AUBIER ÉDITIONS MONTAIGNE
Nihil obstat Tolosae, die 26 julii 1955 Jordanus de Pucx s. J.
Praepositus Provinciae Tolosanae
Imprimatur Tolosae, die 5 octobris 1955 Ÿ Julius, Card. SALIÈGE Archiepiscopus Tolosanus
À la mémoire de mon père,
Bibliothécaire de l’Université de Toulouse, mort pour la France le 17 septembre 1918 à Adinkerque (Belgique).
À ma mère, en reconnaissance pour son dévouement et son affection.
https://archive.org/details/1A41541914 0040
Il y a dix-sept siècles — entre 252 et 256, en 254 vraisemblablement — Origène mourait, des suites de l’emprisonnement et des tortures subies pour la foi pendant la persécution de Dèce : c'était probablement à Tyr, où l’on pouvait voir encore son tombeau au XIIT® siècle, près du maîtreautel de la cathédrale. En dépit de l'intérêt croissant qui se manifeste actuellement pour la personnalité du grand Alexandrin, en dépit des efforts entrepris pour connaître une pensée qui fut, avec celle de saint Augustin, la plus puissante et la plus riche d'influence de toute l’antiquité chrétienne, et pour la retrouver par delà les déformations que lui ont fait subir, dans les siècles qui ont suivi, les excès de ses partisans et l’acharnement de ses adversaires, ce dix-septième centenaire est passé inaperçu.
Cependant l’importance de l'étude d’Origène est grande en bien des domaines, et malgré le nombre des travaux qui lui ont été consacrés, 1l reste encore chez lui beaucoup à découvrir. Dans les toutes dernières années l’exégète et l’auteur spirituel ont surtout attiré l’attention : ce sont en effet les aspects dominants de sa personnalité. Son nom est lié à l’interprétation allégorique de l’ Écriture, dont il fut, non pas l’initiateur, — cette exégèse est employée déjà par le Nouveau Testament et par les auteurs chrétiens des deux premiers siècles —, mais le plus grand théoricien. Le renouveau d'intérêt qui s’est manifesté ces derniers temps pour cette forme d'interprétation, traditionnelle chez les Pères et dans la liturgie de l’Église, fondée sur le dogme chrétien lui-même, nous en a redonné une compréhension qui manquait souvent dans les siècles précédents et a ramené au premier plan celui qui en est le principal représentant. D'autre part on a trouvé en Origène la source de bien des thèmes qui ont eu ensuite une longue vie dans la littérature ascétique et mystique : le thème des sens spirituels, celui du mariage mystique, pour ne citer que deux des plus importants.
Il ne faut pas chercher en Origène un théologien au sens moderne du mot :1il n’est pas l’initiateur d’une théologie « scientifique » comme celle que construira la scolastique ; la « sagesse » qu’il donne comme but au chrétien n’est pas en son fond une connaissance intellectuelle, mais mystique,
1. Voir HuET, Origeniana (P. G. xvu, col. 694 CD) :il cite de nombreux témoignages qu’il résume ainsi (note 48, col. 696 CD) : « On peut comprendre d’après ces nombreux auteurs qu’Origène fut enseveli dans le mur de la cathédrale de Tyr, dite du Saint-Sépulcre, près du maître-autel : on pouvait lire encore en 1283 son nom et son épitaphe, gravés sur une colonne de marbre, ornés d’or et de pierreries ».
bien qu’il entre dans son acquisition des éléments intellectuels. La théologie n’est pas voulue pour elle-même, elle est en quelque sorte contenue dans sa doctrine spirituelle : jamais il ne perd de vue le progrès de son lecteur ou de son auditeur, ni son accession à la contemplation intuitive de « mystères » qui dépassent toute expression humaine. Ce qu’il en dit ne forme pas en quelque sorte dans sa pensée un corps de doctrine achevé, mais a pour but de fournir à l'intelligence l’occasion de monter jusqu’à la vision des « vérités » divines. Quand on juge la théologie d’Origène il ne faut pas oublier qu’elle ne se sépare pas de sa doctrine ascétique et mystique, et il faut obéir à certaines règles de méthode, que nous allons essayer d’exposer dans la suite de cette préface. En tout cas la théologie d'Origène reste l'essai le plus complet qui ait été tenté alors, et la grande génération des Pères du IV siècle se formera à son école.
En dépit de la représentation qu’ont donné de l’Alexandrin E. de Faye et Hal Koch, Origène n’a jamais voulu être un philosophe et ne l’a jamais été. Certes son érudition en ce domaine est très étendue et il s’en sert abondamment : il revendique le droit de creuser ses puits partout où il le juge utile à sa foi, sans égard pour les protestations du Philistin à qui la terre appartient ? et de faire servir les dépouilles des Égyptiens dans la construction du Tabernacle de Dieu. Qui le lui reprocherait et verrait là une contamination du christianisme se tromperait gravement sur la nature de la révélation et devrait adresser le même reproche aux autres grands théologiens de l’Église, à saint Augustin pour sa culture néo-platonicienne, à saint Thomas pour l'usage qu’il fait d’Aristote{. Mais Origène considère la philosophie comme une chose périmée, destinée à servir la « divine philosophie » du christianisme, et à s’effacer devant elle comme les étoiles s’éteignent quand paraît le soleil : l’Alexandrin n’a pas l’idée d'une philosophie chrétienne, basée sur la raison et non sur la révélation, telle qu’on la concevra à la suite du Moyen Age. Cependant l’historien de la philosophie peut glaner chez lui bien des éléments. Et une étude comparée d’Origène et de son condisciple Plotin serait fort intéressante : elle donnerait des renseignements sur la doctrine de leur maître