‹ Theodore Parker, sa vie et ses œuvresChapitre 24 sur 29 · CE QUI PASSE ET CE QUI DEMEURE DANS LE CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

CE QUI PASSE ET CE QUI DEMEURE DANS LE CHRISTIANISME

{A discourse of the transient and permanent in christianity.) Voy. p. 54.

« Le ciel et U terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas. » Luc x^:, 33.

Nous trouvons dans ce texte une indication très-claire de la foi que Jésus avait dans l'éternité de la religion qu'il enseignait. En substance , du moins , elle devait, croyaithil, durer toujours. Il est pourtant des âmes qui s'épouvantent au moindre bruissement que peut faire un hérétique au milieu des feuilles sèches de la théologie. Elles tremblent de peur que le christianisme luimême ne périsse sans retour. Aujourd'hui comme jadis on entend retentir le cri : « Voici les Philistins ! Le christianisme est en danger! » Le moindre doute concernant la théologie populaire ou le mécanisme actuel

de l'Église, le moindre signe de défiance vis-à-vis de la religion de la chaire ou de la rue, passent aux yeux de quelques braves gens pour une déclaration de guerre à la foi chrétienne, capable d'ébranler le christianisme lui-même. D'autre part, un petit nombre d'hommes malintentionnés et un autre petit nombre d'hommes religieux, dit-on, affirment des <leux côtés de l'Océan que le christianisme a fait son temps. Us voudraient nous persuader que la piété doit revêtfr une nouvelle forme, que les enseignements de Jésus sont dépassés, que la religion doit prendre un nouvel essor et s'envoler vers les cieux bien plus haut que le christianisme, comme l'aiglon dont les ailes ont poussé abandonne pour toujours le nid qui protégea sa faiblesse. Consacrons quelques moments à ce sujet. Observons quels sont les éléments passagers, quelle est l'essence permanente du christianisme. Ce thème me paraît actuel et en rapport avec la circonstance qui nous rassemble ici. Le Christ dit que sa parole ne passera pas. Cependant, à première vue, rien de plus fugitif qu'une parole. Une parole n'est qu'une ondulation momentanée du plus léger des éléments. Elle ne laisse pas trace de son passage à travers les airs. C'est pourtant à la parole et seule* ment à la parole que Jésus a confié la vérité dont il était porteur, une vérité qui devait sauver le monde ! Il ne s'est pas donné la moindre peine pour garantir la perpétuation de ses idées. Il les émit devant des audi^ toires d'occasion , au bord du lac ou près d'un puits, dans une chaumière ou dans le temple, dans une barque

de pêcheur ou dans une synagogue. Il ne fonda pas ^institution conservatrice de ses enseignements, il n'érigea pas d'ordre chargé de protéger ses brillantes et joyeuses révélations. Il pria seulement ses amis de répandre gratuitement la vérité qu'ils avaient reçue gratuitement, n n'écrivit même pas ses paroles. Avec une Doble confiance, résultat de sa foi inébranlable, il les dispersa par le monde, abandonnant ces semences à leur vitalité propre. Il savait que ce qui est de Dieu ne peut périr, parce que Dieu garde ce qui est à lui. Il sema donc dans les cœurs, puis il laissa à la rosée et au soleil des cieux le soin d'arroser et de réchauffer le ^rain semé. Il sentit que ses paroles étaient destinées à l'éternité. C'est pour cela qu'il osa les confier à l'air Incertain ; et depuis dix-huit siècles cet élément fidèle les a retenues , claires et distinctes comme lorsqu'elles sortirent de ses lèvres. Aujourd'hui elles sont traduites dans toutes les langues humaines. Les milliers d'idiomes lui se partagent le monde les répètent , depuis les forêts de sapins du Nord jusqu'aux bois de palmiers des Indes. Elles se mêlent aux bruits confus des cités popu« leuses comme aux murmures des mers solitaires. Le dimanche matin elles sont reproduites d'église en église^ d'île en île, de terre en terre , jusqu'à ce que leur mé^ lodie ait fait le tour du monde. Ces paroles sont deve- Ques le trésor des bons , l'espérance des sages ^ la joie des pieux , et cela pour des millions de cœurs. Elles font les prières de nos églises, nos meilleurs élans vers Dieu, l'enchantement de nos âmes, près de notre foyer

comme au bord de nos champs. Elles continuent de ^aire des miracles auprès desquels ceux que Ton a les premiers enregistrés ne sont rien comme grandeur et comme utilité. Ce sont elles qui bâtissent nos temples et embellissent nos demeures. Elles élèvent notre sens de la sublimité , elles purifient notre idéal de pureté, elles sanctifient notre prièreen la dirigeant vers l'amour et vers la vérité. Elles rendent belle d'une beauté divine la vie d'hommes tout ordinaires. Elles donnent des ailes à nos inspirations. Quelle puissance magique ontelles donc ? Le chagrin s'endort à leur commandement. Elles enlèvent son aiguillon à la maladie et à l'adversité ses déceptions amères. Elles donnent de la vigueur et des ailes à l'âme pieuse, dont le cœur est brisé , qui a fait naufrage dans son voyage à travers la vie. Elles l'encouragent à reprendre encore une fois la route périlleuse. Elles font que tout est à nous , que le Christ est notre frère, le temps notre serviteur, lamort notre alliée et le témoin de notre triomphe. Elles nous révèlent la présence de Dieu, qu^autrement nous n'eussions pu voir si clairement, dans la première fleur du printemps, dans le passereau qui tombe, dans la détresse d'une nation, dîins le chagrin comme dans le ravissement du monde. Supprimez la voix du christianisme , et le monde est en proie au silence morne : elle n'est plus, cette douce musique qui tenait en respect les chefs des peuples, qui soutenait la pauvre veuve dans sa tâche solitaire, et qui venait, comme l'aurore quand elle frappe le matin nos fenêtres, relever des hommes abattus et faibles,

dont les yeux tombaient et dont le cœur avait faim ; — elle n'est plus, c'en est fait ! Le monde reste devant eux seul, froid, décoloré, mort.

Telle est la vitalité de ces paroles, tel est l'empire qu'elles sont parvenues à exercer sur le cœur des hommes! Pendant le même temps des paroles d'hommes forts et puissants, dont les noms ébranlaient des continents, des paroles gravées sur le métal ou sur la pierre, protégées par des institutions spéciales, défendues par des tribus entières de prêtres et par des armées de sectateurs, — ces paroles sont descendues au tombeau et l'écho du monde ne répond plus à leur bruit. Les grandes œuvres aussi des vieux temps, le château, la totir, la cité, les villes et les empires ont péri, laissant à peine sur le sol une marque attestant qu'ils furent autrefois. La philosophie du sage, l'art du virtuose, le chant du poète, le rituel du prêtre, bien qu'ayant reçu les honneurs divins, ont disparu dans l'abîme de l'oubli. Le silence s'est étendu eur eux, leurs spectres seulement hantent aujourd'hui le monde. Un déluge de sang a inondé les nations , une nuit de ténèbres, plus profonde que les fabuleuses ténèbres d'Egypte, est descendue sur ce déluge pour détruire ou cacher ce qu'il avait épargné. Mais à travers tout cela les paroles du christianisme, sorties des lèvres du jeune Hébreu, nous sont parvenues , douces et belles comme la clarté d'une étoile, n'ayant rien perdu de leur force dans ce long voyage à travers le temps et l'espace. Elles nous ont fait une civilisation nouvelle, telle que le plus

sage des Gentils n^eût osé en espérer une semblable, telle que le plus pieux des Hébreux ne Ta pu prédire. A travers des siècles d'horreurs, ces paroles sont venues à nous comme une colombe dans la tempête, et maintenant elles planent sur les cœurs purs et dévoués pour descendre sur eux, comme l'esprit du Père , nous est-il dit, descendit sur son Fils bien-aimé. Le vieux ciel et la vieille terre sont passés, mais la parole de Jésus demeure, et rien ne montre plus clairement ce qu'il y a de léger dans ce que l'homme appelle grand et ce qu'il y a d'immortel dans ce que Dîeu déclare vrai.

Après cet hommage rendu à l'impérissable puissance de rÉvangile, le prédicateur arrive aux variations sans nombre qui remplissent l'histoire du christianisme. Il montre quelle énorme distance sépare les diverses conceptions de l'Évangile qui se sont succédé à travers les siècles, distance plus grande parfois que « celle qui sépare Mahomet du Messie ou Jésus de Platon. » Notre conception actuelle du christianisme passera aussi. Mais il y a, depuis les premiers jours, un élément transitoire et un élément permanent dans le christianisme, de même que dans la nature il est une foule de phénomènes particuliers qui se succèdent, mais qui reposent tous sur la grande loi naturelle qui les amène et les relie entre eux. Il arrive souvent qu'on attache plus d'importance au fait particulier du

moment qu'à la loi immuable dont il provient. C'est ainsi qu*on se passionne dans l'Église chrétienne pour des formes et des doctrines qui peuvent être belles et utiles, mais enfin « qui sont la tunique, et non pas l'ange lui-même. »

On peut s'assurer du caractère variable et passager des doctrines théologiques en étudiant leur histoire. Prenons un exemple dans l'idée qu'on s'est faite de l'autorité de l'Ancien et du Nouveau Testament. Il fut un temps où l'on envoyait au bûcher des hommes dont tout le crime était d'affirmer des thèses d'astronomie ou de physique opposées à quelques passages de la Bible, où chaque mot du recueil juif passait pour miraculeusement inspiré , pour infailliblement vrai , et combien de croyances absurdes, de prétentions exorbitantes, d'idées grossières et même immorales de la Divinité n'a-t-on pas fondées sur cette autorité qu'on croyait absolue ! Pourtant ni Jésus ni Paul n'avaient attribué un pareil caractère aux livres saints des Juifs. Aujourd'hui, la critique, même élémentaire, et le bon sens des populations empêchent absolument qu'on ne revienne aux mêmes errements.

On peut observer les mêmes variations et des faits analogues au sujet du Nouveau Testament, a. Le « respect idolâtre de l'Écriture est la pommé « d' Atalante qui arrête les théologiens dans leur

(( coui"se vers la vérité divine. » Les modestes écrivains du recueil de la nouvelle alliance ne se seraient jamais attendus au culte qu'on leur voua par la suite. Les opinions aujourd'hui changent aussi à leur sujet et changent en bien.

Rien de plus facile que de signaler des variations plus nombreuses encore sur la nature du Christ et son autorité. L'opinion fut très partagée sur ce point parmi les premiers chrétiens, les uns voulant qu'il fût homme, les autres qu'il fût Dieu, d'autres qu'il fût intermédiaire entre l'homme et Dieu. Vint ensuite la doctrine devenue orthodoxe d'après laquelle il est à la fois pleinement homme et pleinement Dieu. Depuis le xvi« siècle de nouvelles variations se sont fait jour.

Le temps viendra où l'on sentira généralement Je véritable caractère de la Bible. Alors on verra qu'en dépit des contradictions de l'Ancien Testament , de ses légendes si. belles comme fictions, si inadmissibles comme histoire ; en dépit de ses prédictions non accomplies, de ses conceptions puériles de Dieu et des malédictions cruelles qui déparent les psaumes et les prophéties, — il y a dans ce livre un respect de la nature humaine, une confiance en Dieu, une profondeur de piété que nos cœurs d'hommes du Nord ressentent bien rarement. Alors le sens religieux des auteurs hébreux, leur sainte fierté, la majesté de leur vie, redou-

bleront pour nous de charme et de puissance. Le prophète et le psalmiste réchaufferont plus que jamais nos cœurs. Leur voix réjouira la jeunesse et sanctifiera les cheveux blancs, nous charmera dans le labeur de la vie et adoucira la coupe que nous tend la mort quand elle vient déchirer ce manteau de chair. Alors on verra que les paroles de Jésus sont une mélodie céleste chantée par une voix terrestre, et que l'écho de ces paroles chez Paul et chez Jean doit sa puissance à leur vérité, non pas à quelque élément accidentellement lié avec elles. Alors la Parole, qui était au commencement et qui est toujours, trouvera accès jusqu'au fond du 'cœur de rhomme et lui tiendra un langage qu'elle parle bien rarement aujourd'hui. Alors la Bible, cette bibliothèque des plus profondes pensées, des plus sincères sentiments de piété et d'amour que les langues humaines aient jamais exprimés , sera lue bien plus qu'aujourd'hui, non pas avec l'esprit de superstition, mais avec la raison , la conscience et la foi déployant toute leur énergie. Alors elle sera le soutien des hommes courbés sous le poids du chagrin, elle sera la censure du péché, l'encouragement de la vertu, et elle répandra au loin et au large cette semence d'amour qui fournit à Thomme sa moisson pour l'éternité.

Malgré tous les obstacles entassés sur sa route, que de bion la Bible n'a-t-elle pas fait au genre humain ! Aucun abus n'a été assez fort pour nous priver de ses bénédictions. Vous pouvez suivre sa trace à travers le monde depuis les jours de la Pentecôte jusqu'à présent.

Comme au cœur d'un continent de sable s'élance le fleuve dont le père est dans les cieux et le lieu de naissance dans les montagnes lointaines; comme son cours va s'élargissant toujours, se créant le long de la plaine aride une fraîche et verte ceinture qui le suit partout où ses détours le mènent, faisant naître les bois de palmiers et les champs fertiles, où les chaumières exhalent leur fumée le soir et où les cités de marbre renvoient au ciel le rayonnement de leur splendeur, — telle a été la marche de la Bible sur la terre. Malgré les monuments idolâtres construits sur le sable de ses bords, elle a fait sa marque plus profondément dans le monde que toute la riche et magnifique littérature des païens. Le premier livre de l'Ancien Testament dit à l'homme qu'il a été fait à l'image de Dieu ; le premier livre du Nouveau nous dit : « Soyez parfaits comme votre Père qui est aux cieux ! » Il n'a jamais été dit rien de plus grand que cela. De quelles bénédictions les vérités contenues dans la Bible ont été pour nous la source ! Il n'est pas un enfant sur les collines de la Nouvelle- Angleterre, il n'est pas une pauvre fille née dans quelqu'une de ces horribles caves qui déshonorent les capitales de l'Europe et crient contre la barbarie de la civilisation moderne , — dont après tout le sort n'ait été amélioré par ce grand livre.

Sans doute aussi le temps viendra où l'on verra Jésus tel qu'il est. En vérité , il pourrait nous dire : « Je suis depuis si longtemps avec vous , et vous ne me connaissez pas encore ! » Nous avons fait de lui une idole, et

nous avons ployé les genoox devant lui en disant : « Salut, roi des Juifs! » Nous Favons ]q>pelé «Seigneur! Seigneur! » mais nous n'avons rien fait de ce qu'il di* sait. L'histoire du monde chrétien pourrait se résumer dans ce seul mot de Tévangéliste : « Et ils le crucifièrent là ! D Car à chaque siècle on a crucifié de nouveau le Fils de Dieu. Mais si l'erreur prévaut pour un temps et vieillit dans le monde, la vérité pourtant - finira par triompher, et alors nous verrons le Fils de Dieu tel qu'il est. Il attirera, de sa hauteur, toutes les nations à lui. Alors on comprendra cette parole de Jésus qui ne saurait passer. Alors nous verrons et nous aimerons la vie divine dont il a vécu. Quelle influence que la sienne! Quel changement son esprit a opéré dans les cœurs de ses disciples qu'il trouva rudes, égoïstes, fanatiques ! Quel changement dans le monde ! Ses paroles jugent les nations. Le plus sage des fils des hommes n'a pu encore mesurer leur hauteur. Elles parlent à ce qu'il y a de plus profond chez les honmies sérieux, à ce qu'il y a de plus saint chez les hommes de bien, à ce qu'il y a de plus divin chez les hommes religieux. Elles rallument la flamme de la piété dans des cœurs depuis longtemps refroidis. Elles sont esprit et vie. La vérité proclamée par Jésus ne lui est pas venue de Moïse ou de Salomon : la lumière de Dieu a resplendi à travers son âme, sans mélange, sans déviation. Sa vie est le reproche de tous les temps. Elle condamne l'ancienne civilisation,. elle condamne la moderne. Nous avons eu, depuis, des sages et des saints,

mais ce jeune Galiléen marche en avant du monde pour des milliers d'années, tant il y avait en lui de divinité ! Ses paroles résolvent les questions de notre âge. En lui le divin et Thumain se sont rencontrés et embrassés, une vie divine est née. Comparez à Jésus les plus grands des enfants du monde : qu'ils sont pauvres à côté de lui ! Mesurez à sa taille les meilleurs des hommes : qu'ils paraissent petits et infimes! Exaltez -le autant que vous pourrez : vous resterez peut-être encore audessous de ce qu'il mérite. Mais pourtant ne fut-il pas notre frère, fils de l'homme tel que nous , fils de Dieu comme nous-mêmes? Sa perfection n'a-t-elle pas été une perfection humaine? Sa sagesse, son amour, sa piété , si douce , si céleste qu'elle fût , serait-elle audessus de ce que nous pourrions atteindre? En lui, comme dans un miroir, nous pouvons contempler l'image de Dieu et marcher de gloire en gloire jusqu'à ce que nous soyons transformés à son image» conduits par cet esprit qui illumine les humbles. Considérée à ce point de vue, que la vie de Jésus est belle ! Les cieux sont descendus sur la terre, ou plutôt la terre est montée aux cieux. Le Fils de Dieu est majeur et a pris possession de son droit d'aînesse. C'est la plus brillante des révélations, car elle nous révèle ce qui est possible pour tous les hommes, sinon dès à présent, du moins dans l'avenir. Combien pur est son esprit et combien encourageantes ses paroles! « Pauvre affligé, » semblet-il dire, « vois comme je porte la croix î Pauvre travailleur, sois fort : vois comme j'ai travaillé pour les

ingrats et les égoïstes! Pécheur égaré, vois ce dont tu es capable! Relève- toi et sois béni! »

Mais si , comme quelques-uns des premiers chrétiens en donnèrent l'exemple., vous vous formez du Christ unejdée païenne, si vous faites de lui un Dieu, le Fils de Dieu dans le sens exclusif, vous perdez une grande partie du sens de son caractère. Sa vertu n'a plus de mérite, son amour plus d'héroïsme, sa croix n'est plus un fardeau, son agonie n'est plus une souffrance, sa mort ii*est qu'une illusion , sa résurrection qu'une apparence. Car s'il n'était pas un homme, s'il était un Dieu , que signifient toutes ces choses ? Que sont ses paroles, sa vie, sa perfection? Elles ne sont plus rien, en comparaison de la grandeur immense de Celui qui a créé les mondes et qui remplit le temps et l'espace. Dès lors sa résignation ne nous enseigne plus rien , sa vie n'est plus notre modèle, sa mort n'est plus un triomphe pour vous et pour moi , qui ne sommes pas des dieux, mais des mortels, qui ne savons pas ce qu'amènera le jour de demain et qui marchons par la foi, en tâtonnant, sur notre chemin tout semé de périls. Hélas ! nous avons désespéré de l'homme et par là détruit sa plus brillante espérance.

Doctrines et formes, nous les voyons toutes soumises au changement. Partout instabilité et incertitude. C'est sur les points considérés comme les plus vitaux que les opinions ont le plus varié. Si nous pouvions ressusciter un docteur chrétien d'un autre âge, du vi* au xiv siècle, par exemple, un docteur d'une orthodoxie incontes-

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La postérité regarde ordinairement d^une même

hauteur les traqoeurs d'hérétiques et les hommes traqués pour hérésie ; et elle s'étonne également des uns (*X (Um autres... La dispute sur la transsubstantiation, ciîlUî concernant la pureté des textes hébreux et grecs (1(1 rii(;ritur«, furent poussées avec une amertume dont

rien n'approche de nos jours. Le protestant sourit de Tune; le catholique, de l'autre; l'homme de bon sens, de l'une et de l'autre.

Quand on laisse là les discussions entre catholiques et protestants, trinitaires et unitaires, ancienne et nouvelle école, pour en venir aux paroles mêmes de Jésus de Nazareth, le christianisme est chose simple, très-simple. Il est moralité pure, absolue ;religion pure, absolue; l'amour de l'homme et l'amour de Dieu agissant indépendamment de tout obstacle ou empêchement. La seule doctrine qu'il pose est la grande vérité qui surgit spontadément du cœur religieux : cr II est un Dieu ! » Sa devise est : « Soyez parfaits comme votre Père céleste I » La seule forme qu'il exige est celle d'une vie divine, et cette vie consiste à faire le mieux pour le mieux, pour les plus saints motifs, à obéir parfaitement à la grande loi de Dieu. La sanction , c'est la voix de Dieu dans vos cœurs, la présence permanente de Celui qui nous a faits, nous et les étoiles qui sont sur nos têtes, c'est le Christ et le Père habitant au dedans de nous. Tout cela est très-simple , un enfant le comprendrait; et très-beau, l'esprit le plus élevé ne pourrait trouver rien d'aussi doux... La fin du christianisme, c'est de faire que tous les hommes soient uns avec Dieu, comme le Christ; de les amener à un tel état d'obéissance et de bonté que nous pensions des pensées divines, que nous sentions des sentiments divins, et que nous gardions la loi de Dieu en vivant d'une vie d'amour et de vérité. Ses moyens sont la pureté et la prière, qui

va chercher de la force en Dieu et qui en use pour le bien de nos semblables comme pour le nôtre. L'Évangile autorise la liberté parfaite. Il ne demande pas à tous les hommes de penser de même, mais d'avoir de hautes et nobles pensées et d'approcher autant que possible de la vérité; il ne leur demande pas de vivre tous de même, mais de vivre saintement et d'approcher , autant que possible, d'une vie parfaitement divine. Jésus ne pose pas de colonnes d'Hercule au delà desquelles il est interdit de faire voile en quête de la vérité. « J'ai bien des choses à vous dire, mais vous ne pouvez maintenant les comprendre... Vous ferez de plus grandes œuvres que celles-ci, » voilà son langage. Le christianisme n'abaisse pas une main brutale sur l'individualité sacrée du génie et du caractère. Au contraire , il n'est pas de secte chrétienne qui n'enchaîne plus ou moins l'homme. Elles voudraient toutes que tous les hommes pensassent de même, ou qu'ils étouffassent leurs convictions dans le silence. Si tous les hommes étaient quakers ou catholiques, unitaires ou baptistes, il y aurait beaucoup moins de diversité de pensée, de caractère et de vie, beaucoup moins de vérité agissante qu*aujourd'hui. Mais le christianisme nous donne la liberté la plus large , la liberté des fils de Dieu, et si tous les hommes étaient chrétiens à la manière de Jésus, la yariété serait mille fois plus grande qu'elle ne l'est. Car le christianisme n'est pas un système de doctrines, il est une méthode pour atteindre l'union avec Dieu. En conséquence, il demande une bonne vie, de piété au dedans, de pureté

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au dehors, et nous promet que celui qui fera la volonté de Dieu connaîtra aussi la vérité de Dieu.

Dans un âge de corruption, comme sont tous les âges, Jésus se leva et regarda vers Dieu. Il n'y avait rien entre lui et le Père de toutes choses , pas de vieille parole, qu'elle fût de Moïse ou d'Ésaïe, d'un rabbin ou d'un sanhédrin de son temps; il n'y avait pas non plus de péché ou de {perversion de la volonté finie. En conséquence de cette pureté virginale et de cette parfaite obéissance , la lumière de Dieu vint resplendir dans les profondeurs de cette âme et lui donna tout ce que la chair peut recevoir de divinité. Dieu veut que nous fassions de même, que nous l'adorions directement, que nous agissions, pensions, sentions, vivions en toute obéissance à sa volonté; et nous ne serons jamais chrétiens j comme Jésus était le Christ, jusqu'à ce que nous adorions, comme Jésus, sans intermédiaire, sans médiateur entre nous et le Père de toutes choses. Jésus sentit que la parole de Dieu était en lui , qu'il était un avec Dieu. Il dit ce qu'il voyait, la vérité; il vécut, comme il sentait, d'une -vie d'amour. La vérité qu'il mit en évidence a toujours été la môme aux yeux du Dieu qui voit tout, dix-neuf siècles avant le Christ ou dix-neuf siècles après lui. Une vie que dirige le principe et qu'anime le sentiment de la religion est une même vie à Nazareth et dans la Nouvelle -Angleterre. Mais cet homme divin reçut ces vérités de Dieu, fut éclairé plus vivement par « la lumière qui éclaire tout homme, » combina ou impliqua toutes les vérités reli-

emtomrée we noiet jiwiH être les màa Ê tA dans deux rièei» iMi chez énx boas» dygfm ts; cw li somaie d» doctrines relfgie»» est à fai Uns le résultat et la aenire de lai cmlwinff de rhcMUK en sagesse, exï wertfL, eo piété, et les homaMs defaat toujours diflérer «oos ces dirers nqyports, les doctrines et tes formes religieuses différeront toojonrs, par conséquent passeront à mesore que le christianisaie ayancera et s^nera la semence dont il a la main pleine. Mais le ehrisUamUme que les saints portent dans leur cour, le Christ naissant au dedans de noos, est toojonrs le même pour tonte &me qni le sent en elle-même, n diffère de Ton à Tantre en degré , non en genre. Il y a quelque chose dans le christianisme qu'aucune secte n*a entièrement oublié, depuis les a Ébionites » jusqu^aux <r saints des derniers Jours. » Voilà le christianisme universel dont la flammn brille dans les cœurs pieux.

Cette religion idéale que Jésus vit sur la montagne de la vision, et dont il fit Pâme de son humble vie de paysan galiléen, qui fait de sa croix Temblème de tout ce qu'il y a de plus saint sur la terre, qui a sanctifié le sol où ses pieds se posèrent, qui est le plus grand des trésors pour les meilleurs des hommes, cette religion ne peut passer. On aura beau avancer en civilisation, s'élever sur les ailes de la religion et de Tamour, on ne pourra jamais dépasser la sphère de la vérité et du christianisme, elle sera toujours plus haut. C'est comme si l'on s'envolait vers une étoile qui devient plus grande et plus brillante à mesure qu'on approche, jusqu'à ce qu'on y entre et qu'on soit absorbé dans sa gloire.

Si nous ne jetions qu'un regard frivole sur les âges qui nous ont précédés ^ ou à la surface des choses qui nous entourent, il y aurait lieu de craindre ; car nous confondons la vérité de Dieu avec la parole de l'homme. C'est ainsi qu'à distance le nuage et la montagne ne font qu'un. Et quand l'horizon change avec le vent qui passe, un œil inexpérimenté pourrait croire que la montagne elle-iôême a disparu. Mais la montagne demeure pour attirer les nuages et s'approprier les bénédictions qu'ils renferment; puis elle les envoie en bas pour arroser la débile violette, pour former des ruisseaux qui réjouissent la vallée et la prairie, pour courir enfin vers la mer en fleuves profonds qui portent des flottes. Ainsi les formes de l'Église, les doctrines des sectes, les opinions contraires des docteurs , tout cela gravite

Ht THÉODORB PARKER.

sur les flancs de la montagne chrétienne, tout cela grossit et s'agite, s'élève et descend , darde sa lumière et roule son tonnerre; mais rien de tout cela ne fait ou ne gâte la montagne elle-même. Son majestueux sommet domine de bien haut le tumulte, ne sachant rien de la tempête qui gronde en bas, se parant, le soir et le matin, d'une 4umière toute rose, reflétant les splendeurs du soleil de midi, voyant la lumière du grand astre lorsque les ombres épaisses se traînent sur la plaine et le marais; toute la nuit, sa tête- est dans les cieux, visitée par des armées d'étoiles qui n'ont pas de coucher et ne voilent jamais leur face à ces hauteurs sereines.

Laissez passer ce qui passe, laissez-le flotter comme il veut ; et Dieu veuille nous envoyer une nouvelle manifestation de la foi chrétienne, qui remue les cœurs des hommes, comme ils n'ont pas encore été remués; une parole nouvelle qui nous enseigne ce que nous sommes et nous renouvelle tous à l'image de Dieu ; une vie meilleure qui accomplisse la prophétie hébraïque et répande l'esprit de Dieu sur les jeunes gens et les jeunes filles, les vieillards et les enfants ; qui réalise la parole du Christ et nous donne le consolateur, nous révélant tout ce dont nous avons besoin. Il y a nombre de Siméons dans les chaumières et les églises de la Nouvelle-Angleterre , hommes droits et pieuses femmes qui attendent la consolation et mourraient en paix si leur dernier souffle pouvait agiter les ailes qui doivent nous l'apporter. Il y a nombre d'hommes, malades et

(c abattus, incapables de se relever eux-mêmes, » qui seraient guéris s'ils pouvaient seulement baiser la mai u de leur Sauveur ou toucher le bord de sa robe ; des hommes qui ont faim et ne sont pas rassasiés, parce qu'ils demandent du pain du ciel et de l'eau du rocher, non des traditions ou des illusions juives ou païennes, nouvelles ou anciennes; des hommes qui, le cœur palpitant, prient pour que l'esprit de guérison vienne sur les eaux que d'autres que des anges. ont si longtemps troublées; des hommes qui sont depuis longtemps couchés, malades de théologie, et que, beaucoup de médecins n'ont pu soulager, qui sont morts aujourd'hui, trop morts même pour enterrer leurs morts , et que de bonnes nouvelles feraient sortir de leurs tombeaux. Que Dieu nous envoie une réelle vie religieuse qui dessille les yeux de nos cœurs et fasse de nous de meilleurs pères, de meilleures mères, de meilleurs enfants, une vie religieuse qui ira partout où nous irons, faisant de chacune de nos demeures une maison de Dieu , de chacun de nos actes une prière. Il nous faut travailler pour cela, prier pour cela, dussions-nous, tout en priant, pleurer des larmes de sang.

LA JOIE RBLiGlBUSE.

{Discourse of Matters pertaining to Religion, B. I» ch. vu, 3.) Comp. p. 63.

Assurément il y a de la joie dans la réussite des projets terrestres. Il y a de la joie pour le misérable qui remplit d'or sa main frémissante et pour le fou qui gagne au jeu. Mais après? Son désir est assouvi et la pauvreté envahit son âme.

11 est délicieux de prendre part aux fêtes de la terre, ce voile derrière lequel Dieu cache la splendeur de sa face, de s'enivrer du parfum des fleurs, du chant des oiseaux, du bourdonnement des abeilles, des murmures sourds de TOcéan, du vent d'été qui souffle le soir à travers les sapins , du frais ruisseau qui court , des collines qut ondulent et se déroulent toutes gracieuses; et la grandeur des forêts vierges, la majesté de la montagne, la beauté virginale du matin, la grâce maternelle du soir, les pompes sublimes et mystiques de la Huit, les

maettes sympathies de la nature, oh I que tout cela est beau!

Il y a de la joie, certainement il y a de la joie pour le génie quand la pensée fond sur lui comme un soleil tropical qui déchire un nuage; quand de longues séries d'idées se déroulent à travers son âme comme des orbes constellés devant Tceil d'un ange; quand de sublimes idées et des mots brûlants volent à son cœur ; quand la nature lui dévoile un de ses secrets, qu'une de se^ grandes lois perce tout à coup à l'esprit d'un Newton, et que le chaos se transforme en lumière. A l'heure de l'inspiration , lorsque la joie du génie est en lui, c'est alors que l'enfant du ciel goûte de divines délices. 11 sympathise avec la vérité.

Il est une bénédiction plus paisible et encore supérieure : c'est quand un cœur communie avec un cœur, quand deux âmes s'unissent en une seule, comme deux gouttes de rosée sur une rose , reflétant le ciel dans leur petite sphère; quand l'amour pur transforme deux âmes, uae âme d'homme et une âme de femme, Tune à l'image de l'autre ; quand un seul cœur bat dans deux poitrines, qu'un seul esprit parle avec deux langues, qu'une. même âme parle dans deux regards... 11 y a un ravissement profond, serein, pénétrant jusqu'au fond du cœur, qui tient à ce mystérieux sentiment réciproque de deux âmes, et qui dépasse de bien haut les froides sympathies de la nature aussi bien que la joie extatique, mais courte, du génie en ses jours de bonheur.

Mais la joie religieuse est plus encore que chacune de

ces joies et que toutes ensemble. L'assurance heureuse qui remplit alors le cœur, le sentiment de la confiance, le repos en Dieu, la paix débordant l'âme, l'universelle harmonie, l'infini au dedans, la sympathie avec l'Ame universelle : voilà un bonheur que des mots ne peuvent décrire. Celui-là seulement le connaît qui l'a goûté. La langue môme d'un prophète ne saurait raconter ce qu'il en est, non, quand même un séraphin aurait touché ses lèvres avec le feu du ciel. Dans les grandes heures de la Visitation du* Dieu vivant, il semble qu'il n'y a plus de pensée distincte. Le flot de la vie universelle passe à travers l'âme. La pensée de soi-même a disparu. On se soucie peu d'être roi ou paysan , d'être père ou enfant. On est un avec Dieu et Dieu est tout en tous. Ni la beauté de la nature, ni la joie du génie, ni le doux bruit de deux cœurs à l'unisson , qui font en battant une si suave musique , rien de tout cela ne peut égaler la joie de l'âme religieuse qui est une avec Dieu, et si pleine de paix qu'elle n'a plus même besoin de prier.

Cette joie, la plus profonde de toutes, ajoute un charme nouveau à toutes les autres. La nature est transfigurée. Une vieille histoire raconte que le soleij levant, en tombant sur la statue de Memnon, éveillait des accords mystérieux dans cette poitrine de pierre. C'est ce que la religion fait à la nature. Du serpent qui reluit à la cataracte qui mugit, tout en elle parle de Dieu. Comme Jean, dans l'Apocalypse, on voit un ange dans le soleil. Les séraphins se suspendent aux fleurs. Dieu

FRAGMENTS. tTi

parle dans le moindre gazon qui frange le roc de la montagne. Alors le génie lui-même devient capable d'une félicité supérieure. Ses pensées acquièrent une splendeur nouvelle quand elles sont exposées à la lumière de la religion. Par elle aussi , Tamitié et Tamour deviennent infinis. On aime Dieu en aimant s^on ami.

Telle est la joie que la religion procure, son repos éternel, son impérissable vie. Elle n'est pas Teffet dû hasard. On la possède à la condition de demander et de travailler, de travailler et de demander. Elle n'est pas, comme d'autres dons, refusée à quelques-uns d'entre nous. La nature dit peu de chose au sourd, à l'aveugle, à l'ignorant. Tout homme n'est pas un génie et n'en a pas les joies. Bien peu trouvent un ami qui vaille pour eux le monde. Ces trois sympathies ne sont donc pas possibles à tous. Mais la joie de la religion, la plus profonde, la plus vraie, l'impérissable, la sympathie avec Dieu est à la portée de tous ses enfants.

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