CHAPITRE PREMIER
Par le mot culte, on entend l'honneur que l'on rend à Dieu ou aux créatures en vue et relativement à Dieu. Or, on se sert de diverses expressions pour désigner cet honneur ; on l'appelle, entre autres, adoration, respect, vénération, révérence, servitude ou déférence; et ces dénominations sont ou synonymes ou s'emploient indifféremment dans le langage ordinaire.
Mais, bien que l'on emploie indifféremment ces diverses expressions, le culte que l'on rend au Créateur et aux créatures n'est pourtant pas le même. Car comme, d'après saint Thomas, 1. II, q. 2, art. 2, l'honneur est ce un certain signe » et un témoignage de l'excellence que renferme celui qui est » honoré, » il en résulte que, selon que cette excellence varie,
Thonneur ou le culte que l'on rend à Dieu ou aux créatures varie aussi. Nous rendons à Dieu un culte suprême, absolu, proprement dit, en tant qu'il est le souverain Seigneur de toutes choses et qu'il surpasse infiniment les créatures ; quant aux créatures, le culte que nous leur rendons se rapporte à Dieu, c'est à cause de lui que nous le leur rendons; ce n'est par conséquent qu'un honneur relatif et improprement dit que nous leur rendons; nous ne le leur rendons qu'en tant qu'elles se rapportent à Dieu et qu'elles, participent aux dons divins. Aussi Pétau dit-il avec justice, liv. XV, Incarn., c. 2 : « Le culte ou l'adoration ne convient proprement qu'à Dieu seul, de même que la notion de l'être ne convient proprement qu'à Dieu seul, et il est le principe, la source de tous les honneurs et de toutes les perfections. » Il en résulte par conséquent que Dieu est le seul être auquel convienne le culte, l'honneur, l'adoration. Et si on rend un culte aux autres êtres, on ne le fait que schetichos, ou chata schesin, c'està-dire selon le rapport ou par analogie. Il explique cela par un exemple tiré de la santé, qui ne convient proprement qu'à l'être animé; et si on se sert de cette expression en parlant des autres choses, si on la leur attribue, on ne le fait qu'à cause des rapports qu'elles ont avec cet être principal, et en tant que ces mêmes choses sont les causes efficientes et conservatrices de la santé, ou en tant qu'elles en sont les indices et les traces; ainsi on dit que les herbes sont saines, que la promenade est saine, parce qu'elles sont salutaires, c'est-à-dire qu'elles concilient la santé, qui ne leur est point inhérente; il est aussi certaines choses que l'on appelle saines uniquement parce qu'elles indiquent la santé. Ainsi, selon son expression, on n'adore ou on ne rend un culte aux créatures qu'à cause de leurs rapports avec Dieu, qui seul possède l'excellence qu'atteste le culte, savoir, le chata schesin, pendant qu'on ne le rend aux autres êtres ou aux images que par analogie et d'une manière secondaire.
On distingue donc, en premier lieu, deux espèces de cultes : le culte de latrie et celui de dulie; bien que ces deux expressions indiquent une certaine servitude, néanmoins, comme le premier se rapporte au sujet ou à ceux même qui honorent, en adorant Dieu ils font profession d'une servitude ou d'une dépendance proprement dite , pendant que la seconde se rapporte à l'objet que l'on honore, savoir, les saints, qui sont les
serviteurs de Dieu; aussi s'en sert-on légitimement pour exprimer l'un et l'autre genre de culte. Le culte se divise encore en deux espèces, savoir, en simple culte de dulie et en culte ft hyper dulie, et on rend ce dernier culte à la sainte Vierge préférablement aux autres saints pour cette raison spéciale, qu'elle l'emporte sur eux tous et en dignité et par ses mérites.
Il faut observer, en outre, que ce même culte de dulie, si on le considère en tant qu'il se rapporte aux saints et qu'il réside en eux-mêmes, on peut, sous ce rapport, dire qu'il est absolu. Car, bien que les saints n'aient, ainsi que nous l'avons dit, qu'une excellence divisée incomplète, ils ont réellement pourtant une certaine excellence dans son genre , et ils sont , par suite, capables d'un certain honneur, d'un certain culte religieux. Pendant que les images et les reliques, qui n'ont au contraire, par elles-mêmes, aucune excellence qui entraîne un honneur, un culte , ne reçoivent qu'une adoration improprement dite, et cela, parce qu'elles ne sont pas l'objet de notre vénération; car, sans s'arrêter à ces images et à ces reliques, elle se porte directement par elles sur son prototype; aussi ce culte n'est-il, dans toute son étendue, qu'un culte relatif.
Le culte ou l'adoration, si l'on tient compte des diverses manières dont on peut le rendre, se divise en culte intérieur et en culte extérieur, selon qu'il est exprimé par l'esprit seul ou par le corps. Le culte intérieur ne dépasse pas les limites de l'âme ou de l'esprit; il comprend le sentiment d'estime, d'admiration, de gratitude et de soumission envers celui que nous jugeons digne de tels sentiments; le culte extérieur, lui, consiste dans les actes extérieurs du corps, tels que les gestes, les inclinations de tête, les génuflexions, etc.; il est la manifestation des sentiments intérieurs de l'âme ou du culte intérieur.
Or, parmi les signes extérieurs, il y en a qui sont communs au Créateur et à la créature, tels que V. G. les prostrations, les prières, etc.; d'autres qui sont réservés à Dieu seul et qui ne peuvent que s'adresser à lui seul, tels que les sacrifices, les vceux, les promesses par serment, la dédicace des temples et une foule d'autres choses semblables.
Mais comme de la lucidité de ces notions dépend la solution d'une foule de difficultés soulevées contre nous par les protestants, nous allons expliquer tout cela au moyen d'un
exemple puisé dans le culte civil, ou les honneurs purement civils. Dans la société politique , l'honneur que nous rendons au roi diffère, en effet, de celui que nous rendons aux grands du royaume. Nous rendons en effet, au roi, un honneur souverain, absolu, qui a pour objet unique le roi même : voilà, si je puis ainsi m'exprimer, un culte de latrie civile; quant aux grands dignitaires du royaume, nous les honorons plus ou moins, selon que leur dignité les rapproche plus ou moins du roi, et par conséquent ce n'est pas pour eux-mêmes que nous les honorons, c'est à cause du roi, et voici un spécimen du culte de dulie civile. Quant aux images du prince, ou à ses ambassadeurs, ce n'est pas pour eux que nous les honorons; nous les honorons à cause du roi qu'ils représentent; et voici, un spécimen de culte civil relatif. Nous nous prosternons, nous inclinons la tête ou nous fléchissons le genou soit en présence du roi, soit devant les grands dignitaires de sa cour, sans avoir l'intention de leur décerner le même honneur, ce qui prouve que la différence du culte extérieur dépend entièrement de la pensée de celui qui le décerne. Il est donc évident que la division et la distinction de ces divers cultes découle et est fondée sur la nature même des choses. Et la seule différence qui existe entre le culte civil et le culte religieux se tire de la différence de l'objet et du motif de ces divers cultes.
Nous concluons des principes que nous venons de poser 1. qu'une seule et même expression peut avoir des significations diverses, et que, par suite, on peut s'en servir pour désigner un culte de genre différent. Les saintes Ecritures nous apprennent que les patriarches et les prophètes, et plusieurs autres hommes très-pieux, adorèrent Dieu, les anges, les rois, les princes, le peuple lui-même, et qu'ils se prosternèrent devant eux, comme il est écrit çà et là d'Abraham, de Loth, de Jacob, de Josué, de David, de Nathan, etc. (1), sans que l'on puisse soupçonner que ces saints personnages rendirent à Dieu le même culte qu'aux créatures, ou qu'il se souillèrent du crime d'idolâtrie. On ne doit donc pas juger de l'identité du culte par l'identité des expressions ou des actes, mais bien par la valeur de l'expression et d'après l'intention qui préside au culte. On voit par là que les protestants ne
(1) Comp. Gen., XVIII, 2, XIX, 1, XXIII, 7, XXIV, 26, 48, 52, etc.; Jos., Y, 15; I Rois, XXIV, 9, etc.
s'appuient que sur un paralogisme, lorsqu'ils objectent aux catholiques les passages de l'Ecriture où il est prescrit de ne rendre qu'à Dieu seul le culte d'adoration. Quel est, en effet, le catholique qui ne sait pas que Dieu seul doit être adoré? Les protestants font donc preuve ou d'ignorance ou de mauvaise foi lorsqu'ils objectent cela aux catholiques, comme s'ils adoraient quelqu'un autre que Dieu lorsqu'ils honorent les saints. Il découle même, qui plus est, du principe que nous avons établi, qu'il est impossible de taxer les catholiques d'impiété dans le culte qu'ils rendent aux saints. Car si le culte dépend de l'intention de celui qui le rend , et celle-là de la croyance que professe cette même personne , à moins que le catholique ne veuille agir contre sa croyance, il lui est impossible de se souiller du crime d'idolâtrie, puisque, d'après sa propre croyance, il ne peut adorer que Dieu seul, et qu'il ne peut rendre aux créatures, quelles qu'elles soient, qu'un culte d'un ordre inférieur, en leur qualité de serviteurs de Dieu, savoir, le culte de dulie.
Mais comme les protestants ont beaucoup plus de confiance aux leurs qu'aux autres, nous allons les convaincre par des autorités puisées dans les écrits d'auteurs pris dans leurs propres rangs. Yoici ce qu'écrit un de leurs théologiens : « Si » Loth se prosterne devant les deux anges qui le visitèrent, » c'est une civilité qu'il fait à des étrangers; si Jacob se » prosterne devant Esaù, c'est la déférence qu'un cadet a pour » son aîné ; si Salomon se prosterne devant Batzabat, c'est un » fils qui honore sa mère; si Nathan se prosterne devant » David, c'est un sujet qui offre ses respects à son prince. » Mais si un homme se prosterne en priant Dieu, alors c'est » la créature qui adore son Créateur ; et quand on a traduit » les termes que l'on a rapportés tantôt par adorer, tantôt par » se prosterner, ce n'est pas la signification du mot qui a dé- » terminé les interprètes, c'est la nature du sujet qui les a » conduits dans le choix de ces expressions. Je suppose qu'un » Israélite se fût prosterné en adorant son roi, personne ne » l'aurait accusé d'idolâtrie. S'il en eût fait autant devant une » idole, ce même acte corporel aurait passé pour un acte » d'idolâtrie. Pourquoi? Parce qu'on aurait jugé, par son » acte, qu'il regardait l'idole comme une véritable divinité, et » qu'il avait pour elle les sentiments que suppose l'adoration, » prise dans le sens restreint que ce terme a dans notre
*> langue. Que faut-il donc penser de ce que font les catho- » liques pour honorer les saints , les reliques , les bois de la *> croix? Us ne nieront pas que ce culte extérieur ne ressemble » en tout à ce qu'ils font pour honorer Dieu extérieurement. ;» Mais ont-ils des saints et de la croix les mêmes idées qu'ils B> ont de Dieu? Je ne crois pas qu'on puisse justement les en » accuser; par là même, il me semble qu'on ne doit pas les
» qualifier d'idolâtres Si l'on se bornait à dire qu'un culte
» rendu à des êtres qui vraisemblablement ignorent tout ce » qu'on fait pour les honorer, que des prières adressées à des » créatures qui ne sont pas en pouvoir de faire ce qu'on leur » demande est un culte déraisonnable, je n'hésiterais pas à y » souscrire, mais je ne voudrais pas accuser les catholiques » d'idolâtrie. » Encyclopédie d'Yverdun, t. I, art. Adorer.
2. Nous concluons encore que ce mot peut être admis ou rejeté suivant le sens dans lequel on le prend d'après les diverses manières de l'interpréter. Aussi voyons -nous les anciens Pères rejeter les expressions à' adoration, de vénération, lorsqu'il s'agissait de l'honneur ou du culte à rendre aux créatures et aux anges, par exemple, ou aux saints, bien qu'ils estimassent qu'ils étaient dignes d'un culte et d'un certain honneur, comme nous le démontrerons plus bas; mais ce qui leur faisait repousser ces expressions, c'est que les païens s'en servaient aussi, et ils les employaient dans le sens d'une adoration latreutique, pendant que ces mêmes Pères rendaient par d'autres expressions la doctrine catholique,
3. Nous en concluons que c'est avec raison que les écrivains modernes, pour lever toutes les dificultés que peut présenter cette question, ont employé les mots latrie et dulie pour distinguer le culte suprême, que l'on ne peut rendre qu'à Dieu seul, du culte inférieur, par lequel on honore les anges et les saints. Cette distinction est fondée sur la nature même de la chose, comme on le voit par ce que nous avons dit, et comme le prouve saint Augustin, qui a admis cette distinction et qui s'est servi des mêmes expressions pour l'exprimer : « Les
1 » honneurs que la charité nous impose mutuellement les uns » envers les autres, et qui ne sont que ce qu'on appelle dou- » leuein, diffèrent de ceux que nous devons à Dieu, et que » l'on appelle en grec latreuein (latrie); » de la Trin., 1. 1, c. 6 et 13, et contre Fauste, 1. XX, c. 15; de la Vraie religion, c. 55; Cité de Dieu, 1. yiU, c. 25, et 1. X, c. 7|
Confess., 1. X, c. 42; Expl. du Ps. 96. C'est enfin ce qu'ont reconnu les protestants eux-mêmes, Gérard Vossius; l'un d'entre eux écrit ce qui suit : « Nous ne condamnons pas ceux » qui établissent cette distinction (entre le culte de dulie et » celui de latrie), en partie parce qu'il est du devoir d'un » homme prudent d'éviter toute espèce de logomachie, en » partie parce qu'il nous semble important d'imposer des » noms différents à des cultes de genres tout-à-fait divers, » tels que le culte de Dieu et celui de la créature , pour éviter » tout homonyme; en partie parce que saint Augustin la » admis. » Append. à la diss. 1 sur l'Incarn. On peut ajouter, entre autres , à ceux que nous venons de citer, Leibnitz , qui s'exprime comme il suit, dans son Système théologique, p. 188 : c< C'est pourquoi les hommes pieux et prudents » pensent qu'il faut mettre tous ses soins à établir la différence » immense qui existe entre le culte qui est dû à Dieu et celui » qu'il faut rendre aux saints; les théologiens, après saint » Augustin, appellent celui-ci latrie, et celui-là dulie, et on » ne doit pas se contenter de l'inculquer dans l'esprit des au- » diteurs et des disciples, mais on doit encore, autant que » faire se peut, l'exprimer par des signes extérieurs. »
Pourvu qu'on ne s'écarte pas des principes que nous venons de poser, il sera facile de renverser la plupart des difficultés que les protestants font avec emphase contre la doctrine catholique. Ils éblouissent, par ce moyen, les ignorants; comme il s'agit d'un argument populaire, ils en ont beaucoup abusé pour tromper les personnes irréfléchies et pour les retenir, je ne dirai pas dans une secte hérétique ignoble, mais, plus exactement, dans leur apostasie de la religion chrétienne; c'est, en effet, ce qu'est le protestantisme considéré dans son essence.
(Lorsque les coryphées du protestantisme, sous le faux prétexte de ne pas se souiller par l'idolâtrie, se séparèrent de l'Eglise romaine, c'est-à-dire de l'Eglise catholique, ils posèrent un principe fondamental qui devait nécessairement ruiner de fond en comble la religion chrétienne. Et, petit à petit et sans qu'on s'en aperçût, le principe du sens privé ou de l'indépendance de toute autorité se développa et il produisit ses fruits. Il enfanta les anabaptistes, puis les sociniens, ensuite les méthodistes, les chrétiens, les antinomiens, enfin les rationalistes, pour qui les Ecritures saintes ne sont que des mithographies,
PlÈTÈ ET CONVENANCE DU CULTE RELIGIEUX DES SAINTS. 341
les écrivains sacrés des illusionés , Jésus-Christ lui-même un fourbe et un grand séducteur. Dieu a frappé ces hommes orgueilleux d'un tel vertige, que, quoiqu'ils aient des yeux, ils ne voient pas qu'ils tombent misérablement d'abîme en abîme.)