CHAPITRE IX
Le Bill du Nébraska. — Les arguments de M. Brooks. — Œuvres imprimées de Parker. — Le rniwU américain. — Reprise des hostilités théologiqaes. — La conversion oa la mort. — Pressentiments d'une mort prochaine. — Symptômes alarmants. — A Santa-Cru/.. — A Montreax. ■ — A Combe- Varin. — A Rome. — Une messe pontificale. — Comment le cardinal Antonelli aurait pu donner un président aux États-Unis. — John Brown. — • Son supplice. — Adieux de Parker à la vie terrestre. — Les trois couleurs de la jeune Italie. — Un délire de prophète. — Lia et roses. — Une ascension. — Le cimetière protestant de Florence.
La crise terrible provoquée par les envahissements continuels de la politique esclavagiste s'avançait à grands pas. A mesure que les hommes d'initiative et de prévoyance tâchaient de secouer l'opinion pour réagir contre la tyrannie du Sud, celui-ci se hâtait d'aflfermir sa prépondérance en prenant de nouvelles garanties, en posant de nouveaux faits accomplis, qui rendaient le retoui* (\ une meilleure politique toujours plus coûteux ef.
à bien des égards, toujours plus effrayant. C'est en 1853-54, avons -nous dit, que le compromis du Missouri, qui empêchait l'esclavage de dépasser le 36« degré de latitude, fut annihilé par le Sud, qui obtint du Congrès que le Nébraska entrât dans r Union comme État à esclaves, et que l'odieuse institution fût imposée au Kansas, qui n'en voulait pas, par des bandes armées venues du Sud. La guerre civile ravagea ce nouvel État, et, chose odieuse à penser, avec la connivence à peine déguisée du pouvoir fédéral. Ce fut l'ami de Parker, M. Sumner, qui se leva le premier pour dénoncer à la tribune du Congrès ce nouveau crime contre l'humanité. Les partisans du Sud, bien que formant encore la majorité dans les chambres, commençaient à se sentir mal à l'aise devant cette voix qu'aucune intimidation ne faisait taire, devant cette conscience inaccessible aux séductions qui leur avaient jusqu'alors si souvent réussi avec les politicians du Nord. Il en résulta que le 21 mai 1856, tandis que, dans l'intervalle de deux séances, le noble sénateur de Boston était resté à son pupitre pour écrire quelques lettres, un brutal représentant du Sud, et dont le nom doit être conservé, un certain Brooks, asséna sur la tête de M. Sumner un coup de bâton qui faillit l'assommer. Chose révoltante, et qui prouve combien l'esclavage finit
par étouffer tout sentiment de délicatesse chez ceux qui en profitent aussi bien que chez ceux qui en souffrent, il n'y eut dans les journaux du Sud que des applaudissements pour cet acte de sauvage !
Qui se fût imaginé que le Nord ne serait pas encore assez unanime i>our mettre fin à ce déplorable état de choses I Lors des élections de 1856 pour la présidence de l'Union, le candidat républicain abolitionniste, le colonel Fremont, réunit, il est vrai, un million et un quart de voix. C'était un signe éclatant du changement qui s'opérait dans les esprits, mais ce n'était pas encore assez pour remporter sur le candidat démocrate esclavagiste, M. Buchanan. Le Nord doit bien s'applaudir aujourd'hui de sa condescendance. C'est elle qui permit à Buchanan et à ses amis de préparer tout à leur aise pendant quatre ans la sécession des Étais du Sud. Mais la marée de l'abolitionnisme montait, montait toujours.
De 1854 à 1858 dous voyons Théodore Parker à chaque instant sur la brèche, haranguant, écrivant, lecturant, prêchant, voyageant sans cesse, correspondant avec MM. Sumner, Banks, Seward, Chase, Emerson, Bancroft, Féminent historien, et une foule d'autres notabilités politiques et littéraires, faisant à lui seul l'ouvrage de dix hommes.
Naturellement, c'est le « grand péché de l'esclavage » qui fournit à cette activité sans relâche son principal objet. Toutefois, il ne cessa pas pour cela de s'occuper des misères locales de Boston, des pauvres, des enfants abandonnés, des jeunes filles sans protection, etc. Ses sermons étaient toujours plus écoutés et toujours plus lus. Pour satisfaire à une demande toujours croissante, il en publia luimême plusieurs recueils, et ce sont ces sermons, joints à ses discours contre l'esclavage, qui forment la majeure partie des douze volumes publiés aujourd'hui sous son nom. Outre les écrits dont nous avons parlé, la collection se compose d'un volume de Miscellanèes contenant plusieurs travaux remarquables de critique religieuse, entre autres sur Bernard àe Clairvaux et sur la théologie allemande; d'un autre volume renfermant dix sermons sur divers sujets de religion et de morale; d'un troisième intitulé Sermons of Thehm; puis de deux autres volumes d*Additional Speeches, lesquels furent encore suivis de trois nouveaux recueils de Speeches, Addresses^, etc.
1. Nous ne connaissions ses œuvres que dans la dernière édition publiée de son vivant, édition incomplète et défectueuse bous le rapport de l'exécution typographique. Nous sommes heureux de pouvoir recommander aujourd'hui l'excellente et complète édition qui vient de paraître en Angleterre, et qui est due aux soins pieux de M"' Cobbe.
Cette longue série offre une fidèle image de cette vie agitée. La lecture en est singulièrement attrayante, d'abord à cause de la yariété des questions traitées, mais aussi par la manière dont les sujets les plus rebattus de la religion et de la morale sont rajeunis par cette mâle et spirituelle âoquence.
Cependant Parker ne comptait pas s'en tenir uniquement à cette incessante production, provoquée par les besoins du moment. Il préparait les matériaux de deux grands ouvrages, dont l'un devait contenir une biographie critique des hommes célèbres de l'Amérique, tandis que le second, de beaucoup le plus intéressant pour nous et celui qui exigeait le plus de recherches de tout genre, eût été consacré aux Origines des religions chez les races dominantes de rhumanitè. C'est à publier ce dernier ouvrage que Parker tenait pardessus tout. Il espérait en faire le monument et comme le résultat définitif de ses études et de ses expériences. Il avait même annoncé qu'à partir de sa cinquantième année il renoncerait à la prédication hebdomadaire pour se vouer tout entier à cette œuvre capitale. Déjà, pourtant, la voix du Père infini s'apprêtait à lui dire : « C'est assez, bon et fidèle serviteur! Entre dans le repos de ton Seigneur. »
ÎOO THÉODORE PARKER.
Il devait toutefois encore se voir Tobjet de ces haines dévotes qui, pendant les dernières années, soit lassitude, soit sentiment de leur impuissance, l'avaient laissé relativement tranquille.
Ce fut en 1859 que s'étendit sur l'Amérique cette espèce de fièvre religieuse dite revival, qui passa de l'autre côté de FAtlantique, envahit l'Irlande, rÉcosse, l'Angleterre, et vint mourir sur les dunes de la calme Hollande, où elle ne se manifesta que sur deux ou trois points isolés. Il y avait dans ce mouvement, aux apparences souvent grotesques, des éléments sérieux, qu'un œil impartial et pénétrant pouvait très-bien discerner. Tant que , dans les masses protestantes d'Angleterre et d'Amérique, ne régnera pas une notion plus éclairée de la religion et du salut des âmes, tant qu'une orthodoxie, formaliste et encore en partie dominée par le dualisme du moyen âge, maintiendra la séparation du monde et de Dieu (de la vie ordinaire, par conséquent, et de la vie religieuse), elles ne comprendront guère la piété autrement que sous la forme d'une révolution radicale, d'une rupture brusque et complète avec le passé tout entier. En temps ordinaire, la grande majorité n'écoute guère que la voix de ses intérêts , de ses plaisirs et de ses besoins matériels et demeure passablement indifférente aux aspirations de l'esprit. Mais, par mo-
ments et surtout sous la crainte vague de grands bouleversements, ou bien quand de grandes calamités sévissent, des secousses morales se déclarent, se propagent par une sorte de contagion, et Ton assiste alors à des conversions innombrables, s*opérant par entraînement, les unes sérieuses, les autres irréfléchies, d'autres... conformes à la mode.
Ordinairement aussi ces revivais s'associent à un redoublement de ferveur dans la rigidité orthodoxe. La foule confond naturellement TÉvangile avec la forme traditionnelle, seule connue d'elle, du christianisme. Les objections, les doutes de rincrédulité vulgaire, ce billon irréligieux de valeur mélangée qui court les rues, est complètement recouvert, absorbé, par les flots tumultueux du réveil religieux. Là-dessus, les réveillés s'imaginent qu'il est du devoir d'un bon chrétien, non-seulement de se corriger de ses défauts — ce qui serait fort juste — mais, encore d'être plus malveillant que jamais à regard de ceux qui s'écartent du type de la piété orthodoxe. On pourrait même supposer que c'est ce qu'ils trouvent de plus facile à exécuter parmi les devoirs nouveaux que l'état de converti leur impose.
Le revival américain, qui se manifesta dans les années 1857-1858, eut pour causes principales les sombres perspectives de la politique, et spécia-
leiuent la crise financière qui couvrit le pays de désastres privés et publics. Les peuples sont ramenés aux idées sérieuses par les mêmes causes que les individus. Chez les uns comme chez les autres, ces retours à une piété plus intense, tout désirables qu'ils soient en eux-mêmes, ont leurs côtés faibles et même dangereux. Trop souvent on prend alors Tébranlement des nerfs pour un sentiment religieux vivifié, et Tétroitesse dans les idées pour un redoublement de fidélité à Dieu. Si bien que la charité, Tesprit d'équité, de fraternité, de bienveillance, ce fruit authentique du Saint-Esprit, souffre dans la mesure où la prétendue conversion s'opère. Les revivalistes de Boston, comme on pouvait s'y attendre, ne manquèrent pas de rouvrir le feu contre le grand adversaire de leur théologie puritaine. Le croirait-on? Il y eut des meetings tenus à son sujet, et où Ton demanda pour lui à la toute-puissance divine la conversion ou la mort!
Nous n'exagérons rien. Voici, d'après des renseignçments positifs, un spécimen des prières adressées au ciel dans l'une de ces occasions :
Seigneur l si cet homme est accessible à la grâce, convertis-le et amène-le dans le royaume de ton cher Fils! Mais s'il est en dehors de Tlnfluence salutaire de
LES DERNIERS JOURS D'UN JUSTE. i03
rÉvangile, écarte-le du chemin et fais que son influence meure avec lui l
Seigneur! envoie la confusion et la distraction cette après-midi dans son cabinet S et empéche-le d'achever sa préparation pour demain; ou s*il prétend profaner ton saint jour en essayant de parler au peuple, attends-le là. Seigneur, et confonds-le, de sorte qu'il soit incapable de parler.
Seigneur, nous savons que nous ne pouvons le confondre par des arguments, et que plus nous disons contre lui, plus le peuple courra après lui, plus on l'aimera et le respecterai Seigneur! qu'arrivera- t-il à Boston, si tu ne prends pas en main cette affaire et quelques autres I
Seigneur! si cet homme persiste à parler en public, induis le peuple à l'abandonner et à venir remplir cette maison de prière au lieu de la salle où il parle.
Un pieux frère invita les autres à prier Dieu de vouloir bien « mettre un crochet dans les mâchoires de cet homme pour qu'il fût forcé de se taire. »
Un autre, plus poète, pria pour que le Seigneur le confondît, comme jadis Saul de Tarse, et en fît un défenseur de cette foi qu'il avait si longtemps tâché de détruire.