Bedford, etc. En ce moment le télégraphe a porté la nouvelle de la mort de Brown dans la moitié de l’Union. C’est un jour bien sombre pour l’Amérique. Il en sortira des éclairs et des tonnerres.

Quelques jours après, il écrivait à M. Desor, en lui racoulaiit la lugubre histoire de Harper’s Ferry;

Nous marchons vers une grande crise en Amérique, et je crois que la guerre civile n’est pas loin. Les esclavagistes seront forcés par la logique de leurs principes de demander ce que les hommes libres du Nord ne voudront pas accorder. Alors viendra la déchirure, et elle sera sanglante! Toutes les constitutions nationales sont écrites sur du parchemin de tambour et publiées au rugissement du canon.

D(‘ quelle douleur son âme ardente devait être dévorée â Tidée qu’il lui était interdit d’être à son poste en un tel moment! Le séjour de Rome, où il avait toutes les peines du monde à savoir ce qui se passait dans le monde de la politique et de la science lui devenait de plus en plus insupportable. En janvier 1860, il se sentit plus malade que jamais et comprit qiie sa fin approchait. Le jour même du carnaval, il écrivait â M. Ripley :

O George! la vie que Je traîne ici, lentement, vers sa fin, est très, très-imparfaite. Elle est restée bien loin de

ce que j’espérais atteindre, de ce que j’eusse atteint, si j’avais eu par devers moi dix ou vingt ans de vie. Mais en somme, mesurée à la règle commune, elle n’a été ni basse, ni égoïste. Sur toute chose, j’ai cherché à enseigner la véritable idée de Dieu, de l’homme, de la religion avec ses vérités, ses devoirs et ses joies. Je n’ai ja- y mais combattu pour moi-même ni contre un ennemi personnel. J’ai pris part à la bataille du xix' siècle : j’ai suivi le drapeau de l’humanité. Maintenant je suis prêt à mourir, bien qu’avec la conscience de laisser mon œuvre inachevée et sachant que sur les champs cultivés par moi est épars bien du grain qui n’attend que le ramasseur de gerbes. J’eusse plus volontiers mêlé mes restes à ceux de mes pères et de mes mères à Lexington, et je pense encore que je lè pourrai ; mais je ne me plaindrai pas si la terre ou la mer les recouvre ailleurs.

Il est inutile de fuir devant la mort.

Toutefois, il tenait surtout à ne pas mourir ù - Rome, « cette terre écrasée, disait-il , sous deux malédictions. » M. Desor, étant allé le rejoindre, le trouva vieilli de dix ans. Sa femme, qui lui prodiguait les soins les plus tendres, ses amis, le docteur Appleton, M. Joseph Lyman, M"® Stevenson, qui l'avaient suivi ou rejoint en Europe, durent renoncer alors k tout espoir de le con.server. Luiméme éprouvait un fiévreux besoin de quitter la terre papale; il voulait mourir en terre libre. On

THKODORH PARKER.

fit en cinq jours et en velturino le trajet de Rome à Florence. M. Desor raconte que, réveillé sur sa demande expresse de l'assoupissement où il était plongé au moment de franchir la frontière, il laissa reposer un long regard humide sur le premier poteau tricolore qu’il découvrit au bord de la route. Ce .salut suprême de Parker mourant aux couleurs italiennes rappelle la bénédiction que le baron de Bunsen adressait de son lit de mort x à ritalie et à sa liberté. » Avoir reçu à son baptême les vœux de deux hommes tels que Parker et le vénérable auteur des Signes du temps, cela n’est-il pas d’uu heureux augure pour la nation qui renaît après tant d’épreuves à une vie nouvelle?

C’est à Florence qu’une de ses ferventes admiratrices dont nous avons déjà parlé, Cobbe, eut la joie douloureuse de le voir pour la première fois de sa vie. Partageant avec M'"^ Parker et M”® Stevenson les soins que réclamait le mourant, elle a pu retracer avec le charme d’une plume exercée, dirigée par un cœur aimant, les novissima verba de son illustre ami.

« Il ne faut pas croire, » lui disait-il, « que vous m’ayez vu : ce n’est ({ue la mémoire de moi que vous voyez. Ceux qui m’aiment doivent seulement me souhaiter un prompt [)assage dans l’aiitœ monde. Certes, je ne crains pas de mourir, » — et il

disait cela, ajoute Cobbe, d’un ton qui devait rappeler quelque chose de son ancienne ardeur, — mais il y avait tant à faire! — « Vous avez donné votre vie i\ Dieu, à sa vérité, à son œuvre, aussi fidèlement qu’un ancien martyr. — « Je ne sais, » reprit-il, « j’avais reçu de puissantes facultés, je ne les ai employées qu’à moitié. »

Le lendemain, la connaissance de ce qui se passait autour de lui commçnça à lui faire défaut. On lui montra un beau bouquet de muguet, sa lleur de prédilection, offrande de sa nouvelle amie. 11 demanda alors quel était le jour de la semaine. « C’est aujourd’hui dimanche, » dit M"® Cobhe, « un jour béni ! d — « Oh oui! » dit-il d’un ton sérieux, « un jour béni, surtout (luand on n’en a plus la superstition. » Il retomba là-dessus dans une vague rêverie. !\l"® Cobhe lui baisa respectueusement la main et se retira.

Peu de joui-s après, il sc redressa hrus([uement, et, la voyant à son chevet, il lui prit la main : « J’ai quelque chose à vous dire, » murmura-t-il à son oreille, « il y a maintenant deux Théodore Parker ; l’un se meurt ici en Italie; l’autre, je l’ai planté en Amérique. Celui-là vivra et achèvera mon œuvre! Dieu vous bénisse! » ajouta-t-il en lui remettant un bel encrier de bronze qu’il avait mis à part pour elle.

iî6 TFIÉODORE PARKER.

Puis cet assoupissement, qui était devenu son état habituel, reprit le dessus et continua jusqu’à sa mort, interrompu seulement par quelques paroles dénotant qu’il se croyait en voyage pour retourner dans son pays. « Oh ! quand nous serons chez nous, établis à la campagne, que nous serons tranquilles et heureux! » Lue nuit, il dit à sa l’emme qui veillait près de son lit : « Reposez votre tête sur l’oreiller, ma chère, et dormez; il y a si longtemps (jue vous n’avez dormi! » Quelques jours après, le 10 mai 1860, il s’éteignit sans combat, cahne, disent les témoins de sa dernière heure, comme un enfant qui s’endort. Sa tête, vénérable avant l’Age, tout encadrée dans sa barbe blanche, reposait au-dessous d’une guirlande de roses de Florence qui avaient parfume son dernier soupir.

Le dimanche 13 mai, à quatre heures de l’aprèsmidi, c’est-à-dire au moment correspondant à celui où chaque dimanche il montait en chaire à Boston, un vieil ami, le Rév. Cunningham, conduisit ses restes mortels au champ du repos.

Florence, ce jour-là, était en fêle; des drapeaux flottaient à toutes les fenêtres. Au premier abord, ce spectacle fut pénible aux amis qui suivaient son cercueil: Mais l’un d’eux leur dit: « C’est une fêle aussi pour nous, la fête d’une ascension!»

Et ils se rappelèrent les mots qui terminent le dernier sermon qu’il ait prononcé : « Ami, monte plus haut! »

Il existe à Florence, près de la porte Pinti, un petit cimetière protestant d’une grande simplicité, bien ombragé et admirablement situé. C’est hi que Théodore Parker fut enterré. Selon son désir, le Rév. Cunningham lut sur sa tombe les Béatitudes qui ouvrent le sermon de la montagne.

C’est dans cet humble champ des morts, à peu près au milieu, que le voyageur, désireux d’aller saluer la cendre qui fut le corps d’une des plus nobles âmes du xix® siècle, découvre sans trop de peine une simple pierre de marbre avec cette inscription :

Born at Lexington, Mass.

IJ N I T K D STATES O F AMERICA Ang. 1810,

Died at Florence, May 10 1800.

Un pin d’Amérique, semblable â ceux à l’ombre desquels il aimait tant à prier dans son enfance, ombrage le modeste monument. C’est le symbole de la patrie lointaine, de la chère patrie où dor-

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THÉOüOUK PARKER.

nient les vieux pères. Mais, toutes les lois que passent par Florence quelques-uns des nombreux audileni-s qu'à Boston et dans bien d’antres villes il encouiagea ou consola de sa parole si virile et si religieuse, la tombe de cet boni me de Dieu est visitée par la reconnaissance. Il repose sous les fleurs qu’il aimait tant , et elles sont souvent renouvelées.

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