CHAPITRE PREMIER
La révélation telle qu'on l'entend ici , c'est la manifestation d'une ou de plusieurs vérités; si cette manifestation vient de Dieu ou se produit d'une manière extraordinaire, c'est-à-dire surnaturelle, comme ils le disent (1), en dehors de l'ordre ordinaire de la Providence, on l'appelle divine (2). Il est certaines vérités que Dieu peut manifester ou à un homme ou à chaque homme en particulier, de sorte que ceux-ci instruisent les autres, ou à tous les hommes indistinctement. Si cette manifestation avait lieu de la sorte pour tous les hommes, la révélation alors s'appellerait générale ou commune; mais si cette manifestation n'est faite qu'à quelques hommes en particulier, choisis de Dieu, elle est alors particulière ou privée. La révélation que Dieu fait immédiatement à quelqu'un s'appelle révélation immédiate; si elle parvient aux autres hommes, elle s'appelle médiate.
De plus, parmi les choses que Dieu peut manifester, les unes ne sont pas au-dessus de l'intelligence de l'homme ; les autres, au contraire, la surpassent infiniment; aussi on leur donne vulgairement le nom de mystères.
Mais parmi les incrédules , il en est qui attaquent la possibilité d'une révélation quelconque; d'autres attaquent au moins la révélation médiate qui a lieu par le ministère des hommes, ainsi que nous l'avons observé, et qui parvient à leur connaissance par ce moyen, comme étant même en rapport
(1) Le mot surnaturel s'entend de plusieurs manières. La teneur de la question dit assez dans quel sens nous le prenons ici.
(2) Nous avons fait cette remarque pour exclure le système rationaliste dernièrement enfanté , et que toute révélation qui est en dehors de la raison parfaitement cultivée, ou, comme le disent quelques autres, en dehors de la raison que Dieu pousse à connaître la vérité. C'est ce qui le distingue du rationalisme pur ; car les rationalistes rejettent toute espèce de surnaturalis-me. Jul. Aug. Wegscheider développe leur système dans ses Leçons de théologie dogmatique chrétienne, 6e édit.. Hall, 1828. C'est lui qui est le véritable porte-étendard des rationalistes ; il a formulé leur doctrine en système. Le rationalisme vient en grande partie de la philosophie de Kant, qu'ont suivie plusieurs Allemands, entre autres Fitch, Hopnen, Niethammer, Nitzek , et plusieurs autres. Prolog, de Rel., c. 1, § 9, etc.
avec les facultés de l'homme ; d'autres , enfin , attaquent la révélation des mystères comme étant impossible. Nous répondrons à chacun d'eux par autant de propositions.
PREMIÈRE PROPOSITION
La révélation divine immédiate est possible.
On doit tenir pour possible la révélation divine si elle ne / répugne ni à Dieu qui révèle, ni à l'homme qui reçoit la révélation, ni aux choses révélées; mais elle ne répugne d'aucun côté.
Elle ne répugne pas à Dieu, qui, comme il est infiniment sage et infiniment puissant, peut par conséquent révéler certaines vérités , et a à sa disposition une foule de moyens de manifester les choses qui se rapportent à lui ou à sa volonté. Personne ne saurait révoquer cela en doute, si ce n'est l'athée; carsil'homme peut faire connaître à autrui son sentiment, pourquoi Dieu ne le pourrait-il pas? Cela ne répugne pas non plus du côté de l'homme; car, comme il est doué d'intelligence et de raison, rien ne s'oppose à ce qu'il reçoive la vérité qui lui est proposée, de même que toutes les autres choses que les autres hommes ont coutume de lui communiquer.
Cela ne répugne pas non plus du côté des choses révélées; car si ces choses contribuent d'une manière plus parfaite à sa gloire et à l'utilité des hommes, rien ne s'oppose à ce qu'elles puissent être l'objet d'une révélation divine : cela est clair.
Le sentiment commun des hommes donne à ce que nous venons de dire une nouvelle force, car ils ne trouvèrent jamais aucune répugnance à des révélations de ce genre , comme le prouve l'histoire de toutes les nations qui admirent des révélations vraies ou fausses. Donc:
Objections,
Obj. 1 . Nous ne pouvons pas saisir la manière dont Dieu révèle certaines vérités ; en outre, cette manifestation est incertaine. 2. La révélation est toujours une chose obscure, car celui qui reçoit la révélation n'est jamais si sur de la chose qui lui est révélée qu'il ne soit agité d'aucun soupçon d'erreur ou de supercherie; et assurément. 3. En tout temps il y en a eu un certain nombre qui ont été honteusement trompés par
des inspirations intérieures de ce genre qui ne furent rien autre chose que l'Ulusion d'un esprit troublé de fausses imaginations, tels que sont les rêves de ceux qui dorment. 4. Enfin, il ne convient pas à la majesté divine de s'abaisser jusqu'au point de s'entretenir avec de si viles créatures. Donc,
Rép. 1. D. Nous ne pouvons pas assigner un mode déterminé par lequel Dieu manifeste certaines vérités , TV. ou C. Nous ne pouvons pas assigner au moins en général les moyens divers dont Dieu peut se servir pour manifester certaines vérités, N. Car Dieu peut faire connaître sa volonté ou découvrir certaines vérités, soit par des songes, par certaines expressions, par certains signes, par certains symboles, ou par toute autre raison qui est à sa connaissance, et nous ne sommes nullement tenus d'assigner la raison pour laquelle il a employé un moyen plutôt que l'autre.
Rép. 2. D. En soi, Tr, si Ton considère la fin que Dieu se propose, iV. Car lorsque Dieu se propose le bien de quelqu'un, et à plus forte raison s'il se propose le bien de plusieurs, dans la vérité qu'il révèle, il peut et il doit la faire connaître à l'homme , auquel il la manifeste d'une manière si certaine que pour lui le doute soit impossible, de même que la crainte d'être trompé. S'il n'en était pas ainsi , l'homme pourrait faire quelque chose de plus que Dieu.
Rép. 3. /). Parmi ceux qui ne possédèrent pas la véritable révélation, C. Quant à ceux qui possédèrent la véritable révélation, N. H ne faut pas raisonner de la même manière de ceun qui possèdent la révélation véritable, et de ceux qui ne la possèdent pas; ceux-ci peuvent assurément se faire illusion et être trompés, en pensant qu'ils ont eu quelque révélation lorsque réellement ils n'en ont pas eu. Quant à ceux qui ont été gratifiés de la vraie révélation divine, ils jouissent d'une telle certitude subjective, comme ils le disent, qu'ils ne peuvent être trompés en aucune manière , parce que quand Dieu parle ou quand il fait et produit quelque chose en vertu de sa sagesse et de sa providence infinie , il donne de tels signes de son action, qu'il détruit toute crainte d'erreur.
Vous direz : La difficulté consiste à distinguer l'homme qui a reçu la révélation véritable de l'homme qui tient une fausse révélation; donc : R. Outre la certitude intime dont nous avons parlé tout à l'heure, il ne manque pas de signes extérieurs pour reconnaître sûrement les hommes auxquels ont été faites
ces révélations ; ce sont VG. la sainteté de la vie, les miracles , les prophéties prouvées par les événements , le témoignage des autres prophètes, l'objet lui-même de la révélation, l'appro- Lation universelle, etc. Si toutes les choses de ce genre et autres semblables se réunissent pour confirmer quelque révélation, dès lors il ne reste plus aucun sujet de crainte qu'il y ait eu fraude.
JRép, 4. iV. fl ne nous appartient pas d'examiner ce qui con-, vient ou ne convient pas à Dieu. Mais il n'y a que l'insensé et\ l'impie cpii puissent dire qu'il ne convient pas à Dieu de parler ' à l'homme et de s'entretenir avec lui, surtout des choses qui jont pour but son bonheur et sa félicité. Il n'a pas été indigne ide Dieu de créer l'homme et de le créer pour son bonheur. Il n'est donc pas indigne de lui de montrer à l'homme une voie sûre par laquelle il puisse parvenir au bonheur qu'il désire.
PROPOSITION n.
La révélation divine et médiate est possible.
Cette révélation est possible , par laquelle certains hommes enseignent aux autres les vérités qui leur ont été révélées de Dieu et qu'ils ont immédiatement reçues de lui, ou par ceux auxquels Dieu a lui-même enseigné les vérités de ce genre.
D'après la proposition précédente, en effet, la révélation immédiate est possible; on en conclut donc avec justice que la révélation médiate est aussi possible; car les vérités que l'homme reçoit de Dieu , il peut les communiquer aux autres. S'il y avait quelque difficulté , elle ne viendrait pas tant de la chose révélée que des autres hommes qui n'ajouteraient aucune foi aux paroles de celui qui leur annoncerait ces révélations; mais si la révélation vient réellement de Dieu, si elle a été faite pour le bien commun. Dieu fera lui-même que l'on croie et que l'on soit obligé de croire celui qui transmet cette révélation ; H le fera par les moyens extrinsèques que nous avons indiqués précédemment, surtout par les miracles et les prophéties; si ces moyens manquent, personne assurément n'est tenu de donner son assentiment à celui qui affirme une révélation.
L'assentiment de toutes les nations vient pareiUement ici confirmer cette assertion; bien loin de voir quelque chose d'absurde dans cette manière d'agir, toutes les nations furent au contraire faciles à prêter l'oreLlle aux hommes qui se disaient
envoyés des dieux pour les instruire exactement des devoirs de la religion, des lois et des mœurs, ainsi que l'histoire nous l'apprend de Minos, de Lycurgue, de Numaet autres, qui, après avoir capté les esprits des hommes par ce moyen, en abusèrent pour se concilier à eux et à leurs institutions l'autorité. Donc :
Objections.
Obj. 1 . La révélation médiate est sujette à des fraudes sans nombre; 2. ce ne sont pas les hommes privés seulement, mais ce sont parfois des peuples entiers qui ont été trompés ; cela a surtout lieu , 3 . parce qu'il n'y a aucun moyen certain de découvrir la fraude, et, s'il y en avait, 4. ce moyen ne pourrait procurer qu'une certitude morale qui n'exclut certainement jamais toute crainte d'erreur; 5. il vaudrait assurément mieux que Dieu enseignât à chaque homme les vérités dont la connaissance est nécessaire à l'homme, comme il lui a enseigné par la raison les vérités de la religion naturelle, qui s'appelle alors, à juste titre , révélation primitive. S'il en était ainsi , il n'y aurait aucune controverse sur la religion, car il suffirait de consulter cette voix intérieure. Donc:
Rép. 1. 2). Si nous n'avions aucun moyen pour distinguer la révélation véritable de la fausse, C. Si nous avons de tels moyens, iV. Nous avons exposé plus haut quels sont ces moyens.
Rép. 2. D. Us ont été trompés parce qu'il n'ont pas suffisamment examiné , C. Ils ont été trompés parce qu'il leur eût été impossible de découvrir la fraude , N.
Rép. 3. N. C'est ce que prouve ce que nous avons dit précédemment.
Rép. 4t. N. Min. Car si la certitude morale est très-grande^ si elle est parfaite, elle nous pousse à donner notre assentiment comme le fait la certitude physique et métaphysique, et elle se change en cette dernière certitude; par conséquent elle fait disparaître toute crainte d'erreur. La logique et la critique nous apprennent quand nous avons cette certitude morale souveraine.
Rép. 5. D. Si les hommes acquéraient ces vérités de manière à ne vouloir ni ne pouvoir en abuser, C. Si, accablés sous le poids des passions, ils sont enclins à en abuser, N. Car, comme les hommes subjugués par les passions ont abusé de la lumière de la raison qui brille à tous les yeux et sont tombés dans une
foule d'absurdités, ils abuseraient aussi d'une révélation commune de ce genre, et ils s'en serviraient pour justifier toute espèce de choses honteuses, de façon qu'on ne pourrait jamais les accuser de fausseté. Chacun d'eux, en effet, affirmerait qu'il a reçu de Dieu les choses qui ne seraient que les délires de son propre esprit, et il y aurait autant de religions que d'hommes; ainsi que l'expérience nous l'apprend, il en a été ainsi pour ce qu'ils appellent la révélation primitive. L'avantage de la révélation médiate, c'est que l'unité et l'assentiment général, qui sont les principales notes de la véritable religion, en découlent; de même que la société est la profession publique des hommes; comme aussi le lien public de cette société c'est cette profession. S'il n'en était pas ainsi, pour éviter toute fraude, chacun serait obligé de faire des miracles et des prophéties; il n'est personne qui ne voie combien ceci est absurde.
Nous trouvons là la réponse aux raisons apportées en confirmation de ces difficultés; il est constant, d'après ce que nous venons de dire, qu'il n'y aurait jamais de fin aux controverses religieuses. S'il en était ainsi, ce serait plutôt ouvrir une large voie à l'enthousiasme, c'est une chose évidente; on pourrait aussi apporter, en confirmation de ce que nous venons de dire, des exemples nombreux et patents tirés des sectes modernes qui existent soit en Angleterre, soit surtout dans les provincesunies de l'Amérique septentrionale (1). Il ne faut pas prendre l'homme abstractivemeat, ou tel que nous nous le figurons, mais bien tel qu'il est.
PROPOSITION m,
La révélation des vérités qui surpassent notre intelligence , ou. la révélation des mystères est possible.
Mystère a la même signification que chose secrète, comme on peut le voir par l'énoncé de la proposition ; il se prend ici pour une vérité qui est infiniment au-dessus de notre inteUigence, non pas dans ce sens qu'une vérité de ce genre dont nous connaissons véritablement les termes nous soit complètement inconnue, mais bien parce que nous ne pouvons pas
(1) Il en est, parmi ces sectaires, qui sont allés si loin, qu'ils ont prétendu que Dieu avait commandé toute espèce de crimes, les homicides et les parricides. Les controverses de l'évèque Slilner en fournissent un grand nombre d'exemples.
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atteindre le nœud des termes de cette vérité , ce qui fait qu'il ne nous est nullement possible de saisir cette vérité dans son ensemble. Les déistes nient la possibilité, de la part de Bieu^ de révéler les mystères; mais c'est en vain, car il est des vérités qui surpassent la perspicacité de notre esprit; donc Dieu peut nous les révéler, ou la rérv'élation des mystères est possible.
Qu'il soit donné des vérités de ce genre, c'est ce que lout homme sensé ne saurait nier; de ce genre sont les vérités qui concernent la nature de l'homme , comme aussi celles qui ont pour objet la nature de tous les corps qui nous entourent. C'est une chose évidente pour tout le monde que l'homme est composé d'un corps et d'une âme; mais quelle est la raison qui fait que son existence dépend de la réunion de ces deux choses; comment l'àme et le corps agissent-ils mutuellement l'un sur l'autre; c'est ce que nous ignorons complètement. Les philosophes ignorent quelle est la nature des corps; tout cet ensemble de choses est un mystère comme on le voit clairement. Les physiciens modernes eux-mêmes ^, bien qu'ils aient fait des progrès immenses dans la connaissance de la nature , et qu'ils aient saisi un grand nombre de ses lois et de ses forces, avouent néanmoins que les causes de ces forces sont encore cachées et mystérieuses, et qu'elles sont, comme le dit un d'entre eux (Ij, des qualités occultes. Pourquoi donc n'y aurait-il pas en Dieu des vérités de ce genre, lui, dont là nature est vraiment infinie?
Mais ces vérités étant données, rien n'empêche que Dieu nous les révèle, si telle est sa volonté, soit pour exercer notre foi, soit pour éprouver jusqu'où va notre obéissance envers lui. Il n'y a certainement là rien qui répugne. Donc :
Objections.
L Obj. 1 . La notion du mystère exclut sa révélation; révéler, en effet, c'est dévoiler ce qui est caché; donc, si le mystère itsi révélé, ce n'est plus un mystère, une chose cachée. 2. La révélation de ce que l'homme ne peut pas atteindre par sa raison en outre répugne , soit parce qu'une vérité inconnue et cachée n'offrirait aucun avantage , car il en serait absolument comme de parler une langue inconnue qui ne procurerait que le vain 6on des paroles , soit parce que les mystères , à cause de leur
(1) Blumenbach, ilanuel d'tiût. nat., tome I, sect. 2 à 9.
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