‹ Théodore SchwannChapitre 2 sur 3 · L. Pasteur · texte numérisé non relu

L. Pasteur

A Monsieur Th. Schwann, à Liège.

développement grandiose. Pasteur a multiplié les exemples de fermentations dues à des êtres organisés ; il a imaginé des procédés pour recueillir, manipuler et cultiver les germes des organismes inférieurs, il a varié les expériences de cent façons différentes de manière à convaincre les plus difficiles. Enfin il a étendu la doctrine des microbes à la pathogénie des maladies infectieuses. Pour beaucoup de savants de premier ordre qui acceptent les idées de Pasteur, les maladies contagieuses ou infectieuses sont probablement toutes dues au développement de bactéries et d’autres êtres infiniment petits qui envahissent notre organisme, et s’y multiplient avec une rapidité et une profusion effrayantes.

Le virus du charbon, celui du choléra des poules, du rouget des porcs, etc. , est un être vivant, une réalité palpable qu’on peut aujourd’hui combattre d’une façon rationnelle, grâce à l’admirable découverte de l’atténuation des virus. Ces mêmes bactéridies charbonneuses , par exemple, qui propagent au loin la contagion et la mort deviennent, quand elles ont été soumises à une culture appropriée un préservatif efficace, un véritable vaccin contre la terrible maladie.

Tout un essaim d’émules ou d’élèves de Pasteur se livre en ce moment avec ardeur à cette étude ; et le jour n’est peut-être pas éloigné où, grâce à leurs travaux, l’humanité sera en possession de spécifiques infaillibles contre le typhus , le choléra , la tuberculose , et où elle pourra combattre victorieusement les ennemis invisibles qui la menacent de toutes parts. N’est-ce pas en s’inspirant des idées de Pasteur que Lister a imaginé son fameux pansement antiseptique des plaies quia révolutionné la chirurgie, et auquel chaque jour des milliers de malheureux doivent la vie?

Les travaux dont j’ai rendu compte jusqu’à présent auraient seuls suffi à illustrer le nom de Schwann. Cependant ces travaux sont relativement peu connus : leur renom-

mée a pâli devant l’éclat incomparable de la grande découverte de notre collègue. La publication du petit livre où il jette les fondements de la théorie cellulaire a ouvert une ère nouvelle à l’étude de la biologie. On chercherait en vain, a dit Simon, dans l’histoire des sciences naturelles l’exemple d’une révolution plus radicale dans la direction et le caractère des travaux scientifiques, que celle qui fut opérée de 1838 à 1839 par la mise en lumière de la théorie histogéné tique de Schwann. Cette révolution fut subite et triompha pour ainsi dire sans combat.

C’est une fortune bien rare qu’une doctrine d’une portée aussi générale que la théorie cellulaire rallie dès son apparition tous les suffrages. Comme le fait remarquer Henle, le sol scientifique sur lequel cette théorie germa et se développa , avait été favorablement préparé à deux points de vue différents : l’un que l’on pourrait appeler philosophique ou idéal, l’autre positif ou histologique. La préparation au point de vue philosophique date des débuts de l’étude de la nature : l’esprit humain est invinciblement poussé à rechercher et surtout à imaginer une cause simple chargée d’expliquer la diversité des phénomènes. C’est à ce besoin inné de schématisation, de simplification que nous devons les monades d’Epicure ou de Leibnitz et la philosophie de la nature d’Oken.

Nous lui devons, jusqu’à un certain point, les théories plus positives d’observateurs tels que Fontana, Milne-Edwards, Raspail , Dutrochet, qui tour à tour crurent apercevoir dans le champ du microscope l’élément fondamental auquel se réduit la nature animée toute entière.

Malheureusement l’hypothèse de cette forme unique et primordiale reposait en partie sur de pures illusions d’optique, en partie sur des faits mal interprétés. Aussi peut-on dire avec Ranvier qu’il y a entre les théories cellulaires de Raspail et de Dutrochet et la théorie cellulaire de Schwann,

la même différence qu’entre l’Atomisme des anciens et les nouvelles doctrines chimiques.

D’autres travaux histologiques parfois d’allure modeste , mais serrant les faits de près, avaient frayé une voie plus sure à la théorie cellulaire. Tant il est vrai que les grandes découvertes sont souvent préparées par plusieurs générations de travailleurs. Elles naissent rarement d’une pièce comme la Minerve antique qui jaillit toute armée du cerveau de Jupiter.

Robert Brown découvre en 1821 le noyau cellulaire, ce corpuscule qui donne aux cellules végétales quelque chose de caractéristique et ne permet plus de les confondre avec des vésicules quelconques. Mirbel, von Molli , Unger , démontrent que chez les végétaux, tous les organes , tous les tissus, malgré leur apparente diversité, sont au fond des agrégats de cellules plus ou moins transformées. La brillante corolle qui s’épanouit au soleil comme rhumble brin de mousse sont formés des mêmes parties élémentaires, de cellules juxtaposées. Chaque cellule possède son individualité propre, c’est un organisme en miniature, une unité vivante. Schleiden venait d’étudier le rôle important rempli par le noyau dansla formation des cellules végétales, et lui donnait pour cette raison le nom de cytoblaste , c’est-à-dire de formateur de la cellule. Dès ce moment la théorie cellulaire était constituée pour le règne végétal, et la diversité de forme et de structure était ramenée à cette unité fondamentale , la cellule.

On connaissait, il est vrai, çà et là chez les animaux quelques exemples d’organes formés de cellules. J. Müller avait constaté leur présence dans le tissu de la corde dorsale; Henle les avait étudiées dans l’épiderme; Henle et Purkinje, dans la substance des glandes ; Ehrenberg et Valentin, dans les centres nerveux, etc. Mais c’étaient là des faits isolés, qu’aucun lien ne reliait, et que certains

savants considéraient même comme des exceptions. Personne n’avait encore songé à transporter dans le domaine de riiistologie animale les notions générales qui se dégageaient des études d’histologie végétale.

Schwann a raconté lui-même à quel hasard il avait dû la première idée de sa découverte : (1)

« Un jour que je dînais avec M. Schleiden, cet illustre >' botaniste me signala le rôle important que le noyau joue » dans le développement des cellules végétales. Je me rap- » pelai tout de suite avoir vu un organe pareil dans les » cellules de la corde dorsale, et je saisis h l’instant même « l’extrême importance qu’aurait ma découverte, sijeparve- » nais à montrer que dans les cellules de la corde dorsale, « ce noyau joue le même rôle que le noyau des plantes » dans le développement des cellules végétales. Il s’ensui- » vrait, en effet, à cause de l’identité de phénomènes si » caractéristiques, que la cause qui produit les cellules de » la corde dorsale ne peut pas être différente de celle qui )) donne naissance aux cellules végétales. »

Les deux savants se rendirent immédiatement h. l’amphithéâtre d’anatomie pour examiner les noyaux en question, et Schleiden leur reconnut une ressemblance parfaite avec les noyaux des cellules des plantes.

« Dès ce moment, poursuit Schwann, tous mes efforts » tendirent à trouver la preuve de la préexistence du noyau » à la cellule.

» Une fois arrivé sous ce rapport pour la corde dorsale » et pour les cartilages, à un résultat satisfaisant, l’origine » de toutes les parties élémentaires des autres tissus par le

(1) Schleiden n’avait pas encore livré à la publicité les résultats de ses recherches qui eurent une influence décisive sur le développement de la théorie cellulaire de Schwann.

» meme mode de développement, c’est-à-dire au moyen de » cellules, n’était plus douteux pour moi, à cause du prin- » cipe que je venais d’établir, et l’observation a entièrement » confirmé ma manière de voir. J’ai trouvé , à l’aide du mi- » eroscope , que ces formes si variées des parties élémen- » taires des tissus de l’animal ne sont que des cellules » transformées , que l’uniformité de la texture se retrouve » aussi dans le règne animal, que, par conséquent, l’origine » cellulaire est commune à tout ce qui vit. Tout m’autori- )) sait dès lors à faire également à l’animal l’application de )) l’idée de l’individualité des cellules. »

Au moment où Schwann entreprenait de démontrer que tous nos organes ont une origine cellulaire , la structure de la plupart d’entre eux était fort mal connue. L’application suivie du microscope aux recherches d’histologie animale était d’introduction récente : tout était à créer. Schwann ne recula pas devant le labeur immense qui s’ouvrait devant lui. Ce qu’il avait fait en premier lieu poui* les cartilages et pour la corde dorsale, il le tenta successivement pour tous les autres tissus du corps. Partout il eut le bonheur de constater la réalisation de son idée.

Il eut, au cours de ses recherches , l’occasion de découvrir un grand nombre de faits nouveaux. Le premier il compare l’œuf à une cellule et reconnaît dans les globules du blastoderne de véritables cellules; le premier il décrit les cellules pigmentaires étoilées, les lamelles de l’ongle, le développement des plumes, les noyaux des prismes de l’émail, ceux des muscles lisses et striés, les fibres delà pulpe dentaire et les cellules destinées à se transformer en fibres du cristallin, etc. Il appelle rattention sur l’enve¬

loppe des nbres nerveuses qui porte aujourd’hui son nom : gaine de Schwann. Toutes ces découvertes ont été pleinement confirmées par les recherches modernes armées d’une technique plus parfaite et d’instruments d’optique infiniment supérieurs.

Est-il besoin de rappeler qu’à côté de ces acquisitions nouvelles dont les Recherches microscopiques enrichissaient définitivement la science, il s’était glissé un certain nombre d’erreurs. Il en eut difficilement été autrement, vu l’imperfection des appareils d’optique et la difficulté extrême d’un sujet tout nouveau.

Le vif désir que Schwann devait éprouver de voir sa théorie sortir triomphante de la longue épreuve à laquelle il la soumettait, fa peut être influencé parfois d’une façon inconsciente. Fermement persuadé de l’exactitude des principes qui le guidait, trouvant h chaque instant dans les faits particuliers qu’il découvrait la confirmation la plus éclatante de ces principes, est-il étonnant qu’il se soit, dans certains cas particuliers, montré moins sévère qu’à l’ordinaire dans l’admission des preuves.

Il est une partie fort importante de la théorie cellulaire, celle à laquelle son auteur attachait le plus de prix, et sur laquelle les données modernes de la science diffèrent essentiellement de ce que Schwann avait cru découvrir. Je veux parler de la genèse de la cellule, de son mode de formation. Une erreur capitale, la notion de la formation libre des cellules au sein d’un blastème, s’était dès le début glissée dans les travaux de Schleiden. Il est vrai que Schleiden n’admettait ce mode de formation qu’à titre d’exception. Cette erreur, Schwann l’avait transportée et adaptée à l’histogénèse animale. La cellule animale se formait également pour lui par une espèce de précipitation libre ou de cristallisation organique au sein d’une masse semi-liquide qu’il appelait cytoblastème. Le cytoblastème pouvait aussi bien se trouver en dehors qu’au dedans d’une autre cellule. C’était en quelque sorte la génération spontanée de la cellule.

Il est assez étonnant que Schwann , qui avait combattu victorieusement la génération spontanée sur le terrain de la fermentation et de la putréfaction, s’en soit fait le défenseur

alors qu’il s’agissait de la genèse des cellules. Le principe de l’individualité physiologique de la cellule étant admis, est-il rationnel de supposer que la cellule , ce petit organisme en miniature, se forme de toutes pièces à la façon d’un cristal, alors que les infusoires, les vibrions, les globules de levure descendent tous d’êtres semblables à eux-mêmes. Schwann, dans sa comparaison de la formation du cristal et de la cellule, oubliait donc un luit primordial, c’est que la vie n’est engendrée que par la vie. Il fallut de longs travaux pour déraciner cette erreur et pour faire triompher le principe posé par Virchow : Omnis cellula e cellula. Toute

cellule est la hile d’une autre cellule.

Quoi qu’il en soit des imperfections de la théorie cellulaire , il est certain que son apparition a provoqué dans tous les domaines de la biologie, une de ses transformations que la science ne subit qu’à de longs intervalles. La notion de la cellule comme élément primordial de tous les tissus , allait dorénavant servir de fil d’Ariane aux nombreux chercheurs qui se vouent à l’étude de la morphologie, et leur permettre de débrouiller l’infinie variété des formes organiques. Elle donna la consécration définitive à l’application du microscope aux recherches d’anatomie et de physiologie. Dès ce moment l’histologie moderne est fondée, et toutes les recherches morphologiques accomplies depuis près d’un demi-siècle se rattachent à la théorie cellulaire.

« Il est un livre , a dit Edouard Van Beneden, qui par w l’importance prépondérante qu’il a exercé sur la marche )> de la biologie, peut être cité à côté de celui de Schwann. » C’est cette œuvre immortelle qui, en faisant pénétrer dans » la pensée scientifique la notion de l’évolution des orga- » nismes, a déterminé la rénovation de la morphologie. Mais » qui donc eût reconnu la portée du principe de la sélection, » si la théorie cellulaire n’avait au préalable rendu familière » à tout naturaliste la conception de l’unité constitutionnelle

» de la nature vivante? Pour que la doctrine du transfor- » misme pût s’installer définitivement , il fallait que par un » développement naturel des idées du maître, le principe )) que toute cellule provient d’une autre cellule fût reconnu » et proclamé. »

L’anatomie pathologique bénéficia immédiatement de faction fécondante de la théorie cellulaire. Jean Müller, s’inspirant des travaux de son jeune assistant, reconnut que le tissu de nouvelle formation de fenchondrome et d’autres tumeurs est composé de cellules, et que la théorie qui fait dériver tous les tissus de cellules, est également applicable à la pathologie. A Virchow était réservé l’honneur de développer cette idée et de créer la pathologie cellulaire.

Mais l’influence de la théorie cellulaire sur la marche de la physiologie n’a pas été moins profonde. La notion de l’individualité, de la vie propre de chaque cellule, est aujourd’hui la pierre angulaire de la physiologie générale. Les éléments histologiques qui entrent dans la constitution de notre corps sont bien et dûment de petits organismes, au même titre que les êtres inférieurs formés d’une seule cellule. La cellule est donc un organisme en miniature, qui vit, qui se nourrit, qui respire, qui réagit aux excitations venues du dehors. Elle est le siège d’échanges continus d’énergie et de substance entre elle et le monde extérieur. C’est dans ces propriétés de la cellule, que la physiologie moderne recherche le secret de l’activité des muscles , des glandes, des nerfs, de tous nos organes en un mot.

D’autre part la théorie cellulaire a coopéré efficacement à bannir de la science de la vie la notion de la force vitale, et à assurer la prédominance de la doctrine physico-chimique. A l’époque où Schwann publia ses recherches , l’école vitaliste triomphait pour ainsi dire sans conteste aussi bien en Allemagne qu’en France. Jean Müller, qui passait pour la plus grande autorité dans cette matière, était fran-

chement vitaliste. Il admettait dans chaque organisme une force vitale unique entièrement différente des forces chimiques et physiques, agissant comme cause et comme ordonnateur suprême de tous les phénomènes, d’après un plan déterminé à l’avance. Cette puissance mystérieuse, pour laquelle la physique et la chimie n’avaient plus de secrets, s’évanouissait au moment de la mort sans plus laisser de traces. Dans la formation d’un nouvel être, elle naissait par division d’une autre force vitale sans que cette dernière se trouvât en rien diminuée.

Cette doctrine allait bientôt être ruinée de fond en comble, et cela par les travaux des élèves de Müller. La théorie cellulaire, mais avant tout la notion de la conservation de l’énergie et les nombreuses recherches sur la physiologie générale des nerfs et des muscles, contribuèrent à lancer la physiologie dans cette voie nouvelle. Aujourd’hui l’hypothèse de la force vitale a fait son temps, elle est allée rejoindre Y horreur du vide , V esprit recteur sidéral de Képler et les autres principes métaphysiques aussi inutiles que nuisibles, qui encombraient la science à ses débuts. L’ancienne formule de Descartes posant en principe qu’il n’y a pas deux mécaniques, l’une pour les corps bruts, l’autre pour les corps vivants et que partout les lois de la nature sont identiques , a été reprise victorieusement par l’école physiologique moderne.

La théorie cellulaire porta au vitalisme les premiers coups et non les moins sensibles. Gomment, en effet, concilier la notion de l’individualité cellulaire avec l’existence d’une force vitale unique présidant â l’accomplissement de toutes les fonctions. Il fallait ou bien rejeter l’hypothèse vitaliste et rechercher la raison des phénomènes vitaux dans les propriétés des molécules et des atomes, ou bien admettre dans chaque cellule une force vitale en miniature, espèce de petit génie mystérieux présidant à son accroisse-

ment, à sa vie. Schwann insiste sur ceqoeFhypothèse d’une force vitale présente à la fois de superflu et d’insuffisant.

«Jamais, dit-il, je n’ai pu concevoir l’existence d’une » force simple qui changerait elle-même son mode d’action » en vue de réaliser une idée, sans posséder, cependant, » les attributs caractéristiques des êtres intelligents : tou- » jours j’ai préféré chercher la cause de la finalité dont )) témoigne h l’évidence la nature entière , non pas dans la » créature , mais dans le créateur, et toujours aussi j’ai » rejeté, parce qu’elle est illusoire, F explication des phé- » nomènes vitaux telle que la concevait l’école vitaliste. » J’ai posé pour principe que ces phénomènes , il faut les » expliquer comme ceux de la nature inerte. »

A Schwann revient donc l’honneur d’avoir le premier parmi les disciples de Jean Müller formulé les principes de la théorie mécanique de la vie, et d’en avoir développé systématiquement les conséquences. D’ailleurs c’est également lui qui inaugura cette série de recherches exactes sur la physiologie générale des muscles et des nerfs, qui est comme la mise en application de la doctrine physico-chimique.

Les recherches microscopiques furent publiées d’abord par fragments dans les Notizen de Froriep. Schwann les réunit ensuite en volume, en y joignant les résultats de ses derniers travaux. Ï1 avait commencé l’impression de ce volume, quand survint un évènement qui allait donner h sa vie une direction nouvelle.

Le chanoine de Ram, recteur magnifique de l’Université catholique de Louvain, avait chargé le professeur Moeiler de recruter pour la faculté de médecine un anatomiste allemand à la fois pieux et savant. Il s’agissait de remplacer le professeur d’anatomie Windischmannqui se mourait de phthisie h Hyères. Windischmann avait vécu à Bonn dans l’intimité de Jean Müller : il y avait connu Schwann, il est probable

que ce fut lui qui le recommanda à Moellcr. Schwann reçut donc la proposition d’échanger sa place d’aide naturaliste au musée de Berlin contre la position de professeur ordinaire à l’Université de Louvain.

Notre collègue n’avait pas 29 ans. A un âge où beaucoup d’hommes en sont encore à chercher leur voie , il avait fait des découvertes de premier ordre. Le succès de sa théorie cellulaire, succès aussi soudain que retentissant, entourait son jeune front d’une auréole de gloire. Malgré son mérite transcendant , malgré ses travaux, l’avenir ne lui apparaissait pas sous des couleurs favorables. Sa position au Musée de Berlin était plus que modeste : il songeait à l’améliorer et avait déjà préparé sa demande pour être nommé professeur extraordinaire. Cependant il ne devait pas se faire grande illusion sur les chances d’avancement qui l’attendaient h Berlin , où la chaire d'anatomie avait ù ce moment deux titulaires et celle de physiologie trois (Müller, Schulz etHorkel). Il n’hésita donc pas à accepter l’offre brillante qu’on lui faisait (Décembre 1838) et se prépara h partir pour Louvain. Cette détermination mit en émoi le petit cercle d’amis dont il était l’âme : on fêta sa nomination par un souper d’adieu. Henle nous a conservé (1) les vers qui

(1) Voici ces vers :

Wovon man schon im alten Testament Die Profezeiung deutlich erkennt :

Demi wie der Mann , der die Pbilister geschlagen In einem Lowen fand Bienenzellen ,

So findet jetzt Lowen (Louvain) im Manne der Zellen Den Simson , der die Pliilister wird scblagen.

Und wie Simson ein Riitlisel daraus macht mit Ebren, Woraus Niemand die Zellen im Lowen erkannte,

Wird hinwieder mit Ehren der Ebengenannte Aile Râthsel aus Zellen in Lowen erklâren.

furent h cette occasion adressés au nouveau professeur. Ces vers expriment, sous une forme plaisante, les hautes destinées que tous les amis de Schwann prédisaient à la théorie cellulaire, dès le lendemain de sa publication.

Entretemps Windischmann était mort et Schwann commença son cours d’anatomie à Louvain au mois d’avril 1839 (1). Il eut au début à lutter contre des difficultés de diverse nature. L’usage du français lui était peu familier : aussi la préparation de ses leçons lui fut d’abord une tâche fort laborieuse. Il commençait par les rédiger en allemand, se les faisait traduire en français et débitait ensuite plus ou moins librement le texte français. Mais sa persévérante ténacité triompha de tous les obstacles. D’après le souvenir de tous les contemporains, le succès de cet enseignement fut considérable. Les leçons brillaient autant par l’originalité des vues et par le savoir étendu du jeune professeur que par la méthode et la clarté de l’exposition. On assure que les notes recueillies à ses cours servirent encore de base â l'enseignement de l’anatomie microscopique à l’Université de Louvain, longtemps après qu’il eut quitté cette ville.

Cependant la théorie cellulaire faisait son chemin dans le' monde scientifique et la réputation de son auteur allait grandissant. La société Senckenbergienne de Francfort lui décernait la médaillé de Soemmering en 1841 et la Société royale de Londres celle de Copley le 1er décembre 184o, deux distinctions qui sont accordées sans concours â l’ouvrage le plus important publié dans le cours d’une longue période. La Sydenham Society fit traduire le livre de

(1) Un ancien élève de Berlin, le Dr E. Hallmann, suivit Schwann â Louvain et continua à y travailler sous sa direction. Le résultat de ses recherches fut publié dans les archives de Müller ( Müller’s Archiv. 1840 , p. 466. Uebèr den Bau des Hodens und die Entwicklung der Saamen thiere der Rochcn. )

Schwann en anglais : un grand nombre d’autres Compagnies savantes voulurent le compter parmi leurs membres. L’Académie royale de Belgique le nomma associé de la classe des sciences le 16 décembre 1841, et l’Académie de médecine de Belgique lui conféra le titre de correspondant le 16 novembre 1843 (il fut nommé membre honoraire le 21 décembre 1865).

Schwann était en outre membre correspondant ou honoraire des Académies des Sciences de Paris, Berlin, Vienne, Munich , Stockholm , Bologne , de la Société royale de Londres, de l’Académie de médecine de Turin, de l’Académie médico-chirurgicale de St-Pétersbourg , de la Société royale de médecine et de chirurgie de Londres ; associé étranger de l’Académie royale des Sciences de Turin; membre étranger de la Société royale des Sciences de Goettingue ; membre d’honneur et maître du Freie deutsche Hochstift à Francfort S/M ; membre honoraire des Universités de Moscou et de Kasan , et de la Société impériale des naturalistes de Moscou ; membre de la Société de médecine de Norwège à Christiania, de la Société pathologique d’Oxford ; membre correspondant de la Société royale de microscopie de Londres, de la Senckenbergische naturforschencle Gesellschaft h Francfort S/M ; docteur en philosophie de l’Université de Bonn ; docteur eu sciences de l’Université de Tubingue , etc.

C’est pendant son séjour à Louvain qu’il publia dans les mémoires de l’Académie des sciences de Belgique un travail sur les usages de la bile. Il imagina le premier de faire couler la bile au dehors par une fistule de la vésicule biliaire , de manière à empêcher l’action de ce liquide sur les aliments. Il constata que les chiens ne tardaient pas à mourir à la suite de cette opération, et en tira la conclusion que la bile est nécessaire à l’entretien de la vie. Les recherches ultérieures n’ont pas entièrement confirmé les résultats de ce travail. Il n’en marque pas moins un progrès

notable, puisqu’il enrichit la technique physiologique d’une opération nouvelle, celle de la fistule biliaire. Schwann publia ensuite une seconde série d’expériences sur le même sujet dans le dictionnaire de physiologie de Wagner.

Il s’associa vers la même époque aux travaux de statistique préconisés par Quételet et que l’Académie des sciences de Belgique avait pris sous son patronage. Il fit connaître , en 1843 et 1845, sous forme de tableaux , les résultats d’un assez grand nombre de pesées d’organes sains provenant de cadavres d’individus morts par accident. Il attachait, d’ailleurs , une grande importance aux données numériques se rapportant aux phénomènes physiologiques. Il a poursuivi sur lui-même pendant de longues années des séries d’observations quotidiennes sur la fréquence du pouls, celle de la respiration, sur la température et le poids du corps.

Schwann entreprit également à Louvain des tentatives nombreuses sur la production artificielle d’éléments organisés. Les essais de fabrication de cellules au sein d’un blastème non organisé , essais auxquels notre collègue consacra beaucoup de temps et de peine , n’aboutirent à aucun résultat positif.

Schwann occupa la chaire d’anatomie humaine et générale de Louvain jusqu’en 1848. A cette époque, Spring, qui cumulait à Liège les cours de physiologie , d’anatomie générale et d’anatomie descriptive insistait auprès du gouvernement pour être déchargé d’une partie de ce fardeau , trop lourd pour les épaules d’un seul. Sa voix fut écoutée et le ministre Rogier le chargea de négocier la nomination de Schwann comme professeur d’anatomie à l’Université de Liège. On assura à Schwann un revenu équivalent à celui qu’il touchait h Louvain en tenant compte de la différence des minervalia. On lui promit ultérieurement un laboratoire ainsi que les moyens de poursuivre ses recherches scientifiques. Diverses circonstances empêchèrent la réalisation des engagements

qu’on avait pris vis-à-vis de Schwann , et il mourut sans avoir vu construire l’Institut anatomique qu’on lui avait promis plus cle trente ans auparavant.

Schwann fut nommé professeur ordinaire à l’Université de Liège, par arrêté royal du 13 novembre 1848. Il enseigna l’anatomie générale et l’anatomie descriptive , sauf l’ostéologie et la myologie que Spring conserva dans ses attributions jusqu’en 1833, époque où le cours d’anatomie descriptive tout entier passa aux mains de Schwann.

« Alors comme aujourd’hui, a dit Stas, l’admission d’un » étranger dans une Université de l’État, ne fut pas sans » provoquer un certain mécontentement, ni sans soulever » quelques critiques. Bien que nos Universités ne fussent » pas organisées comme elles le sont actuellement, les » suggestions d’un nationalisme étroit tendaient à exclure » de la carrière universitaire les savants nés hors du pays. » Aussi ne puis-je m’empêcher de rendre ici un public » hommage à ceux de nos hommes d’État qui ont sacrifié » sans hésiter à l’intérêt national, les intérêts de leur propre » popularité , pour doter nos Universités de professeurs » éminents. Us ont compris que le développement intellec- » tuel de notre pays ne dépendait pas seulement de l’orga- » nisation de l’enseignement, mais encore et surtout de la » valeur du Corps enseignant, de son esprit d’initiative et » de l’exemple qu’il donne par ses travaux. »

Les préventions injustes qui avaient accueilli la nomination de Schwann se dissipèrent bientôt. Son éclatante renommée, la haute valeur de son enseignement et plus encore la loyauté et l’aménité de son caractère firent taire l’envie et lui concilièrent toutes les sympathies. Au bout de peu de temps, il ne compta plus que des amis et se sentit tout à fait à l’aise dans ses nouvelles fonctions. Lorsque quelques années plus tard , on lui offrit à différentes reprises des positions scientifiques considérables en Allemagne, notam-

ment à Breslau en 1852, à Wurtzbourg et à Munich en 1854, à Giessen en 1855, il n’hésita pas un instant à refuser ces offres brillantes, tellement il était déjà attaché à son pays d’adoption et à la ville de Liège. Il continua même à habiter à Liège sa maison du quai de l’Université, n° 11, après qu’il eut pris son éméritat. Il se bornait à aller passer les vacances chez ses frères et ses sœurs à Neuss, à Dusseldorf, à Kempen et à Cologne,

Schwann enseigna l’anatomie humaine et l’anatomie générale de 1849 à 1858. En 1858, il abandonna l’anatomie descriptive et prit en échange le cours de physiologie humaine devenu vacant par suite du passage de Spring à la clinique. Il conserva le cours de physiologie en entier jusqu’en 1879. Il obtint à cette époque son éméritat. Cependant il fit encore une partie du cours de physiologie (physiologie du système nerveux) pendant le semestre d’hiver 1879-1880. L’année suivante, il prit complètement sa retraite, mais il consentit, sur les instances de la Faculté de médecine à laisser figurer son nom à côté de celui du nouveau titulaire sur le programme des cours.

Tous ceux qui ont eu l’avantage d’assister aux leçons de notre illustre collègue, vantent la clarté, l’ordre et la méthode de son enseignement. Son cours de physiologie brillait surtout par une qualité fondamentale; il était essentiellement démonstratif et expérimental. Schwann se souvenait du précepte d’Horace.

Segnius irritant animos demissa per aurem Quam quæ sunt oculis submissa fidelibus et quæ Ipse sibi tradit spectator.

Il éprouvait un véritable plaisir à faire fonctionner devant ses auditeurs les principaux appareils de physiologie et surtout à démontrer sur l’être vivant les lois de la vie. L’animal qu’il opérait était pour lui une machine dont il étudiait le fonctionnement ; aussi la vivisection ne lui inspira jamais la

moindre répugnance et c’était le sourire aux lèvres qu’il ouvrait devant ses élèves une grenouille ou un lapin.

Le travail de laboratoire a toujours présenté pourSchwann un attrait irrésistible : il y consacrait une partie de sa journée, répétant les expériences des autres, en imaginant de nouvelles, travaillant constamment à accroître la somme de ses connaissances (1). Il avait obtenu un petit local pour y organiser un laboratoire de physiologie. Il y installa des tables de travail, des armoires, des rayons, des balances, une hotte , un petit moteur , une distribution d’eau et de gaz et sut tirer un parti excellent de l’étroit espace qui lui était attribué. Outre le préparateur habituel, un mécanicien fut attaché au service de la physiologie. Schwann s'était toujours vivement intéressé au développement de la technique scientifique; il forma une collection assez complète d’instruments de physiologie, qui lui permit de donner à son cours un caractère de plus en plus expérimental et démonstratif. Lui-même se familiarisait avec les nouvelles méthodes d’investigation au fur et à mesure de leur apparition. Il apprit à se servir des appareils enregistreurs, s’initia aux nouveaux procédés d’analyse des gaz, au maniement de la pompe il mercure ; il fit venir de Munich un petit appareil de Pettenkofer et se procura tout l’outillage d’électro-physiologie créé parle génie de du Bois-Reymond. Il perfectionna plusieurs de ces appareils : il modifia la pompe h mercure de Pflüger , le myographe de du Bois-Reymond et le manomètre inscripteur à mercure. On lui doit également l’invention d’une couveuse munie d’un régulateur automatique, et celle d’un soufflet pour la respiration artificielle. Enfin il

(1) Lorsque Daguerre fit connaître son invention, Schwann fit exprès le voyage de Paris pour apprendre la Daguerreotypie. Sa famille possède encore plusieurs portraits exécutés par lui. La photographie a toujours constitué un des passe-temps favoris de Schwann.

construisit un appareil fort ingénieux destiné â permettre à l’homme de vivre dans un milieu irrespirable. C’est un appareil respiratoire construit sur le môme principe que celui de Régnault etReiset. Le sujet respire une masse d’air confinée dont on maintient la composition constante en lui restituant l’oxygène consommé par la respiration et en lui enlevant l’acide carbonique à mesure de sa production. La principale difficulté résidait dans l’absorption suffisamment rapide de l’acide carbonique : elle est résolue de la façon la plus heureuse, grâce à l’emploi d’un modèle spécial de caisse chargée d’absorber l’acide carbonique. L’air respiré circule à travers un canal fort long creusé dans une bouillie de chaux et de soude. Cet appareil fut imaginé à l’occasion d’une catastrophe survenue dans une houillère où plusieurs mineurs avaient péri asphyxiés par des gaz irrespirables. Deux modèles de cet appareil figurèrent à l’Exposition universelle de Paris de 1878.

Schwann n’était pas seulement un professeur hors ligne. Chez lui les qualités du cœur égalaient la supériorité de l’intelligence. Ses nombreux élèves n’ont pas oublié son exquise bonté et la bienveillance paternelle qu’il témoignait au dernier d’entre eux. A diverses reprises il fut l’objet de manifestations flatteuses de leur part. Nous possédons de Schwann deux portraits lithographiés, l’un offert par ses élèves de Louvain (1846) l’autre par ceux de Liège (3 avril 1857 ). Vous n’avez pas oublié avec quelle spontanéité tous s’associèrent à la fête du 23 juin 1878.

Ceux qui ont eu le privilège de vivre dans son intimité savent quel ami sûr et dévoué ils ont perdu en Schwann. Tous sont unanimes pour affirmer que c’était un noble caractère, la loyauté et l’honneur même.

Sa bienfaisance était inépuisable et ses compatriotes malheureux ne firent jamais en vain appel à sa charité.

Quoique Schwann se soit occupé activement de science

pendant toute la durée de sa longue carrière, il ne se mêla plus aux discussions du monde savant depuis son arrivée en Belgique. Pendant les cinq années de la période berlinoise de sa vie, les découvertes succèdent aux découvertes comme les fusées d’un feu d’artifice. Tous les grands travaux qui ont illustré son nom et qui ont ouvert des horizons nouveaux à la pensée scientifique , datent de cette époque. A partir du moment où il mit le pied sur le sol belge , il ne publia plus qu’une seule œuvre de quelque importance, les recherches sur les usages de la bile , qui parut en 1844. Puis tout rentre dans l’ombre. Si pendant les quarante années qui suivent , sa voix se fit encore parfois entendre h notre Académie des sciences, elle ne franchit plus les frontières de notre petit pays.

N’entendant plus parler de Schwann , le monde savant le crut mort et les jeunes générations d’histologistes apprirent à vénérer la mémoire du fondateur de leur science, à l’égal de celle des Biehat, des Cuvier, des Müller et des autres géants de la biologie , qui remplirent le commencement du siècle de l’éclat de leurs découvertes.

Les cinq premières années présentent donc avec le reste de sa carrière scientifique le contraste le plus frappant. Comment expliquer un phénomène psychologique aussi étrange? A quoi faut-il attribuer le long silence de Schwann? Est-ce à la maladie, au manque de loisirs ou de ressources matérielles? Nullement — notre collègue a toujours joui d’une excellente santé; et, sauf peut-être au début de sa carrière professorale, où il eut à lutter contre les difficultés que lui présentait l’usage d’une langue étrangère, les loisirs ne lui ont jamais fait défaut. Estimant à bon droit qu’un savant se doit tout entier h la science, il avait dès ses débuts renoncé ù la pratique médicale, et n’a jamais cherché un supplément de ressources dans les profits de la clientèle. D’ailleurs il n’en avait nul besoin : il jouissait comme

professeur d’un revenu suffisant et n’était pas marié; ses goûts étaient modestes et sa vie des plus simples. Pendant longtemps, à Louvain, puis à Liège, il n’eut, il est vrai, ni laboratoire outillé convenablement , ni aide à sa disposition. Mais était-il mieux partagé à Berlin alors qu’il n’avait pour tout laboratoire que sa chambre d’étudiant et que les obstacles matériels loin de ralentir son zèle , ne faisaient que l’enflammer davantage.

Il faut chercher ailleurs la vraie cause du silence de Schwann. L’idée fondamentale de la théorie cellulaire avait été accueillie avec enthousiasme dès son apparition, mais il n’en était pas de même des faits de détails, dont aucun peutêtre ne fut admis sans contestation, et dont beaucoup soulevèrent aussitôt, d’ardentes polémiques. Nous l’avons déjà dit, Schwann éprouvait une véritable aversion pour les controverses personnelles: il dédaigna de se mêler aux discussions parfois acerbes qui suivirent de près la publication de ses travaux, et crut pouvoir abandonner à la force de la vérité la confirmation de ses découvertes (1). Il croyait d’ailleurs

( 1 ) Peut-être faut-il également faire intervenir ici un autre sentiment d’une nature toute intime. Schwann voyait avec une peine extrême le développement qu’ont pris de nos jours les doctrines matérialistes ; il craignait avant tout de leur fournir de nouveaux aliments : il ne pouvait méconnaitre l’influence exercée dans ce sens par la publication de la théorie cellulaire. Il a toujours été profondément religieux et prêt à se soumettre aux décisions de l’Église catholique , même en matière de science. Henle affirme que le manuscrit des recherches microscopiques fut volontairement présenté à la censure de l’archevêque de Malines , qui à ce moment ne trouva heureusement rien à redire à la théorie cellulaire. Dans la suite Schwann eut plus d’une fois recours aux lumières des théologiens lorsqu’il lui venait des scrupules sur l’orthodoxie de ses idées scientifiques et il ne fut pas toujours aussi heureux qu’avec la théorie cellulaire. On nous a affirmé que la publication d’un travail présentant également une portée philosophique générale fut enrayée par une influence de ce genre.

sincèrement que dans l’état actuel de nos moyens d’investigation , la théorie cellulaire telle qu’il l’avait conçue représentait le dernier mot de la science, et que pendant longtemps il n’y aurait plus que des travaux de détails à espérer sur ce domaine. Selon lui, a le microscope, en atteignant les cel- » Iules, a fourni tout ce qu’il pouvait fournir, dans le sens de » la profondeur des observations. Au-delà des couches qui » composent une cellule, il n’y a que les molécules, comme » au-delà des lamelles d’un cristal, il n’y a plus que les mo- » lécules. » C’est à ces molécules qu’il aurait voulu voir le microscope s’attaquer.

Mais si Schwann ne prit plus une part prépondérante au mouvement scientifique de notre époque, il ne s’en desintéressa jamais. Non seulement il suivit les progrès réalisés par les autres en anatomie , en physiologie , en physique, en chimie; mais il ne cessa pas un seul jour de travailler par lui-même , comme le savent tous ceux qui l’ont connu intimement et comme en témoignent les notes qu’il avait l’habitude d’écrire au jour le jour. Au moment de sa mort, il s’occupait de recherches sur l’influence que les décharges électriques exercent sur le développement des êtres inférieurs dans les infusions organiques. Il avait constaté que ces décharges tuent les infusoires mais n’empêchent pas la végétation de la levure de bière et des organismes végétaux.

Les convictions philosophiques de notre collègue n’étaient un mystère pour personne. Pour Schwann tous les phénomènes vitaux doivent s’expliquer par les propriétés des atomes. La cellule n’est qu’un agrégat d’atomes obéissant comme les particules du cristal aux lois inexorables de la nature. Les plantes et les animaux qui ne sont que des agrégats de cellules, sont également de pures machines dénuées de toute spontanéité, uniquement régies par des forces aveugles et inconscientes. A une époque où la science travaille chaque

jour à renverser la barrière que les théologiens et les philosophes ont élevée entre les animaux et l’homme , les idées de Schwann devaient, semble-t-il , fatalement le conduire au matérialisme ou tout au moins au monisme. Il fut probablement arrêté dans cette voie par ses convictions religieuses. Il admit « que l’homme diffère essentiellement des » animaux et qu’il prend son rang dans un monde supérieur »à toute la nature. » (Page 48, Àncitomie populaire J..,. « L’homme est libre. Ce fait de la liberté humaine que nous » constatons directement par la conscience que nous avons » de nous mêmes étant admis, il s’ensuit nécessairement » que l’organisme humain renferme une force qui se dis- » tingue de toutes les forces de la nature par sa liberté. Car » une combinaison de forces non libres, quelle que compliw quée qu’elle soit, ne peut engendrer une liberté réelle. » ( Bulletin de V Académie des Sciences de Belgique, 1870.)

Déjà lors de la publication de la théorie cellulaire, il avait déclaré très positivement que nous sommes obligés d’admettre chez l’homme un principe immatériel , ayant la conscience de lui même et agissant librement pour atteindre des buts qu’il se pose à lui-même. Ces idées, il les exposa ultérieurement dans un petit traité d’anatomie populaire qu’il publia dans l’Encyclopédie nationale de Jamar et dans une communication faite à l’Académie des sciences de Belgique, en 1870, à la suite d’une interpellation de d’Omaliusd’Halloy. Il se proposait de leur donner un jour d’importants développements.

Depuis de longues années Schwann réunissait les matériaux d’un grand travail philosophique, dans lequel la théorie cellulaire prenait les proportions d’une théorie générale des organismes. Sa « Theoria », comme il l’appelait familièrement, devait, en partant d’une définition de l’atome, remonter à toutes les manifestations de la vie. Les phénomènes psychologiques aussi bien que les dogmes de la

religion catholique y avaient leur place marquée. Une œuvre de cette portée , dûe à la plume d’un penseur tel que Schwann, aurait certes présenté un haut intérêt. Malheureusement , la mort le surprit au moment où il venait d’en commencer la rédaction définitive. Ses héritiers n’ont retrouvé dans ses papiers qu’un cahier de 72 feuillets de manuscrit terminé. Il porte pour titre : L’homme considéré au point de vue physiologique tel qu’il est et tel qu’il devrait être.

Nous avons déjà dit que Schwann était profondément religieux. Cependant, le jour où des ecclésiastiques peu scrupuleux abusèrent de son nom pour donner plus d’autorité au fameux miracle de Louise Lateau , la stigmatisée de Bois d’Haîne, son honnêteté se révolta. Il protesta immédiatement contre la falsification de ses paroles (Gazette de Liège du 8 avril 1869). Malheureusement, on ne tint aucun compte de sa protestation, et l’on continua à affirmer, contrairement à la vérité , que Schwann avait , par ses expériences sur Louise Lateau le 26 mars 1869, constaté scientifiquement l’existence du miracle.

Quelques années plus tard , Virchow, qui ignorait la protestation de Schwann, prit ce dernier directement à partie dans un discours sur les miracles , prononcé à Breslau lors du Congrès des naturalistes allemands (18 septembre 1874), et l’invita publiquement à s’expliquer au sujet du miracle de Bois d’Haîne. Schwann se décida alors à publier en détails l’histoire de son intervention et de ses démêlés avec le chanoine Respilleux et le vicaire général de Tournay Ponceaux. Il protesta avec indignation contre la fraude dont on voulait le rendre complice.

Cet incident l’affecta profondément. Ce fut, peut-on dire, le seul déboire sérieux qu’il ait rencontré dans sa longue carrière de savant.

En effet, Schwann était né sous une heureuse étoile. Il

lui fut donné de satisfaire les aspirations d’un esprit élevé et de vivre dans les régions sereines de la science pure, au- dessus de la foule vouée aux préoccupations matérielles de l’existence. Il eut le bonheur de soulever un coin du voile qui nous cache les mystères de la vie, et de frayer ainsi h la pensée humaine des voies entièrement nouvelles. Plus heureux que tant d’autres, il jouit du privilège de voir ses idées acceptées par ses contemporains et d’assister de son vivant pour ainsi dire à sa propre apothéose.

Sa gloire est plus pure que celle des conquérants et des dominateurs d’empires , car les lauriers qui ceignent son front n’ont coûté aucune larme. C’est pour la vérité qu’il a lutté et triomphé. La postérité reconnaissante inscrira son nom parmi les bienfaiteurs de l’humanité , et lui accordera une récompense digne de ses travaux : l’Immortalité.

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