‹ Théodore SchwannChapitre 1 sur 3 · IMPRIMERIE DE CH. AUG. DESÔER , LIBRAIRE · texte numérisé non relu

IMPRIMERIE DE CH. AUG. DESÔER , LIBRAIRE

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Le dimanche 23 juin 1878, nous nous trouvions tous réunis dans cette salle, pour fêter un double anniversaire. Votre collègue Théodore Schwann, l’illustre fondateur de la théorie cellulaire, accomplissait la quarantième année de son professorat : près de quarante ans s’étaient également écoulés depuis la publication du petit livre célèbre, dans lequel il communiquait au monde savant la plus importante de ses découvertes : les recherches sur l'analogie de structure entre les animaux et les plantes. Ses collègues, ses élèves et anciens élèves avaient saisi cette occasion pour lui donner un témoignage public et solennel de l’admiration qu’ils professaient pour ses travaux, et de la sympathie affectueuse que leur inspirait son caractère. Plusieurs savants éminents avaient franchi de longs espaces ou traversé les mers pour se joindre à eux. Les Académies et les Universités étrangères, tous les corps savants des deux mondes avaient tenu à honneur de participer à cette fête, où la science se trouvait glorifiée dans la personne d’un de ses plus illustres maîtres, et lui avaient envoyé plus de cent

adresses ou diplômes contenant l’expression de leurs vœux et de leurs hommages (1).

Ces honneurs s’adressaient avant tout au fondateur de la théorie cellulaire, cette conception simple et grandiose h la fois qui ramène à l’unité les manifestations si variées et si complexes de la nature organique. Mais les autres mérites du jubilaire n’avaient pas élé oubliés. Notre savant collègue Édouard Van Beneden avait retracé en termes éloquents les principales phases de cette carrière scientifique si féconde. Il avait fait ressortir la part qui revient h Schwann dans la direction nouvelle imprimée à la physiologie moderne. Rompant avec la tradition vitaliste triomphante, Schwann , le premier parmi les disciples de Jean Müller, proclama la nécessité d’une explication mécanique de la vie. Schwann ne s’était pas borné à tracer à l’expérimentation physiologique' cette voie nouvelle, il y était entré résolument lui-mème, par ses travaux classiques sur la contraction musculaire, sur la pepsine, etc. Enfin les recherches sur la fermentation et la putréfaction , par lesquelles il enlevait h la génération spontanée son dernier appui , auraient seules suffi à illustrer le nom de Schwann et à le transmettre à la postérité la plus reculée. Elles constituent les premiers fondements de la science des microbes qui envahit en ce moment toute la pathologie des maladies infectieuses, et à laquelle nous devons les bienfaits inestimables de la chirurgie antiseptique.

L’homme en l’honneur duquel était organisée cette manifestation , avait donc bien mérité de la science et de l’humanité : aussi tous les assistants comprenaient-ils la grandeur de la cérémonie. Ce fut un moment réellement

(1) La liste complète des adresses et des diplômes se trouve dans le Liber memorialis publié par la commission organisatrice de la manifes* tation.

émouvant que celui où Stas , le président de la fête, découvrant le buste en marbre (1 ) offert à Schwann, termina son allocution par ces paroles :

c( L’éminent artiste qui a taillé votre figure dans le marbre, y> n’a pu rendre la vivante mobilité de vos traits, ni l’intel- » ligence qui brille dans vos regards; mais il a reproduit « avec une irréprochable fidélité cette expression de dou- » ceur et de bienveillance qui fait le charme de votre phy- » sionomie. Cette image si parfaite n’est pas indestructible; » elle durera moins que votre nom. Mais pendant de longues » années, au moins, elle sera là pour dire aux générations » futures que vos contemporains n’ont pas méconnu votre » génie. »

Schwann n’avait point recherché ces honneurs : c’était une manifestation toute spontanée de reconnaissance et d’admiration : aussi avait-il le droit de s’en montrer fier et heureux. Sa figure était comme illuminée; elle rayonnait d’émotion et de bonheur.

En le voyant si plein de vie et de bonne humeur , nous espérions encore pour lui de longues années de santé et d’activité. Hélas! le mal impitoyable qui devait remporter avait déjà commencé ses ravages. De cruelles préoccupations allaient bientôt troubler tous ceux qui l’affectionnaient. Des accès de vertige et de suffocation avaient fait soupçonner des lésions valvulaires du cœur, sur l’existence desquelles l’auscultation ne laissa malheureusement plus de doute. Cependant l’excellente santé dont il avait toujours joui , la vigueur de sa constitution pouvaient encore assurer un certain répit.

(1) Ce buste se trouve actuellement à Düsseldorf entre les mains du frère du défunt. La famille Schwann a fait exécuter un second buste par le sculpteur Hugo Linderoth, de Düsseldorf. Ce buste a été solennellement déposé à la bibliothèque de Liège, le 11 janvier 1883, en présence du Recteur et d’un grand nombre de professeurs.

Aucun de nous ne prévoyait une catastrophe immédiate , lorsque nous apprîmes coup sur coup la nouvelle de sa maladie puis celle de sa mort survenue à Cologne le 11 janvier 1882.

Schwann était allé passer, suivant son habitude , les vacances de Noël à Kempen au sein de la famille de sa sœur ; puis de Kempen il s’était rendu à Cologne chez une autre de ses sœurs. Il y fut , dès le soir de son arrivée , frappé d’une attaque d’apoplexie qui l’enleva en quelques jours.

Le deuil qui atteignait la famille universitaire eut un douloureux retentissement dans la ville de Liège tout entière , où Schwann ne comptait que des amis. L’Université n’eut pas la consolation de lui faire ici des funérailles dignes d’elle et de lui. Le corps professoral presque au complet et un grand nombre d’étudiants firent , par une froide et triste matinée de janvier, le voyage de Cologne pour rendre un dernier hommage à celui dont la gloire avait jeté un nouveau lustre sur notre Faculté de médecine.

Des discours furent prononcés à la maison mortuaire par M. le recteur Trasenster au nom de l’Université (1) , par M. le professeur Masius, au nom de la Faculté de médecine; par M. le professeur Édouard Van Beneden, au nom de l’Académie des sciences de Belgique; par M. le docteur Foccroulle , au nom des anciens élèves du défunt , et enfin par M. le docteur Kuborn , au nom de l’Académie de médecine de Belgique. Au cimetière M. Schaafhausen, professeur à l’Université de Bonn, adressa en termes émouvants un dernier adieu à son compatriote et ami que la terre venait de recevoir. Cette cérémonie funèbre a laissé en nous des souvenirs trop profonds et trop récents, pour qu’il soit nécessaire de les rappeler en ce moment.

(1) Ces discours ont été reproduits par le Journal de Liège du 17 janvier 1882.

Peu de temps après , le Conseil académique de l’Université décida à l’unanimité d’honorer la mémoire du défunt en publiant sa biographie. Je fus en ma qualité de successeur de Schwann dans la chaire de physiologie , appelé à l’honneur de retracer la carrière scientifique de mon illustre prédécesseur. Je viens aujourd’hui m’acquitter devant vous de ce pieux devoir.

Théodore Schwann (1) naquit le 7 décembre 1810 à Neuss , près de Dusseldorff , dans la Prusse rhénane , à une époque où cette province faisait partie de l’empire français. C’était le cinquième des treize enfants de Léonard Schwann et d’Élisabeth Rottels. Sa famille paternelle était originaire deBocholt, en Westphalie. Le grand’père Schwann, qui exerçait l’état d’orfèvre, avait, vers le milieu du siècle dernier, quitté son village natal et était venu s’établir à Neuss, où il avait épousé Marie-Gertrude Frings. Son fils Léonard exerçait également l’état d’orfèvre au moment de la naissance de notre collègue. Mais il se décida, au bout de quelques années, à fonder une imprimerie. Il alla visiter en détails l’imprimerie d’une ville voisine, puis se mit vaillamment à l’œuvre et construisit lui-même , avec l’aide d’un ouvrier menuisier, la première presse qui fonctionna dans ses ateliers. Cette imprimerie est aujourd’hui l’une des plus florissantes du pays Rhénan. Nous lui devons le beau Liber memorialis , publié en 1879, en l’honneur de Théodore Schwann.

Léonard Schwann était un homme d’un esprit ingénieux et possédait une aptitude remarquable pour tous les travaux de mécanique. Théodore Schwann tenait de son père ce goût prononcé pour les occupations manuelles qui lui fut plus tard d’un si grand secours dans ses travaux de labo-

• (1) Les détails qui suivent m’ont été fournis par M. Franz Schwann de Neuss, frère du défunt. .

ratoire : tout enfant, il passait ses heures de récréation à fabriquer de petits instruments de physique au moyen des matériaux les plus primitifs (1).

Après l’école primaire, il suivit, de 1820 à 1826, les cours d’humanités au progymnase de sa ville natale, puis alla achever ses études moyennes au Collège des Jésuites de Cologne ( Gymnasium an Marzellen ). Il se fit remarquer de tous ses professeurs par la vivacité de son intelligence et par son ardeur au travail. Dès ce moment, il manifesta une prédilection marquée pour l’étude des mathématiques et des sciences, et spécialement pour la physique. Il ne se contentait pas de comprendre et de s’assimiler la parole du maître : la leçon terminée , il s’ingéniait à refaire les expériences, à les varier, et même à en imaginer de nouvelles.

Cependant il était encore indécis sur le choix d’une carrière au moment où il se fit inscrire, au mois d’octobre 1829, à la faculté de philosophie de Bonn. Il appartenait à une famille profondément religieuse ; ses parents , et surtout sa mère, auraient vivement désiré lui voir embrasser l’état ecclésiastique à l’exemple de son frère ainé, Peter Schwann, qui mourut, en 1881 , professeur de théologie et chanoine honoraire de Frauenburg.

Aussi voyons-nous figurer la théologie catholique, un cours de rebus posilivis et négativis , la psychologie, la logique, à côté de la littérature latine , de la haute algèbre et des sciences proprement dites (physique, chimie, botanique , zoologie, minéralogie ) , parmi les premières leçons qu’il suivit k Bonn (2). Les cours de sciences et de mathé -

(1) Un de ses frères, Léonard Schwann , orfèvre comme son père, l’aida à construire toute une série d’appareils électriques.

(2) La liste des cours suivis par Schwann se trouve dans le Curriculum ritae annexé selon l’usage à sa dissertation inaugurale.

matiques l’absorbèrent bientôt tout entier et il se décida à aborder l’étude de la médecine. Ses parents eurent la sagesse de ne pas contrarier une vocation si prononcée.

Théodore Scliwann eut à ce moment l’inestimable bonne fortune de devenir l’élève du célèbre anatomiste et physiologiste Jean Muller, qui débutait dans la carrière du professorat. Cette rencontre fixa sa destinée. Il subit l’ascendant irrésistible que le génie de Müller exerçait sur tous ceux qui l’approchaient. Il se prit d’une passion profonde pour la science de la vie et devint l’auditeur assidu du jeune professeur (1). C’est aux leçons de Müller qu’il fit la connaissance de Henle, l’illustre professeur actuel d’anatomie de Gôttingue, avec lequel il se lia d’une amitié qui dura jusqu’à sa mort. Citons également parmi ses condisciples Théodore Ludwig Bischoff et Nasse.

Müller était un grand connaisseur d’hommes; il discerna sans peine la haute intelligence de son élève et n’hésita pas à l’associer à ses travaux. Scliwann l’assista dans ses expé-

(1) On a retrouvé dans les papiers de Schwann le brouillon d’une lettre écrite par lui à du Bois-Reymond. Il y raconte la façon dont il fit la connaissance de Müller :

Ich habe Joli. Müller zuerst kennen gelernt im October 1830, wo icli bei ihm seine Vorlesungen iiber Encyclopaedie der Medicin und allgemeine Pathologie belegte. In diesen Vorlesungen sprach er über den Bell’schen Lehrsatz über die Verschiedenheit der Empfindungs — und Bewegungsnerven und sagte diese Frage sei noch unentschieden. Ich stand den Winter über in keiner andern Beziehung zu ihm, als dass ich seine Vorlesungen besuchte. Im Frühjahr 1831 begegnete ich ihm zufallig auf einem Spaziergange und wir unterhielten uns über physiologische Gegenstânde. Ich machte ihm im Gesprâch den Vorschlag zu einem Versuch über jene Frage , worauf er antwortete er habe grade jenen Versuch an Frôschen gemacht und sei nun gewiss dass Bell Redit habe. Er lud mich ein , so oft ich wolle zu ihm zu kommen um Versuche zu machen. So habe ich denn wahrend des darauf folgenden Semesters aile Versuche an denen er damais arbeitete mit ihm gemacht .

riences sur les racines motrices et sensitives des nerfs spinaux et sur la coagulation du sang. Le jeune étudiant révéla un tel talent d’expérimentateur et un goût si vif pour les travaux de physiologie, que son maître put dès ce moment lui prédire les plus brillantes destinées s’il voulait se consacrer entièrement aux études de science pure.

Mais il fallait courir au plus pressé, c’est-à-dire conquérir d’abord le diplôme de docteur. Après avoir subi à Bonn le 4 août 1831 , l’examen dit philosophique et scientifique, Schwann se rendit à Wurtzbourg. L’enseignement clinique de Schdnlein jouissait, à cette époque, d’une renommée sans égale en Allemagne , et attirait dans la célèbre Université bavaroise une foule toujours croissante d’élèves et de jeunes médecins. Schwann séjourne trois semestres à Wurtzbourg, puis se transporte à Berlin pour y terminer ses études et passer les derniers examens.

Il y retrouve Jean Müller, dont la renommée n’avait fait que grandir entretemps , et qui venait de succéder à Rudolphi dans la première chaire d’anatomie et de physiologie de l’Allemagne. Il retrouve également Henle, devenu l’assistant de Müller.

Schwann entreprend son premier travail scientifique sur les conseils et sous la direction de Müller. Les recherches dans lesquelles il prouve la nécessité de l’oxygène pour le développement de l’embryon dans l’œuf de poule, lui servirent de dissertation inaugurale et lui valurent, le 31 mai 1834, le titre scientifique de docteur en médecine (1). Il subissait à la même époque l’examen d’État et obtenait le 26 juillet 1834 le brevet de médecin et de chirurgien, qui lui donnait accès à la pratique médicale.

( 1 ) De necessitate aeris atmospherici ad evolutionem pulli in ovo incubito. Dissert. Berolini. 1834.

Jean Müller avait été à même d’apprécier de plus près le talent hors ligne de son élève. Il insista de nouveau pour le décider à entrer dans la carrière scientifique et le fit bientôt (1er octobre 1834) nommer aide au Musée anatomique, dont il était directeur. Schwann remplaçait son ami Henle qui venait d’être nommé second prosecteur de Müller à la place de D’Alton.

La position officielle était des plus modestes ; elle rapportait 10 thalers (fr. 37-30) par mois (1). Le travail était parfois rebutant. Ainsi, le directeur actuel du Musée de Berlin, Peters (2), se rappelle encore avoir vu Schwann nouvellement installé dans ses fonctions d’aide d’anatomie, gratter pendant des journées entières les nageoires pectorales d’une raie gigantesque pour en préparer le squelette. Plusieurs pièces , conservées dans les collections zoologiques , témoignent du soin consciencieux avec lequel le jeune savant s’acquittait d’une besogne en somme peu intéressante pour lui.

Mais qu’étaient ces légers ennuis pour celui qui avait le bonheur de travailler aux côtés d’un savant tel que Müller. Comme chercheur, Müller tenait incontestablement, depuis la mort de Cuvier, le premier rang parmi les biologistes; comme maître , il était incomparable. Il exerçait sur ceux qui l’approchaient une véritable fascination ; il communiquait h ses élèves sa prodigieuse activité, le feu sacré dont il brûlait. Il leur inspirait cet ardent amour de la vérité scientifique , cet esprit de critique sévère qui lui faisait dédaigner les spéculations pures pour chercher à s’appuyer toujours sur le terrain solide de l’observation et de l’expérience.

( 1 ) Schwann faisait en outre des cours privés rétribués d’histologie et recevait une rémunération pour les articles destinés au dictionnaire des sciences médicales. - )

(2) M. Peters est mort depuis que ces lignes ont été écrites.

« Quand on s’est trouvé, en contact avec un homme de » premier ordre, a dit Helmholtz, faisant allusion à ses rela- » tions avec Jean Millier, toute l’échelle des conceptions » intellectuelles est modifiée pour la vie ; la rencontre d’un » tel homme est peut-être ce que l’existence peut offrir de w plus intéressant. »

C’est Müller qui a formé toute cette pléiade d’anatomistes et de physiologistes, dont les travaux ont renouvelé la science et ont fait de l’Allemagne une terre classique des études biologiques : Schwann, Henle, Reichert, Virchow, Brücke, du Bois-Reymond, Helmholtz, etc., pour ne citer que quelques-uns des plus illustres.

Pendant les cinq années qu’il passe aux côtés de Müller, se place pour Schwann une période de travail acharné pendant laquelle les découvertes succèdent aux découvertes. Les grands travaux qui ont illustré son nom datent tous de cette époque.

Henle (1), qui vécut pendant plusieurs années sous le même toit que Schwann , nous a tracé de lui un portrait caractéristique , que je demanderai la permission de reproduire ici : « Il me semble le voir encore devant moi, dit-il; » c’était un petit homme de taille en dessous de la moyenne, » à figure imberbe , d’expression presque enfantine et tou- » jours souriante , à cheveux lisses d’un brun foncé , vêtu » d’une robe de chambre fourrée, habitant une petite pièce » mal éclairée , au second étage d’un restaurant qui n’était » pas même de second rang (au coin de la Friedrichstrasse )> et de la Mohrenstrasse). Il y passait des journées entières » sans sortir , entouré de quelques rares livres, mais » d’innombrables petits vases de verre , cornues , fioles , » tubes, etc., et d’appareils simples qu’il confectionnait lui-

(1) Theodor Schwann, Nachruf v. Henle. 1882.

» même. Ou bien je me transporte de nouveau par la pensée » dans les salles sombres et fétides de l’Institut anatomique, » derrière l’église de la garnison. Nous y travaillions jusqu’à » la tombée de la nuit aux côtés de notre excellent chef » Johannes Müller. Nous dînions le soir suivant la mode )) anglaise, pour profiter plus complètement de la lumière » du jour. A midi, un second déjeuner nous réunissait dans » la chambre du directeur. La femme du portier fournis- » sait les mets , et nous le vin et les joyeuses saillies.

» C’étaient des jours heureux que la génération actuelle » peut nous envier, jours heureux où l’on vit apparaître les » premiers bons microscopes sortis des ateliers de Plossl à » Vienne ou de Pistor et Schiek à Berlin , et payés de nos » économies d’étudiant : jours heureux où il était encore » possible de faire des découvertes de premier ordre en grat- » tant une membrane animale de l’ongle ou du tranchant » du scalpel. »

Jean Müller avait à ce moment commencé la publication de son grand traité de physiologie , le plus vaste monument élevé à cette science depuis l’apparition des Elementa de Haller. C’était une œuvre non de compilation , mais de critique scientifique. Müller n’admettait comme vrai que ce qu’il avait vérifié lui-même ou fait vérifier sous ses yeux par ses assistants. Il avançait ainsi pas à pas, parcourant systématiquement chaque chapitre de la physiologie, imaginant de nouvelles expériences , répétant celles des autres , s’appuyant toujours sur le terrain solide des faits. Ses aides, enflammés par son exemple , travaillaient à ses côtés et concouraient activement au grand’œuvre.

Quelle meilleure école pour un jeune savant que ce commerce de tous les jours, cette collaboration avec un maître de la valeur de Müller! Mais quel honneur pour Müller de former des élèves tels que Schwann !

Schwann entreprit à l’instigation de J. Müller, un grand

nombre de recherches physiologiques et microscopiques destinées au grand traité de physiologie. Il examina la texture des muscles volontaires , indiqua une méthode d’isoler les fibres primitives et montra l’origine des stries transversales de leurs faisceaux primitifs. Il chercha la terminaison des nerfs dans les muscles, sans parvenir à la découvrir; il n’admit point la terminaison par anses, généralement adoptée à cette époque , aujourd’hui entièrement réfutée. Il constata le premier l’existence des parois propres des vaisseaux capillaires et fut bien près de découvrir leur endothélium. Il montra par des expériences physiologiques au moyen de l’eau froide, la contractilité musculaire des artères. Il découvrit dans le mésentère de la grenouille et dans la queue des têtards , la division d’une fibre primitive des nerfs, observation sans précédent jusqu’alors. Il prouva le premier, par l’examen microscopique et par le rétablissement de la fonction, la reproduction des nerfs coupés, et le premier il se servit de cette faculté pour aborder la question de savoir si les fibres sensitives ou motrices, irritées au milieu de leur trajet, propagent leur irritation vers le centre et la périphérie à la fois , ou seulement dans une direction.

Il imagina un instrument , la balance musculaire destinée à mesurer la force du muscle aux différents états de raccourcissement. Il démontra que la contractilité musculaire s’exerce suivant la même loi que l’élasticité d’un corps qui, ayant la longueur du muscle contracté au maximum , serait étiré i\ la longueur du muscle au repos. Le travail de Schwann sur la force des muscles, inaugure brillamment cette série non interrompue de recherches exactes à l’aide desquelles les du Bois-Reymond , les Helmholtz, etc. , ont édifié cette physiologie générale des nerfs et des muscles qui constitue l’un des plus beaux fleurons de la biologie moderne. C’était la première fois, a dit du Bois-Reymond que l’on examinait

comme une force physique une force éminemment vitale et que les lois de son action étaient mathématiquement exprimées par des chiffres.

Schwann coopéra également à une autre oeuvre de longue haleine, le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales publié par les professeurs de Berlin. On lui doit les articles : Vaisseaux, Hématose, Sécrétion urinaire et sécrétion cutanée.

A cette occasion il publia les résultats de ses recherches sur la structure de la paroi vasculaire et notamment du tissu élastique qui entre dans la constitution de cette paroi. On y rencontre la première description complète des différentes formes de tissu élastique. Une partie de ces recherches se trouve reproduite dans un travail inspiré par lui et publié sous sa direction, la dissertation d’Eulenburg, intitulée: De tela elastica (Berolini 1836).

C’est à la même époque que Schwann entreprit les expériences qui le conduisirent à la découverte du ferment de la digestion stomacale, la pepsine (1). On savait par les expériences de Réaumur, de Spallanzani et celles plus récentes de Tiedemann et Gmelin, que le suc gastrique extrait du corps est encore capable d’exercer son action digestive sur la viande ou l’albumine. Beaumont venait de publier ses intéressantes observations faites sur un chasseur canadien atteint accidentellement de fistule gastrique. Enfin Eberle de Wurtzbourg avait constaté que les propriétés digestives appartiennent également à la paroi stomacale. L’extrait acide obtenu par macération de la membrane muqueuse de l’estomac dissout le blanc d’œuf en lui faisant subir une transformation chimique.

Müller s’intéressait vivement aux expériences d’Eberle ; il

(1) Milliers Archiv f. Anat. u Physiologie, 1836, p. 66 et p. 90.

les répéta en commun avec Schwann et en confirma pleinement l’exactitude. Mais il restait bien des points intéressants h élucider. À quel genre de dissolution faut-il rapporter la digestion de la viande? S’agit-il d’une action de contact delà muqueuse stomacale ou bien le suc gastrique contientil une substance qui préside à la dissolution? Autant de questions qu’il s’agissait de résoudre et dont Müller abandonna généreusement l’étude h son jeune collaborateur. Schwann poursuivit donc seul les expériences sur la digestion. Il les conduisit avec une rare sagacité : il ne tarda pas à découvrir que le suc gastrique doit sa puissance digestive l\ la présence d’une matière organique nouvelle qu’il appela Pepsine (de , coction). Il détermina les réactions de la pepsine et les principales conditions de son activité. Il démontra que cette substance agit à la façon des ferments, une petite quantité de pepsine suffisant pour transformer une très- grande quantité d’albumine. Malgré le grand nombre de travaux importants qui depuis cette époque, ont eu pour but d’élucider la digestion peptique, l’œuvre de Schwann est restée entièrement debout et cette partie de la physiologie est encore telle qu’elle est sortie de ses mains. Ses successeurs se sont bornés h élucider quelques points de détails. C’est le plus bel éloge qu’on puisse faire de ce travail. N’oublions pas que la découverte de la pepsine a enrichi la thérapeutique d’un agent puissant auquel des milliers de malades ont chaque jour recours.

Schwann aborda également l’étude d’un autre genre de fermentation. Dans une des thèses annexées h sa dissertation inaugurale, il s’était posé en adversaire de la doctrine des générations spontanées (1). Cette question, qui avait passionné les savants dans la seconde moitié du dix-hui-

1) Infusoria non oriuntur generatione aequivoca.

tième siècle, lors du débat fameux entre Needham et Spallanzani, attendait encore sa solution définitive. On avait à peu près abandonné l’opinion deSpallanzani, qui attribuait la présence des êtres vivants dans les liquides en décomposition b des germes apportés par l’atmosphère, et qui expliquait l’absence de ces organismes vivants dans les infusions bouillies , à l’action destructive exercée par la chaleur sur leurs germes. Un grand nombre de bons esprits admettaient au contraire avec Needham, que la matière organique des liquides en décomposition conserve après la mort un reste de vitalité, sous l’influence de laquelle ses particules peuvent se réunir dans un nouvel arrangement, et donner naissance aux animalcules des infusions. Ehrenberg n’avait cependant cessé de protester (depuis 1830) contre la doctrine de la génération spontanée des infusoires , en se basant principalement sur l’organisation compliquée de ces animaux.

Quoi qu’il en soit, on n’établissait aucun lien de causalité entre le développement des êtres inférieurs et les phénomènes de la putréfaction. Si les infusions organiques bouillies et renfermées dans des flacons bouchés, ne s’altèrent pas et restent exemptes d’organismes microscopiques , c’était, d’après Gay-Lussae et Berzelius, au manque d’air qu’il fallait l’attribuer. L’économie domestique avait utilisé ces faits pour la préservation des aliments : l\ plusieurs reprises, on avait constaté que l’air des conserves préparées d’après le procédé Appert ne contient plus d’oxygène, r Tel était l’état delà question, lorsque Théodore Schwann (1) et Franz Schulze (2) abordèrent à Berlin en même temps et sans doute indépendamment l’un de l’autre le problème de la génération spontanée. Franz Schulze démontra par des expé-

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(1) Théodore Schwann. Poggendorfs Ànnalen XXXXI,p. 184-193. 1837.

(2) Franz Schulze. Ibid. XXXIX. 1836.

riences probantes, que les infusions végétales et animales peuvent se conserver intactes pendant des mois malgré la présence et le renouvellement de l’air, si l’on a soin de faire passer cet air sur de l’acide sulfurique qui tue les germes contenus dans l’air. La même année Schwann communiquait au Congrès des naturalistes allemands réunis à Jena , les résultats d’expériences analogues. Une infusion de viande bouillie peut être enfermée dans une bulle de verre avec une quantité notable d’air, sans qu’elle se putréfie et qu’un seul infusoire s’y développe. Peu de temps après Schwann eut l’idée de modifier l’expérience de manière il renouveler l’air de ses vases tout en détruisant les germes qu’il pourrait contenir (1):

« Un flacon contenant un petit morceau de viande est » rempli d’eau jusqu’au tiers, puis fermé au moyen d’un » bouchon percé de deux tubes de verre. Ces tubes tra- » versent, sur une longueur de trois pouces environ, un » alliage fusible maintenu à une température voisine de celle )) de l’ébullition du mercure. L’un des tubes est relié à un » gazomètre par son extrémité émergeant du métal fondu. » Puis le liquide du flacon est soumis b une ébullition éner- » gique de manière à chasser en partie au dehors l’air con- » tenu dans le vase et les tubes et à chauffer le reste. Après » refroidissement un courant continu d’air atmosphérique » provenant du gazomètre est conduit dans le flacon et de » là au dehors. Avant de pénétrer dans le flacon, cet air » amené du gazomètre est soumis à une température élevée » lors de son passage à travers le tube plongé dans l’alliage » fondu. L’expérience fut prolongée pendant plusieurs se- » maines et répétée plusieurs fois. Il ne se forma ni infu-

(1) Le travail de Schwann avait été lu par J. Müller à la Société: Gesellschaft naturforschender Freunde de Berlin, dans la séance du mois de février 1837.

» soires , ni moisissures, ni putréfaction. La viande ne s’al- » térapaset le liquide resta aussi clair qu’il l’était au début. » Schwann continue en ces termes : « Je me propose d’exa- » miner à un autre endroit si , de ces expériences on peut » tirer une conclusion définitive au sujet de la génération » équivoque. Je me borne à remarquer ici que, considérées » au point de vue des adversaires de la génération spon- » tanée, ces expériences s’expliquent en admettant que les » germes de moisissures et d’infusoires, qui — d’après cette » manière de voir — sont contenus dans l’air atmosphé- » rique, ont été détruits par la calcination de l’air. Dans ce » cas, il faut expliquer la putréfaction en admettant que les « germes , en se développant et en se nourrissant aux dé- )> pens de la substance organique , y provoquent une décom- » position correspondant aux phénomènes de la putréfac- » tion , opinion en faveur de laquelle on peut faire valoir » également cette circonstance que l’arsenic et le sublimé, » substance toxiques pour les infusoires et les moisissures , » sont précisément les meilleurs préservatifs de la putré- » faction. »

» Les substances comme l’extrait alcoolique de noix » vomique qui constitue un poison pour les infusoires, » mais non pour les moisissures , empêchent tous les phé- » nomènes de putréfaction liés à la présence des infusoires, » par exemple le dégagement d’hydrogène sulfuré , et per- » mettent au contraire les altérations dues au développe- » ment des moisissures seules. »

Restait à vérifier si le fait de la calcination de l’air ne lui enlève pas certaines de ses propriétés , par exemple , celle d’entretenir les phénomènes chimiques dans lesquels le développement d’animaux ou de plantes n’intervient pas. Schwann rangeait parmi ceux-ci la respiration des animaux et la fermentation alcoolique. Il constata, conformément h ses prévisions, que les grenouilles vivent et respirent sans la moindre gêne dans de l’air calciné au préalable.

Les expériences sur la fermentation alcoolique fournirent au contraire un résultat inattendu. La fermentation ne s’établit pas dans les vases renfermant de la levure bouillie et ne recevant que de l’air calciné. Loin de se décourager, Schwann trouve dans ce fait l’occasion d’une nouvelle découverte capitale, celle de la nature organisée de la levure de bière. Il lui vient immédiatement à l’idée que la fermentation alcoolique pourrait bien être une décomposition du sucre provoquée elle aussi, par le développement d’organismes végétaux ou animaux. Il examine la levure au microscope et a le bonheur de voir ses prévisions se réaliser. Il découvre à nouveau ces globules que Leeuwenhoek avait déjà vus (1680), mais avait pris pour des cristaux. Il observe leur végétation et leur multiplication et démontre par des expériences fort ingénieuses leur participation au phénomène de fermentation et à la production de l’acide carbonique. La même découverte avait été faite peu de temps auparavant en France par Cagniard Latour. Ainsi l’étude de la fermentation alcoolique, loin d’ébranler la doctrine de l’intervention des êtres inférieurs dans les phénomènes de putréfaction , leur prêtait un appui nouveau et inattendu. Toutes ces découvertes tiennent dans un petit écrit de neuf pages in-8°. Quelle leçon, comme le dit Henle, pour la génération prolixe qui remplit aujourd’hui les ouvrages périodiques de longues communications sur des sujets souvent insignifiants !

Les idées de Schwann sur le rôle que les organismes inférieurs jouent dans les phénomènes de putréfaction et de fermentation ne reçurent pas immédiatement l’accueil qu’elles méritaient. Elles trouvèrent en Liebig un adversaire redoutable. Pour ce chimiste philosophe, la notion de ferment n’a rien de commun avec les phénomènes de la vie des êtres inférieurs. Le ferment doit être considéré comme formé d’une substance organique en voie de décomposition. L’ébranlement dont ses particules sont affectées se trans-

met aux molécules voisines de la substance fermentescible, et y propage le mouvement de décomposition.

L’illustre chimiste ne se borna pas à combattre la nouvelle théorie sur le terrain des faits et des raisonnements scientifiques , il chercha h la ridiculiser. La parodie représentant un infusoire mangeant du sucre et éliminant de l’alcool par l’intestin et de l’acide carbonique par la vessie est restée légendaire.

I/aversion de Schwann pour les polémiques personnelles constitue l’un des traits de son caractère. Après avoir lancé dans le monde scientifique une de ces idées qui soulèvent des orages, il se renfermait ensuite dans un calme olympien et savait assister en spectateur pour ainsi dire désintéressé, aux controverses les plus passionnées. Il laissa donc Liebig triompher bruyamment, certain qu'un jour on lui rendrait justice, et que la vérité finirait par l’emporter.

Il attendit un quart de siècle, mais il vécut assez pour jouir d’une éclatante revanche. La doctrine de Schwann, pour ainsi dire découverte à nouveau et rajeunie par les travaux de Pasteur (1) a pris dans ces derniers temps un

( 1 ) On lira avec intérêt la lettre suivante écrite à Schwann par Pasteur, peu de temps avant la manifestation du 23 juin 1873. Nous la reproduisons avec l’assentiment de l’auteur :

Paris, le 15 juin 1878.

Monsieur et illustre confrère ,

J’apprends qu’une grande manifestation se prépare, en Belgique, en votre honneur et que vos fécondes découvertes vont y recevoir le juste tribut d’admiration qui leur est dû.

Depuis vingt années déjà, je parcours quelques-uns des chemins que vous avez ouverts. A ce titre, je l’éclame le droit et le devoir de m’associer de cœur à tous ceux qui proclameront bientôt que vous avez bien mérité de la science et de signer ces quelques lignes.

L’un de vos nombreux et sympathiques disciples et admirateurs ,

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