‹ Théodore Parker, sa vie et ses œuvresChapitre 35 sur 37 · LES PÉCHÉS CAPITAUX DU PEUPLE · texte numérisé non relu

LES PÉCHÉS CAPITAUX DU PEUPLE

(Voy. p. 183.)

C’est le titre que Théodore Parker donna à un sermon prononcé le 10 avril 1851, le jour du jeûne public annuellement annoncé, selon une vieille coutume, par les autorités de l’État du Massachussets. Parker profita de cette accusation pour faire entendre un de ces vigoureux discours où il stigmatisait les vices publics qui déshonorent l’Union, ceux surtout qui sont contraires à l’idée mère de la constitution américaine. Après avoir montré les excellents fruits qu’a portés la fidélité h cette idée, il passe aux contradictions qu’elle subit dans la pratique et dans la politique de 1a nation. La conscience libérale de l’Amérique subit une éclipse dont la cause première est la soif de l’argent. C’est au point qu’une aristocratie se

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forme de toutes pièces , appuyée sur une véritable superstition pour le tout-puissant dollar, et que les autorités du pays ferment les yeux sur une foule d’illégalités, parce qu’elles rapportent de l’argent, tandis qu’on promulgue des lois infâmes, vraiment criminelles, parce qu’elles empêcheront d’en perdre ou permettront d’en gagner encore. Preuve en soit l’exécrable loi des esclaves fugitifs qui transforme les magistrats de l’Union en ravisseur de celte liberté individuelle qu’ils avaient pour mandat de protéger, et qui fait un devoir éventuel à tout homme libre des États-Unis de prêter main-forte à la perpétration de ce meurtre qui s’appelle l’asservissement d’un autre homme. On ne se figure pas la démoralisation que cette loi, etfrontément proposée, votée et appliquée, apporte dans le pays tout entier, dont la conscience est odieusement lésée, mais qui ne sait comment se tirer de l’impasse où il s’est laissé acculer. On lui fait, au nom de la légalité, un devoir d’obéir à cette loi. Pourtant l’histoire religieuse et politique est .pleine d’exemples qui prouvent combien l’on a eu raison d’obéir à la loi de Dieu plutôt qu’à celle des hommes. On est encore à Boston sous la douloureuse impression causée par la capture et l’extradition de Thomas Sims. On a pu voir par là combien se trompaient ceux qui prétendaient

que le vole de la loi des esclaves fugitifs serait une garantie de pai.x et de concorde dans TUnion. Depuis les jours des grands deuils qui précédèrent le triomphe de la liberté américaine, Boston n’a pas connu de si tristes lieures : ses rues occupées par la force armée, des chaînes tendues autour du tribunal, l’explosion menaçante de l’indignation populaire, le déshonneur de la magistrature violentée, moralement forcée de condamner un innocent à pire que la mort, tout cela ne s’était jamais vu, rien de tout cela ne semblait possible. Tel est le résultat actuel, visible, de cette maudite passion de l’argent qui fait que l’ Union s’oublie elle-même et s’pvilit devant les hommes et devant Dieu. Voici la fin de cet énergique discoui’s dont nous ne donnons ici qu’un bien pâle résumé.

Vous dirai-je de désespérer de la liberté et des droits de l’humanité? Je crois que l’argent, pour le moment, triomphe. ?ious le voyons à Boston, à Philadelphie, à \ew-York, à Washington. Nous le voyons dans les chaînes entourant notre cour de justice, sur les fronts inclinés de nos juges, sur les épées des policemen, dans les menaces de notre presse qui déclare que le commerce de Boston se retirera des. villes qui protègent les droits inaliénables de l’homme!

L’Union subsistera-t-elle? Je n’en sais rien. Mais si l’on continue d’appliquer la loi des esclaves fugitifs,

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j'ignore dans combien peu de temps elle sera dissoute ; Je ne me soucie pas de le savoir. Je crois en la justice de Dieu ; donc je crois qu’enfin le droit prévaudra. Le mal peut l’emporter pour un temps et même se concilier l’admiration publique. J’ai vu dans une boutique de mercerie le buste d’une femme de bols, brillamment parée, tournant sur un pivot, qui faisait l’ébahissement de tous les passants. Peu de temps après, on n’y pen^ sait plus. Il en sera de même de cette passion de l’esclavage qui s’est emparée pour un temps de Boston. Mais la passion du droit durera autant que le granit des montagnes du New-Hampshire. Je ne vous dirai donc pas de désespérer de la liberté, parce que des hommes politiques la trahissent. Cela leur arrive souvent. Désespérer de la liberté des noirs! Kon, jamais, jamais! à moins que les deux ne secouent loin d’eux les étoiles! à moins que le cœur de l’homme ne cesse de battre pour la liberté! à moins que l’Éternel Dieu ne soit jeté à bas de son trône et que le diable n’ait pris sa place ! Tous les artifices des méchants ne sauraient prévaloir contre le Père et non plus, à la longue, contre son Fils.

Les scènes elles-mêmes dont nous' avons été témoins, la Cour de justice enchaînée, les lois du Massachussets méprisées, la république déshonorée, tout cela parle au peuple avec une éloquence supérieure à tout ce qu’une parole humaine pourrait dire. Voilà un grand argument pour notre cause. Cette œuvre d’iniquité se crée de nouveaux ennemis à chaque forme de mai qu’elle revêt. Il y a un demain à aujourd’hui, et une

éternité après demain. Soyons courageux et actifs, calmes et tranquilles, pleins d’espérance.

Ceci n’est qu’un commencement de douleurs. Nous en verrons d’autres, et de sévères. La prospérité matérielle continue est ordinairement funeste à un homme; elle l’est toujours à une nation. Je crois que le temps approche où il y aura un terrible duel entre la liberté et l’esclavage. Actuellement, c’est l’heure de répandre des idées, pas encore celle de prendre les armes. Je sais qui triomphera : cette passion momentanée de l’esclavage n’est qu’un remous sur le grand fleuve de notre vie nationale. Peu à peu il descendra avec le courant, et il sera oublié. La liberté se déploiera sur nous comme le printemps sur les collines de la Nouvelle- Angleterre. Un terrain fleurira, puis un autre, jusqu’à ce qu’enfin le printemps ait couvert toute la contrée et que chaque montagne se réjouisse de sa splendide verdure.

O Boston ! tu fus un jour la prière et la fierté de tous les citoyens de la 'Nouvelle-Angleterre. Ce furent des mains saintes qui versèrent l’eau du baptême sur ton jeune front. Tu es avilie aujourd'hui. Tu as accueilli à bras ouverts les ennemis des hommes. Tu as trahi l’esclave. Le sang de ton frère crie de la terre contre toi. Tu es une voleuse d’hommes. Jadis on plaça dans ton enceinte le berceau de la liberté. Le serpent doré du commerce s’est enroulé tout autour, et il a fasciné l’enfant tandis qu’il dormait. Passez doucement, soldats : il pourrait s’éveiller I Oui, il s’éveillera, et Boston flétrira

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la mémoire de ceux qui ont foulé ses lois sous leurs pieds, violé les plus précieux instincts de son cœur et profané sa religion. De Boston enflée de sa richesse, ivre de passion et dépitée contre la liberté, — j’en appelle à Boston calme et sobre.

O Massachussets, noble contrée, notre mère à tous, toi qui as enfanté ces belles institutions et ces nobles hommes dont les grandes idées ont été la bénédiction de ce pays, — que tu es à cette heure abaissée, déshonorée, souillée 1 C’est l’un de tes serviteurs à gages qui t’a infligé cette honte, déchirant le sein qui l’avait adopté. En sera-t-il toujours ainsi ? Je t’en conjure par tes champs de bataille, par la mémoire de tes grands hommes, champions de la justice, par ton Franklin, ton Hancock, tes trois Adams, par tes idées et ton amour de Dieu, — défens pour toujours le retour de pareils actes £t lave-toi de ta souillure !

Amérique, toi la plus jeune dans la famille divine des nations ! tu es un géant dès ta jeunesse, chacune de tes deux mains touche un océan, tu as les lacs derrière toi, et devant toi \e golfe du Mexique. As-tu aussi oublié ta mission ici-bas, et n’es-tu fière que de ton immense territoire, de ton bétail, de ton blé, de ton coton et de ta toile? Voudras-tu accueillir le héros de Hongrie, et en même temps garder des esclaves, donner la chasse à de pauvres nègres à travers tes campagnes? 11 n’est pas un roi chrétien qui ne puisse te railler, toi et tes esclaves. Oublies-tu tes grands hommes, ton Washington, ton Jeflferson? Est-ce seulement pour protéger ta richesse

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que tu t’es faite nation? Et ta richesse consistera-t-elle en esclaves? Non, tu es égarée. Cela ne sera pas. Un jour il te souviendra des leçons du passé, tu te tourneras vers Dieu, et tu arracheras de ton livre la page odieuse où l’esclavage est écrit. Et tes fils qui t’entraînèrent dans cet égarement, comment t’apparaîtront-ils alors?

Et toi, notre Dieu, père de nous tous, père et mère aussi, père de l’homme libre, et père aussi de l’esclave, daigne regarder notre pauvre pays. Regarde tes saints et bénis-les; bénis aussi tes pécheurs et sauve-les de leur mauvais cœur. Bénis cette ville avec ton châtiment, cet État avec tes aifiictions , cette nation avec ton sceptre de justice. Enseigne-nous à résister au mal par le bien, jusqu’à ce que nous ayons brisé les derniers fers et mis en liberté le dernier des opprimés. Qu’ainsi ton règne vienne! Qu’ainsi ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel I

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