LA VRAIE IDEE D UNE EGLISE CHRETIENNE
Discours prononcé par Th. Parker à Toccasion de son installation comme pasteor de la vingt -huitième congrégation de Boston, 4 janvier 1846. (Vgy. p. 96.)
Voici près d'un an que nous nous réunissons chaque semaine dans cette enceinte. Je pense que ce n'est pas en vain. Je sais que vous ne vous rassemblez pas dans un but vulgaire. Vous venez de vous organiser en vue d'une action religieuse commune. Aujourd'hui, sur votre demande, j'inaugure mon ministère au milieu de vous. Que faisons-nous? Que voulons- nous faire? Nous voulons former une église chrétienne, et une église chrétienne, à mon sens, est une société d'hommes et de femmes réunis dans un désir commun de perfection religieuse et dans une sympathie commune pour celle de Jésus de Nazareth considéré comme le plus noble exemple de sainteté et de religion, donc, et sous ce double rapport, comme notre modèle. Une telle église peut avoir beaucoup de rites, comme nos frères catholiques,
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ou n'en avoir que très-peu, comme nos frères protestants, ou n'en avoir pas du tout, comme nos frères les Amis. Elle peut être néanmoins une église chrétienne; car le principe essentiel qui en fait une société religieuse, c'est l'union de ses membres en vue de nourrir l'amour de Dieu et de l'homme, et le fait essentiel qui en fait une société chrétienne, c'est la sympathie pour Jésus considéré comme la plus hante représentation de Dieu que nous connaissions. Ce n'est pas la forme, doctrinale ou rituelle, c'est l'esprit qui constitue une église chrétienne. Une canne peut aider un vieillard dans sa marche ou servir de jouet dans les mains d'un jeune homme, mais la marche est toujours la marche, quand même on n'a de canne ni pour l'ornement, ni pour le support. L'esprit chrétien peut exister sous les rituels et les dogmes les plus divers. Il serait dur de dire à quelqu'un qu'il n'est pas chrétien , parce qu'il ne croit pas à la Trinité ou au pape, puisque Jésus n'a rien enseigné de semblable; il serait absurde de lui dire qu'il n'est pas chrétien, parce qu'il nie l'existence du diable, bien que Jésus y ait cru. Faire dépendre le nom chrétien de la croyance à tout ce qui est raconté par les nombreux écrivains de la Bible est aussi ridicule que de le faire dépendre de la foi à tout ce qu'ont pu dire Luther, Calvin ou Augustin. Ce n'est pas à moi de dire qu'un homme n'est pas théoriquement chrétien, parce qu'il croit que l'esclavage est une institution divine et chrétienne ; que la guerre est chose agréable à Dieu; qu'il dit, avec l'Ancien Testament, que Dieu lui-
même est un guerrier qui apprend aux hommes à se battre et maudit ceux qui s'y refusent; ou parce qu'il croit que tous les hommes naissent totalement dépravés, que la majorité doit être damnée éternellement par « un Dieu jaloux, » et qu'un petit nombre ne sera sauvé que parce que Dieu a puni injustement un innocent dans l'intérêt des autres. Je ne dirai pas qu'un homme n'est pas chrétien , bien qu'il croie à toutes les choses mélancoliques attribuées à Dieu pour quelques passages de l'Ancien Testament. Et pourtant je connais peu de doctrines aussi notoirement hostiles à la vraie religion que celles-ci. De nos jours on peut voir le spectacle étrange d'une petite secte, stigmatisée ellemême comme « incrédule » par le reste de la chrétienté, et qui nie le caractère chrétien de ceux qui rejettent publiquement les miracles bit^liques. Le temps sans doute corrigera cette erreur. Qu'on dise ce qu'on voudra, le feu est du feu, les cendres sont des cendres, et chacune de ces deux choses agit à sa manière. Maintenant si le christianisme est la religion absolue, il doit autoriser toutes les croyances conformes à la vérité; il peut exister et se développer en connexion avec toutes les formes pouvant se rattacher à la religion absolue et au degré de cette religion représenté par Jésus.
L'action d'une église chrétienne me semble double : elle doit agir d'abord sur ses membres; puis, et par eux, sur les âmes qui vivent en dehors d'elle. Disons quelques mots de cette double action. Si je vous demandais pourquoi vous êtes venus ici aujourd'hui et les
dimanches précédents, ceux d'entre vous qui sont sérieux répondraient : C'est afin de devenir meilleurs, plus humains, intègres devant Dieu et francs devant les hommes, afin d'être chrétiens, bons et pieux, selon le type enseigné par Jésus. Le premier but d'une église comme la nôtre est donc de vous aider à devenir chrétiens. A présent la substance du christianisme , c'est la piété ou l'amour de Dieu , et la bonté ou l'amour des hommes. C'est une religion dont les germes ont apparu dans votre cœur dès votre première enfance , se sont développés à mesure que vous deveniez hommes et fournissent en réalité la mesure exacte de votre vie. Comme la roche primitive repose au fond des mers et apparaît au sommet des plus hautes montagnes , ainsi , dans un caractère humain, la religion soutient tout et couronné tout. Le christianisme, pour être parfait et entier, requiert un développement complet de la nature humaine, esprit, conscience, cœur et âme. Il ne vise pas à détruire l'individualité sacrée du caractère personnel. 11 aime et développe les individualités dans leur excellence, laissant Paul être Paul, et non Pierre, Jean être Jean, et non Jude ou Jacques. Nous sommes nés différents les uns des autres dans un monde où les choses dissemblables sont réunies , de sorte qu'il y a quelque chose de spécial à faire pour chacun de nous. Le christianisme respecte cette diversité dans l'homme et ne cherche pas. à contredire la volonté de Dieu. Il ne façonne pas tous les hommes d'après un seul modèle, de sorte qu'ils pensent de même, qu'ils agissent de
même, qu'ils sentent de même, qu'ils voient de même. C'est quelque chose de fort différent du christianisme qui veut cela. Une vraie église chrétienne n'impose donc pas de chaînes à l'homme. Elle doit avoir l'unité de but, mais laisser la plus entière liberté à l'individu. Si vous sacrifiez l'individu à la masse dans l'Église ou dans l'État, l'Église ou l'État devient un malheur, une pierre d'achoppement sur la route du progrès, une telle Église ou un tel État doit tomber ou se réformer. Plus est grande la variété individuelle dans l'Église ou dans l'État, mieux cela vaut, aussi longtemps du moins que les individus sont réellement humains, vaillants et de bonne volonté. Une église est nécessairement partielle, elle n'est pas catholique dans le vrai sens du mot, quand tous ceux qui la composent pensent de même, étroitement et petitement. L'orgue de votre église, pour avoir sa proportion et son volume, doit contenir des tuyaux de sons divers : l'artiste habile n'en détruit aucun , il les fait vibrer tous en harmonie; sinon, il ne sait pas son métier. En devenant chrétiens, ne cessons pas d'être hommes, ou plutôt, pour devenir chrétiens, il nous faut être hommes en premier lieu. Il ne serait pas chrétien de préférer le christianisme à la vérité ou le Christ à l'humanité.
Après avoir montré dans quel sens Jésus doit être le modèle de l'homme qui veut devenir chrétien, Forateur revient encore une fois à cette question de la liberté d'action dans F unité du but.
Le grand problème actuel dans l*Église et dans TÉtat consiste en ceci : produire Tunité d'action et pourtant ne pas restreindre la liberté individuelle; balancer, dans une proportion harmonieuse, la masse et Tindividu, les forces centripètes et les forces centrifuges, de même que Dieu, par |un mécanisme merveilleux, a su les balancer dans les mondes qui sont sur nos têtes. Dans rÉtat, nous l'avons déjà résolu, ce problème, plus habilement qu'aucune autre nation jusqu'à présent. Dans les églises il reste encore à résoudre. Mais l'homme est capable de tout ce dont Dieu le charge. Ses désirs sont proportionnés à ses devoirs et à ses destinées. Le cri énergique des nations qui veulent la liberté et la demandent, comme des affamés demandent du pain, montre ce dont la liberté est digne et ce qu'elle est destinée à faire. Laissez la pensée libre, et il y aura de la vérité; l'activité libre, et nous aurons des œuvres héroïques; la vie libre, et nous aurons de l'amour pour les hommes et de l'amour pour Dieu. L'histoire du monde, notre propre histoire en font foi. Jésus, notre modèle, fut l'homme le plus libre que le monde eût jamais vu !
Donc une véritable église chrétienne doit aider ses membres à se développer religieusement et moralement par la recherche de la vérité , par le progrès de la piété du cœur, par Taccomplissement des bonnes œuvres. Elle doit communiquer de
Tun à Tautre rinspiratioa et oflfrir à tous Tinstruction , le bon conseil et les secours dont chacun a l)esoin.
Mais rÉglise a aussi une mission extérieure à remplir.
Nous devons nous attendre à voir les péchés du commerce trouver dans la rue des auxiliaires, les péchés de rÉtat être accueillis par des applaudissements les jours d'élection, au congrès ou le li juillet * : d'habitude on les appelle la justice de la nation. Là, c'.est l'avarice ou l'ambition de quelques hommes avides qui souvent mesure ces péchés publics et il faut s'attendre à voir ces péchés examinés par la passion, qui ne regarde qu'aux résultats immédiats et aux fins partielles. Ici ces péchés doivent être jugés par la conscience et la raison, qui regardent aux résultats permanents et aux fins universelles. Ils doivent être considérés en rapport avec les lois de Dieu, ces idées éternelles sur lesquelles seules repose la prospérité du monde. Ici nous devons les examiner à la lumière du christianisme lui-même. Si l'Église est fidèle , bien des choses, qui semblent avantageuses dans la rue et de bonne politique au sénat, seront dénoncées ici comme mauvaises, et tout gain qui en peut dériver signalé comme une perte. S'il y a dans le pays un péché public , si l'État est envahi par un mensonge, c'est à l'Église de donner l'alarme, c'est