CHAPITRE PREMIER
Cet article est l'objet de deux erreurs diverses : Tune, c'est l'erreur de ceux qui nient que Dieu ait jamais promis le Messie, et que les Juifs l'aient attendu ; l'autre, c'est l'erreur de ceux gui , dans l'hypothèse que Dieu ait promis le Messie et que les juifs l'aient attendu, pensent que ce nom de Messie ne désigne pas une personne particulière et déterminée, mais simplement un libérateur temporel quelconque. La première erreur a pour patrons tous ceux, surtout parmi les Allemands (1), qui
(1) Vers la fin du siècle dernier, quand l'envie d'innover en tout et de renverser les fondements de la foi qui existait alors se "fut longuement étendue, qu'elle eut pénétré dans les esprits protestants de l'Allemagne , qu'elle eut pris de l'extension, on vit paraître cette invention mensongère, que les Juifs n'avaient pas cru au Messie futur avant David, et que c'était sous ce roi belliqueux, qui avait étendu et leur réputation et leur empire, qu'ils se prirent à espérer qu'un jour viendrait où ils auraient l'empire de l'univers; que, guidés par leur imagination seule, ils firent du roi, sous lequel cela devait se réaliser, leur Messie. Henri Etienne écrivit un livre tout entier sur ce sujet, livre qui fut publié à Nuremberg en 1787.
La chose en vint même au point qu'en 1792, une société de théologiens de Harlem, en Hollande, proposa un prix à celui qui résoudrait le mieux ectte question : Y a-t-il, dans l' Ancien-Testament, des prophéties qui concernent réellement Jésus-Christ? Ce prix fut gagné par J. Koninemberg, qui nia l'existence de ces prophéties. Cette élucubration fut ensuite publiée, et Eichhorn, après l'avoir relatée dans sa Biblioth., tom. VIII, p. 334, et l'avoir fait précéder de l'histoire et de l'occasion qui en fut la cause , ajoute : a Ce
pensent qu'il n'est fait mention nulle part dans l'Ecriture, . et bien moins encore dans le Pentateuque , de cette promesse , et qui ne regardent l'attente du Messie que comme un espoir consolateur né dans les derniers temps de la république judaïque, et provenant d'une interprétation vicieuse de certains passages obscurs de quelques prophètes. L'autre erreur découle du principe posé naguère par Salvador, qui prétend que l'Ecriture ne parle d'aucun Messie particulier et déterminé1 qui ait été promis , et qu'elle ne parle que de tout libérateur temporel en général qui a vengé le peuple juif, qui l'a mis en possession de sa liberté après l'avoir arraché à l'oppression et à la servitude , et qui lui a assuré le repos. Et il en conclut qu'il y a eu autant de Messies que le peuple juif eut de libérateurs, issus non-seulement de la nation juive, mais encore des nations étrangères, et même parmi les idolâtres, entre autres Cyrus, qui, dans les Ecritures, est appelé Christ ou Messie. Et dans cette hypothèse on peut dire que le Messie est venu, ou qu'il est encore à venir (1).
Les saint-simoniens admettent à peu près la même erreur, car ils soutiennent que le Messie, ce n'est autre chose que le protecteur, le défenseur quel qu'il soit de la liberté politique, ou même le restaurateur moral de la nature humaine, et que par conséquent il peut être multiple, il peut même se faire que ce soit une femme (2) .
Nous serions sans doute en droit de ne pas nous occuper de tous ces adversaires-là, si les rationalistes ne leur eussent fourni des armes en ruinant, sous un vain apparat d'érudition, toute la doctrine du Messie, ou, comme ils l'appellent, le messianisme, ou la christologie des Juifs. Car, dans l'hypothèse de ces hommes-là, le Messie ne serait autre chose que le créateur ou le fondateur d'un empire où l'on jouirait d'un bonheur par-
» qui, en Hollande, faisait l'objet de ce doute, n'était plus l'objet d'une i> question en Allemagne; il n'y avait plus rien de neuf à dire sur ce point; » il y avait cinq ans qu'on l'avait traité avec la plus grande liberté. » Voy. Î.-Nep. Alber e Seh. Pieuses instit. hermén. d'Ecriture sainte, Pesth, 1817, tom. I, Prolégomènes, p. 40 et suiv. Voltaire avait déjà émis l'opinion consolatrice d'un Messie futur, dans son ouv. int. Fragments sur divers sujets, par lett. alphabétiq., art. Messie, éd. Genève, 1777, tom. XXVIII.
(1) Hist. des institutions de Moïse et du peuple bébreu, par J. Salvador, Paris, 1828, tom. III, sec. part., liv. IV, des Prophéties de Moïse et des Messies.
(2) Que l'on se rappelé ici ce que nous avons écrit plus haut, Traité de Dieu, n. 237 ; on peut aussi consulter Rosmini , Fragments d'une histoire de l'impiété, Milan, 1834, où il parle longuement de cette doctrine.
i TRAITÉ DE i/lNCARNATION. I. PART.
fait, d'une espèce d'âge d'or, décrit diversement par les prophètes et promis à la nation juive, et surtout à la société des vrais adorateurs de Dieu, qui doit être établie sur la terre pour y vivre honnêtement et dans le bonheur, et qui doit se continuer dans la vie future, où elle sera enrichie d'un nouveau bonheur; et Ton trouve dans F Ancien-Testament des traces de cette espérance (1).
Afin donc de couper court à toutes ces inventions mensongères et de jeter les bases de tout ce que nous allons établir dans la première partie de ce traité , il nous faut faire deux choses : nous devons démontrer 1 . que Dieu promit un Messie, et que les Juifs l'attendirent dans tous les temps; 2. que c'était un Messie particulier, spécial, unique et déterminé qui avait été promis. Quant à la derrière erreur, qui touche à la qualité du Messie, il nous sera plus facile de la résoudre quand nous traiterons des devoirs et des charges du Messie.
PREMIÈRE PROPOSITION
Dieu promit aux Hébreux, dans la loi, un Messie, et ils t attendirent dans tous les temps.
Dieu promit un Messie dans la loi (2) , et les Juifs l'attendirent dans tous les temps , si 1 . cela est clairement exprimé dans les Ecritures, surtout dans le Pentateuque ; si 2. la tradition constante et non interrompue des Hébreux anciens et modernes le confirme , de même que celle de tous les peuples.
Quant aux oracles des Ecritures, on sait la menace que Dieu, Gen., III, 15, fit au serpent, ou plutôt au démon qui s'était revêtu de l'enveloppe du serpent; voici ses paroles : « J'établirai une inimitié entre la femme et toi, entre ta posté- » rite et sa postérité ; elle t'écrasera la tête, et tu chercheras à » la mordre au talon. » Aussi est-ce avec justice qu'on appelle
(1) Tel est, çà et là, le langage des rationalistes et des membres modernes des sociétés bibliques. Voy. Wegscheider, Instit. théol. chrét. dogm., § 120, n. 1. Maïs vainement il cite Schoettgen, qui, comme nous le verrons, lui est pleinement opposé. B. Koppe, dans son Nouv.-Test. grec annoté, publié à Gcettingue, 1791, vol. VI, ép. aux Thess., Formules du royaume du CJwist, Nouv.-Test., fait tous ses efforts pour prouver que la seule idée que les Hébreux eurent du royaume du Cbrist ne fut que l'idée d'un royaume tbéocratique temporel, et, ce qui est plus étonnant encore, c'est que Jésus luimême était imbu de cette opinion.
(2) Sous le nom de loi, on entend, on le sait, les cinq livres de Moïse , et c'est dans ce sens que nous établissons la proposition.
en divers endroits ces paroles un message anticipé [proteu aggclion), puisque c'est par ces paroles que Dieu promit, pour la première fois, que la postérité de la femme écraserait un jour la tête du serpent ou du démon; que l'homme romprait les liens de cette servitude où l'avait jeté le péché, et recouvrerait sa liberté ; et c'est dans ce sens que l'antiquité tout entière a entendu ce texte. On ht en effet, Sagesse, II, 24, que « la » jalousie du démon introduisit le péché dans le monde; » Jésus-Christ impute aussi, saint Jean, VIII, 44, la chute de nos parents au démon; et il est dit expressément, Apoc, XII, 9 : « Et ce grand dragon , cet ancien serpent, qui est appelé le » diable et Satan, qui séduisit tout le monde (1). » Aussi les Juifs appellent-ils çà et là le prince des mauvais démons l'ancien serpent (2) . Quant aux documents qui établissent que cette croyance exista chez les anciens peuples de l'Asie , nous les avons cités en son lieu (3). Il est donc indubitable qu'il s'agit, dans ce passage, de la chute où le démon précipita nos premiers parents, et par conséquent de leur délivrance, comme de la délivrance du genre humain tout entier, et du péché , et de la servitude du démon, qui doit être opérée par le Messie ou le Sauveur promis (4).
Dieu réitéra de temps en temps cette promesse dans les siècles suivants, pour en conserver toujours vivant le souvenir; plus même le temps où elle devait s'accomplir approchait, plus aussi les oracles devenaient nets et précis, afin d'en conserver dans l'esprit des hommes l'espérance et de les consoler. Dieu promit en effet, à Abraham, Gen., XII, 3, XVII, 18,
(1) Voy. le texte grec.
(2) Eisenmenger a recueilli les passages des écrits des Juifs, dans son ouv. intit. Judaïsme dévoilé, vol. I, p. 822.
(3) Tom. III, n. 380, note a.
(4) Corneille de Hase a publié sur ce sujet une savante dissertation intitulée De protevangelio paradisiaco Diatribe, divisée en neuf chapitres, où il examine et défend, à tous les points de vue, cette prophétie, qu'il appelle l'oracle des oracles. Elle se trouve dans le Trésor théologico-philologique des dissertations, etc., Amsterdam, 1701, vol. I, fol. p. 67 et suiv. Voy. aussi Sherlock, l'Usage et les fins de la prophétie, traduit de l'angl., Paris, 1754, tom. I, discours 3, p. 100. Du Fameux oracle de la Genèse, III, 15; cette preuve y est aussi longuement développée. Voy. Nicolaï, S. J., Leçons sur la Genèse, leç. 27, 28. Vainement Ammon a-t-il soutenu que cet oracle, appelé protévangé ïique, s'expliquait mieux du genre humain tout entier et des serpents que d'un seul descendant de la femme. Cette invention avait été réfutée depuis longtemps par Pierre Cunaeus, diss. 3, sur la République des Hébreux, dans le Trésor d'Ugolini, tom. III, p. 819, 829 et suiv.
XXII, 1 8, de bénir tous les peuples dans sa postérité ; il réitéra ces promesses, Gen., XXV, 4 , et XXVIII, à Isaac et à Jacob*1 Mais il est évident qu'il s'agit, dans ces passages, de la béné-' diction que l'on devait obtenir par le Sauveur promis, comme nous le voyons par la tradition et l'interprétation des Hébreux,1 d'après lequel l'Apôtre, Gai., III, 8, Fentend du Messie et l'explique en ces termes : « Aussi, prévoyant (Dieu) dans » l'Ecriture qu'il justifierait les nations par la foi, il Ta » annoncé à l'avance à Abrabam, lui disant qu'en lui seraient » bénies toutes les nations de la terre (1). » Ces paroles sont la réponse à l'explication que nos exégètes modernes donnent de la connaissance qu'Abraham avait de Dieu, connaissance qui devait se communiquer aux nations. C'est aussi ce que confirment la célèbre prophétie de Jacob et les prédictions des autres prophètes , où sont indiqués et le temps où viendra le Messie, et le lieu où il naîtra, et ses autres propriétés, comme aussi les devoirs et les charges qui lui incomberont, prophéties que nous expliquerons une à une par la suite.
Aussi toutes les sectes des Juifs, savoir, celle des pharisiens, des sadducéens, des esséniens, des hérodiens, parmi les anciens, des karaïtes, parmi les modernes, qui rejettent les traditions (2), et celle des rabbinites, qui l'admettent avec l'Ecriture, crurent-elles toutes unanimement à l'avènement du Messie. C'est aussi ce qui a fait que, quoique les Samaritains se fussent séparés de la tribu de Juda longtemps avant la captivité de Babylone, et qu'ils n'admissent que le Pentateuque seul, ainsi que le veulent au moins la plupart des savants (3),
(1) Voy. le texte grec; le v. 14 est encore plus exprès.
(2) Flavius Josèphe parle des anciennes sectes des Juifs, dans ses Antiquités, liv. XVIII, c. 2. Quant aux sectas des Juifs modernes, Carpzovius, entre autres, en parle dans l'introduction qu'il a mise en tête de la Théologie judaïque dont il a fait précéder la nouvelle édition du Bouclier de la foi, de Raymond Martini, qu'il a publiée, Leips., 1G87, c. 3, 4, 5, où il démontre que la secte rabbinitique n'est qu'un développement des pharisiens, et que celle des karaïtes n'est qu'une branche des sadducéens. 11 y a, en Europe, une foule de rabbinites qui admettent, outre les écrits de Moïse et des prophètes, les traditions orales consignées dans le Talmud, et qui pensent qu'elles doivent servir de règle de conduite, et qu'il faut les admettre et les observer à l'égal de la loi. C'est surtout en Orient qu'il y a des karaïtes, et ils rejettent à la fois et la loi orale et les traditions thalmudistes ; ils n'admettent pour fondement de leur croyance que les livres de Moïse et des prophètes. Quant aux karaïtes, on peut consulter la disserf. de Jacq. Triglandius, et la diss. de Lévini Warner, Trésor d'Ugolini, tom. XXII.
(3) Voy. J. Morin, Exerc. ecclésiastiques sur les deux Pentateuques des
comme livre sacré; que les Samaritains, dis-je, crurent néanmoins, eux aussi, à la promesse que Dieu avait faite d'envoyer le Messie , ce que l'on voit par les paroles de saint Jean, IV, 25-29, 42. C'est aussi ce qui lit que Jésus-Christ et les apôtres n'eurent jamais à discuter ni sur cette promesse , ni sur cette attente, car tout le monde alors était persuadé , soit que Dieu avait promis le Messie, soit que cette promesse était l'objet des vœux de tous ; c'est ce qu'on voit à la plus simple lecture du Nouveau-Testament .
Cette croyance des Juifs était si connue, qu'elle se répandit même parmi les peuples de l'Orient, comme l'attestent et Suétone et Tacite. Le premier dit en effet : « Il était admis » dans l'Orient, en vertu d'une croyance ancienne et con- » stante, qu'il était écrit qu'en ce temps des hommes partis de » la Judée s'empareraient de l'empire du monde (1). » Quant au second : « Il y en avait plusieurs, dit— il^ qui croyaient qu'il » était écrit, dans les anciens livres des prêtres, qu'en ce » temps l'Orient s'élèverait, et que des hommes partis de la » Judée triompheraient de l'empire du monde (2) . » Aussi le principe théologique de tous les peuples de l'Orient, qui consistait dans l'attente d'un médiateur qui devait réconcilier l'homme avec Dieu, nous est transmis par l'ancienne tradition. <( C'est pourquoi , dit Plutarque , cette croyance , qui remonte » aux temps les plus reculés, a été transmise par les théo- » logiens et les législateurs, soit aux poètes, soit aux philo- » scphes ; elle ne vient d'aucun auteur connu d'une manière ï> certaine; c'est une croyance répandue chez une foule de » peuples non-seulement barbares , mais même grecs ; elle est d inébranlable, indestructible ; elle n'est pas seulement conj> signée dans les écrits et les traditions , elle fait encore partie »> des mystères et des sacrifices, etc. (3), » savoir du médiateur des deux principes , que les Perses appellent Mithra. On trouve, au rapport des savants , des preuves de cette tradition chez les Egyptiens, les Chaldéens, les Zabiens ou Sabéens, les
Samaritains, Paris, 1631, diss. 1, § 8; Jahn, Archéologie biblique, Vienne, 1814, § 326.
(1) Suétone, Vespasien, c. 4, édit. Tur., 1824, tom. II, œuv.
(2) Hist., liv. V, c. 13.
(3) D'isis et Osiris, édit. Paris, 1624, tom. II, p. 369. 11 rapp^.te ensuite la doctrine des deux principes opposés, et le médiateur admis par Zoroastre, et après lui par les Perses et les autres peuples d'Orient et d'Occident*
Grecs, les Romains, et même chez les Chinois, les Indiens, les Japonais, les Américains et les autres peuples (1), au point que le docte Pideaux a pu dire en toute vérité que l'attente ou la nécessité d'un médiateur de Dieu et des hommes est une croyance qui, chez presque tous les peuples, a prévalu dès le principe (2).
Ceci posé, nous raisonnons ainsi qu'il suit : Il s'agit ici d'une question de fait, savoir, si Dieu a promis ou non, surtout dans la loi, un Sauveur ou un Messie, et si les Hébreux ont attendu ce Messie dans tous les temps. Mais, d'après les preuves que nous en avons données, l'une et l'autre chose sont certaines ; donc, ce que nous voulions démontrer est positif.
Objections,
I. Obj, 1 . L'attente et la croyance au Messie ne fut qu'une espèce d'espoir consolateur qui se propagea dans les derniers temps parmi le peuple hébreu, 2. et qu'une dérivation d'une fausse interprétation de la leçon des prophètes, dont il n'est parlé ni dans le décalogue, ni dans le Lévitique, ni dans les autres livres de Moïse, qui contiennent le sommaire de tous les points principaux de la religion hébraïque; 3. il n'y est dit nulle part croyez au Messie, Telles sont les assertions de Voltaire (3), etd'Orobe avant lui (4); c'est pourquoi, 4. ajoute
(1) Voy. Mémoires de l'acad. des inscript., t. XXXI, par M. l'abbé Mignot, p. 81 et suiv., et 207, suiv. Biblioth. universelle de Genève, 1822, tom. XX; Littérature, art. Religion; Tableau de l'état actuel du christianisme sur le globe, esquissé par Henri Zschokke, quatr. extrait, Amérique, p. 12. Le fanatisme protestant de cet auteur fait pourtant qu'il exalte toujours le protestantisme au-dessus du catholicisme. Aussi n'épargne-t-il pas les mensonges, les calomnies et les faussetés pour arriver à ses fins. Maurice's, Hist., voyez Hindostan, vol. II, book IV; il y démontre évidemment que ce fut là la croyance de tous les Indiens. L'auteur de la Vie de Confucius prouve que telle fut aussi la croyance des Chinois de Siam-Kiâo; de même que le Père Intorcetta, S. J., Vie de Confucius, comme aussi des Japonais, des Mexicains, etc.; voy. aussi Ramsay, Disc, sur la mythologie, Paris, 1728, p. 9 et suiv.
(2) Hist. des Juifs, 1 part., liv. III, t. I, p. 393, Paris, 1726.
(3) Pass. cit.
(4) Dans Philippe de Limborch, Vérité de la religion chrét., Conf. amicales, Gand, 1687. Orobe, dans son premier écrit adressé à Limborch, débute comme il suit : « Comme la foi au Messie rédempteur futur n'était pas moins » nécessaire dès la création du monde que la foi au Dieu créateur, et que » même elle était plus nécessaire, parce qu'on ne peut pas croire au Messie » sans supposer Dieu, et qu'on peut à la rigueur croire à Dieu sans croire au » Messie, ne peut-on pas se demander pourquoi Dieu recommande si souvent » et si clairement au peuple juif, dans l'Anc.-Test., de croire à lui, pendant » qu'il ne dit nulle part de croire au Messie, en qui pourtant était le salut?
CHAP. I." PROMESSE ET ATTENTE DU MESSIE. y
Salvador (1), on doit dire que l'idée du Sauveur ou du Messie est née des menaces et des promesses divines, 5. et que, comme cette idée n'est pas formellement contenue dans les cinq livres fondamentaux, elle n'est, à aucun point de vue, un article de foi pour les Hébreux, quoique Maimonides prétende le contraire; ou celui que le rabbin Joseph Albo décrie sous ce nom, parce qu'il a trop amplifié le nombre des articles fondamentaux de la loi mosaïque, au nombre desquels il classe l'attente du Messie. 6. Albo fut précédé de Hillel, président du sanhédrin avant la ruine de Jérusalem, et qui prétend qu'il n'y a pas un seul Israélite qui attende le Messie. Donc :
Rép. 1. N. Car cette assertion est opposée à un fait. Comment rendre raison autrement de cet accord, de ce consentement unanime de toutes les sectes à admettre cet article de foi ; et, ce qui surtout est capital, comment les Samaritains, qui se séparèrent de la tribu de Juda environ quatre cents ans avant la captivité de Babylone, et qui, d'après le sentiment le plus probable , admirent le seul Pentateuque pour livre sacré, souscrivirent-ils à cet article? Certes, les Indiens et les Chinois, chez qui cette croyance remonte aux siècles les plus reculés de leur empire, n'eussent pas souscrit non plus à cette croyance admise de presque tous les peuples.
2. On en déduit encore que la seconde assertion, qui consiste à dire que ce fut la lecture des prophéties qui fit naître cette espérance, est fausse aussi, soit parce qu'elle est gratuite, sans preuves et sans témoins, soit parce que les preuves tirées du Pentateuque, que nous avons citées et que nous citerons bientôt encore, la réfutent pleinement; soit enfin parce qu'elle est opposée à la croyance et à la tradition formelle de la nation israélite tout entière.
Il ne faut pas s'étonner que le décalogue ne fasse pas mention du Messie, puisqu'il trace plutôt ce qu'il faut faire que ce qu'il faut croire, et cette observation s'applique aussi au Lévitique, car il ne contient que l'institution du sacerdoce et de l'ordre lévitique, et ce qui concerne le culte extérieur et les cérémonies de la religion mosaïque*
» Et, s'il l'a fait, il faut qu'il y ait un endroit quelconque où Dieu ait com- * mandé et ait dit expressément qu'il est absolument nécessaire aux hommes, » pour être sauvés, de croire au Messie, et que celui qui n'y croira pas sera » damné, etc. »
(1) Pass. cit.
Il est faux enfin qu'il ne soit pas fait mention de la promesse du Messie dans les autres livres de Moïse. Car, outre les passages principaux de la G en., III et XLIX, que nous avons cités, les paroles suivantes de Moïse, Deut., XVIII, 15, sont claires : ce Le Seigneur suscitera du milieu de votre nation,1 » parmi vos frères, un prophète , comme il Ta fait de moi : » vous l'écouterez; » ou encore les paroles suivantes de Dieu lui-même, ibid., 18 : ce Je susciterai du milieu de leurs » frères un prophète semblable à toi, et je parlerai par sa » bouche, et il leur dira tout ce que je lui commanderai de » leur dire, et je punirai celui qui refusera d'écouter ce qu'il » leur dira en mon nom. » Non-seulement les rabbins de l'ancienne synagogue, mais encore la tradition tout entière démontre que ces paroles doivent s'entendre du Messie, et non de la succession des prophètes, comme le dit Salvador après Orobe (1); c'est cette croyance qui fit que saint Pierre et saint Etienne, celui-ci au livre des Actes, III, 22, celui-là,5 VII, 37, les expliquèrent ouvertement et publiquement du Messie dans leurs discours, sans que les Juifs les en reprissent. Et, depuis Moïse, il ne s'est pas élevé dans Israël un seul prophète comparable à lui, soit par la puissance, soit par le pouvoir de prophétiser, soit enfin par l'espèce d'intimité où il était avec Dieu, le Messie seul excepté, comme on en voit la remarque au dernier chap.du Deut., v. 10 (2). D'où l'on conclut que Moïse parlait du Messie, ce qu'atteste Jésus- Christ lui-même parlant aux Juifs, saint Jean, Y, 46 : « Si » vous croyez à Moïse, peut-être croirez-vous aussi à moi, » car c'est de moi qu'il a écrit. »
(1) Voy. Raymond Martini, 0. P., Bouclier de la foi, avec les remarques de fos. de Voisin, édit. Carpzovi, p. 161, 474, et surtout p. 886, §§ 9 et suiv.; c'est «ette édit. que je citerai dorénavant.
(2) Eusèbe, Démonst. évang., 1. III, c. 2, où il établit longuement les rapports qui existent entre Moïse et Jésus-Christ, et surtout le ministère de législateur et de rédempteur.
Dans le Catéchisme judaïque publié sur . le texte hébreu , d'après l'édition de la synagogue d'Amsterdam, par Carpzovius, dans son introduction à la Théologie judaïque, c. 9, et qui a pour titre Livre de la bonne doctrine, art. 7, on propose quatre choses qui font que Moïse excelle parmi les autres prophètes; chacun peut les y voir, p. 48 et suiv.; c'est aussi ce que fait élégamment le rabbin Abarbanel, cité par J. Meyer, Traité des temps sacrés, Trésor d'Ugolini, t. 1, p. 533; voy. aussi M.-G.-Fréd. Meinhart, Diss. sur Moïse prophète, rapportée dans le Trésor théologico-philolog., ou Dissertations sur les passages les plus importants de l'Ane, et du Nouveau.-Test., Amsterdam, 1701, vol. I, p. 384 et suiv.
CHAP. ï. PROMESSE ET ATTENTE DU MESSIE. 11
Rép. 3. D. En termes précis, C. en termes équivalents, N. comme on le voit par ce que nous venons de dire. J'ajouterai que l'obligation de croire au Messie naît de la manifestation ou de la révélation du Messie promis, comme l'obligation de croire en Dieu découle de la manifestation même de Dieu, bien qu'il ne soit écrit nulle part croyez en Dieu, comme Limborch (1) en fait la remarque en répondant à Orobe.
Rép. i. N. L'idée du Messie, en effet, ou la connaissance et l'attente de ce même Messie, est née de la promesse qui en fut faite à nos premiers parents, Gen., III, promesse souvent renouvelée à Abraham, à Isaac, à Jacob, à Juda, etc., ainsi que l'établit ce que nous avons dit dans les preuves ; les menaces et les promesses divines ne firent donc, tout au plus, que l'alimenter, la conserver. Les prophètes ne cessèrent pas de l'annoncer, comme le constatera plus clairement encore ce que nous dirons plus tard. Tels sont les fondements d'une attente qui était si profondément ancrée dans l'esprit de la nation juive, que rien ne put l'en arracher jamais. C'est encore à tort que nos adversaires prétendent que la mission du Messie, dans l'esprit des Juifs, n'avait qu'un objet purement temporel, quand le contraire est positif (2).
Rép. 5. N. L'attente du Messie fut en effet considérée, de tous les Juifs anciens et modernes, comme le fondement de la religion mosaïque tout entière, et ce ne fut que plus tard que les incrédules la révoquèrent en doute, de manière que, comme nous l'avons fait observer, ni le Christ ni les apôtres n'eurent jamais à discuter sur ce point; il était, pour tout le monde, comme un principe indubitable; la discussion ne roulait donc uniquement que sur la personne du Messie. Aussi Maimonides ne fait-il qu'exprimer purement et simplement le sentiment de la synagogue entière, lorsqu'il dit expressément, art. 12, que tous les Juifs croient unanimement à l'avènement futur du Messie, et que c'est ce qu'annoncent
(1) Ouv. cit., rép. à la première quest.
(2) C'est ce que nous établirons plus nettement encore dans la suite du traité. On peut voir, en attendant, Luc, III, 15; Jean, I, 19 et suiv., IV, 25-29, 42, VI, 14, etc. On y voit clairement que les Samaritains et les Juifs, au temps de Jésus-Christ, avaient encore l'idée d'un Messie spirituel, thaumaturge et prophète, etc., bien qu'ils unissent ensemble l'idée d'un royaume temporel et spirituel. Voy. aussi Raym. Martini, part. III, c. 4, § 4, etc.; mais nous en parlerons plus loin.
leurs livres (1), et qu'enfin il est expressément écrit dans le Talmud, traité Sanhédrin, ch. Chelek : « Tous les prophètes » ont prophétisé uniquement sur la vie du Messie (2), » pour ne pas en citer d'autres témoignages. Ce qui montre combien Joseph Àlbo est injuste envers Maimonides, et quelle injure sanglante il lui fait.
Rép. 6. D. Hillel prétend qu'Israël n'attend plus aucun Messie depuis qu'il est venu, C. avant qu'il vînt, N. Or, Hillel est du nombre de ceux qui ne voulurent pas reconnaître le Messie dans Jésus-Christ, en qui, comme nous le démontrerons plus bas, se réalisaient toutes les époques que les prophètes avaient assignées à son avènement. Ces époques s'étant accomplies, désespérant à bon droit que le Messie vînt, il en concluait qu'Israël n'attendait plus aucun Messie (3). Ceci prouve plutôt, au contraire, qu'à cette époque tous attendaient le Messie.
H. Obj. 1. Cette opinion sur le Messie, c'est-à-dire sur le fondateur d'un règne heureux, et que nous n'avons pas encore vu désigné sous ce nom dans Y Ancien-Testament , semble avoir pris naissance aux temps où l'empire d'Israël se divisa en deux royaumes, dans l'espoir de temps meilleurs (Joël, III, 2), et d'une espèce d'âge d'or; et on trouve déjà, dès les temps des patriarches , ces notions improprement dites et cet espoir au Messie, c'est-à-dire à l'avènement d'un état de bonheur parfait pour le peuple d'Israël (Gen., XII, 3, XVIII, 18, XXVI, 4, XXVIII, 14; comp. Eccl., XLIV, 22, 23).
(1) Voy. Catéchisme judaïque cité; parmi les articles fondamentaux de la foi se trouve Y article douzième, où il est dit « que Dieu enverra le Messie qui doit » racheter le monde, et que, quand même son avènement serait retardé, » nous devons l'attendre. Et ce Messie doit descendre de David, rejeton » d'Isaïe le Bethlehémite , qu'il raffermira la terre par son jugement, et qu'il » jugera des peuples nombreux, etc. » Aussi le R. Moïse, fils de Maimou, dit-il clairement, dans ses Sentences et dans ses Juges, traité des Rois, c. 10 : « Quiconque ne croit pas au Messie-Roi ou n'attend pas son avènement, non- » seulement ne croit pas aux prophètes, mais ne croit pas même à la loi et » à Moïse, notre docteur. » Martini cite le passage tout entier, ouv. cit., part. III, diss. 3, c. 9, § 3, p. 766.
(2) Voy. le texte hébreu et d'autres textes cités par Martini, p. 347 et 674.
(3) Voici les paroles mêmes de Hillel, tirées du Talmud, traité du Sanhé» drin, ou des synedrins, telles qu'on les trouve c. 11, édit. Goccéius, extrait 31, p. 351, et extrait 36, p. 359 : « Toutes les époques se sont accom- » plies; il n'y a, par conséquent, plus de Messie pour Israël. » On voit ici un échantillon de la mauvaise foi de Salvador, qui fait si grand cas de l'autorité du Talmud. Quant au Talmud, on peut lire ce qu'en dit, entre autres, de Voisin, préface du Bouclier de la foi.
2. David, le premier, calma les dissensions et les factions de ce peuple ; il l'éleva à un haut degré de puissance et de grandeur. Mais cet âge d'or disparut bientôt, ruiné qu'il fut par la division de l'empire en deux parties. Il n'était donc pas étonnant de voir se perpétuer l'idée et de voir prophétiser que, plus tard, quelqu'un de la maison royale de David se lèverait, qui rétablirait cette théocratie de bonheur (1). 3. Et ensuite, comme cet empire tendait de plus en plus vers sa ruine à mesure que les siècles s'écoulaient, plus aussi les Hébreux pensaient-ils que le temps où allait s'accomplir leur espérance était proche (2) , et , d'après l'idée qu'ils avaient de la théocratie, ils croyaient que ce nouvel empire serait fondé nonseulement sur le droit civil et public, mais encore sur l'innocence des mœurs et la sainteté de la religion Nous voyons
que les prophètes qui vécurent peu de temps avant la captivité de Babylone, que ceux qui vécurent pendant cette captivité, que ceux qui vécurent peu de temps après, et que les livres apocryphes font mention de l'espérance de ces temps fortunés (3). 5. Daniel, dans ses prophéties, la précise et l'entoure de jouissances plus grandes encore. Car il y décrit un empire théocratique idéal, au moyen duquel il représente symboliquement la personne imaginaire du Fils de l'homme, empire destiné aux Juifs (4), comme la cinquième monarchie du monde (5), monarchie qui doit surgir après maintes calamités, et qui, jointe au jugement dernier et à la résurrection des morts (6), doit être éternelle, immuable. Et ce Fils de l'homme, que l'on nous représente (7) apparaissant dans les nuées, doit être considéré comme le symbole de la cinquième monarchie, et non pas comme le Messie. Telle est la manière d'arguer des
(1) Mich., V, 1 suiv.; Is., IX, 5, 6, VI, 11, comp. VI, 2; Ezéch., XXXIV, 23 suiv., XXXVII, 21 suiv.; Jérém., XXIII, 5, XXX, 9, XXXIII, 15; Osée, III, 5; Zacch., III, 8, VI, 12, où le nom de Messie est exprimé.
(2) Agg., II, 6-9, 21-23; Zach., II, 9-17, 111, 8-10, VI, 12-13; Mal., II, 17, III, 6, III, 13-18. '
(3) Sophon., III, 9-20; Is., LX, LXVI; Agg., II, 6-9; Zach., XI1-XIV; Mal., III, 1-6, 19-24; I Mach., II, 57; Bar., IV, 21 suiv., V; Eccl., XXXII, 18, 19, 33, XXXVI, 12-17, XL1V, 13, XLV1I, 2; Tcb., XIII, 7-18, XIV, 4-7; II Mach., II, 18. Notre adversaire regarde ces cinq derniers livres comme apocryphes.
(4) Dan., II, 44, 45, VII, 27, suiv.
(5) Ibid., II, 44, VII, 26.
(6) Ibid., XII, 2.