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CHAPITRE VI

La satisfaction, comme le dit le Catéchisme romain (1), consiste dans le paiement entier d'une chose due. Car, ce qui est suffisant, c'est ce à quoi il ne semble rien manquer. Mais fa dette est ou réelle ou personnelle. La dette personnelle, selon l'expression reçue, c'est ce qui découle de l'injure faite à autrui; la dette réelle est celle qui découle d'une chose quelconque, V. G. de l'argent que nous sommes obligés de donner à autrui. Nous prenons ici la satisfaction dans le premier sens, savoir, en tant qu'elle est personnelle; et satisfaire, dans ce sens, c'est la même chose que donner à autrui de quoi satisfaire ou apaiser la juste colère qu'a provoquée l'injure qui lui a été faite; et la satisfaction, dans ce cas, n'est qu'une compensation réparatrice de l'injure faite à autrui.

On divise encore cette satisfaction personnelle en satisfaction proprement dite et en satisfaction improprement dite. Celui-là est censé satisfaire proprement qui répare rigoureusement en justice, par compensation, l'injure faite à autrui; et celui-là ne satisfait qu'improprement qui n'obtient pas tant sa grâce de l'égalité de la justice que de la bonté de la partie lésée, qui pardonne gratuitement l'injure qu'elle a reçue.

Ceci posé , nous allons établir l'état de la question qui est l'objet des dissensions des catholiques et des sociniens et de leurs rejetons, les quakers, les méthodistes et les rationalistes. Les sociniens et un grand nombre d'autres prétendent que Jésus-Christ n'a qu'improprement satisfait pour nous; affirmant 1 . qu'après avoir accompli les obligations que Dieu lui avait imposées pour procurer notre salut, il en a obtenu gratuitement la rémission de nos péchés; 2. qu'en outre Jésus- Christ n'est le sauveur des hommes que par ses prédications et ses conseils, au moyen desquels il nous a fait connaître la voie du salut, et dans laquelle il nous a exhortés à marcher , surtout par l'exemple qu'il nous en a donné, mais qu'il ne l'est pas parce qu'il a réintégré le genre humain par ses œuvres,

(1) P. Il, c. 5, § 62.

ses mérites et sa puissance; 3. ils soutiennent enfin aue Jésus-Christ est mort pour notre bien, pour notre avantage, dans nos intérêts, mais qu'il ne s'est pas réellement mis au lieu et place des nommes. C'est ce qui découle nécessairement de leur doctrine fondamentale sur Jésus-Christ. Car, comme les hérétiques que nous venons de nommer, ou plutôt les incrédules, posent comme un principe que Jésus -Christ n'est Dieu que nominalement, et que, par nature, par origine et par puissance, il n'est qu'un pur homme, il s'ensuit que la satisfaction de Jésus-Christ cesse d'être réelle; car les actions des hommes ne peuvent avoir une puissance telle qu'elles puissent, en toute justice, compenser équivalemment et d'une manière réelle l'injure faite à Dieu.

Les catholiques partent, au contraire, du principe essentiellement vrai, que le Christ est le Fils naturel de Dieu et qu'il est Dieu par principe et par nature, et en concluent, d'une manière très-vraie aussi, qu'il a véritablement et proprement satisfait à la justice divine : 1 . parce qu'il a payé d'une manière parfaitement adéquate, et cela, d'après les lois de la justice, ce que nous devions à Dieu; 2. parce qu'en sa qualité de notre sauveur réel et proprement dit, il nous a véritablement rachetés par ses œuvres et par ses mérites, et nous a remis dans la voie du salut; 3. enfin, parce qu'il est mort pour nous, et qu'en mourant en notre lieu et place, il a satisfait pour nous par sa mort.

Nous ferons observer, dans l'intérêt de la clarté de cette question, que le péché pour lequel on satisfait peut être envisagé sous un triple point de vue : 1. il est, en effet, une dette qui nous oblige envers la justice divine; 2. il est une injure qui établit une inimitié entre Dieu et les hommes; 3. il est un crime qui emporte pour nous la mort et une éternelle malédiction. Les pécheurs sont en effet appelés, dans les saintes Ecritures, 1, débiteurs (1), 2. ennemis (2), 3. coupables (3). C'est pourquoi, dans cette circonstance, Dieu est 1 . comme un créancier auquel il est dû; 2. comme la partie offensée qui doit être apaisée; 3. comme un juge qui exige le châtiment. Aussi faut-il trois choses pour une satisfaction réelle et proprement

(i) Matth., VI, 12; Coloss., II, 14.

(2) Rom., V, 10; Coloss., I, 21,

(3) Marc, III 29; Jacq., II, 10.

dite : 1. il faut acquittement de la dette; 2. il faut que la colère divine soit apaisée; 3. il faut que la faute (reatus) soit expiée. Nous avions donc besoin d'une caution, d'un garant qui payât pour nous, d'un réparateur qui nous réconciliât avec Dieu, et enfin d'un prêtre et d'une victime qui se substituât à nous, qui portât les châtiments que nous méritions et qui expiât nos péchés.

Mais Jésus-Christ ne put faire cela qu'autant que l'on suppose que ses actions furent méritoires. Aussi joint-on toujours ces deux choses. Mais le mérite, « c'est le lien qui unit une » action libre à sa récompense. » Par ce nom de récompense ou rétribution, on entend soit le châtiment, soit la récompense, soit le salaire, puisqu'une action libre exécutée par quelqu'un peut être liée par rapport à une autre, soit à un châtiment, soit à une récompense, soit à un salaire. Le lien d'une action libre avec la rémunération peut résulter ou de la convenance, ou d'un pacte, ou du droit à une rétribution de la part de celui qui rétribue, qu'entraîne l'accomplissement d'une œuvre, de sorte que , si cette rétribution n'est pas accomplie , le droit ou la justice dont il est question est lésé. Là où le lien ne découle que de la convenance, cette rétribution est plutôt le fait de la libéralité de celui qui rétribue que la force même de l'œuvre; et c'est de là que résulte le mérite que l'on appelle de congruo; mais quand ce lien découle du pacte ou de la valeur de l'acte libre accompli, ou de la justice, il en résulte un mérite que Ton appelle de condigno, ou le mérite proprement dit.

Le mérite est en outre ou naturel ou surnaturel. On a le premier mérite, si le lien d'une œuvre libre avec la rétribution de cette même œuvre découle des forces de la nature ; comme l'œuvre d'un homme et le pacte avec un homme, du citoyen avec son prince, etc. Si, au contraire, ce lien provient d'une œuvre accomplie avec le secours de la grâce ou de l'auteur même de ces secours célestes, dès lors il est quelque chose de supérieur aux secours particuliers pris isolément; ii est dès lors surnaturel.

Donc, comme Jésus-Christ réunissait toutes les conditions voulues pour mériter proprement ou de condigno, savoir, la sainteté dans celui qui opère, la liberté dans l'œuvre et la promesse dans celui qui récompense , on doit dire qu'il a réellement et proprement mérité. Quant à la sainteté, personne n'en doute; la liberté, nous en avons parlé en son lieu; pour la

promesse, elle est manifeste, d'après Is., LÏIÎ, 10 : « S'il » donne sa vie pour le péché, il aura une postérité qui durera » longtemps (1). »

Ces paroles d'îsaïe prouvent que Jésus-Christ a mérité nonseulement pour lui (2), mais encore pour nous, et qu'il l'a fait en donnant sa vie pour nos péchés, ou en satisfaisant pour nous. Aussi le concile de Trente appelle-t-il Jésus-Christ « la » cause méritoire de notre satisfaction (3) . »

Nous allons donc maintenant établir l'existence de cette satisfaction, passant sous silence les questions moins importantes que l'on agite dans les écoles sur les propriétés et les conditions de cette satisfaction, et pour lesquelles on peut consulter les scholastiques (4) . Nous disons donc :

PROPOSITION

Jésus- Christ a véritablement et proprement satisfait à la justice divine pour nous.

Cette proposition est du domaine de la foi catholique , elle est enseignée dans tous les symboles et elle est le fondement

(1) C'est ce que déclare l'Apôtre lui-même, Philipp., II, § 9, lorsqu'il écrit de Jésus-Christ : « Il s'est humilié lui-même et s'est fait obéissant jusqu'à la » mort, la mort de la croix. C'est pourquoi Dieu l'a élevé, etc. » Dans ces passages, comme le fait observer Pétau, il y a en quelque sorte une stipulation, un pacte de Dieu avec l'homme Christ; c'est que, s'il est disposé à mourir pour racheter les hommes, ils seront admis à recouvrer et la grâce et l'espérance du salut, et il acquerra pour lui-même la gloire et le triomphe éternel. Voy. liv. XII, c. 9, § 2. Pour ce qui est des mérites de Jésus-Christ, Vasquez en parle tout au long, t. I, sur la troisième partie de saint Th., diss. 74 suiv.

(2) Jésus-Christ a surtout mérité pour lui-même sa résurrection glorieuse d'entre les morts et l'exaltation de son nom.

(3) Sess. VI, c. 7.

(4) Ces questions agitées par les scholastiques n'attaquent ni la vérité ni la suffisance de la satisfaction de Jésus-Christ pour tous les péchés; tout le monde admet cela. Le point sur lequel ils ne s'accordent pas, c'est sur la manière dont la satisfaction de Jésus-Christ a été suffisante, et condigne. Les uns prétendent qu'elle n'a pas été digne et parfaite (ex se) d'elle-même, qu'elle ne l'a été qu'en vertu de la libéralité de Dieu, qui l'a acceptée; d'autres prétendent qu'elle ne l'a pas été en vertu ou d'après la justice rigoureuse et proprement dite; d'autres, tout en admettant qu'elle l'a été à titre de justice véritable, soutiennent qu'elle n'a pas eu lieu en vertu de toutes les lois strictes de la justice, d'où ils concluent que la satisfaction de Jésus- Christ a été suffisante, mais qu'elle n'a pas été surabondante. On pourra, pour connaître plus à fond ces questions, consulter Vasquez, 1. c, diss. 7 suiv., où il les traite fort au long, œuv., éd. d'Ingolstadt, 1610, t. V.

de tout le christianisme; nous en démontrerons la vérité comme il suit.

On doit dire que celui-là a véritablement et proprement satisfait à la justice divine pour nous, qui 1. s'est offert luimême en sacrifice à Dieu, et qui, en sa qualité de prêtre, s'est immolé comme une hostie propitiatoire; 2. qui, comme notre caution, a pris sur lui et a expié nos péchés et les châtiments qui leur étaient dus; 3. qui nous a rachetés au prix de son sang; 4. qui, enfin, en sa qualité de médiateur, nous a réconciliés avec Dieu et a apaisé son courroux; or, Jésus-Christ a fait tout cela. Donc :

Et d'abord, que Jésus -Christ se soit offert en sacrifice à Dieu comme une hostie de propitiation, c'est ce que prouve tout ce que nous avons dit précédemment de son sacerdoce et du sacrifice qu'il a offert sur la croix.

Les textes du Nouveau et de l'Ancien-Testament qui ont trait à cette question, collationnés ensemble, démontrent nettement la seconde partie de notre assertion; Isaïe dit en effet, LUI, que le Messie a porté nos douleurs et nos péchés, que c^est pour cela qu'il a été blessé, foulé aux pieds, mis à mort, et la fin qu'il se proposait en supportant toutes ces douleurs, c'était de nous guérir, c'est-à-dire de nous délivrer de ces maux ; donc ce n'est pas pour ses iniquités et ses péchés que Jésus-Christ a enduré tous ces supplices, qu'il est mort, puisqu'il ne fut jamais souillé par aucun péché et qu'il ne pouvait pas l'être; c'est pour expier nos péchés, ainsi qu'il s'était chargé de le faire, qu'il l'a enduré. Or, que ce soit là le sens de la prophétie d'Isaïe, c'est ce que prouve non-seulement la valeur des mots, l'ensemble du discours et la tradition constante des Juifs, ainsi que nous l'avons prouvé en son temps (1), mais c'est encore ce que prouve l'autorité irréfragable de l'apôtre saint Pierre, qui expose en quelques mots le sentiment réel du Prophète : « Il a supporté lui-même dans son corps nos » péchés sur la croix, afin que, morts au péché, nous vivions » à la justice, guéris que nous sommes par son sang (2). » Ce qu'Isaïe avait dit de nos langueurs, Pierre le dit plus expressément de nos péchés; ce que le Prophète ajoutait de nos péchés que Dieu rejette sur Jésus-Christ, l'Apôtre le rapporte

(1) P. 992, à la 8.

<2) I Pierre, II, 24.

310 TRAITÉ DE i/lNCARNATION. II. PART.

au supplice ou plutôt au sacrifice de la croix ; que Jésus-Christ se soit chargé de nos péchés et qu'il les ait enfin portés sur la croix pour les expier, c'est ce que déclare saint Pierre, lorsqu'il dit sursum tulit, savoir, dans son corps sur le bois. C'est dans le même sens que l'Apôtre saint Paul dit : « Celui qui » n'avait jamais connu le péché s'est chargé du péché pour » nous, pour que, par lui, nous rentrassions dans la justice » de Dieu (1); » il dit encore ailleurs : « Jésus-Christ nous a » rachetés de la malédiction portée dans la loi contre nous, se » soumettant à cette malédiction , parce qu'il est écrit : Celui » qui est suspendu sur le bois est maudit (2). » Or, le seul sens dans lequel on puisse dire que Jésus-Christ est devenu pécheur, qu'il a été maudit, c'est parce qu'il s'est substitué à notre lieu et place; châtiments et malédictions qui étaient dus à nos péchés, fruits de notre transgression de la loi, et qu'il s'est chargé d'expier. Donc :

Les saintes Ecritures établissent clairement que Jésus-Christ nous a rachetés au prix de son sang, et c'est là la troisième chose que nous nous étions proposé de prouver. L'Apôtre écrit en effet, ï Tim., Iï, 6 : « Qui s'est donné lui-même pour » notre rédemption (le grec porte : pour prix de notre ré- » demption)-, » et dans la ï Cor., VI, 20 : «Vous avez été » rachetés à grand prix; » Ephés., I, 7 : « En qui nous avons » (Jésus-Christ) la rédemption par son sang, et la rémission » des péchés; » Tit., II, 14 : « Il s'est livré lui-même pour » nous racheter de toute iniquité; » l'apôtre saint Pierre dit plus clairement encore : « Sachant que ce ne n'est pas au prix » d'un or et d'un argent périssable que vous avez été rachetés » de la servitude dans laquelle vous avait précipité la désobéis- » sance paternelle, mais bien par le sang précieux de Jésus- » Christ, qui ressemble pour ainsi dire à un agneau sans » tache, etc. (3). » D'où nous raisonnons comme il suit : Celui-là nous a proprement et véritablement rachetés de nos péchés au prix de son sang, qui l'a donné pour prix de notre rédemption, comme on donne de l'or ou de l'argent pour le prix d'un objet temporel ou vénal ; or, d'après les textes que nous avons cités, c'est ainsi que Jésus-Christ a donné son sang. Donc :

(1) II Cor., V, 21.

(2) Gai., III, 13.

(3) I Pierre, 1, 18.

De ce qui précède découle la quatrième chose que nous nous proposions de prouver, savoir, que Jésus-Christ a apaisé Dieu en sa qualité de médiateur, et qu'il nous a réconciliés avec lui. Nos péchés étaient en effet la raison ou la cause pour laquelle Dieu était irrité contre nous, et demandait que nous fussions punis. Donc, si Jésus-Christ, d'après ce qui a été dit, s'est offert lui-même en sacrifice et comme une victime pour les expier, s'il s'est substitué à notre lieu et place pour les expier et en payer la peine ; si enfin il les a. lavés et effacés par son sang, il ne peut plus rester aucune raison pour que Dieu soit irrité contre nous et pour qu'il nous haïsse encore. Les Ecricritures proclament en cent endroits que tel a été le fruit de la passion de Jésus-Christ. « Car, quand nous étions ennemis de » Dieu , dit l'Apôtre , son Fils nous a réconciliés avec lui par » sa mort (1) ; » et ailleurs : « Parce qu'il a plu au Père qu'en » lui résidât tout plénitude, pour réconcilier toutes choses par » lui-même et en lui-même , ayant pacifié par son sang, qu'il » a répandu sur la croix , tout ce qui est sur la terre comme » tout ce qui est dans le ciel (2); » bornons là nos citations, dans la crainte de nous laisser entraîner à de trop grandes longueurs, car nous pourrions les multiplier presqu'à l'infini.

Donc, comme Jésus-Christ, d'après les passages des Ecritures que nous avons cités, a rempli les quatre conditions requises pour une satisfaction proprement dite, il s'ensuit que nous avons réfuté les sociniens, ainsi que nous nous proposions de le faire.

Les Pères, de l'aveu des sociniens, sont presque unanimes à enseigner le dogme catholique de la satisfaction (3). Bien

(1) Rom., V, 10.

(2) Goloss., I, 19.

(3) Ces témoignages des Pères ont été recueillis par Pét, 1. XII, c. 9;

Grotius, Défense de la foi catholique sur la satisfaction de Jésus-Christ , contre Socin, Leyde, 1617, contre laquelle ont écrit, outre Ravensperger, ouv. int. Jugement sur le livre de Grotius de la satisfaction de Jésus-Christ, Groningue, 1617; J. Oreille, ouv. int. Réponse au livre de Hugues Grotius pour la croyance catholique sur la satisfaction de Jésus-Christ; Grotius se tut, soit qu'il fût passé au parti de Socin, comme Potin, Osiander et surtout Bossuet le pensent, ou que, continuant à admettre le dogme de la divinité de Jésus- Christ et de la satisfaction, contrairement à ce que croyaient les sociniens, il pensât qu'il était inutile de guerroyer davantage sur cette question. Certes, Grotius lui-même écrivait à Creille : « J'ai toujours aimé et j'aime encore les » conseils pacifiques; ce qui m' alarme, c'est de voir l'acharnement avec lea quel se disputent ceux qui se disent les disciples de Jésus-Christ; si nous » sommes dans le vrai, pourquoi s'arrêter à ces futilités? » 11 est difficile de

qu'ils rejettent l'autorité des Pères , nous allons pourtant recueillir quelques-uns des chefs ou principes de leur enseignement sur ce point ; ils sont très-propres à mettre dans tout son jour cette vérité. Les Pères sont donc unanimes à établir 1. qu'aucune créature ne pouvait satisfaire à Dieu d'une manière adéquate et parfaite, soit pour le péché originel, soit pour les autres péchés, et que, par suite, il n'y avait qu'un Dieu qui pût le faire (1); 2. que Jésus-Christ, notre médiateur, a satisfait pour tous nos péchés, non-seulement d'une manière adéquate, mais même d'une manière surabondante, et que, par conséquent, non -seulement sa satisfaction a été infinie, mais que, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, elle a été plus qu'infinie. 3. Que cette appréciation infinie des mérites de ce même Jésus-Christ vient de ce que les œuvres qu'il a accomplies sont les œuvres propres de la personne du Yerbe incarné. 4. Qu'il était plus convenable que la seconde personne de la sainte Trinité se fît homme que les autres, parce que, comme dit l'Apôtre, « il convenait que celui à cause » de qui et par qui toutes les choses » ont été faites et créées, fût Fauteur de leur salut. Ce que conclut en quelques mots saint Ambroise, lorsqu'il dit : « Car il convenait que celui qui » nous a créés nous rachetât (2). » Les Pères disent, en conséquence, qu'il faut autant et même plus de pouvoir pour racheter que pour créer (3). Or, il faut, comme le démontre saint Thomas (4), une puissance infinie pour créer; donc il faut aussi une puissance infinie pour racheter ou procurer la rédemption (5).

Nous ajouterons à l'autorité de l'Ecriture, et du consentement unanime de l'antiquité, en faveur de cette vérité, des preuves de raison tirées des conséquences absurdes qui découlent du système des sociniens. Si* en effet, Jésus-Christ

justifier Grotius de socinianisme , car ses Commentaires sur l'Ecriture sainte en sont pleins. Ensuite, comme Grotius ne regarde la divinité et la satisfaction de Jésus-Christ que comme une chose importante, il est facile de voir que l'entraînement du protestantisme l'a précipité dans le socinianisme.

(1) Voy. Pét., 1. c, § 6.

(2) Liv. III, de la Foi, c. 2, n. 8, éd. Bén.

(3) Voy. Pét., ib., n. 7.

(5) Il y a cependant une différence infinie entre les deux genres : c'est que l'un est naturel, savoir, celui de la création, pendant que l'autre, celui du mérite, est moral.

n'était mort que pour confirmer sa doctrine et pour être pour nous un modèle, 1 . sa mort, au moins en substance, n'eût pas eu plus de valeur que celle des martyrs, soit de l'Ancien, soit du Nouveau- Testament, qui moururent, eux aussi, pour confirmer la vérité de la doctrine qu'ils avaient reçue, et qui sont pour nous des modèles. 2. Il faudrait aussi, dans ce cas, attribuer la rédemption aux autres œuvres de Jésus-Christ, tels que ses miracles, surtout à sa résurrection et à son ascension glorieuse dans le ciel, de même qu'à sa mort. 3. Comme les écrivains sacrés attribuent toujours notre rédemption, et la délivrance de nos péchés et des peines qu'ils méritaient, et la réconciliation du genre humain, lorsqu'ils en parlent, à la mort de Jésus-Christ et au prix de son sang, ils nous auraient trompés et l'antiquité tout entière, ou l'Eglise universelle eût été dans l'erreur jusqu'à Socin, de même que l'espérance que les chrétiens avaient dans la mort de Jésus -Christ eût été vaine. Les rationalistes ont aperçu cette dernière conséquence et se sont empressés de l'admettre. Ils conviennent bien , en dernière analyse, que cet article est formellement contenu dans les Ecritures; mais ils prétendent en même temps que les écrivains sacrés n'ont enseigné cette doctrine que par suite de préjugés antérieurs, et qu'ils ont voulu rehausser la gloire de leur maître, que lui avait ravie sa mort ignominieuse (1). Ils

(1) Voici les paroles de Wegsclieïder, qui écrit, § 136 : « Si l'on examine » et le principe de ce dogme (de l'expiation et de la satisfaction), qui est » compris parmi les notions des sacrifices que les Hébreux, tout aussi bien » que les peuples les moins civilisés... et les expressions des écrivains sacrés » que l'on cite pour prouver ce dogme, il est indubitable que les Israélites » eurent une connaissance exacte de cette expiation symbolique et de substi- » tution, liv. IV, 3 suiv., V, 11, XVI, 21, XVII, 11, comp. III Rois, XXI, 29; » IV Rom., XXIV, 4. Les écrivains sacrés eurent presque tous pour but de faire » disparaître par là l'ignominie de la mort du Christ, surtout Paul, en l'inter- » prêtant ainsi , en la présentant comme expiatoire et comme remplaçant la » peine due à tous les péchés, I Jean , II, 1-2, dont il s'était chargé , saint » Matth., XX, 28, XXVI, 28; Jean, 1, 29; Rom., V, 6, 9; II Cor., V, 21; Gai., » III, 13; I Pierre, II, 24; I Tim., Il, 6; Hébr., IX, 28, et Jésus lui-même, » comme un agneau pur et sans tache, 1 Pierre, I, 18, suiv., II, 24, comp. » Isaïe, LUI, 7, livré à la mort par son Père comme une victime expiatoire, » lavant les péchés dans son sang, II Jean, 1, 7, II, 1 suiv. Ils semblent aussi » avoir accordé à l'obéissance ou à la vertu même de Jésus-Christ une cer- » taine force de substitution, Rom., V, 18, 19; I Pierre, I, 19, III, 18; I Jean, » II 1 ; Hébr., IX, 14, etc. » 11 dit encore, § 137 : « Il est facile de voir, par » les passages cités, que la doctrine ecclésiastique (catholique) a réellement s ses principaux fondements dans les livres saints. » Il conclut enfin, § 142 : « On voit, par les arguments que nous avons proposés plus haut (nous les » réfuterons plus loin), 1<> que la doctrine des écrivains sacres sur la mort

engagent les docteurs à prendre garde de ne pas favoriser la somnolence de la conscience des méchants, surtout à l'heure de la mort, en exaltant outre mesure la puissance du sang de Jésus-Christ y laquelle apaise Dieu, qui, semblable à Moloch, est altéré du sang innocent (1).

On voit par là quels sont les progrès de l'impiété ; on y voit même, qui plus est, la destruction du principe fondamental du protestantisme. Les premiers protestants enseignèrent qu'en matière de foi il ne faut croire que l'Ecriture seule; c'est en s'appuyant sur l'autorité des Ecritures, comme ils le pensaient eux-mêmes, qu'ils rejetèrent la nécessité des bonnes œuvres, de la pénitence et de la satisfaction, pour ne pas faire injure au sang de Jésus-Christ. C'est en s'appuyant sur le même principe que les sociniens conclurent qu'il faut absolument rejeter l'enseignement d'une satisfaction proprement dite, et qu'il ne faut pas mettre notre espérance dans la mort et le prix du sang que Jésus-Christ a versé pour nous, mais qu'il faut uniquement la placer dans nos bonnes œuvres, ou dans nos œuvres faites avec droiture et honnêteté, pour ne pas faire injure au sang de Jésus-Christ, qui, dans l'hypothèse de la force expiatoire, nous eût été nuisible en ce qu'il nous eût rendus apathiques et nous eût endurcis dans le vice (2). Et les voilà enfin tombés dans le déisme et le naturalisme.

» de Jésus-Christ, comme expiation des péchés, est accommodée aux opinions » des égaux, Hébr., IX, 22, pour plusieurs raisons, et qu'elle était très-propre » à recommander la nouvelle doctrine fondée en ce temps-là; de là encore » cette formule de la doctrine : « La divine Providence le permettant dans sa » sagesse, » employée par les docteurs de l'Evangile, comme il vous sera facile » de vous en persuader. »

Nous concluons de là 1° que le dogme catholiqne est réellement contenu dans les Ecritures, et que les sociniens ont fait de vains efforts lorsqu'ils ont eu recours, pour l'attaquer, à mille subtilités, et que la conscience enfin triomphe. 2° Que, d'après les rationalistes, les écrivains sacrés se sont grossièrement trompés en transmettant ce dogme : « La Providence le permettant dans sa » sagesse, » et que, par suite, l'Eglise tout entière a été plongée dans l'erreur qu'avait accréditée, selon l'ordre de la Providence, les écrivains sacrés, jusqu'à leur avènement. 3» Que, par conséquent, il ne faut avoir aucune confiance aux écrivains sacrés, puisqu'ils ont été trompés sur une affaire importante et qu'ils ont trompé le monde entier, et que, par suite, les divines Ecritures sont plutôt nuisibles qu'utiles. Voilà où en sont venus les hommes qui se disent encore chrétiens, et qui ont posé, comme principe de leur croyance, l'indépendance de la raison de toute autorité en matière de religion, principe qui est la base fondamentale du protestantisme.

(1) lbid., § cit., 142.

(2) lbid., § 141, vers la fin.

Soit donc que nous interrogions les Ecritures, soit que nous interrogions renseignement entier et constant de l'antiquité su les conséquences détestables de la doctrine contraire, il esi évident, à moins que nous veuillions renoncer à notre nom de chrétien, que Jésus-Christ, ainsi que nous nous proposions de l'établir, a véritablement et proprement satisfait à Dieu pouF nous.

Objections.

I. Obj. 1 . H est dit de Jésus-Christ, dans les Ecritures, qu'il a porté nos péchés, dans le même sens qu'il y est dit en divers endroits, de Dieu, qu'il les porte aussi, V. G. Exod., XXXIV, 7, et Nombr., XIV, 18. Mais Dieu ne porte pas nos péchés en s'en chargeant, il les porte seulement en nous les remettant ou en agissant avec patience à notre égard. C'est le sens que nous en donne saint Matth., VIII, 16, 17; car après avoir rapporté que Jésus- Christ guérit plusieurs personnes des infirmités qui pesaient sur elles, il ajoute qu'il en a été ainsi, « pour que » s'accomplit ce qu'a dit le prophète Isaïe : Il a pris nos infir- » mités, il a porté nos maladies, y> non pas en les prenant sur lui, mais en guérissant les autres. Nous en trouvons la confirmation dans le bouc émissaire, qui, disait-on, portait les péchés du peuple. 2. C'est une chose connue de tout le monde que le mot rédemption se prend parfois, dans les Ecritures, dans un sens métaphorique, qu'il faut le prendre dans ce sens lorsqu'il s'agit de Jésus-Christ; c'est ce que nous portent à croire les rédemptions typiques du peuple d'Israël de la captivité d'Egypte et de celle de Babylone ; c'est aussi ce que nous porte à croire la raison pour laquelle nous avons été vendus au démon; nous l'avons été gratuitement, nous devions donc aussi être rachetés gratis ; car si un prix véritable a été donné pour notre rédemption, ce prix eût été donné au démon, puisqu'au témoignage de l'Apôtre, II Tim., II, 26, il tenait les hommes captifs; et il n'y a rien de plus absurde que cela. 3. Et si Jésus -Christ affirme qu'il s'est donné pour la rédemption de tous, et quelques autres choses semblables qui se lisent de lui dans les Ecritures, tout le monde sait que la particule pour {pro)y n'indique pas une véritable substitution, mais bien un avantage seul, comme quand il est recommandé aux fidèles, I Jean, III, 16, de donner leur vie pour leurs frères, de même que quand l'Apôtre dit qu'il complète ce qui

manque des souffrances de Jésus-Christ pour l'Eglise, Col., Itelle est la seule valeur de la particule grecque Wp, qui répond à l'expression latine pro. 4. Les catholiques, enfin, ne sauraient tirer aucun avantage de ce qu'il est dit de Jésus- Christ, qu'il nous a réconciliés avec Dieu, puisque l'Apôtre dit, II Cor. , V, 1 9 : « Il a placé au milieu de nous le Yerbe de la » réconciliation, » bien que l'on ne puisse pas conclure de là que les Apôtres nous ont réellement réconciliés avec Dieu en satisfaisant pour nous. Donc :

Rép. 1. Je nie qu'il soit dit de Jésus-Christ, dans les Ecritures, qu'il a porté nos péchés, dans le même sens qu'il est écrit, dans les passages cités, que Dieu les a portés, comme le prouve la matière, qui est tout-à-fait différente. Dieu, en effet, ne pouvait ni souffrir ni mourir pour nos péchés, pendant que Jésus- Christ l'a pu dans sa nature humaine; il n'est dit en outre, nulle part, de Dieu, comme il est dit de Jésus-Christ, que tous nos péchés aient été transférés sur lui, et qu'il ait été blessé et foulé aux pieds pour ces mêmes péchés, et une foule d'autres choses semblables que nous avons relatées dans les preuves. C'est pourquoi, lorsque le même Socin avoue que porter les péchés c'est la même chose que porter les peines des péchés (1), et que c'est là le sens de ce que les Ecritures disent de Jésus- Christ, tout ce que nos adversaires accumulent contre nos preuves tombe de soi-même.

On voit par là quelle est la réponse à faire aux deux confirmatur, tirés l'un de saint Matthieu, VIII, l'autre du bouc émissaire. L'Evangéliste applique à Jésus-Christ la prophétie d'Isaïe concernant la guérison des maladies corporelles, comme figure de la guérison des maladies spirituelles, ainsi que l'explique Grotius (2) ; ou, comme l'entend saint Jean Chrysostôme, que saint Matthieu dit ici que la prophétie d'Isaïe s'est accomplie en Jésus-Christ guérissant les maladies, ce qui s'entend

(4) «Nous avouons, dit-il, Leçons de théol., c. 21, que cette locution, » portare, ou ferre peccatum (porter le péché ou l'iniquité), signifie ordinai- » renient la même chose que payer les peines dues au péché, ou, pour tra- » duire mot pour mot, porter la peine du péché. » Bibl. FF. Polog., t. I, p. 580. Nous ferons remarquer, en outre, que toutes les anciennes versions confirment l'exactitude de ce sens. Car, sans parler de la Vulgate, la version grecque porte, ls. : « Et lui-même porte nos péchés, ou est affligé pour nos » péchés; » la syriaque : « Il a véritablement enduré nos souffrances, il a » souffert les douleurs qui nous étaient réservées ; » la vers, arabe : « Il port<~- » nos péchés, il est endolori pour nous; » voy. Bibl. Walton.

(2) Crit. sacr., c. 8, saint Matth., v. 17.

proprement des châtiments des péchés, en tant que le plus souvent ils sont la peine du péché (1); comme Jésus-Christ s'est chargé d'expier ces peines, c'est ce qui fait que lorsqu'il a guéri les malades , on dit justement de lui qu'il s'est chargé de nos douleurs. Mais on ne dit du bouc émissaire qu'il a porté les péchés du peuple qu'autant qu'il est le symbole et la figure de Jésus-Christ, qui devait les porter; ce qui fait que cette locution doit être prise dans un sens impropre du symbole et de la figure, ainsi que l'exige la nature même de la chose, pendant qu'on doit l'entendre dans un sens propre de celui qui est figuré 3 comme l'exige la chose elle-même.

Rép. 2. D. Parfois, C. dans le cas présent, N. Loin de nous porter à entendre cette expression de la rédemption de Jésus- Christ, les arguments que nous avons fait valoir dans les preuves s'y opposent. Les rédemptions typiques des Israélites ne nous disent pas non plus ce sens impropre, car elles ne réunissent pas tous les accessoires qui militent en faveur du Christ. Car on trouve dans celle-ci tous les caractères de la vraie rédemption; il faut en effet, dans la vraie rédemption, un captif et un geôlier qui le retienne prisonnier ; il faut aussi un rédempteur et une rançon. Or, la révélation nous enseigne que le genre humain tout entier était captif, et qu'il était condamné à des supplices éternels ; Dieu, comme juge, détenait les hommes captifs, et le démon lui servait de licteur et d'appariteur ; leurs péchés étaient leurs chaînes, la mort leur châtiment, et l'enfer leur prison; le rédempteur, ce fut Jésus- Christ, et la rançon ne fut pas quelque chose de corruptible, comme le sont l'or et l'argent ; cette rançon , ce fut le prix du sang immaculé et sans prix de Jésus-Christ, comme le dit l'apôtre saint Pierre, ép. I, c. 1.

La manière dont nous avons été vendus ne nous l'insinue pas davantage. Car nous avons pu déchoir et tomber gratuitement au pouvoir du démon, mais il nous faut pour nous racheter une rémunération convenable. Un homme peut, en

(1) Homél. 27 et 28 sur saint Matth., n. 1, 2. Erasme doit ici être censuré, lui qui met, dans ses annotations sur le pass. cit. : « Saint Matthieu cite ce » témoignagne d'Isaïe, le ployant à son sentiment. En effet, ce qui est dit ici » de la passion de Jésus-Christ et du rachat des péchés des hommes, il Fap- » plique aux malades guéris, quoique cette guérison eût son type. C'est ainsi » que saint Chrysostôme excuse l'Evangéliste, nom. 28. » Mais le saint docteur ne dit pas un mot de l'excuse, non plus que du type!

effet, se jeter seul dans un puits, mais il lui faut quelqu'un pour l'aider à en sortir.

Il ne suit pas non plus de l'enseignement des catholiques, comme le prétendent nos adversaires, que le prix de notre rédemption soit tombé aux mains du démon. On ne paie de rançon qu'à celui qui tient captif en vertu de son propre droit, à celui qui est créancier, à la personne lésée et au juge suprême, comme l'est Dieu seul dans le cas dont il s'agit ici, lui qui a le pouvoir de nous envoyer en enfer, comme le dit Jésus-Christ, Luc, XII, 5, et non pas à celui qui retient captif en vertu d'un droit, comme le gardien de la prison, le ministre du juge, l'exécuteur de ses volontés, comme Test le démon. C'est donc à Dieu seul que devait être payé le prix de notre rachat (1).

Rép. 3. D. La particule pro {nper), n'emporte pas toujours une substitution réelle , C. elle ne l'emporte jamais et surtout dans le cas présent, iV. Les sociniens passent leur temps en pure perte lorsqu'ils cherchent à établir par des exemples puisés soit dans l'Ecriture sainte, soit dans les auteurs profanes, que la particule pro ou nper parfois ne signifie pas une substitution réelle, mais une simple utilité, puisque personne ne le nie. Mais ils perdront leur temps tant qu'ils ne prouveront pas en même temps que c'est l'unique sens, la seule force de cette particule ; ce qu'ils ne feront jamais, puisqu'il est une foule de circonstances puisées aux mêmes sources où cette particule exprime une substitution réelle de personne (2) . On doit donc juger de la force de cette particule par la matière dont il s'agit, le but, le contexte et les autres circonstances accessoires. Or, dans le cas présent, il n'est pas seulement dit de Jésus-Christ qu'il est mort pour nous, mais il est encore formellement dit qu'il est mort pour nos péchés, qu'il s'est offert comme une victime et une oblation propitiatoire, qu'il s'est donné lui-

(1) Nous ferons remarquer ici l'impudence des rationalistes, Wegs., § 178; Gruner, Dogm, p. 253 suiv., 262 suiv.; Beck, Com., 1. 1, p. 585 suiv.; Wiggere, Exposition pragmatique de l'augustinianisme et du pélagianisme, BerL, 1821, p. 354 suiv., qui n'ont pas rougi d'affirmer qu'un grand nombre de Pères, qui étaient très-adonnés à la démonologie, sont convenus que Jésus est mort en sa qualité de Dieu homme pour payer le prix d'une dette due au démon, pour arracher les hommes à son empire et à la mort éternelle. Nous défions les rationalistes de citer un seul Père qui ait affirmé que Jésus-Christ a payé quelque chose au démon pour nous racheter.

(2) Voy. Luc, XI, 11; Matth., II, 22, XVII, 26; 1 Cor., I, 13, etc.

CIIAP. VI. SATISFACTION ET MÉRITES DE JÈSUS-CHÏIST. 319

même pour notre rançon, qu'il nous a rachetés non pas au prix de l'or et de l'argent, mais par son propre sang. Tout ceci indique assurément que s'il s'agit ici d'un véritable rachat, il s'agit aussi d'une substitution réelle. Mais comme les mêmes raisons ne militent pas en faveur des exemples cités, il est évident que c'est à tort qu'on les cite. C'est enfin aujourd'hui une chose reconnue des philologues, que la particule anti, quand elle entre dans la composition du mot lutron, signifie une substitution réelle du prix à la place de l'objet acheté ou racheté, ce qui fait que le mot antilutron a la même signification que le prix du rachat donné à la place (1); mais l'Apôtre écrit de Jésus-Christ, I Tim., II, 6 : « Qui s'est donné » lui-même comme le prix de notre rachat de nous tous. » Parfois même les rationalistes conviennent avec nous que tel est le sens des écrivains sacrés lorsqu'ils parlent de la mort de Jésus-Christ (2). Il est donc inutile que nous poursuivions plus loin.

Rcp. 4. D. Le mot réconciliation pris isolément, Tr. tel qu'il est employé dans les Ecritures lorsqu'il s'agit de Jésus- Christ, N. Les Ecritures nous apprennent en effet que Jésus- Christ nous a réconciliés avec Dieu, parce qu'il a donné son sang pour nous, qu'il a apaisé Dieu, qu'il s'est chargé de nos péchés, « déchirant, comme le dit l'Apôtre, le titre qui existait » contre nous, qui nous était contraire, le faisant disparaître

(1) Voy. Svicer, Trésor ecclés., mot antilutron, où il prouve, par l'autorité d'Hesychius, que telle est la signification de ce mot. Aussi ne Jaut-il pas écouter Scapula lorsqu'il dit froidement que ce mot est la même chose que lutron. I Tim., c. 2.

(2) Kaiser, Bibl. théol., 262; de Wettz, Bibl. dogm., I p., 95, et plusieurs autres s'accordent à dire que les disciples de Jésus-Christ, pour effacer ce que sa mort avait d'ignominieux, se sont plu (c'est leur langage), après coup, à expliquer quelques-unes des paroles du docteur ayant trait allégoriquement à la mort dont il était menacé , d'une mort expiatoire destinée à réconcilier les hommes avec Dieu, et ils lui ont aussi appliqué quelques passages de l'Ancien-Testament où il est question d'un prêtre qui intercède. Ils affirment que saint Jean l'Evangéliste a entendu dans un tout autre sens que saint Jean-Baptiste les paroles de ce dernier, qu'il rapporte 1, 29, parce qu'il croyait à la mort expiatoire du Christ , et , qui plus est, que Jésus lui-même voulant abroger les sacrifices expiatoires dans le royaume céleste qu'il devait fonder, proposa quelquefois d'y substituer comme un symbole la mort qu'il allait bientôt subir, en s' accommodant aux opinions des égaux, pour abolir plus promptement les sacrifices en usage jusqu'à ce moment. — Nous avouerons que cette note est passablement obscure; ce n'est pas notre faute, c'est celle de rationalistes qui, croyons-nous, ne se comprennent guère eux-mêmes; toutefois, nous l'avons rendue le plus exactement qu'il nous a été possible. N. T.

» et l'attachant à la croix (1). » C'est pourquoi Jésus-Christ nous a réconciliés avec Dieu comme cause principale et méritoire par une satisfaction réelle, pendant que les apôtres ne Font fait que comme ministres et instruments par la prédication de la parole de Dieu, et par la dispensation des mystères ou des sacrements du Très-Haut. La manière dont ils réconcilient est donc bien différente (2) .

II. Obj. La doctrine de la satisfaction, telle que l'admettent les catholiques, répugne sous un triple rapport, savoir, et de la part de Dieu, et de la part de Jésus-Christ, et enfin de la part de l'homme. Et d'abord elle répugne de la part de Dieu : 1 . les Ecritures nous présentent Dieu remettant gratuitement les péchés, V. G. Matth., XVIII, 27; Rom., III, 24; Ephés., IV, 22; Coloss., II, 13. Donc il ne lui est dû aucune satisfaction ; il y a en effet opposition entre la condonation gratuite qui est le fruit de la miséricorde, et la satisfaction proprement dite qu'exige la justice. 2. Il importe peu, d'ailleurs, que cette satisfaction vienne de Jésus- Christ ou de nous, car celui qui exige de la caution ce qui lui est dû ne remet certainement pas la dette. 3. D'ailleurs, c'est Dieu luimême qui nous a donné son Fils qui devait s'offrir pour nous ; mais quand le créancier donne à son débiteur de quoi le payer, il remet plutôt la dette qu'il n'en exige le paiement. 4. Si on ajoute à cela que Dieu ne pouvait exiger une telle satisfaction sans blesser sa miséricorde et sa puissance , la chose sera hors de doute ; or, affirmer que Dieu a demandé une telle satisfaction parce qu'il ne voulait pas remettre autrement les péchés, c'est blesser sa miséricorde ; dire que Dieu a exigé une telle satisfaction parce qu'il ne pouvait pas pardonner autrement les péchés, c'est blesser sa toute-puissance. Donc :

Rép. N. A. 1. D. Par rapport à l'homme à qui Dieu condone gratuitement ses péchés, C. par rapport à Jésus- Christ qui s'en est chargé comme caution et qui les a expiés, iV. L'Apôtre, d'ailleurs, a parfaitement concilié la rémission gratuite des péchés par rapport à nous, et le prix de la rédemption par rapport à Jésus-Christ, lorsqu'il a dit : « Etant justifiés » gratuitement par sa grâce, par la rédemption qu'ils ont en » Jésus-Christ, que Dieu a proposé pour être la victime de

(1) Coloss., H, 14.

(2) Voy. Witasse, de l'Incarn., 1. c, quest. 10, a. 1, sect. 1.

CIIAP. VI. SATISFACTION ET MÉRITES DE JÉSUS-CHRIST. 32 î

D propitiation par la foi qu'on aurait en son sang pour faire » paraître la justice qu'il donne lui-même (1). » Il y a opposition entre la condonation gratuite et la satisfaction proprement dite, lorsqu'on les rapporte à la même personne; mais il n'en est pas ainsi dans le cas présent, puisque autre est la per ■• sonne qui satisfait, et autre est celle à qui il est remis gratuitement.

Rép. 2. D. Là où il y a une dette réelle, C. où il n'y a qu'une dette personnelle , N. Dans une dette réelle , en effet, quand on n'exige qu'une chose telle que celle qui est due, peu importe quel que soit celui qui la paie; mais pour la dette personnelle qui résulte d'une injure faite à une autre personne, la personne lésée pourrait refuser la satisfaction qui lui viendrait d'un tiers, et exiger la réparation de celui qui l'aurait offensée. Mais pour nous, comme nous étions incapables de satisfaire , nous devons nous en rapporter à la bonté divine de ce que notre dette est passée sur Jésus-Christ, notre caution, et de ce qu'il nous a délivrés en vue de ses mérites, en nous pardonnant toutes les fautes dont nous étions coupables.

Rép. 3. D. Le créancier (personnel) est censé remettre la dette de celui à qui il donne de quoi payer ou satisfaire, (7. à celui que le créancier présente pour payer ou pour satisfaire, iV. On voit, d'après ce que nous avons dit dans la première réponse, quelle est celle qu'il faut faire ici.

Rép, 4. N, Dieu pouvait en effet nous pardonner tous nos péchés sans satisfaction aucune; mais il lui a plu de concilier sa miséricorde et sa justice : sa miséricorde par rapport à nous, et sa justice par rapport à Jésus-Christ, afin de faire par là briller tous ses attributs dans l'économie de la rédemption.

I. Inst. Or, la satisfaction ne répugne pas moins de la part de Jésus-Christ. Car 1 . il est injuste que l'innocent paie pour le coupable. 2. La loi divine, la saine raison, le droit des gens de tous les peuples civilisés s'opposent à ce que l'innocent remplace le coupable dans l'expiation des crimes qu'il a commis. Tout homme sage reconnaîtra, en effet, qu'il n'est pas possible de relaxer le coupable, qui est uno vraie peste pour l'Etat, et de sévir contre l'innocent, qui est un modèle pour les autres et qui ne vit que pour leur bien. Aussi Dieu le défend-il formellement, Deut., XXIV, 16 : « On ne mettra pas à mort

(1) Rom., III, 24.

» le père pour les enfants, ni les enfants pour le père ; chacun » mourra pour son péché. » Dieu lui-même, qui plus est, s'est posé cette loi, lorsqu'il dit dans Ezéch., XVIII, 20 : « Que

» 1 ame qui a péché meure le juste jouira de sa justice, et

» l'impiété de l'impie retombera sur lui ; » ce qui fait que les Athéniens repoussèrent cette substitution comme injuste et coupable (1) ; les Romains la défendirent sous peine de mort (2), vu surtout que personne n'est le maître de sa propre vie ; que, d'après les lois de la justice, le châtiment accompagne le péché. 3. Il est absurde d'admettre, dans l'hypothèse de la satisfaction, que le Christ nous ait été propice et qu'en même temps il ait été irrité aussi contre nous; irrité, parce que le péché lèse Dieu ; propice, parce qu'il a satisfait pour le péché. Il est absurde, de plus, de devoir plus au Fils, qui a satisfait pour nous, qu'au Père, qui a exigé la satisfaction. 4. Il faut donc conclure de là que Jésus-Christ est mort pour nous donner l'exemple, comme le dit l'apôtre saint Pierre, et pour que nous marchions sur ses traces (3), mais qu'il ne s'est pas substitué à notre lieu et place en mourant.

Rép. N. Subs. et je D. la première preuve. Celui qui ne serait point sa caution, C. celui qui se serait librement et volontairement rendu sa caution dans le sens indiqué , comme nous le dirons plus tard, N.

Rép. 2. D. Par lui-même et sans l'intervention d'aucune cause, d'aucun pouvoir légitime, C. mais s'il intervient un choix délibéré, un pouvoir légitime, de très-grands avantages, une réparation du dommage causé, et même l'intérêt de ces dommages, N. Donc, en admettant les principes de nos adversaires même pour les cas ordinaires, quand il y manquerait quelques-unes des circonstances accessoires que nous avons énumérées, ou quand même elles manqueraient toutes, nous nions qu'ils puissent s'appliquer au cas présent, car il est unique et extraordinaire dans son genre. 1 . Jésus-Christ, en effet, s'est librement offert pour subir la mort à notre place : ce II a été offert parce qu'il l'a voulu. » 2. Le pouvoir en vertu duquel il le faisait était légitime, et du côté du Père, qui nonseulement a approuvé cette substitution, mais qui nous Fa

(ï) Platon, Traité des lois, liv. IX.

(2) D'après le texte.

(3) ; Pierre, II, 21.

même procurée, car « il l'a livré pour nous tous (1), » et de la part de Jésus-Christ lui-même, puisqu'il était le maître de la vie, en tant que Dieu homme : « J'ai le pouvoir de la donner » (ma vie) (2). » 3. Il en est résulté une foule d'avantages, puisque, « par une seule oblation, il a rendu parfaits pour » toujours ceux qu'il a sanctifiés (3). » 4. La résurrection des morts y la gloire et l'exaltation de son saint nom ont surabondamment réparé les dommages que lui ont causés sa mort (4) . Comme toutes ces choses, au moins prises dans leur ensemble, ne se rencontrent dans aucune créature, il est évident que les arguments que font valoir les sociniens, tirés soit de la raison, soit des lois divines et humaines, sortent tout-à-fait de la question, puisqu'ils ne portent que sur les cas ordinaires. Aussi pensons-nous qu'il est inutile de chercher et d'entasser des exemples tirés et des saintes Ecritures et des histoires profanes, pour prouver que l'on trouve presqu'à chaque pas des substitutions de ce genre (5).

(1) Rom., VIII, 32.

(2) Jean, X, 18.

(3) Hébr., X, 14.

(4) Philipp., II, 9.

(5) Les sociniens nièrent d'abord que cette opinion fût admise de presque tous les peuples, et surtout des Hébreux ; mais maintenant les rationalistes le reconnaissent, entraînés qu'ils sont par la clarté et le nombre des preuves qu'on leur oppose. Mais ils attribuent cette croyance à l'ignorance des hommes des anciens temps, qui pensèrent que la justice divine ne peut pas frapper quelqu'un sans qu'il soit coupable, et qui regardaient un mal quelconque comme le châtiment d'un péché ou personnel ou étranger dont le juge faisait peser l'expiation sur autrui. C'est par suite de cette croyance à peu près générale, pensent-ils, que l'auteur du c. 53 d'Isaïe (par cette manière de s'exprimer, ces hommes profanes pensent que ce chapitre est d'un autre que d'Isaïe), de même que les autres prophètes, par suite de son ignorance de l'art et de la science, a conservé cette croyance, qui était la sienne et celle des autres peuples, par laquelle Dieu veut que tout soit expié, et qui fait qu'il châtie même, dit-on, l'innocent à la place du coupable. Ils vont même jusqu'à affirmer que les écrivains du Nouveau- Testament, comme les sacrifices étaient tombés en désuétude, l'ont conservée en l'appliquant à la mort de Jésus-Christ.

Au reste, si l'on veut savoir ce que les païens pensaient de la substitution de l'innocent à la place du coupable, on peut consulter Hérod., Hist., 1. II, c. 39, 46; Jul. Ces., Guerre des Gaules, VI, 16; Ovide, Fast, VI, v. 162 : <( Nous vous offrons cette vie comme étant préférable, etc. » On voit que les Hébreux partageaient cette croyance, par l'Exode, XX, 6, où il est dit : « Les » enfants paient pour les pères coupables; » II Rois, 1-14, où il est dit « que » le châtiment qui n'avait pas été imposé d'abord l'est ensuite sur la posté- » rite; » ibid., XXIV, 10-25 : « La faute de David est expiée par trois jours » de peste, qui enlevèrent soixante-dix-neuf mille hommes; » ibid., Xlï, 15-18 : « Le crime de l'adultère du même David est expié par la mort de son

Au reste, Dieu défend, Deut., 1. c., de frapper les enfants ou parents innocents pour les parents ou les enfants coupables. Dans Ezéchiel, au contraire, il est question des peines ou des récompenses de l'autre vie , et Dieu rendra assurément alors à chacun selon ses mérites particuliers.

Rép. 3. Z). Sous le même rapport, C, sous divers rapports, N. Nous repoussons aussi l'assertion de nos adversaires, lorsqu'ils avancent que nous devons plus au Fils, parce qu'il a satisfait volontairement pour nous, qu'au Père, qui a exigé cette satisfaction. Car c'est à la miséricorde et à la charité divine que nous devons d'avoir un tel, un si grand rédempteur, et comme la charité, de même que la miséricorde, est commune aux trois personnes divines, elle est commune au Père et au Fils. Nous sommes donc obligés envers le Père, qui a tellement aimé le monde qu'il a donné son Fils unique pour le racheter, et nous sommes redevables au Fils de s'être livré pour nous racheter tous.

Rép. i. iV. Ainsi qu'il découle de ce que nous avons dit, saint Pierre, dans le passage cité, n'expose pas la fin adéquate de la passion de Jésus-Christ, il n'en expose que la fin partielle. La fin de la passion de Jésus- Christ fut multiple : la première fin de la passion de Jésus-Christ, c'était de satisfaire pour nous, ainsi que le dit ailleurs saint Pierre, comme nous l'avons vu précédemment, et en ceci il est d'accord avec les autres écrivains sacrés; la seconde, c'était pour être notre modèle, et l'Apôtre atteint son but en supposant la première fin que nous venons d'indiquer.

IL Inst, La satisfaction répugne au moins du côté de l'homme. 1 . Si Jésus-Christ, en effet, eût réellement satisfait pour nous, il lui aurait fallu mourir autant de fois qu'il y a eu, qu'il y a, qu'il y aura d'hommes sur la terre ; il aurait dû, de plus, mourir pour les peines temporelles et éternelles; car les unes et les autres sont dues à nos péchés. 2. Les hommes, de plus, ne seraient désormais tenus à aucune satisfaction , ce que pourtant nient les catholiques. 3. Ils seraient à l'abri de toutes les calamités de cette vie, des maladies, de la mort, etc. 4. Tous les hommes enfin seraient sauvés, et personne pourtant ne peut dire cela. Donc :

» enfant, » sans nous arrêter à en rechercher de plus nombreux exemples, ce que font les rationalistes, mais dans un tout autre but. Voy. Wegsch., § 137, notes b et c.

Rép. N. encore la conséq. Quant à la première preuve, D. Si une seule mort de Jésus-Christ n'eût pas été équivalente et à la mort temporelle et à la mort éternelle de tous les hommes méritée par le péché, C. mais si , en raison de la dignité de sa personne divine, non-seulement elle a été équivalente, mais elle a été bien plus qu'équivalente , N. Mais l'Apôtre enseigne en divers endroits que Jésus-Christ ne s'est offert qu'une fois pour expier les péchés d'un grand nombre; que, par une seule oblation, il a consommé pour toujours la perfection de ceux qu'il a sanctifiés ; qu'il est mort pour tous les hommes. Comme en effet le prix que Jésus-Christ a offert pour nos péchés est infini, il a payé par le fait même, autant qu'il était nécessaire, tout ce que le genre humain tout entier devait à Dieu de peines temporelles et de peines éternelles ; il a même payé surabondamment, qui plus est, de sorte qu'il n'est pas besoin d'une nouvelle mort pour y satisfaire.

Rép. 2. D. Proprement dite et pour mériter la réconciliation, C. improprement dite et consistant dans l'application de la satisfaction et des mérites de Jésus-Christ, JS. Les catholiques sont attentifs, en effet, à distinguer entre la satisfaction qu'a offerte Jésus-Christ à Dieu le Père, et l'application de cette même satisfaction. Donc, pour que nos péchés soient effacés, pour que nous revêtions l'innocence et la justice, cette application est nécessaire , et elle se fait par l'usage des sacrements et par la grâce qui découle des bonnes œuvres. Jésus- Christ, en satisfaisant pour nous, n'a pas voulu que notre salut ne nous coûtât aucune peine ; il a voulu qu'il acquît de la valeur et du prix par nos bonnes œuvres et nos satisfactions personnelles. Il ne suffit pas à une dette personnelle que la caution donne une satisfaction convenable pour l'injure faite, mais il faut encore que celui qui a offensé soit d'accord avec la caution, qu'il se repente de l'injure qu'il a faite, et qu'il assure que son intention est de rentrer en grâce avec la personne lésée et de ne plus lui faire d'injure à l'avenir. Si celui qui a offensé refuse de faire tout cela, quelque grand que soit le prix donné pour sa réconciliation, il est certain qu'il ne rentrera point en grâce. Or, les conditions posées par Jésus-Christ, notre caution, pour que le fruit de sa satisfaction nous soit appliqué, sont que nous souffrions avec lui pour être glorifiés avec lui ; que chacun porte sa croix et qu'il marche à sa suite; que chacun, par la suite, aime Dieu de tout son cœur et garde

ses commandements. Par conséquent, si quelqu'un offense encore Dieu après s'être réconcilié avec lui, il se rend encore digne d'un châtiment éternel, et il lui sera appliqué s'il ne vient à résipiscence.

Rép. 3. D. Dans l'autre vie, C. dans la vie présente, N. Bien que Jésus-Christ nous ait délivrés par ses mérites de tous nos péchés et des peines qui leur sont dues, il ne dispense pourtant cette grâce que selon que le veut sa sagesse; il ne nous accorde pas cette grâce dans toute son étendue pendant que nous sommes encore dans la vie présente ; il veut que, pendant que nous sommes ici-bas, nous puissions l'imiter dans ses souffrances, que nous puissions pratiquer la vertu et acquérir des mérites (1). Dans l'autre vie, au contraire, il nous en délivrera complètement.

Rép. 4. 2). S'ils remplissent les conditions posées par la caution, conformément à ce que nous avons dit, C s'ils ne les remplissent pas, N. On voit ce qu'il faut répondre par ce que nous avons dit dans la 2 rép. On voit par ce qui précède que c'est en vain que les sociniens tentent de conclure de la doctrine catholique que nos péchés ne sauraient plus irriter Dieu contre nous. Ces objections et quelques autres semblables, que nos adversaires font sonner si haut, ont pour principe une interprétation fausse et absurde de la doctrine catholique.

III. Obj. « La doctrine du pardon des péchés, que Jésus- » Christ, en satisfaisant à Dieu par sa mort, a préparée aux » hommes, a, surtout dans ces derniers temps, suscité les plus » graves récriminations contre elle ; elles sont tirées en partie » du principe même de ce dogme, et en partie de l'idée plus » adéquate que l'on a de la divinité, et en partie aussi de la » connaissance plus exacte que l'expérience nous a donnée de » la peine et du châtiment. Et d'abord, il est positif que toute » la croyance sur ce point repose sur la comparaison de la mort

(1 Voy. Gatéch. T., p. Il, c. 2, n. 48. Il enseigne, pour deux raisons principales, que nous ne sommes pas exempts des infirmités et des misères de cette vie mortelle; c'est 1° parce que nous ne devions pas être mieux partagés que Jésus-Christ, notre chef, nous qui ne sommes que ses membres. Mais Notre-Seigneur Jésus-Clirist ne s'est dépouillé de la fragilité humaine qu'après avoir enduré sa passion. La seconde cause, c'est pour que ce fût en quelque sorte pour nous comme une moisson abondante de vertus et de mérites d'où découleraient des fruits sans nombre de gloire et de bonheur. La mort et les peines de la vie présente sont donc pour nous comme une occasion de pratiquer la vertu plutôt qu'un châtiment du péché.

» de Jésus-Christ avec les sacrifices expiatoires que l'on pra- » tiquait chez les peuples les plus ignorants, et en premier lieu » chez les Hébreux, sacrifices que Jésus-Christ lui-même » avait déjà condamnés, Matth., IX, 13; Jean, IV, 23, comp. » Ps. 51 (danslaVulg., 50), 18, 19; Mich., VI, 6, 8; d'où » Ton conclut justement qu'il n'enseigna pas ce dogme comme y> le fondement de la foi chrétienne. Ensuite, on ne comprend » pas comment le Père céleste, dont la volonté est la justice et » la bonté même, peut avoir été conduit à infliger de tels châti- » ments, lui qui ne peut se mettre en colère, que l'on ne sau- » rait offenser ; que le sang et la mort d'une victime ait pu » seul le calmer et le porter à pardonner à ses propres enfants, » tout exposés qu'ils sont aux faiblesses humaines, et qui ont » en lui une confiance filiale, et à les arracher à la mort éter- » nelle, à laquelle ils étaient condamnés sans cela ; on ne corn- » prend pas non plus pourquoi Dieu, qui est la bonté même, a » tant tardé à faire part d'une institution aussi essentielle que » celle-là à tant de peuplades grossières et nomades qui, » d'après ses ordres, habitent les déserts : Je suis équitable, » Exod., XXII, 27, comp. XXXIV, 6, 7; Sag., XI, 24, 25, » XH, 15. On ne comprend pas davantage comment les » hommes, dont la nature est finie, ont pu contracter en » péchant une faute infinie, qu'un sacrifice infini seul peut » expier. On ne voit pas non plus de raison pour que Dieu » lui-même, savoir, la seconde personne de la sainte Trinité, » qui gouverne des mondes innombrables, a décrété, après » s'être fait homme, de descendre sur cette terre , qui n'est » qu'une partie si infime du monde, et de s'offrir lui-même » comme un sacrifice expiatoire d'un prix infini, en se laissant » attacher à la croix par les Juifs, que conduit en cette circony> stance une espèce de fatalité aveugle ; et pourquoi Dieu, au » moment où il désire préparer son expiation et était censé » envoyer des messagers de paix et de réconciliation , ne doit » pas être regardé comme réellement apaisé. /7 est aussi » évident que la culpabilité et la peine, comme les mérites, » d'après les notions qu'on en a, sont réellement inhérents à » celui qui pèche, comme le mérite l'est à celui qui l'acquiert; » c'est pourquoi la faute d'un individu ne peut pas passer sur » un autre, surtout s'il est tout-à-fait innocent, non plus que » la vertu et la dignité morale dont quelqu'un est orné ne peut » se communiquer aux autres hommes qui se sont rendus

» pécheurs. Le châtiment est en effet un mal qui est insépa- » rable du péché, et qui ne s'inflige qu'au pécheur lui-même; y> et c'est à tort qu'on donne le nom de châtiment au mal

y> qu'éprouve l'innocent Enfin, une longue expérience a

» appris que plus la confiance que l'on a dans les sacrifices est » grande, plus aussi elle a été nuisible à la pratique de la vertu, t. à la piété et à l'amendement du coupable, toutes choses qui » veulent que l'homme cherche son salut dans son propre j> cœur. » Donc, voici jusqu'où est allé Wegscheider (1).

Rép. D. A. La doctrine catholique a encouru les récriminations les plus graves de la part de ceux qui préfèrent les ambages du sens privé à l'autorité de l'Ecriture, de l'ancienne tradition tout entière et de l'Eglise, C. de ceux qui n'ont pas renoncé à la religion catholique, N. Yoici quels sont les fruits que produit le principe protestant, ainsi que nous l'avons si souvent fait remarquer.

Quant à la première preuve, N. Car c'est à tort qu'on a prétendu cela, puisque l'idée mère des sacrifices expiatoires vient des Hébreux, et qu'elle s'est ensuite répandue chez les autres peuples, et qu'elle découle de la nature même de l'ancienne loi, qui était toute typique, d'après l'Apôtre (2). C'est pourquoi les sacrifices sanglants furent institues pour figurer la mort expiatoire de Jésus-Christ, qui devait avoir lieu plus tard, et c'était de cette signification et de cette croyance des sacrificateurs que les sacrifices anciens avaient la propriété d'expier les péchés (3) . Aussi le prophète Isaïe, ainsi que nous l'avons déjà observé, parlant, c. 53, de la mort du Christ, s'est-il servi des expressions liturgiques qui désignent cette puissance expiatoire. Partie des Hébreux, ou plutôt de la tradition primitive, cette idée des sacrifices est passée chez les autres peuples, et elle s'y est tellement ancrée, que parfois, pour expier les crimes des grands coupables, ils immolaient des victimes humaines, surtout des vierges, qui, clans leur pensée, étaient des victimes plus agréables aux dieux, et par con-

(2) Voy. I Cor., X, 6-11; Coloss., II, 17; Hébr., X, 1, suiv., surtout Rom., où il dit, d'une manière générale : « Jésus-Christ est la fin de la loi procurant » la justice à quiconque croit. »

(3) Par eux-mêmes, comme le remarque fréquemment l'Apôtre, ils n'étaient que des éléments sans valeur, des dons et des hosties qui ne peuvent pas rendre le serviteur parfait, incapables d'effacer les péchés, etc., dont il parle et dans l'ép. aux Gai. et dans celle aux Hébreux.

séquent plus propres à détourner les fléaux publics, ou les châtiments et les calamités que l'on avait mérités (1).

Ainsi nous nions absolument que Jésus-Christ et les prophètes aient condamné les sacrifices expiatoires dans le sens que l'entendent nos adversaires. Quant aux passages cités, si on en excepte celui de saint Jean, IV, 23, qui n'a aucun rapport avec la question présente, ils enseignent qu'il faut préférer les dispositions du cœur et les œuvres de la miséricorde à Toblation matérielle de sacrifices offerts sans foi ni piété, comme on le voit en les lisant.

Rép. 2. Qu'importe que nos adversaires ne comprennent pas pourquoi Dieu a pu être apaisé par le sang et la mort de son Fils (ils auraient dû dire voulu), pourvu que nous soyons assurés que telle a été sa volonté ; cela doit nous suffire, et nous n'avons que faire de pousser plus loin nos investigations; mais comme Jésus-Christ, ainsi que nous l'avons démontré, a dit en maintes circonstances qu'il donnerait son sang pour la rémission des péchés, pour la rédemption, et même, qui plus est, pour la rançon d'un grand nombre , comme les écrivains

(1) Voy. de Maistre, Eclaircissements sur les sacrifices, où, après avoir démontré avec une profonde érudition, au moyen de documents puisés chez tous les peuples, que, dans tous les temps, on a admis les sacrifices expiatoires, qui n'étaient que l'ombre du grand sacrifice que l'homme-Dieu devait offrir pour expier les fautes du genre humain tout entier, il conclut en ces termes : « Il n'y a rien qui démontre d'une manière plus digne de » Dieu ce que le genre humain a toujours confessé, même avant qu'on le lui » eût appris , sa dégradation radicale , la réversibilité des mérites de l'inno- » cence payant pour le coupable et le salut par le sang. » C'est aussi à cela que se rapporte ce qu'on lit si souvent dans les anciennes inscriptions sur les sacrifices appelés tauroboles. En effet, les païens, après avoir répandu le sang d'un taureau qu'ils avaient immolé, d'après les règles décrites par Prudence dans l'hymne de saint Romain, pensaient renaître pour l'éternité. Mosheim, Diss. sur l'hist. eccl., vol. I, p. 379, édit. Northempton, 1767; il montre, contre Saumaise, Seldam, Reinesius, Leclerc, Van-Dale, que les Romains n'empruntèrent nullement ces sacrifices expiatoires à la doctrine chrétienne après qu'elle se fut propagée, non plus qu'à la délivrance et à la régénération mystique par le sang de Jésus-Christ, comme ils le pensaient, mais qu'ils sont bien antérieurs à la religion chrétienne. Mosheim pense que les Romains empruntèrent ces rites à la Phrygie ; mais il est plus vraisemblable que ces sacrifices sont empruntés à l'antique culte de Mithra, qui se pratiquait chez les Perses, et qui d'Orient passa en Occident. Voy. Mémoire sur le culte de Mithra, par le ch. Jos. de Hammer, publié par G. Spencer Smith, Paris, 1833, in-8.

Au reste, pour ce qui est des auteurs qui ont écrit ex professe- des tauroboles, des crioboles, des œgoboles, ou des sacrifices humains admis partout, et, en général, des sacrifices expiatoires, il faut consulter Alb. Fabricius, Bibliographie ancienne, c. 11, §§ 3 suiv., qui, suivant son usage, en a donné un long catalogue.

sacrés l'enseignent constamment, de l'aveu de nos adversaires, il ne peut plus y avoir aucun doute que telle a été la volonté de Dieu. Au reste, l'Apôtre, Rom., III, 25, indique la raison pour laquelle Dieu a voulu qu'il en fût ainsi : c'était « pour » manifester sa justice. » Quant à ce qu'ils ajoutent, qu'ils ne voient pas pourquoi Dieu a différé pendant tant de temps une chose aussi importante , ils affichent leur ignorance de la doctrine catholique, qui professe avec saint Léon-le-Grand que « la » grâce de Dieu, par laquelle l'universalité des saints est jusyy tifîée, n'a pas eu son principe dans la naissance de Jésus- » Christ, elle n'a été qu'augmentée; et que ce grand mystère » de la piété, dont le monde est aujourd'hui plein, a été si » puissant dans ses figures, que ceux qui crurent à la pro- » messe qui en. avait été faite ont autant reçu que ceux qui » en ont réellement joui (1) . » C'est pourquoi la bonté de Dieu a brillé dans tous les temps , puisqu'elle a fourni à tous les hommes le moyen de se sauver (2) .

Il faut faire la même réponse à l'objection que notre adversaire tire de la faute infinie commise par une nature finie. Elle découle de l'ignorance de la doctrine catholique. Les catholiques n'enseignent pas, en effet, que la faute est infinie; ils disent seulement , selon l'expression de saint Thomas , qu'elle tire une espèce d'infinité de l'infinité de Dieu (3), par conséquent extrinsèque, ce qui ne répugne nullement (4). Et quand les théologiens en tirent la nécessité hypothétique de l'incarnation et de la satisfaction, ils ne donnent cet argument que comme une conjecture que d'autres même combattent (5). La raison véritable, c'est la volonté de Dieu que nous connaissons par la révélation.

L'observation qu'ils font sur la raison qui a déterminé le Fils de Dieu fait homme à venir habiter cette terre, suppose

(1) Serm. 23 et 22, sur la nativ. du Seign., c. 3, éd. Ballerini, œuv., 1. 1.

(2) On peut voir les raisons pour lesquelles, d'après les Pères, Dieu a différé de s'incarner, dans Pét, liv. II, c. 17.

(3) III p., q. 1, art. 2, à la 2.

(4) Voy. cependant Vasquez, sur la III p., diss. 2, c. 2 et suiv., où il prétend, pour plusieurs raisons, que la malice du péché ou la raison de l'offense est finie non-seulement subjectivement , comme tout le monde l'admet, mais même objectivement, ou de quelque autre manière qu'on le dise. On peut, en outre, consulter Pét., liv. cit., c. 13, 14, où il parle de la nécessité de l'incarnation.

(5) Voy. ibid.

ce qui est encore incertain , qu'il existe des hommes dans les planètes; elle suppose encore, dans cette hypothèse, qu'ils sont soumis au même ordre de providence que nous; elle suppose enfin qu'ils ont eu besoin du même remède que nous. Mais ce sont là autant de rêves et de balivernes; pourtant les rationalistes tirent de là des preuves contre une chose dont nous sommes certains par la révélation divine. Vouloir réfuter sérieusement cela, serait chose pour le moins plaisante.

Quant à ce qu'ils ajoutent relativement à cette espèce de nécessité fatale qui conduisit, disent-ils, les Juifs à crucifier Jésus-Christ, ce n'est purement qu'un blasphème que nous avons repoussé précédemment (1).

Dieu, en nous préparant l'expiation de nos péchés, s'est montré bon et bienveillant envers nous; et en voulant que sa juste colère fût apaisée par la mort de Jésus-Christ, il a fait connaître sa justice. La bienveillance et la justice peuvent parfaitement s'unir dans le même sujet.

Rép. 3. D. La raison de la faute et la raison du mérite strictement pris , (7. la raison du châtiment et par conséquent de la satisfaction, subd. toutes choses égales, C. nécessairement, N. Car ceci est non-seulement diamétralement opposé à la révélation divine, par laquelle nous savons que souvent les uns ont satisfait pour les autres, mais même au sens commun des peuples (2).

Ainsi le châtiment, en tant qu'il a une relation avec la faute, est un mal uni au péché, C, en tant qu'il emporte satisfaction, subd. le plus souvent, C. toujours, N. Et dans ce dernier sens, ce mal, si c'est un innocent qui l'éprouve , on lui donne le nom de peine ou supplice. Quand une fois on a saisi les équivoques, les arguments que vante tant notre adversaire tombent d'eux-mêmes.

Rép. 4. jlV. Car à qui les rationalistes persuaderont-ils que les mœurs de leurs disciples deviendront et plus pures et plus saintes, lorsqu'ils auront détruit par sa base la religion chrétienne? Qu'ils nous montrent leurs saints et leurs héros, s'ils en ont; les catholiques, en attendant, leur montrent leurs martyrologes, la collection des Bollandistes, les actes authen-

(1) Pag. 126, à la 3.

(2) Voy. Gai., VI, 2; 11 Cor., VIII, 14, etc. Mais nous parlerons de celaer professo en son lieu; voy., en attendant, Catéch. roia., p. II, c. 5, § 76.

tiques de saints presque innombrables, qui, nourris de la foi de leurs aïeux, ont fait fleurir toutes les vertus. J'ajouterai encore que cette difficulté n'est tirée que de la connaissance inexacte que Ton a de la doctrine catholique , que nous avons fait ressortir plus haut, et dont nous avons démontré la fausseté.

Nous terminons ici ce que nous avions a dire contre les Juifs , les incrédules , les hérétiques et les rationalistes sur ce grand mystère, qu'ils ont cherché à renverser par tous les moyens. « Mais qu'ai-je de mieux à faire que de terminer ce traité par les paroles du grand saint Léon, qui prouva et défendit avec tant d'ardeur ce mystère admirable de l'Incarnation du Seigneur, mystère qui surpassa l'intelligence des Juifs, qui trouble les cœurs des sages du monde? N'est-ce pas la croix du Fils de Dieu qui fit s'évanouir la prudence des philosophes, qui obscurcit la doctrine des Israélites? Car la profondeur des conseils de Dieu surpasse tout sens humain , puisqu'il a plu à Dieu de sauver ceux qui croient par la folie de la prédication (1), afin que la constance de la foi fût d'autant plus brillante qu'il est plus difficile de croire. Il paraissait, en effet, inconséquent et contraire à la raison d'admettre que celui qui a tiré du néant toutes les créatures, prît un vrai corps humain dans le sein d'une vierge, de la substance même de cette vierge; que le Fils de Dieu, qui est égal à son Père, qui remplit tout et contient tout, fût saisi par des brigands, condamné par des juges iniques, et après des dérisions ignobles, fût attaché à une croix. Mais il y a à la fois dans tout cela la misère de l'homme et la grandeur de Dieu. Et la raison de la miséricorde n'efface pas la majesté de celui qui a pitié , parce que , par un effet de la puissance ineffable, pendant que l'homme véritable est dans le Dieu inviolable, et que le Dieu véritable est dans la chair passible, l'homme a obtenu la gloire par l'ignominie, l'incorruption par le supplice , et la vie par la mort. Car si le Verbe ne se fût rpas fait chair, s'il n'eût pas établi une union si intime entre les deux natures , que celle qui reçoit l'autre n'en est pas même séparée pendant les quelques instants de la mort, la mortalité ne fût jamais redevenue éternelle.

(1) I Cor., I, 21.

» Mais nous avons en Jésus-Christ un avantage signalé: » c'est que la nature passible perd son état naturel, parce que » l'essence impassible se l'est unie, et que ce par quoi il ne » pouvait pas mourir, puisse ressusciter ce que la mai t ivait » frappé (1). »

(1) Serm., 70 et 58, sur la passion du Seigneur, édit. Ballerini.

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