CHAPITRE VIL
LA QUESTION DE l'eSCLAVAGE.
Laqaestion de l'esclaTage aax étato-Unis. — Comment l'opinion en Europe s'est footvojée daiw l'appréciation de la guerre américaine. — L'Oncle Tom. — Conséquences politiques et sociales de l'esclavage. — Les chiens protecteurs de l'ordre public. — Deux peuples là où sans l'esclaTage il n'y en aurait eu qu'un. — Apathie prolongée du nord de l'Union. — W. L. Garrison. — La loi des esclaves fugitifs. — Opposition croissante de Parker à l'esclavage. — Prévisions et prédictions.
C'est aux États-Unis que , pour la première fois dans le monde moderne, en 1751, Tesclavage des noirs fut aboli sous Tinspiration d'un christianisme fervent et sincère ; mais cette abolition ne fut quc^ locale. Le puissant souffle de liberté qui amena la guerre de l'indépendance conduisit tous les Élats du nord de l'Union à l'abolir plus tard ; la Confédération ne l'en laissa pas moins subsister danH les États qui se crurent forcés de le conserver. Lo sentiment général était alors qu'il disparaîtrait (l<i
lui-même, du gré des États qui l'avaient maintenu, et surtout qu'il ne s'étendrait pas. C'est le contraire qui arriva. Le moment vint où le Sud, ayant toujours plus fait dépendre ses intérêts particuliers du maintien de l'esclavage , se vit placé dans l'alternative, ou bien de se résigner momentanément à de grandes pertes en laissant tomber cette odieuse institution, ou bien d'obtenir du Nord qu'il l'aidât' à la consolider et à l'étendre. Car l'esclavage, ses partisans le sentent bien, ne peut pas vivre à côté de pays libres et décidés à ne rien faire qui ressemble à un pacte quelconque avec lui. C'est une institution qui doit grandir ou mourir. L'industrie naissait dans les États libres : le Sud s'engagea complaisamment, à titre de réciprocité, à favoriser des tarifs protecteurs. Bientôt le travail servile trouva grâce aux yeux des capitalistes de New- York et de Boston, parce qu'il produisait en abondance une matière indispensable à l'industrie, le coton, et parce qu'il consommait une grande partie des objets manufacturés. C'était aussi le même travail servile qui fournissait leurs gros chargements de tabac, de sucre, de matières textiles, aux innombrables clippers du Nord qui allaient ensuite les porter en Europe. Tout cet enchevêtrement d'intérêts considérables fit bientôt que la conscience du Nord
s'endormit, et le mot d'ordre fut donné pour qu'on ne la réyeillât pas. Cest au point que, dans les grandes villes, les comités directeurs des églises enjoignaient aux prédicateurs de ne pas porter en chaire cette, importune question. 11 y avait sans doute d'honorables désobéissances à ces injonctions intéressées, mais elles étaient trop faibles pour constituer une opposition sérieuse.
Tout cela n'empêche pas que, lorsqu'un jour la postérité fera l'histoire morale du xix* siècle, elle aura bien de la peine à s'expliquer comment l'intérêt, à défaut de la conscience, n a pas averti plus tôt les Américains du gouffre dans lequel ils s'enfonçaient en fermant ainsi les yeux sur toutes les mesures tendant à consolider l'esclavage. L'éton- Dément redoublera quand on s'apercevra qu'en Europe même, où l'esclavage est condamné par la conscience générale et par la législation des États vraiment civilisés, une insurrection, effrontément illégale, dont le maintien à tout prix de l'esclavage était l'cUiie, a trouvé, non pas seulement chez les partisans du despotisme religieux et politique, mais aussi dans les cercles industriels et commerçants, des sympathies ardentes et nullement déguisées. On peut, jusqu'à un certain point, s'en rendre compte en Angleterre où de vieilles rancunes font que les Anglais voient sans déplaii^ir
leur riTale d'outre-mer se diviser et s'affaiblir. Sur le continent, les antipathies provoquées par la politique hautaine et brutale des hommes d'État de l'Union vis-à-vis des autres nations ont pu aussi augmenter le nombre de ceux qui se réjouiraient de sa dissolution. Rarement on sait que cette politique est tout entière l'œuvre du parti sudiste, entre les mains duquel l'indolence du Nord laissa eiclusivement le pouvoir pendant plus de trente ans. Surtout ce qui a contribué à entretenir ce courant partiel, mais puissant, de l'opinion en Europe, c'est l'assertion mille fois répétée qu'au fond les hommes du Nord n'aimaient pas plus les Nègres que ceux du Sud, et même les traitaient plus mal, tout en leur accordant la liberté, que ces derniers en les maintenant dans la servitude. Ce qu'il y a de spécieux dans cet argument, fort contestable quant au fait lui-même sur lequel il s'appuie, n'aurait pas dû pourtant égarer l'opinion jusqu'au point où nous l'avons vue se fourvoyer depuis le commencement de la guerre civile. On aura beau dire, le fait sera toujours que rien n'empêche le nègre qui vit dans le Nord de l'Union de s'en aller s'il ne s'y trouve pas bien, tandis qu'il est forcé, dans les États du Sud, de rester là où il se trouve mal.
Étrange phénomène! Les publicistes dévoués
aux intérêts du Sud avaient fini par euguirlander résdavag6. Lorsque purut le fameux romau de YOncle T^my é^it par quelqu'un qui parlait sur tes lieux et de visa, beauoeup crièrent à rexagëration, et ne se donnèrent pas la peine de réfléchir que le vMtaMe enseignement de ce lifre n'était pas que les esclaves sont fort à plaindre sous le fouet des pftnteurs cupides et cruels, mais bien plutôt que, dcins la supposition même où les maîtres seraient Humains et dôux^ comme le sont la plupart de ceux qu'a décrits l'auteur, l'esclayage est une institution maudite, portant sa condamnation dans ses inévitables conséquences. Pour le maintenir, n'est-on pas forcé d'ôter à resclave la propriété, la famille, l'instruction, jusqu'à la pudeur?
Ce qu'on n'a pas compris surtout, c'est qu'au fond l'esdavage est la seule, l'unique cause de cette gueire civile américaine, dont le monde entier a souffert. Sans doute, au commencement surtout, aucun des deux partis en lutte ne voulut Tavouer ofAdellement, et il y eut des gens assez naïfs pour s'imaginer que des millions d'hommes se ruinaient et s'entr'égorgeaient, les uns pour obtenir des tarifs protecteurs, les autres pour faire triompher le libre échange. Comme s'il était besoin d'une grande puissance de déduction pour comprendre qu'une telle guerre n'est possible qu'entre
l«k TBEOI>OftE FAKEER.
sociéfe» éevom» pTOftMdëment antipadkkpKâ faoe a Tastre. se pooianl plus Tifie telles ^'elLes âoftt. û réaû». m cùle à côte, et qae fesdaiiage est b siMiTce gêAératrice de cette antipathie : Commt â readaiage. dans les temps modernes, poiivait porter dTautres fimits que dans rantiqiiité:
Qui ne Toît. en elfet, qa>n dépit des fonnes républicaiiies. Tesdafagie a pour Gonséqoence de eoDstitoer one grande aristocratie territoriale, qui aura bien Tite les défiots et jusqu'à un certain point les qualités et les hatHletés de ses devancières? Le trarail serrîle n*est largement rémunérateur qu's^pliqué à la grande propriété. De plus, il aTilit le trayail lui-^néme, puisqu*il en Eut la marque de la dépendance abjecte. D'où il suit que les gens qui n'ont rien se font militaires, chasseurs, aTenturiers, etc., laissant les terres et la culture à Taristocratie, et que les flls de cette aristocratie, vaniteuse, oisive et s'ennuyant aisément, voudront bien être officiei's, magistrats, représentants, diplomates, mais non pas industriels, commerçants ou agriculteurs. C'est donc au milieu d'eux que se recruteront en majorité les hommes désireux de diriger les affaires de l'État, et, l'on peut en être certain d'avance, leur politique pourra brill(»r par l'énergie et l'habileté, mais elle man-
quera complètement de scrupule, et bientôt d'honnêteté. Quand, dès Fenfance, on est habitué à commettre, sans même y penser, le vol le plus qualifié qui se puisse concevoir, à ravir par la force ou à prix d'argent (peu importe ici, c'est toujours du bien volé) cette propriété primordiale qui seule donne aux autres propriétés leur sens et leur légitimité, et qui s'appelle la personnalité humaine, on est aisément induit à fouler aux pieds, comme autant de préjugés, ce que les vieilles nations ont la faiblesse de respecter sous le titre de droit des gens. Enfin, dans Fintérieur même des États à esclaves, tous les intérêts matériels pivotant sur l'institution fondamentale, on est entraîné par la force des choses, et aux applaudissements du grand nombre, à ne reculer ^devant rien pour la maintenir. N'est-il pas constant d'ailleurs que les Nègres sont fort heureux, l'intérêt évident des maîtres étant de les bien nourrir et de ne pas les excéder de travail? C'est absolument, ajoute-t-on naïvement, l'intérêt du charretier maître de ses chevaux ! Il est vrai qu'en dépit de cet intérêt, pourtant si clair, il y a des butors, des gens colères, passionnés ou bêtement cupides, qui ne traitent pas mieux leurs esclaves que leurs chevaux. On omettra ce détail, et on légiférera comme si le cas ne se présentait jamais. La société a toujours
loO THÉODORE PARKER.
raison, l'edolave toujours tort. Et comment pourrait^D A^ire autrement ? Un nègre qui a commis le crime de se trouver malheureux et çle s'enfuir, ooie le maître auquel il appartient, il doit donc être traité et puni en voleur, mais en voleur qu'on fouaille pour lui apprendra à ne plus se voler lui- »^ême à son propriétaire. Et comme un esclave qui s'est enfui est de mauvaise défaite, le maître est bien forcé de requérir contre lui uno rude punition qui eflfraye ceux qui seraient tentés d'en faire autant. En revanche , il n'a pas plus le droit de vendre uu nègre qui s'est enfui le même prix qu'un nègre bien sage, qu'un maquignon honnête ne doit faire passer un cheval rétif pour une bête à qui l'on peut se fier. La marque au fer chaud n'est donc pas plus abolie pour le nègre fugitif que pour le bufSe à demi sauvage qu'on veut reconnaître dans les pâturages où on le laisse courir. C'est le seul moyen de prévenir le délit puni par tous les codes civilisés sous le nom de : « Tromperie sur la qualité de la marchandise vendue. » L'esclave qui sait ce qui l'attend, s'il est repris, use de ses jambes, et stimulé par la peur des chètiments non moins que par le désir de la liberté, il court si vite qu'on aura bien de la peine à le rattraper; ou bien, rusé comme le sont en général les hommes de con-
dition seirile, il se cache si bien que les limiers les plus fins de la police ne le déterreront pas. La belle affaire , yraiment ! Il y a des chiens qui flairent mieux les nègres fugitifs que les chiens de contrebandiers ne dépistent les douaniers sur la frontière belge. C'est une race de grands mAtins, forts en gueule, et sans plus de préjugés que leurs maîtres à Tendroit des bûches d'ébène. Ces chiens ne tarderont pas à devenir une des institutions protectrices du pays. Ce n'est pas de Tironie, c'est de rbistoire, une histoire qui est montée au ciel, criant vengeance 1 Et puis, tout esclavagiste qu'on soit, surtout quand on n'a pas soi-même d'esclaves, on peut se trouver enclin à relâcher un peu quelques mailles du système. Or, une fois qu'une seule maille s'en va , adieu tout. 11 y aurait donc danger grave à laisser à la masse indistincte du peuple libre le pouvoir de faire les lois et de les appliquer. Pour parer à cet inconvénient, on décrétera que, dans les comices électoraux, chaque propriétaire d'esclaves aura autant de voix à émettre qu'il y a de télc.i dans ses propriétés. On se souviendra, dans ce ais particulier , que ces têtes sont humaines. Le suffrage universel aura reçu un nouvel hommage, mais en même temps le pouvoir politique ne sortira plus de certaines familles opulentf»s, inl<*-
I5f THÉODORE PARKER.
ressées à maintenir l*esclavage, coûte que coûtée Conçoit-on maintenant comment il est arrivé qu'une population, répandue il est vrai sur un territoire immense, mais sans frontières naturelles, unie par le langage, par la religion, par des institutions communes, par un lien fédéral garantissant à chaque division de la nation une grande autonomie intérieure, réunie aussi par de glorieux et sacrés souvenirs, se soit trouvée, au bout de quelques années, séparée en deux peuples tellement antipathiques, tellement hostiles Tunà Tautre, qu'il leur est devenu impossible de vivre ensemble sur le pied de paix ? Ne voit-on pas comment, toutes choses égales d'ailleurs, qualités et défauts de race, avantages et inconvénients de climat compensés, l'esclavage a été, d'un côté, le premier anneau d'une chaîne de fer, dont les autres
i. Nous ne parlons pas ici des déplorables conséquences de l'institution servile au point de vue de la mof alité privée. La preuve est faite qu*à tout prendre les blancs n*en souffrent pas moins q';j les noirs. Le niveau moral descend chez tous déplorablement bas. Los planteurs du Sud ne tardent pas à « vendre leurs fils et leurs filles, » comme Ta dit une voix éloquente. Si l*on veut se faire une idée exacte de tout ce que nous nous" bornons à indiquer ici, il faut lire l'excellent ouvrage, riche de faits et de chiffres, et inspiré par une louable modération, qu*a publié récemment M. R. Dale Owen, sous le titre de : The Wrong of Slavery, the Right of Emancipation. Philadefphie, i86i.
anneaux s'appellent mépris du trayail, aristocratie prépondérante, despotisme, militarisme, cruauté, habitudes, mœurs, jouissances, éducation, toutes marquées au coin de l'institution servile; tandis que, de l'autre côté, en vertu d'une filiation non moins serrée, la liberté produisait ses conséquences naturelles, savoir : le développement du bien-être, de l'intelligence, de l'industrie, du commerce, la démocratie, ses susceptibilités, ses tendances philanthropiques, ses efforts constants pour le relèvement physique et moral des classes déshéritées*. Assurément, nous ne sommes pas de ceux pi ferment les yeux sur les fautes et les torts des États libres de l'Union. Les hommes sont encore très-loin d'être des anges, et quand un pareil conflit éclate, il est bien rare que les deux partis qui en souffrent n'aient pas chacun sa part de péchés à expier. Mais il ne faudrait jamais prendre parti dans les choses humaines, si l'on attendait pour s'enrôler que vînt à passer une armée immaculée.
1. C'est à cette différence de régime intérieur qu'il faut attribuer les premiers succès des esclavagistes dans la guerre civile. Ils étaient, au point de vue militaire, infiniment mieux préparés, organisés et disciplinés que les hommes du Nord. Des généraux plus habiles, une facilité de concentration beaucoup plus grande, et surtout les mesures prises par l'administration sudiste antérieurement à l'arrivée au pouvoir de Lincoln, ont fait le reste.
'.M TBEOIK>RE PAKKEl.
fin fifti 4e éilaM^ d de remonter aux principes. Brt li. 1 ny a plus qu'une chose à ép qad cMé flotte le drapeau de et le swire.
rappeler toutes ces cironnslanQas > ceux de nus lecteurs qui ne mmt pM au eanant de la question amëfîcaine comprennent bien b nature des obstacles que Park<Hr et ses amis aboiitionnîstes eurent à iraincre: pour qu'ils ae rendent compte aussi de raideur, de la passion qu*îl déplojra dans cette lutte où se concentra de prér<^nce Féner^ de ses dernières années.
Ce qu'on doit reprocher surtout au Nord de rUnion. c^est Findiffërence apathique dans laquefle il donnait en matière politique, malgré les aver* tissements multipliés des hommes qui afaient assez étudié rhistoire du monde pour Toir clairement le danger qui menaçait leur propre pays. Gomhien de fois les hommes dits positifs-, commerçants, agriculteurs, industriels, ont-ils eu à se repentir d'avoir traité de rêveurs ou de prophètes hallucinés les hommes de Tidée, les hommes qui savent qu'au-dessus des intérêts pécuniaires régnent de grandes lois historiques, dont aucune nation ne I^se impunément la majesté ! 11 est certain que la >;rand(» crise américaine eût été conjurée si, dès
le priDcipe, et ayant que le Sud lui-même 9e fût enfermé dans une impasse dont il ne sut plus comment sortir, le Nord avait bit entendre sa grosse voix de majorité et pris des mesures énergiques pour resserrer l'esclavage dans le cercle restreint od, à défaut d'une abolition forcée, il fût mort tout doucement de lui-même. Au contraire, heureux d'être exempt du fléau chez lui, absorbé dans ses travaux matériels et ses opérations lucratives, éUouI de sa prospérité prodigieuse, le Nord laissa venir le mal au point où le remède lui-même devenait si douloureux qu'on préférait presque voir le mal s'aggraver. Le Nord ne songeait pa3 même, ce qui lui eût été bien fecile, à s'assurer une majorité dévouée à ses principes dans les conseils de l'Union. Les présidents étaient toujours du Sud ou inféodés au parti de l'esclavage. Les états-majors de l'armée et de la marine, la magistrature fédérale, les bureaux de l'administration étaient remplis d'hommes du Sud. En 1851, sur quarante mille fonctionnaires de runion, trente-six mille pouvaient éti'e rangés dans cette catégorie !
Pourtant, depuis 1831, un humble imprimeur de Boston, William Lloyd Garrison, publiait un journal qui fomentait une certaine agitation abo- Htionniste. Dans les premiers temps, elle eut fort
peu d'écho, assez toutefois pour que les vigies du Sud, toujours aux aguets, dënouçassent en termes Yiolents, aux autorités du Massachusetts, le caractère incendiaire de cette feuille impertinente. Le maire de Boston s'efforça de calmer leurs alarmes. Il résultait de son enquête, leur écrivait-il, que le mouvement était absolument insignifiant, qu'il ne trouvait qu'un très-petit nombre d'adhérents obscurs, et que Garrison lui-même n'était qu'un pauvre écrivain , « vivant dans une espèce de trou « avec un négrillon pour tout domestique. » — « C'est une chose étonnante, » disait plus tard Théodore Parker, « que le mépris fréquent des « hommes intelligents pour les petits commence- (( ments des grandes choses. Il y avait une fois i< quelqu'un qui n'avait pas même de trou pour « reposer sa tête, et pas Tombre d'un négrillon à « son service. Il n'était pas trop bien avec les « maires et gouverneurs de son pays. Cela ne Ta « pas empêché d'exercer à la fin quelque influence « sur les destinées de ce monde. »
En effet, on dépit du « trou » et du « négrillon, » le mouvement se propagea. Un parti se forma autour du courageux publiciste. Mais il devait s'écouler encore bien du temps avant que ce parti pût influer d'une manière marquée sur la marche des affaires. Et même, pendant bien des années, le
parti abolitionniste, dans le Nord lui-même, dut subir tous les inconvénients de l'impopularité. On le considéra comme Tennemi de l'Union, et les hommes politiques, tenant à .rester au pouvoir ou bien à y monter, durent longtemps décliner toute solidarité avec lui. Les meneui-s du Sud profitaient de cet état de l'opinion pour lancer de plus en plus runion dans une voie dont Fesclavage universel et éternel était le terme avoué. Le Nord laissait faire, ou se bornait à murmurer. Il y avait des endormours de conscience qui lui disaient qu'api^ès tout c'était la destinée providentielle de la race noire d'être asservie à la blanche, que c'était écrit dans la Bible, les fils de Cbam devant être les esclaves des fils de Sem et de Japhet, etc., etc. Comme si les noii-s descendaient de Cbam , et comme si nous étions les exécuteui's testamentaires du vieux patriarche! Puis on ajoutait que, pour l'amour de l'Union, il fallait laisser dormir cette question, ne pas s'en occuper, ne pas inquiéter les frères confédérés, et que l'esclavage rapportait une énorme quantité de dollars, et que tous les intérêts commerciaux seraient compromis si cette source de profits assuic^s allait tarir. Que sais-je encore? L'bonjuîe est liabile, en politique surtout, à procurer des naran tiques à sa conscience. Enfin, nous l'avons dit, le Sud avait réussi à représenter le sort de ses
esciares comme tellement heureux qu'on se demandait presque s'il n'y aurait pas une véritable barbarie à immoler cette félicité idyllique au fanatisme de quelques chanteurs de psaumes, aux utopies d'idéologues ne connaissant rien aux affaires.
Une chose toutefois contrariait vivement le Sud. Chaque année, et malgré les plus cruelles mesures de répression, un nombre assez considérable d^esclaves parvenait à fuir le paradis et à gagner au péril de la vie l'enfer des états libres. La longanimité du Nord avait déjà supporté tant de choses que les planteurs du Sud firent un pas de plus. Ils obtinrent en 1850 le fameux bill des « esclaves (c fugitifs » qui, moyennant quelques formalités dérisoires, investissait le premier homme venu du Sud du droit de kidnapper^ (c'est le terme employé), c'est-à-dire d'escamoter par la ruse ou par la force , le plus souvent par les deux voies, tout homme de couleur habitant les États libres, de le traduire devant un juge fédéral; puis, après une vérification où toutes les précautions étaient prises pour que le pauvre accusé ne pût échapper aux griffes de ses ravisseurs, de se faire délivrer sa capture par la force armée de l'Union. Une récom-