Marc x, 18, Luc XVIII, 19, Mat. XIX
indubitablement l’image de sa bonté. Il n’y a pas dans le Fils une seconde bonté, différente de celle qui est dans le Père. C’est pourquoi le Sauveur lui-même dit à bon droit dans l'Évangile : Personne n’est bon si ce n’est Dieu le Père. Il veut dire que le Fils ne possède pas une bonté différente, mais celle-là même qui ést dans le Père. On l'appelle pour cela l’image de cette bonté, car il ne vient pas d’autre chose que de cette bonté principielle, pour ne pas sembler mettre dans le Fils une autre bonté que celle qui est dans le Père; et il n’y a ni dissemblance ni distance entre la bonté du Fils et celle du Père. Il ne faut pas comprendre ces paroles : Personne n’est bon si ce n’est Dieu le Père seul, comme si elles niaient la bonté du Christ et celle du Saint Esprit : ce serait une sorte de blasphème. Mais, comme nous l’avons dit plus haut, il faut placer en Dieu le Père la bonté principielle : le Fils qui en naît et l'Esprit Saint qui en procède reçoivent en eux-mêmes la nature de cette bonté qui est dans la source d’où le Fils est né et d’où l'Esprit procède. Si d’autres êtres sont appelés bons dans l’Écriture, que ce soit un ange, un homme, un serviteur, un trésor, ou un bon cœur, ou un bon arbre, ils le sont au sens large (abusive), car ils contiennent une bonté qui n’est pas substantielle, mais accidentelle ».
Rufin a peut-être adouci dans sa traduction le caractère subordinatien de l'original, qui apparaît plus nettement dans le fragment conservé par Justinien, sans que l’on puisse affirmer que l’excerpteur l’ait forcé dans l’intérêt de sa polémique : « Je pense de même que le Sauveur est appelé avec raison Image de la bonté de Dieu et non la Bonté-en-soi (æôroxyadév). Peut-être que si le Fils est bon, il ne l’est pas, pourraiton dire, absolument. Il est l’image du Dieu invisible, et pour cela il est Dieu, mais il ne l’est pas de la même façon que le Père : le Christ lui-même ne dit-il pas du Père : Afin qu’ils te connaissent, toi le seul vrai 107 Dieu. De même il est l’image de la bonté, et il n’est pas comme le Père, qui n’est pas à distinguer du Bien-en-soi » #8, Nous parlerons
107. Joan., XVII, 3. Vrai est certainement interprété par Origène en opposition avec « en image ».
108. Voici les deux autres textes. In Mt. XV, 10 : exégèse de l’entretien avec le jeune homme riche. « Il faut savoir qu'ici le bien n’est vraiment (xvptwc) attribué qu’à Dieu; les autres êtres ne le possèdent qu’au sens large (xaraxpnotixéc), que ce soit de bonnes actions, un homme bon, un bon arbre; on peut trouver ainsi le bien attribué à beaucoup d'êtres. Et le Sauveur, en tant qu'Image du Dieu invisible, est aussi l'Image de sa bonté. L’appellation de bon, quand on la lui applique, a un autre sens, que lorsqu'on l’attribue aux êtres qui lui sont inférieurs : s’il est l'Image de la Bonté de Dieu, il est à l’égard des autres êtres, ce que la bonté du Père est à son égard. On peut voir un rapport plus étroit entre le Bonté du Père et le Sauveur, Image de sa Bonté, qu'entre le Sauveur et un homme bon, une bonne action ou un bon arbre. Car la supériorité du Sauveur, Image de la Bonté de Dieu, sur les biens qui lui sont inférieurs, est plus grande que celle de Dieu qui est bon, sur le Sauveur qui a dit : Le Père est plus grand que moi, et qui est auprès des autres êtres l’Image de la Bonté de Dieu. » CC v, 11 : le contexte est une polémique contre le culte des astres. Comment peut-on adorer les astres à cause de leur lumière, alors que celle-ci n’est que l’image de la vraie lumière, Dieu. Si le Sauveur lui-même, qui dépasse pourtant d’une façon inexprimable les autres êtres, refuse l’appellation « Bon Maître » et renvoie son interlocuteur au Père, que ne doivent pas faire les astres. « Notre Sauveur et Seigneur, s’entendant un jour appeler : Bon Maître, renvoya celui qui lui parlait ainsi à son Père
dans la suite de ce chapitre du subordinatianisme et de la qualité d'image intermédiaire, dont ces textes témoignent. Disons d’abord qu’ils ont valu à Origène bien des attaques. Saint Jérôme écrit à Avitus : « Il appelle bon Dieu le Père tout-puissant, et le dit d’une bonté parfaite. Mais le Fils n’est pas bon, il n’est qu’une certaine émanation (aura) et image de bonté » 1®. L’apologiste anonyme de Photius et saint Pamphile mentionnent ces accusations. Huet attribue ces textes au Christ en tant que Dieu, et s’en scandalise, exagérant la pensée d’Origène, qu’il décrit en ces termes à la suite de saint Jérôme : « La bonté du Fils n’est qu’une petite partie et une émanation (aura) de la bonté du Père, prise et prélevée sur la bonté du Père » 110, A l'opposé Bull 1 reproche à Huet cette interprétation: ces textes s'appliquent seulement au Christ en tant qu’homme; mais il faut avouer que ses arguments ne paraissent guère convaincants, et que l’Image de la Bonté de Dieu, bien qu’elle se manifeste dans l’Incarnation, semble aussi bien le Logos-Dieu, que l’Image invisible du Dieu invisible. Nous pouvons dire cependant que les accusateurs d’Origène ne semblent pas avoir une compréhension bien exacte de sa pensée : ils la prennent comme souvent dans sa brutalité littérale, sans pénétrer la mentalité qui s’y exprime, et en forçant d’ailleurs considérablement certains aspects de son expression.
On a vu dans cette conception de la Bonté comme attribut de Dieu un souvenir de Platon, qui met à la tête des Idées l’Idée du Bien 12, Il faudrait aussi citer Numénius et son traité sur le Bien. Mais cette bonté en Dieu n’est pas seulement un idéal ou une idée : Dieu est une personne, et, à l'inverse de la conception platonicienne, il aime. Le Christ est appelé « fils de l’amour », et cette expression est donnée pour équivalente, tantôt à « fils de la volonté », tantôt à « image de la bonté ». La génération du Fils tanquam voluntas a mente est une génération d’amour. Une Providence aimante régit le monde par l'intermédiaire du Fils unique. Et la plus grande preuve d'amour que Dieu ait donnée au monde, la marque la plus visible de sa bonté, c’est l’Incarnation du Fils et la Rédemption par lui, sa venue sur terre au milieu des pécheurs, sa mort sur la Croix pour les impies. La meilleure illustration de la Bonté du Père et de l’Image de la Bonté qui est dans le Fils est à chercher dans les considérations sur l’amour du Commentaire sur le Cantique des Cantiques. On y lit en effet, à propos de la
par ces paroles : Pourquoi m’appelles-tu bon? Personne n’est bon, si ce n’est un seul, Dieu le Père. Si le Fils de l'amour (rñc dyérnc) du Père disait cela avec raison en tant qu’Image de la Bonté de Dieu, ne serait-il pas plus raisonnable, que le soleil dise à ses adorateurs : Pourquoi m’adores-tu ? Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et à lui seul tu rendras ton culte ». Nous remarquons de nouveau l'appellation de Fils de l’amour. Origène considère les astres comme des êtres vivants et raisonnables, conception fréquente dans l'antiquité.