‹ Théodore Parker, sa vie et ses œuvresChapitre 36 sur 37 · LE TEXTE DU JOUR · texte numérisé non relu

LE TEXTE DU JOUR

(.4 I^sson for the day. — Voy. p. 193.)

Ce discours remplaça la lecture de la Bible le dimanche 29 mai 1854, quand tout Boston était livrée à rémotion causée par l’arrestation récente d’Anthony Burns, esclave fugitif, et par les scènes sanglantes qui l’avaient suivie.

Je vois à vos visages, aussi bien qu’à votre nombre, ce que vous attendez de moi aujourd’hui. Quelqu’un vient de me demander : « Ne pourriez-vous pas improviser un sermon pour aujourd’hui? » Il est plus facile d’obtempérer que de refuser. Mais je n’improviserai pas de sermon aujourd’hui, j’improviserai l’Écriture. Je passe donc les paroles de la Bible que mon dessein était d’emprunter à l’Ancien et au Nouveau Testament, et je prendrai mon texte ce matin dans les circonstances de la semaine qui vient de finir. Le temps n’est pas venu

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pour moi de prêcher un sermon sur ce grand péché qui s’accomplit en ce moment dans cette ville. L’acte n’est pas encore pleinement perpétré. Tout conseil que je pourrais donner serait plus à sa place ailleurs qu’ici, dans un autre moment qu’à présent. Ni vous ni moi ne sommes assez calmes aujourd’hui pour regarder la chose en face et bien voir ce qu’elle signifie. Avant les événements de la semaine précédente, je m’étais proposé de prêcher ce matin sur la guerre. Je comptais prendre mon sujet dans les commotions actuelles de l’Europe, commotions qui nous atteindront et nous ont même déjà atteints. Dimanche prochain, je prêcherai sur les Périls que court l'Amérique en suite du nouveau crime commis contre l'humanité. Mais aujourd’hui, j’ai quelques mots à dire au lieu de lire une portion de l’Écriture.

Depuis notre dernière réunion, un homme a été enlevé dans cette cité de nos pères. Ce n’est pas le premier, ce ne sera pas le dernier. 11 est en ce moment dans le Cachot-aux-Esclaves de la cité de Boston. Il y est contrairement aux lois de la république, qui, si je suis bien informé, n’autorisent pas, en pareil cas, qu’on se serve des édifices de l’État pour en faire des prisons fédérales. Je puis me tromper. Toute tentative d’arracher par la force le malheureux de son cachot serait impuissante. Car, outre les soldats en congé qui appartiennent à la cité de Boston et qui sont prêts à tirer sur leurs frères pour une cause juste ou injuste, du moment que l’autorité leur donne ses ordres et sa liqueur, j’apprends que cent quatre-vingt-quatre marins de l’Union sont logés

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dans le palais de justice, chaque homme ayant sa carabine, sa baïonnette, son sabre et vingt-quatre balles dans sa cartouchière. Ils sont postés d’ailleurs dans un bâtiment très-fort que cinq hommes défendraient contre vingt-cinq ou cent. Pour « maintenir la paix», le maire qui, l’autre jour, regrettait l’arrestation de notre frère Anthony Burns et déclarait que ses sympathies étaient tout entières pour le fugitif, donc tout entières contre celui qui le réclame et le Marshal , pour maintenir la paix, dis-je, le maire doit s’engager comme caporal dans le corps des kidnappers de Virginie. Il doit maintenir la paix de notre cité et défendre les hôtes de Boston sur les tombes, les tombes sans monument, de John Hancock et de Samuel Adams.

Un homme a été tué. Quelques-uns disent qu’il l’a été par ses propres compagnons. Je le crois sans peine. Il est assez évident qu’ils étaient fort effrayés. Ce n’étaient pas des soldats dés États-Unis, c’étaient des volontaires qui , pour de l’argent, avaient quitté les rues de Boston et s’étalent engagés à aider au rapt d’un de leurs frères. Ils avaient tellement peur qu’ils ne surent pas même se servir des sabres qu’ils avaient à la main, mais qu’ils tirèrent de droite et de gauche, comme des coquins ignorants et peureux qu’ils sont. Ils peuvent avoir ou n’avoir pas atteint leur camarade, ou non : je ne puis le dire. D’autres veulent qu’il ait été tué par une main assaillante, d’une balle, disent ceux-ci; avec une hache, disent ceux-là; avec un couteau, disent d’autres encore. Jusqu’à présent personne ne sait bien ce qu’il en est.

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Mais un lionimc a été tué. Il était là volontairement. Il aimait l’œuvre d’asservir un homme, et il est allé rendre compte à Dieu de sa méchanceté gratuite. Douze hommes sont arrêtés et sont maintenant en prison sous prévention de meurtre.

Voilà donc un homme assassiné et douze autres exposés à perdre la vie. Pourquoi cela? A qui la faute?

Il y a huit ans de cela, un négociant de Boston fit kidnapper un homme entre Faneuil-Hall et Old-Quincy, et l’envoya à l’esclavage perpétuel. Le jour d’après, des ouvriers de Boston montraient les demi-couronnes qu’ils avaient reçues pour voler cet homme. La chose fut déférée au grand jury du comté de Suffolk, et l’on fournit, comme je l’appris, d’abondantes preuves du fait; mais le grand jury déclara qu’il n’y avait lieu. Un riche négociant, au nom du commerce, avait volé un nègre venu à Boston à bord d’un navire, l’avait fait empoigner par ses gens, le leur avait donné à garder un certain temps, et, comme il s’était échappé, l’avait kidnappé une seconde fois dans la cité de Boston. Boston ne punit pas ce crime!

La loi des esclaves fugitifs nous fut présentée , et Boston se leva pour lui souhaiter la bien - venue ! L’homme le plus éminent du Nord vint chez nous pour nous dire que le Massachussets devait obéir avec empressement à cette loi, et que nous devions vaincre nos préjugés en matière de justice et de droits inaliénables. Et Boston vainquit ses préjugés en matière de justice et de droits inaliénables.

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Vous rappelez-vous le meeting pour l’Union, qui fut tenu à Faneuil-Hall , et où « l’officier de fortune politique, » celui qu’on appelait parfois « le prince démocrate des démons » hurla à l’idée qu’il y eût une loi de Dieu supérieure à celle .des esclaves fugitifs? 11 demanda en ricanant : « Voudriez -vous de la loi supérieure de Dieu pour vous gouverner? » Et la multitude qui remplissait le parquet, et la multitude qui remplissait les galeries, tous hurlèrent contre la loi supérieure de Dieu! Ils accueillirent la loi supérieure de Dieu avec des moqueries et des hurlements! C’était le mardi la nuit, le mardi avant le jour des Actions de grâce Ce jour des Actions de grâce, je dis à ma congrégation que les hommes qui avaient hurlé contre la loi supérieure du Tout-Puissant devraient régler leur affaire avec le Tout-Puissant, qu’ils avaient semé le vent et qu’ils moissonneraient la tempête. A ce meeting, M. Choate dit au peuple : « Souviens-toi ! Sodviens-toi ! SOUVIENS -TOI I » Alors personne ne sut ce dont il fallait se souvenir. A présent vous le savez. Tel est l’état de la question.

Puis, vous vous rappelez comment les kidnappers vinrent ici pour s’emparer de Thomas Sims. Thomas Sims fut arrêté. Neuf jours durant il fut mis en jugement pour plus que la vie, et ne vit pas un juge, ne vit pas un juré. La cité de Boston le renvoya dans les fers.

1. Service annuel commémoratif de la déclaration d’indépendance.

Vous vous souvenez des chaînes qui entouraient le palais de justice. Vous vous souvenez des juges du Massachussets se baissant, rampant, se traînant, se couchant, sous la chaîne de l’esclavage, pour gagner leurs sièges. Vous vous souvenez de tout cela. Boston ne résista pas. Elle offrit son dos aux bâtons du Sud, elle ne détourna pas son visage des mépris de la Caroline du Sud et accueillit parfaitement les crachats des kidnappers de Virginie. Aujourd’hui nous payons ce que nous avons fait. Vous n’avez pas oublié les « quinze cents gentlemen » qui reconduisirent volontairement Thomas Sims à l’esclavage, les gentlemen du marshal Tuckey. Ils s’en souviennent, eux. Ils en sont assez tristes aujourd’hui. Pardonnons, mais n’oublions pas. Souvienstoi! SouviENS-TOi ! SOL VIENS-TOI!

Le bill du Nébraska vient de passer. Qui l’a fait passer? Les quinze cents gentlemen qui, en 1851, à Boston, reconduisirent volontairement Thomas Sims à l’esclavage. Ce sont eux qui ont fait passer le bill. Si Boston avait puni le rapt de 18/i5, il n’y aurait pas eu, en 1850, de loi des esclaves fugitifs. Si, en 1850, le Massachussets avait déclaré que cette loi ne serait pas exécutée, pas un kidnapper n’aurait osé montrer sa face dans les rues de Boston. Si, à défaut de cela, Boston avait dit, en 1851 : « Thomas Sims ne sera pas emmené , » et que, pacifiquement ou à force ouverte, elle se fût opposée à son enlèvement, pas un kidnapper n’eût osé revenir ici. Il n’y aurait pas eu de bill du Nébraska. Mais, à chaque demande du pouvoir esclavagiste, le Massachussets a

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répondu : « Oui I oui I Nous garantissons tout! L’agitation doit cesser! Sauvons l’Union! »

L’esclavage du Sud est une institution prise au sérieux. La liberté du Nord ne l’est pas. Nos pères la prirent au sérieux en 76 et en 83. Il n’en a plus été ainsi plus tard. Les compromis ne sont que provisoires, l’esclavage est le but. Maintenant que le bill du Nébraska est passé, on s’ingénie à ajouter l’insulte aux insultes, l’injure aux injures. La semaine dernière, à New- York, un frère du révérend Pennington, un ministre à poste fixe, de grande réputation, d’un beau caractère, d’une science reconnue, qui tient son diplôme de l’université de Heidelberg, en Allemagne, — c’est-à-dire d’une source plus honorable que celle dont n’importe quel ministre du Massachussets a reçu le sien, — son frère et ses deux neveux ont été kidnappés à New-York, et, sans jugement, sans défense, renvoyés en servitude. Et à Boston, vous savez ce qui se passe depuis quatre jours. Pesez les conséquences de la doctrine qu’il n’y a pas de loi supérieure de Dieu! Voyez Boston aujourd’hui! Il n’y a pas de chaînes autour de votre palais de justice, il n’y a que des cordes cette fois. Cent quatre-vingt-quatre marins de l’Union l’occupent. Ce sont, m’a-t-on dit, pour la plupart des étrangers, l’écume de la terre. Dans une contrée comme la nôtre , il n’y a que de pareilles gens qui se fassent simples soldats. Je le dis avec pitié pour eux. On ne peut les blâmer pour être nés où ils sont nés, ni pour être ce qu’ils sont. J’ai pitié de l’écume aussi bien que de la masse des hommes. Les

m THÉODORE PARKER.

soldats sont là, vous dis-je, et leur métier est de tuer. Pourquoi cela?

Vous vous rappelez le meeting de vendredi dernier à Faneuil-Hall, quand toute l’éloquence de mon ami Wendell Phillips, une éloquence comme l’Amérique n’en a pas entendue dans ce siècle, put à peine empêcher la multitude d’aller donner Tassant à la maison de justice. Qui l’animait, cette multitude? C’était l’esprit de nos pères, l’esprit de justice et de liberté qui bat dans votre cœur, dans mon cœur, dans nos cœurs à tous. Quelquefois il parle plus haut que la prudence humaine, surtout dans des occasions comme celle-ci, et cette assemblée de cinq à six mille hommes était si excitée que même l’éloquence d’un Wendell Phillips put à peine les empêcher d’aller en masse à la maison de justice pour la raser jusqu’au sol.

Boston est la plus pacifique des cités. Pourquoi? Parce que nous avons d’ordinaire une paix qu’il vaut la peine de garder. Aucune cité ne respecte autant ses lois. C’est que ses lois sont faites par le peuple, pour le peuple et respectent la justice. Mais voici une loi que le peuple n’observera pas. C’est une loi de nos maîtres du Sud, une loi qui est faite pour n’être pas observée.

Pourquoi Boston est -elle toute en émoi aujourd’hui ? Le commissaire exécuteur de la loi des esclaves fugitifs a semé le vent, nous moissonnons la tempête. L’ancien commissaire n’est plus là; il est allé à la recherche de « sa popularité personnelle. » Mais un autre est venu, et c’est la première fois qu’il cherche à

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kidtMpper son homme dans la cité de Boston. Le juge Loring est un homme que j’ai respecté et honoré. Sa vie privée est, autant que je sache, irréprochable. Il est, je crois, généralement aimé. Son caractère lui donne des titres à. l’estime de ses concitoyens. Je l’ai connu quelque peu. Je ne l’ai jamais entendu prononcer une mauvaise parole, au contraire. Il fut autrefois l’associé d’Horace Mann, et il a pris ainsi des leçons d’humanité auprès d’un grand maître. Je l’ai beaucoup respecté. C’est un homme respectable, dans le sens que ce mot comporte à Boston et dans un sens supérieur encore, du moins, je le pensais. Il a bon cœur, il est charitable, bon voisin, ami sûr quand la politique n’intervient pas, généreux de sa bourse, excellent mari , bon père, bon parent. Et j’eusse trouvé aussi vraisemblable que' l'homme vénérable assis devant moi et qui a vu notre révolution (M. Samuel May), s’avisât de kidnapper Robert Morris, ou tout autre des hommes de couleur que je vois autour de moi, qu’à apprendre du juge Loring qu’il a fait ce qu’il a fait. Mais il a semé le vent, et nous moissonnons la tempête. Je n’ai pas besoin de vous dire ce que je pense de lui maintenant. Il doit se décider demain, et peut-être agira-t-il enfin comme un homme. Attendons. Peut-être y a-t-il encore de l’humanité dans son cœur. Mais, ô mes amis! toute cette confusion est son ouvrage. 11 savait qu’il allait voler unhomme né avec le même droit inaliénable que lui « à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur. » Il savait que les maîtres d’esclaves n’ont pas plus de droit sur

Anthony Burns que sur sa propre fille. Il savait les conséquences qui devaient résulter de cenvol d’un être humain. Il savait qu'il est à Boston des hommes qui n’ont pas encore « vaincu leurs préjugés, » des hommes qui respectent la loi supérieure de Dieu. Il savait qu’il y aurait un meeting à Faneuil-Hall, des rassemblements dans les rues. Il savait qu’il y aurait résistance ouverte.

Édouard Grkelet Loring, juge d’instruction pour le comté de Suffolk,^dans l’État du Massachussets, commissaire exécuteur des États-Unis pour la loi des esclaves fugitifs, en présence de ces citoyens de Boston, réunis aujourd’hui dimanche pour adorer Dieu, je vous accuse de la mort de cet homme qui a été tué dans la nuit de vendredi dernier. Il était votre serviteur et votre complice dans le rapt de Burns. Il est mort de votre main. C’est vous qui avez lâché le coup qui a fait de sa femme une veuve et de son enfant un orphelin. Je vous accuse du danger que courent les douze hommes arrêtés sous prévention de meurtre et exposés â perdre la vie. Je vous accuse d’avoir rempli le palais de justice de cent quatre-vingt-quatre coquins soldés par l’Union, et, non -seulement d’avoir alarmé cette cité, dont les libertés sont menacées, mais encore d’avoir excité, dans toute la république du Massachussets, une indignation qu’on ne sait comment arrêter, que personne ne peut arrêter. C’est vous qui avez fait tout cela.

Ceci est mon texte d’aujourd’hui.

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