‹ Théodore Parker, sa vie et ses œuvresChapitre 6 sur 37 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LA CRISE RELIGIEUSE

Enseignement religieux de Parker. — Un nuage orageux se forme. — Les hér«isies du pasteur unitaire. — L’unitarisme parvenu. — Un sermon incendiaire. — Parker mis à l’index. — Un diacre modèle. — La Résolution de Boston. — Les conférences. — De la religion en général. — Dieu. — L'immortalité. — Jésus-Clirist. — La Bible. — Les Églises. — La vérité néce.ssaire.

Nous traduirons ici un fragment d’une lettre adressée par Théodore Parker, le 10 août 1838, à l’un de ses amis, M. W. Silsbee. On y verra un e.xposé, tracé par lui-même, de sa méthode comme prédicateur, et des vues religieuses auxquelles il était parvenu.

Dans mes entretiens religieux, je dis à mes paroissiens que la religion est aussi nécessaire à leur âme que le pain à leur corps, la lumière à leurs yeux, la pensée à leur esprit. Je leur demande de regarder dans leurs cœurs pour voir s’il n’en est pas ainsi. Ils me disent que je leur tiens le langage du bon sens, et que

TIIÉODOHK PA RK KH.

cela ost \T.ii. Oii ni.^ qiiastionne souvent sur des points qui frisent l’hérésie. Je leur dis que Moïse et les auteurs de l’Ancien Testament avaient des notions peu élevées de Dieu, mais pourtant les meilleures qu’on pût avoir de leur temps. Ils comprennent cela et croient ce que le Nouveau Testament leur enseifÿne sur Dieu. — Qn^int au Christ, ils sentent la beauté de son caractère quand ils voient en lui un homme ayant les mêmes besoins qu’eux, les mêmes épreuves, les mêmes tentations, les mêmes joies, les mêmes chagrins, et pourtant toujours supérieur à la tentation, sorti victorieux de chaque épreuve. Us retrouvent en eux-mêmes des choses analogues.

J’insiste principalement sur quelques grands points, savoir la noblesse de la nature humaine, l’idéal .sublime que l’homme devrait se proposer, sa dégradation actuelle, ses inclinations basses, ses vains plaisirs, la nécessité d’être fidèle à ses convictions, quelles qu’elles .soient, avec la certitude qu’à cette condition l’homme fait travailler pour lui la toute-puissance elle-même de Dieu, de même que le mécanicien emploie toute la pui.ssance de la rivière pour faire tourner sa roue.

J’insiste aussi sur la perfection et la providence de Dieu, sur l’exactitude et la beauté de ses lois physiques, morales, religieuses. Ma confiance dans la Bible s’est accrue. Ce n’est pas un livre scellé, c’est un livre ouvert. Je pense qu’il y a trois témoignages de Dieu dans la création : 1" les œuvres de la nature : elles ne le révèlent pas entièrement; nous ne pouvons encore ré-

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soudre toutes les contradictions qu’on y rencontre; 2“ la parole de nos semblables : j’entends par là toute la sagesse du passé, inclus les Écritures; il y a dans celles-ci des parties qui diffèrent beaucoup en degré, mais non en genre, des autres écrits; 3“ les sentiments infinis de chaque âme individuelle. — A présent, j’appuie fort sur le premier témoignage, plus encore sur le second, mais surtout sur le troisième. Car tout homme peut avoir dans son cœur des révélations aussi splendides que celles d’un Moïse, d’un David et d’un Paul ; j’ajouterais même qu’un Jésus, mais je ne pense pas que jamais homme ait eu une conscience de Dieu aussi parfaite que lui.

Les premiers temps du séjour de Parker à West- Roxbury furent d’une tranquillité parfaite. Ses idées, quoique neuves et hardies, étaient acceptées volontiers, son charmant caractère et son sérieux achevaient de lui gagner les cœurs. Peu à peu cependant l’idylle devait faire place au drame. Au fait on peut douter que Théodore Parker se fût contenté à la longue d’une existence aussi paisible. Son besoin d’activité, la conscience qu’il avait de ses talents et du bien qu’il pouvait faire à son pays, l’idée que, pour opérer une réforme théologique, c’est dans un centre d’hommes éclairés, préparés par leurs besoins moraux à l’œuvre réformatrice, qu’il faut travailler, tout con-

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courait lui inspirer le df^sir d'exercer ses forces sur un plus vaste IhéAtre que celui de West-Roxbury. On peut même signaler sur son journal quelques traces d’abattement, de mélancolie, évidemment engendrée par la monotonie et le genre relativement mesquin de la vie qui se déroulait à ses yeux. Mais un nuage orageux ne tarda pas à se former dans cette atmosphère ti’op calme.

Depuis plus d’une année il avait dans un tiroir de son bureau deux sermons roulant sur les contradictions qu’on peut relever dans la Bible. Ce fut seulement après avoir consulté des amis et des personnes d’expérience, qui, pour la plupart, il est vrai, eussent préféré qu’il n’en fit rien, qu’il se décida à les prêcher. A sa grande surprise, à sa grande joie, il se trouva que ses paroissiens n’en furent nullement choqués, ceux-là même d’entre eux qui ne sympathisaient pas complètement avec lui. Il arrive souvent aux prédicateurs, sur la foi des conservateurs timorés qu’ils consultent, de se représenter la masse plus éloignée qu’elle n’est en réalité des vues libérales.

Mais la rumeur fut grande parmi les unitaires bibliques. Puis Parker parla à mainte reprise de son espérance que l’avenir verrait naître d’autres Christs, encore supérieurs à celui que nous devons au pas.sé. Je présume qu’ici son expression était

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plus paradoxale que sa pensée. C’était surtout sa foi dans le progrès futur du genre humain qu’il voulait exprimer par là, et comme s’il eût été jaloux de la perfection que le passé pouvait léguer à l’avenir. Peut-être qu’avec plus de réflexion il Pût évité cette manière fâcheuse de formuler une vérité que ne renierait certes pas celui qui a pu dire : L’homme qui croit en moi fera les mêmes œuvres que moi, il en fera même déplus grandes (Jean, XIV, 12). Il y a dans le champ du génie et surtout de l’inspiration religieuse de ces grandeurs qui ne se mesurent pas, et qui par conséquent défient qu’on les dépasse. On doit aussi se demander si l’humanité n’a pas un chemin déterminé à parcourir dans son histoire ici-bas, et si en vertu des lois présidant à sa constitution intime, certaines grandeurs individuelles ne doivent pas demeurer sans rivales, quels que soient les progrès accomplis par la masse. Mais cette manière d’envisager une question, en soi purement spéculative et sans conséquence actuelle, fit qu’un grand nombre des coreligionnaires de Parker reculèrent d’effroi, et il commença d’être bien porté, dans les cercles aristocratiques de Boston, d’énoncer des jugements perfidement compatissants sur le pauvre incrédule de West- Roxbury.

Autres griefs. Parker répandait l’idée que la di-

ri2 TIIKODORE PARKER.

viniU' du christianisme repose tout entière sur sa valeur religieuse et morale, et que la preuve tirée des miracles est radicalement impuissante. Partout on voit les partisans du miracle réagir contre ces deux thèses avec une sorte de colère concentrée, tenant à ce que des miracles qui ne prouvent rien sont inutiles, et que des miracles inutiles, ils le sentent bien, sont bien vite éliminés de la conscience et de Thistoire. Parker publiait une excellente critique du fameux livre de Strauss sur la Xie de Jésus, en montrant les qualités et les défauts avec autant d’impartialité que de pénétration, mais à peu près pei'sonne autour de lui ne comprenait ce qui avait amené et historiquement justifié l’entreprise du docteur allemand, de sorte qu’on ne savait aucun gré à Parker de la modération ni de la supériorité de son point de vue. Dans d’autres articles encore, il avait semé des idées allemandes sur la philosophie, l’immanence de Dieu dans le monde et dans l’histoire, les éléments mythiques de la Bible , idées qui le faisaient ranger parmi les panthéistes et les spinosistes par ceux qui n’avaient pas même une teinture des études spéciales nécessaires à une appréciation quelque peu éclairée de questions de ce genre. Déjà nombre de ses collègues avaient déclaré qu’ils ne lui céderaient plus leurs chaires. L’unitarisme américain.

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comme tant d’autres partis politiques et religieux parvenus à la puissance, n’osait pas aller jusqu’au l)Out du principe de foi libre qui fait sa vitalité. Après avoir tant souffert lui-mème des mépris, de l’ignorance, de l’étroitesse des églises moins éloignées de la tradition, maintenant qu’il s’était creusé un lit profond et large, qu’il avait en quelque sorte forcé le respect et 1a considération des autres sectes, au lieu de travailler au développement de son principe libéral, il trouvait de meilleur goût, plus commode, d’emprunter à ses vieilles rivales les armes rouillées de leur intolérance. Il ne s’agissait pas tant de réfuter Parker que de le faire taire, et l’on s’imaginait ainsi maintenir la paix, sans voir qu’après tout on n’obtenait par là (}ue le silence, et que, les questions une fois posées, il n’a jamais été donné au silence de les résoudre.

Au surplus, dans l’Église protestante, en Amérique surtout, n’obtient pas le silence qui veut. Le fait même des procédés exclusifs dirigés contre Parker attirait, sur lui et sur les points de doctrine qu’il avait soulevés, l’attention de beaucoup de gens qui, autrement, n’eussent pensé ni à l’homme ni à sa théologie.

Ce fut surtout un sermon prêché à Boston, le 13 mai 18à1, qui mit le feu aux poudres. 11 s’agi.ssait de consacrer au saint ministère un jeune c^n

(lidal. Parkpr, qui devait coopérer à cette cérémonie avec plusieurs de ses collègues, avait été chargé du discours de consécration*, et il avait mis cette occasion à protit pour développer ses vues sur le christianisme, ses éléments transitoires et sa valeur permanente. 11 avait rangé dans la première catégorie bien des choses que la théologie traditionnelle considérait au contraire comme les colonnes du temple, et malgré le soin qu’il avait pris de moins attaquer directement les croyances qu’il ne partageait plus que d’en montrer l’indifférence au point de vue d’une piété positive et réelle, les conservateur se montrèrent fort sensitive, selon l’expression anglaise, impi*essionnables au plus haut degré, sur les matières traitées, et ne virent plus en Théodore Parker qu’un révolutionnaire des plus dangereux.

Il en résulta une controvere violente, dans laquelle Parker, à peu près abandonné à lui-même, dut tenir tète une foule d’attaques et d’injures fanatiques parties de tous les points de l’horizon. Que Parker, encore dans toute la vigueur de la jeunesse, avec la claire conscience de son bon droit, révolté des dénis de justice, des calomnies,

i. Voir les fragments traduits à la fin de cet ouvrage sous le titre : Ce qui passe et ce qui demeure dans le christianisme.

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(lu peu d’ainour (le la v(^rité dont faisaient preuve nombre d’anciens amis dont il eût attendu tout autre chose , enclin par caractère à riposter par le sarcasme et l’ironie, (pie Parker, dis-je, n’ait pas su toujours conserver dans ce débat le calme et la modération qu’on doit toujoure désirer, c’est ce (ju’on ne peut contester. On sait d’ailleurs qu’en fait de discussions politiques et religieuses, la modération, rare partout, n’est pas préci.sément une vertu américaine. Après tout, ce n’est pas avec des compliments qu’on réforme une .société religieuse. Il vient des instants où l’on est bien forcé de dire en face aux pharisiens ce qu’ils sont et de jeter au feu les bulles qui vous envoient brûler éternellement en enfer.

Nous n’entrerons pas dans les détails, aujourd’hui sans intérêt, de cette controverse qui entretint pendant des mois la presse quotidienne et périodique du Massachussets, sans compter d’innomhrables brochures que, comme toujours en pareil cas, firent paraître des zélateur empressés de rendre témoignage à leur parfaite ignorance des questions soulevées. Une sorte de terrorisme moral fut organisé contre Parker, la timidité des uns y contribua aussi bien que les passions surexcitées des autres. Il se trouva bientôt que toutes les chaires unitaires, à l’exception d’une dizaine au

THftODORK PARKER.

pins, furent fermées à Parker dans toute l’étendue de la Nouvelle-Angleterre.

Ses paroissiens de West-Roxbury, qui suivaient ses prédications depuis déjà quatre ans et s’étaient aisément habitués à de prétendues hérésies facilitant, bien loin de la détruire, la vie religieuse et morale, lui étaient restés fidèles en dépit de toutes les démarches faites pour les éloigner de leur pasteur. On lui savait gn* surtout de sa franchise. Citons, comme preuve à l’appui, les réflexions de l’un de ses diacres du nom de Farrington, excellent homme et dont nous aimerions bien voir se multiplier la race : « M. Parker, disait-il, distingue « entre la religion et la théologie. Il a raison. Nous (( aimons sa religion , c’est exactement celle qu’il « nous faut, nous 1a comprenons, et cette religion « est l’essentiel. Quant à sii théologie, nous ne <1 sommes pas tout à fait au clair. 11 y a dedans plus <( d’une chose qui dilTère de ce que nous avions « appris. Mais aussi on nous avait bien enseigné « des choses quelque peu singulières. Plusieurs (c points de sa théologie sont justes, nous en sommes « certains, le tout a le ton du sens commun, et « si quelque chose sonne parfois étrangement à « nos oreilles, pourtant nous sommes contents « de l’entendre parler comme il pense. Car .s’il se « mettait à ne pas prêcher ce qu’il croit, j’aurais

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« peur qu’il ne üult pai‘ prêcher ce qu’il ne croit « pas »

On peut considérer cet honnête diacre connue l’organe de l’opinion moyenne de la petite i)aroisse. Mais on conçoit que les proportions (pie la lutte avait prises durent augmenter encore le (h'-sir de Parker de travailler sur un plus vaste champ à l’œuvre de réforme qu’il avait entreprise. A Boston les hommes de progrès et d’initiative, (pie n’effrayait pas la croisade prêchée contre iin théologien plus laborieux que les antres et dont tout le crime était d’avoir franchement mis son enseignement religieux en harmonie avec son savoir et sa conscience, ne voulurent pas que cette voix courageuse fût étouffée. Ils tinrent une assemblée pour en délibérer et, "à runanimité, adoptèrent lajnolion pure et simple :

Résolu : Que le Réo. Théodore Ihirkcr sera entendu à Boston.

Parker répondit à cet appel (pii lui ouvrait la capitale intellectuelle et commerciale de la Nouvelle-Angleterre. 11 \int donc et rencontra des sjmpalhies qui dépassèrent son altente. Ce n’est jamais impunément que l’esprit obscurantiste réussit à dominer dans une société protestante. Les

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