CHAP. II. IGNORANCE PENDANT LK MOYEN AGE
en dernier ressort on est obligé de les expliquer par les impénétrables secrets de la Providence ! et par notre incapacité et notre faiblesse à concevoir ses décrets! Mais avec une telle doctrine les sociétés sabaissent, s'anarchisent, v suscitent dans leur sein des tourmentes et des révolutions, parce qu'indépendamment do leurs lois constitutives qu'elles Ignorent, Dieu leur a donné un sentiment instinctif qui , à défaut de science , les sauve néanmoins de la destruction dans une certaine mesure et pour un certain temps.
Le christianisme a dit que son règne n'était pas de ce monde. Et cependant l'homme a une vie dans ce monde, il y a des travaux à exécuter pour subvenir à ses besoins, pour développer les facultés multiples de son âme et de sa raison ; conmie il fait partie de la nature réelle, il a des devoirs à remplir envers elle ; il doit s'adonner sans cesse à de nouveaux travaux et à de nouveaux modes de faire. Quel est le chapitre du code de l'Evangile qui a réglé toutes ces choses, qui en a formulé la loi? Le christianisme se pratiquerait dans une société organisée selon la loi de Dieu, — mais encore le pourrait-il vraiment? non évidemment — qu'il la ferait s'élancer dans l'arbitraire et ferait casser l'ordre normal, puisqu'il prête à l'idéologie. Il serait impuissant à amener l'ordre normal, à l'organiser : c'est ce que prouvent dixhuit siècles de misères dans sa main.
Comment pouvait-on sortir de l'erreur et arriver à la vertu quand on rejetait la science , la sphéricité de la terre par exemple comme Lactance, quand on ne tenait aucun compte des idées de l'antiquité sur la nature du ciel -, en supposant le firmament solide, ainsi que le faisait Pierre le Vénérable ? Car enfin qu'est-ce que Terreur? L'erreur, c'est l'enseignement de toutes abstractions ou principes arbitraires et irrationnels ; c'est l'appui de toutes les créations sociales , matérielles et intellectuelles que ces abstractions ou subjectivités tentées d'être mises en pratique ont produites, actes, créations, intérêts et droits contraires à l'ordre universel, à la généralité, à la synthèse qui constitue le monde. — Et qu'est-ce que la vertu ou la sagesse? C'est le discernement par la science, appuyé de l'amour, qui fait que dans celui ou ceux qui les possèdent , voyant et sentant l'ordre universel , les lois qui régissent la nature et qui ne sont autres que la connaissance de la nature des choses, ils veulent régler leur conduite sur elles.
Comment pouvait-on sortir de l'erreur au moyen âge quand les quelques faiblds lueurs de la science étaient relé-
guéesdans la solitude mystique et contemplative qui séparait entièrement Thomme studieux de la nature et de ses phénomènes ? Si Bède le Vénérable a pu impunément écrire que la terre était ronde , parce que sa patrie n'était point encore asservie au joug de l'évoque de Rome, il n'en fut pas ainsi de l'intelligent Virgilius, évêque de Salzbourg , mort vers 784-, et qui prétendait qu'il y avait des antipodes. L'Allemagne commençait à être déjà sous la pression de la hiérarchie sacerdotale, consentie par l'apôtre Boniface. L'évoque de Salzbourg eut de vives discussions avec ce dernier au sujet de la question des antipodes; Boniface l'accusa auprès du pape Zacharie, qui ne manqua pas de le condamner pour lui prouver qu*il avait tort ! Un évêque de Lyon , Agobard', mort en 840, écrivit contre les jugements de Dien, les épreuves de l'eau et du feu, qu'on appelait alors ordalies. C'était s'opposer à l'ignorance et à la superstition. Il composa aussi un traité sur la grôle et le tonnerre, et combattit l'opinion généralement reçue de son temps que ces phénomènes naturels étaient produits à volonté par des sorciers qui dans leur intérêt tiraient parti de cette erreur. Il expliqua l'épilepsie et en faisait une maladie toute naturelle. Lorsque ses œuvres perdues mais retrouvées furent imprimées et publiées en 1606 , elles furent censurées à Rome à cause du traité du culte des images, prétendait-on. Mais on devine fa<rtjement l'autre motif.
Tous les astronomes ou plutôt les astrologues chrétiens de l'Occident avaient prédit pour l'année 1186 un grand tremblement de terre, une peste universelle, etc. Ils furent contredits par les savants mahométansde l'Orient, qui effectivement eurent raison : car il n'y eut ni tremblement de terre ni peste.
L'histoire ne tarit pasen exemples de persécutions de l'église contre toute tfîntatived'étuaes scientifiques entreprises par Ifi raison humaine. Çlle ne voulut tolérer que rhistoire sainte, que la cosmogonie de Moïse, que l'histoire des saints, etc. Et il semble que si on l'avait laissée faire, elle serait allée jusqu'à composer une botanique, une géologie, une minéralogie , une arithmétique , une physique et (fes mathématiques, chrétiennes!.. Comme dans le moroent même où nous traçons ces lignes, elle veut composer une science et une littérature à son usage , et en faire des livres qu'elle appellerait classiques pour repousser et expurger ceux ([u'ellc a présentement, et qui sont trop entachés, dit-elle, des idées et des formes de la science et delà