‹ Théologie dogmatiqueChapitre 4 sur 69 · VII · texte numérisé non relu

VII

\i TRAITÉ DE L'INCARNATION. I. PART.

rationalistes (1) ; donc, la promesse comme l'attente du Messie n'est qu'une vaine espérance idéale issue du désir d'une condition meilleure fomentée par les fictions poétiques des prophètes (2).

Rép. N. A. Qui n'est qu'un tissu purement imaginaire, fruit d'un cerveau en délire, et qui ne repose sur aucun document, qui a contre lui les faits les plus patents, que ruinent et les Ecritures, et les traditions judaïques , et les traditions de tous les peuples, comme le constatent en partie les documents que nous avons cités, et comme le constateront aussi en partie ceux que nous citerons par la suite.

Rép. 1. N. La supposition toute gratuite de nos adversaires, supposition qui tombe d'elle-même, savoir, que la croyance au Messie vient de l'espoir de temps meilleurs, car cette croyance vient de la révélation et de la promesse que Dieu fit à l'homme, Gen., III, non pas d'un réparateur temporel, du fondateur d'un empire florissant, d'une espèce d'âge d'or, comme le prétendent nos adversaires, mais bien d'un réparateur spirituel qui devait ruiner l'empire du démon, rétablir et restaurer la vraie religion, comme nous l'apprend cet oracle, ainsi que nous l'avons dit, comme l'entendit la tradition ancienne, et comme cette même tradition en reçut le dépôt. C'est là la seule idée du Messie que nous en donnent les promesses faites à Abraham et autres patriarches, dans les passages cités de la Gen. : «Dans votre postérité seront bénies » toutes les nations de la terre; » par la foi au Messie, ainsi que l'explique l'Apôtre, Gai., III, 8, interprétation que les rationalistes nous verraient de bon cœur mettre de côté pour suivre la leur.

Rép. 2. N. Soit parce que l'attente du Messie est bien antérieure à David, soit parce que David lui-même en parle fréquemment dans ses Psaumes, comme aussi des choses qu'il doit faire, au témoignage même du Christ (Matth., XXII, 42 et suiv.; Luc, XXIV, 33), comme l'attestent, de plus, en divers endroits, les évangélistes et les apôtres, que nous préférons encore volontiers aux rationalistes; de l'aveu même des Juifs, qui ont toujours interprété plusieurs Psaumes du Messie (3).

(1) Voy. Vegsch., § 120, b.

(i) Ibid., § 50, n. c.

(3) Voy. Raym. Martini, ouv. cit., part.ll, dist. 1, c. 7, §§ 14 et suiv.; part. ID, dist. 3, c. 15, § 1 et ailleurs.

Donc, si l'Ecriture parle de la promesse et de l'attente du Messie, si David parle lui-même souvent du Messie, il est évident que cette espérance en un Messie futur, devant naître de la descendance de David , ne remonte pas seulement à la division de l'empire d'Israël, ou que les Hébreux prédirent, devinèrent insensiblement , comme le disent ces hommes profanes, qu'il naîtrait un restaurateur d'une théocratie heureuse, et bien moins encore que David lui-même reviendrait à la vie, comme le veulent les Par ses (1).

Rép. 3. N. Que ce soit pour la cause qu'imaginent nos adversaires, que les Juifs se persuadaient que bientôt allait s'accomplir la condition de leur espérance, ce qui faisait qu'ils désiraient plus vivement l'avènement du Messie, c'est qu'ils voyaient s'approcher le moment où il devait venir ; car autrement ils auraient dû le désirer bien plus vivement dans les derniers temps du royaume d'Israël ou de Juda , lorsqu'il avait été complètement ruiné par les Assyriens et les Chaldéens, et surtout sous Antiochus Epiphane ; personne pourtant, en ce temps-là, ne pensa à l'avènement du Messie. Sous Hérode, au

(1) Tel Rosenmuller, Scholies sur l'Anc.-Test., part. IV, vol. II, Leips., 1810, sur Ezéch., XXXIV, 23; et, après avoir indiqué les passages du même Ezéch., XXXVII, 24; de Jérém., XXX, 9; d'Osée, III, 5, où David est appelé Messie , il s'exprime ainsi : « Il n'est pas improbable que ces passages dé- » signent Y ancien David, qu'ils espéraient voir revenir et rétablir leur ancien » empire, mais sur un pied bien plus parfait. Ce qui pouvait entretenir «stte » espérance , c'était que les anciens croyaient communément que tout serait » renouvelé, et que les anciens âges devaient revenir. Cette opinion était » parfaitement en rapport avec l'attente où étaient les anciens Perses du d retour, à la fin du monde, de leur ancien roi Paschutan, fils de Gustape, » sous lequel et avec la protection duquel Zoroastre avait publié sa doctrine. » Les Perses croyaient donc que ce Paschutan, qui fut autrefois ministre de » la doctrine de Zoroastre, dans la province de Vardjemguerdiana, revien- » drait dans les derniers temps, qu'il rétablirait cette doctrine religieuse dans » toute sa pureté , et qu'il rétablirait aussi son empire sur toute la terre , et » que, sous son règne, tout abonderait, que la paix serait universelle. » Voy. Mémoires sur diverses antiquités de la Perse, par Sylvestre de Sucy, Paris, 1793, in-4«, p. 94 et suiv. Mais tout le monde sait que Zoroastre a beaucoup emprunté aux livres des Juifs.

Mais il est évident que la doctrine de la palinge'nésie et de Yapocatastasie n'est qu'une corruption de l'ancienne doctrine des Juifs sur la résurrection des corps, comme on le voit par ce que nous avons dit des paroles de Job, XIX, 25 suiv., en son lieu. Ezécbiel, Jérémie, et, à plus forte raison, Osée, de l'avis des plus habiles critiques, vécurent avant Zoroastre. Voyez Feller, Dict. hist., art. Zoroastre. Or, les Juifs entendirent toujours les textes cités du Messie, fils de David, et non de la personne de Y ancien David, comme le prétendent ces hommes qu'aveugle un sot orgueil; c'est ce que démontre Martini, ouv. cit., part. III, c, 3, §§ 15 suiv.; voy. aussi Sanctius, S. J., sur Ezéch., pass, indiq.

contraire, tout le monde y pensait, comme nous le démontrerons en son temps. Or, quelle peut en avoir été la cause dans l'hypothèse de nos adversaires ? Le système insensé des rationalistes tombe donc devant la suite des événements.

Mais ce fondement une fois ruiné, tout ce que nos adversaires s'imaginent avoir été figuré par les prophètes et par les livres apocryphes (deutéro- canoniques) sur la notion de la théocratie, sur un nouvel empire où couleraient à plein bord le bonheur, les délices, et sur l'espoir de temps plus heureux, s'évanouit. Car en partant de ce principe, que le Messie fut promis, qu'il fut attendu, toutes ces choses-là, bien comprises, s'enchaînent parfaitement entre eiles; si, au contraire, on retranche et la promesse et l'attente du Messie, elles n'ont plus aucun rapport. Interpréter diversement, amplifier une chose dès que la vérité en est admise , l'entendre mal même , ce qui est arrivé à la plupart des Juifs charnels, surtout sur le déclin de leur empire, comme nous le prouverons nettement plus tard , est une chose bien différente que de créer de son propre fond, que de puiser dans son cerveau une chose tout entière. Il n'est que peu de personnes qui puissent faire cette dernière chose, et encore ne le font-ils que pour peu de temps, et le fruit de leur imagination s'évanouit-il bientôt. Quant à l'attente du Messie, elle fut partagée par tous les Hébreux, elle fut perpétuelle, toutes les sectes y crurent, de sorte qu'elle se perpétue encore (1).

Rép, 4. N. Car il ne s'agit pas, dans les passages de Daniel que l'on nous cite, d'un empire théocratique idéal quelconque, mais bien du règne réel du Messie, règne qui devra être éternel, comme nous l'apprennent ces mêmes passages, et qui devra remplacer les anciennes monarchies destinées, selon l'ordre de la Providence divine, à y conduire, comme nous l'apprend l'histoire. Si celui qui venait, comme le Fils de l'homme, porté sur les nuages, ainsi qu'il est écrit dans Daniel, VII, 13 et suiv., et qui est parvenu jusqu'au trône du Très-Haut, a reçu le pouvoir, l'honneur et l'empire, et s'il est dit que tous les peuples , toutes les tribus et toutes les langues

(i) Nous ferons observer que les fictions poétiques des devins grecs et latins ne furent jamais d'une lucidité parfaite , et qu'à bien plus forte raison elles n'eurent jamais le cachet de la persévérance, comme cela a eu lieu pour le cas présent. Mais qu'importe aux rationalistes qui imitent les autres incrédules les absurdités, pourvu que leur système n'en souffre pas.

CHAP. I. PROMESSE ET ATTENTE DU MESSIE. î /

doivent le servir; si le pouvoir qu'il a reçu est un pouvoir éternel qu'il ne doit jamais perdre, si son empire ne doit pas avoir de fin, il est évident que l'on distingue ici le Fils dé l'homme de la monarchie à la tête de laquelle il est placé. Et l'explication de cette vision, qui se lit v. 18, ne s'y oppose point : « Mais les saints du Dieu très-haut recevront l'empire, )> et ils régneront pendant les siècles des siècles. » Car ces paroles expriment tous les peuples, toutes les tribus, toutes les langues qui, d'après le v. 14, serviront le Fils de l'homme, c'est-à-dire le Messie , et qui constitueront son empire ou son Eglise, comme l'indique le contexte ; car autrement elles n'auraient qu'un sens absurde ; ce serait une monarchie qui servirait une monarchie (1). Aussi l'antiquité tout entière a-t-elle entendu et interprété d'une personne particulière, et non d'un emblème symbolique, comme le pensent nos adversaires, ce qui est écrit du Fils de l'homme, et surtout du Messie (2).

Quant à ce qui est écrit, c. 12, 2, de la résurrection des morts, du jugement dernier, et du Fils de l'homme , qui, c. 7, nous est représenté venant du ciel au milieu des nuages (et non pas imaginé, comme le disent mensongèrement nos adversaires) , doit s'entendre du second et glorieux avènement du Christ, comme nous l'avons dit en son lieu (3) . Et cet avènement sera précédé, de l'aveu même de Jésus-Christ, Matth., XXÏY, des plus affreuses calamités. Mais nos rationalistes mêlent et confondent tout cela, quoique le Christ et les apôtres disent formellement le contraire, et ils le font dans l'intérêt de leurs systèmes et pour renverser la religion chrétienne de fond en comble.

(1) Voy. Sanctius, S< J., sur ce pass.; Martini, part. II, c. 7, §§ 7 suiv., et c. 13; on y voit comment les Juifs entendirent toujours ce passage de Daniel.

(2) Ibid. Voyez, en outre, Schœttgcn, Heures hébraïques, Dresde, 1742, tom. II, liv. II, p. 263, où il rapporte, à l'occasion de ce passage de Daniel, la Sohar, Gen., fol. 86, col. 338 : « C'est le Roi-Messie, duquel il est écrit, etc.;» il le démontre aussi par l'aveu de Raschi, du R. Aben-Ezra, du R. Saadia- Gaon, du R. Bêchai, du Sanhédrin, etc. Voy. aussi Garpzovius, Diss. sur le Fils de l'homme, c. 7, de Dan., Trésor théol. philolog., Amsterdam, 1704, vol. I, p. 887 et suiv.

(3) Traité de Dieu Créateur, part. III, n. 903 et suiv.

13 TRAITÉ DE l/lNCARNATJON. I. PART.

PROPOSITION IL

Le Messie promis de Dieu, et attendu des Hébreux, est une seule

et unique personne.

Le Messie promis de Dieu et attendu des Juifs est une seule et unique personne, si et les Ecritures et la tradition constante et universelle des Juifs eux-mêmes demandent qu'il en soit ainsi , si enfin les notes particulières et les caractères dont le même Messie jouit le demandent aussi. Or :

Mais quoique les Ecritures donnent parfois le nom de Christ ou de Messie même à quelques autres hommes, surtout aux prêtres et aux rois, comme nous ne nous occupons pas ici du nom, mais bien de la chose, nous ferons observer qu'elles parlent continuellement d'un réparateur spécial promis, qu'elles appellent, par antonomase, Christ ou Messie. Ainsi Dieu promet, Gen., III, celui qui doit écraser la tête du serpent ; il promet, Cen., XII, XVIII, XXII, celui en qui doivent être bénies toutes les nations, et enfin, Gen., XLIX, il est parlé de celui qui est annoncé comme devant être envoyé, et qui sera l'attente des nations, ou, comme il est écrit dans l'hébreu, celui à qui les peuples devront obéir. Il est prédit partout qu'il doit descendre de la famille de David ; aussi en est-il résulté que parfois il est appelé Fils de David dans l'Ecriture. C'est aussi ce que nous indiquent les époques qui déterminent le moment où viendra le Messie promis , ce sera, d'après ce qui est écrit, Gen., XLIX, lorsque le sceptre sera sorti de la maison de Juda ; ce sera, d'après Daniel , ÎX, lorsque les soixante-dix semaines toucheront à leur fin ; ce sera, d'après Aggée, II, et Malach., III, avant la destruction du temple de Zorobabel, et on ne peut interpréter ces passages et autres passages semblables que d'un seul et unique Messie. Ajoutez à cela la tradition constante et perpétuelle du peuple juif, relative à l'attente d'un seul et unique Messie (nous en avons parlé dans la proposition précédente) , qui fit que ni au temps des juges et de Samuel, ni au temps de David et de Salomon, non plus que des autres rois ou princes illustres d'Israël et de Juda, qui portèrent si haut la grandeur de ce peuple, ni enfin au temps des Machabées, personne ne parla de l'avènement du Messie, quoique plusieurs d'entre eux l'eussent délivré du joug le plus dur; tous, au contraire,

instruits qu'ils en étaient par les oracles des Ecritures et par la tradition que leur avaient transmise leurs ancêtres, l'attendaient lorsque leur empire en était au dernier degré d'abaissement; on lit en effet, de Jean-Baptiste, Luc, ÏII, 15 : « Le » peuple et tout le monde pensent intérieurement de Jean- » Baptiste que peut-être il était le Christ (1). » On lit aussi la même chose en saint Jean, à l'occasion de la députation solennelle que lui envoyèrent les prêtres et les lévites, pour lui demander s'il était le Christ. De plus, ibid., IV, 25, il dit comme d'une chose connue de tout le monde : « Je sais que le » Messie est venu ; » enfin, on lit dans saint Matthieu, II, 2, crue les mages, qui appartenaient à la gentilité par leur origine, le tenaient pour une chose sûre, lorsqu'ils demandèrent : « Où » est le roi des Juifs qui vient de naître (2)? » Parmi les princes des prêtres et les scribes du peuple qu'Hérode interrogea pour savoir où naîtrait le Christ ou le Messie, tous répondirent sans hésiter, interprétant la prophétie de Michée, qu'il naîtrait à Bethléem de Juda (3). C'est aussi ce que constate Josèphe dans sa Guerre des Juifs, 1. IV, c. 5, etc. (4).

Enfin, les caractères particuliers, les signes spéciaux que les prophètes assignent au Messie futur, les charges et les devoirs qu'il devait remplir, et dont nous parlerons plus tard, établissent plus clairement que la lumière du jour, qu'il n'est question dans l'Ecriture que d'un seul et unique Messie. Isaïe décrit en effet, çà et là, les mœurs douces, l'affabilité, la justice du Messie, surtout c. 11, 1 et suiv., XLII, 3, LX, 1. Il dit aussi, et les autres prophètes disent avec lui, qu'il appellera les Gentils, qu'il leur enseignera sa doctrine, et une foule d'autres choses semblables, ainsi que nous le prouverons clairement par la suite.

Soit donc que nous interrogions les Ecritures, soit que nous consultions la tradition, soit que nous examinions les caractères ou les signes particuliers du Messie, nous voyons que le Messie

(1) Voy. le texte grec.

(2) Idem.

(3) Après un témoignage aussi formel que celui de saint Matthieu, et l'autorité de saint Luc, lï, 4, qui aurait pu soupçonner que l'on niait que le Christ est né à Bethléem? Cependant le méthodiste Kaifer, Bibl. théolog. p. 230 et suiv., prétend sérieusement avoir démontré que Jésus est né à Nazareth, et, ajoute Wegscheider, ses preuves ne sont pas à dédaigner. Savoir par lequel les Ecritures tombèrent à point en leurs mains.

(4) Archéol., liv. XX, c. 5, § 1. -

promis par Dieu et attendu des Juifs n'est qu'un seul et unique individu, ce que nous avions entrepris de prouver (1).

Objections.

Obj. 1 . Il ne fut pas difficile aux Juifs de se persuader qu'il naîtrait parmi eux quelqu'un de ces hommes doués de sagesse et d'intelligence dépeints par Isaïe, pleins de l'esprit de conseil et de force, 2. propres, à l'exemple de leurs prophètes, à ranimer les esprits, à déjouer les machinations des oppresseurs, capables de supporter toutes les adversités pour faire passer subitement, par ce moyen, le peuple du mal au bien, de la servitude à la liberté, de l'objection à l'honneur. 3. Aussi, d'après l'enseignement hébraïque, le Messie ou libérateur ne dépasse-t-il pas les bornes de la nature? 4. Que signifie la prophétie de Balaam, si ce n'est que l'étoile qui sortira de Jacob, que le rejeton d'Israël portera le peuple à agir vigoureusement? 5. Chaque période d'oppression, après Josué, enfanta son libérateur ou son Messie. Cyrus, quoiqu'idolâtre, est appelé dans l'Ecriture sauveur et christ, uniquement parce qu'il mit fin à la captivité de Babylone et qu'il procura le rétablissement du royaume de Juda (Nomb., XXIV, 17, 18; Jug., II, III, VI, XI, etc., etc.; Is., XLV). 6. Toutes les fois qu'après la grande dispersion de faux messies excitèrent l'imagination des Hébreux, ils n'y parvinrent qu'au moyen des mots sacrés de loi et de liberté. Tel fut l'intrépide Rareochebas, qu'ils eussent reçu comme un messie s'il eût heureusement accompli le crime qu'il avait entrepris de commettre; tel fut, au dix-septième siècle, le turbulent et faible Sabathai- Sevi (2) . Donc, si quelqu'un demande si le Messie est venu ou s'il viendra , la réponse est facile, soit que l'on dise qu'il est venu depuis longtemps, soit que l'on dise qu'il est encore à venir. Donc :

(1) Pierre Cuixoens a fidèlement exposé ce qui concerne la croyance das Juifs sur le Messie, liv. 111 de la République des Hébreux, c. 9, que Ugolini a reproduit dans son Trésor, tom. Ilf, 910, suiv., avec les notes de J. Nicolaï et de Heidegger, Hist. patriarch., leçon 111, p. 96 suiv.; Major, Théologie des Juifs, pass. 8, du Messie.

(2) Tel Salvador, ouvr. cité, tom. III, liv. IV, p- 365, de qui Sabathai-Sevi écrit en note : « Il était né en Syrie , et il produisit une vive sensation chez » les Juifs de Constantinople et de tout l'Orient, même chez les Occidentaux. » Le sultan le fit jeter en prison et lui offrit le turban ou d'être empalé; il s n'hésita point; mais malgré son zèle à paraître bon musulman, on lui donna » bientôt la mort. »

I\cp. 1. N. La supposition, savoir, que ce ne fut que dans les siècles suivants , sur les menaces et les promesses de la loi , que les Juifs eurent l'idée ou connurent le Messie ; car il est certain que cette idée, ou plutôt cette promesse du Messie, est aussi ancienne que le monde, et qu'elle est antérieure à la loi mosaïque, comme le prouve ce que nous avons dit; Moïse, dans les passages cités, la suppose; Job, XIX, 25, dit formellement qu'il attend son rédempteur , savoir, le Messie, un Messie spirituel et divin. Certes, toutes les nations séparées les unes des autres par de longues distances, et qui n'eurent aucune communication avec les Hébreux, ne purent pas puiser la connaissance du Messie dans la loi mosaïque. La nouvelle théorie de nos adversaires, fruit de leur imagination, est d'ailleurs en opposition avec l'Ecriture et les faits eux-mêmes.

Rcp. 2. N. L'assertion de notre adversaire, soit à cause des raisons que j'ai données plus haut, soit parce qu'il est faux que les prophètes aient dévoilé les machinations des oppresseurs du peuple juif, qu'ils aient enflammé les esprits dans le sens qu'il dit , car toutes ces assertions ne sont que des fables imaginées par lui. Le devoir des prophètes, c'était de corriger les vices du peuple juif, d'encourager les esprits à la pratique de la vertu, d'annoncer la venue du Messie, non pas toutefois comme libérateur temporel, ainsi que le pense notre adversaire, mais bien comme Messie spirituel, peur effacer les péchés, rétablir la justice, raviver parmi les peuples le culte du vrai Dieu, et autres choses semblables que ne pouvait point opérer un libérateur tel que se l'imagine notre contradicteur (1).

Nous ne nions pas toutefois que l'idée d'un libérateur temporel ne se fût fait jour dans les esprits des Juifs des derniers temps, comme on le voit par samt Luc, XXIV, 21; Act., I, 6, et autres passages du Nouveau-Testament. Mais pour qu'il n'y ait pas matière à erreur, nous distinguerons deux choses qu'il n'est pas permis de confondre, savoir, l'idée primitive de l'idée postérieure et imaginaire qui n'est venue qu'après. Car l'idée primitive et originelle, que nous transmettent les Ecritures, ne s'applique qu'à un Messie spirituel, comme le prouvent les passages cités ; et l'idée d'un libérateur temporel ne s'est ensuite

(1) Voy. Sheriok, l'Usage et les fins de la prophétie, en six discours. Voy. surtout discours 3.

jointe que peu à peu, et pour ainsi dire insensiblement à cette idée primitive , sans toutefois exclure l'idée d'un Messie spirituel, auquel elle se joignit. Certes, l'idée d'un Messie spirituel, législateur, prophète, thaumaturge, exista toujours chez les Juifs, comme nous l'attestent saint Luc, ïïï, 1 5 ; saint Jean, I, 19, IV, 25, VI, 14, VII, 31, comme aussi plusieurs autres passages. Et si, dans les siècles suivants, la plupart ne se figurèrent le Messie que comme un libérateur temporel, c'est que les Juifs confondirent les prophéties qui s'appliquent au second avènement avec celles qui concernent le premier, ou bien encore parce qu'ils entendirent dans un sens matériel et charnel ce qui ne s'appliquait qu'à la gloire du Messie et à son règne, ou à l'Eglise représentée sous des symboles ou des images temporels (1).

(1) Il est évident que les anciens Hébreux eurent une idée plus pure de la personne du Messie et de l'office qu'il avait à remplir, comme on le voit par ce qu'en dit le docte Schœttgen, dans ses Heures hébraïques et talmudiques, tom. II, liv. I, c. 1 et 2, des noms du Messie, comme aussi dans tout le liv. III, où il ne parle que de la personne du Messie, et où il cite des témoignages presque sans nombre; comme aussi tom. I, diss. 1, du Royaume des deux, dans laquelle, §§ 6, 7, il démontre que ce nom, royaume des cieux, signifie, outre le culte de l'Eglise de l'Anc-Testam., le royaume du Messie, les temps du Messie, et leur économie et les autres circonstances qui s'y rattachent; il cite le témoignage du Targum, Michée, IV, 7 : « Et le royaume » des cieux leur sera révélé, sur le mont de Sion, dès maintenant jusqu'à la » consommation des siècles, » et il le confirme, tom. II, liv. V, cli. 2, § 3, par sa Pesikta sur Jalkut Siméon II, fol. 178, et Scir Ascirim rabbà, pag. 15, 2 : « Quand viendra le temps, le royaume des cieux sera révélé, alors s'accom- » pliront ces paroles de Zacharie, XIV, 9 : « En ce temps-là, Dieu sera roi » sur toute la terre , » et une foule d'autres choses , que l'on peut voir dans les passages cités. On ptut encore ajouter que ce langage était usité du temps de Jésus-Christ; car autrement ni Jean-Baptiste, ni le Christ, ni les pharisiens et leurs auditeurs n'eussent employé cette formule; ils l'employèrent pourtant çà et là, comme on le voit par saint Matthieu , Il , 2 , X , 7 ; saint Luc , XVII, 20, etc.; de sorte que l'on dit de ceux des Juifs qui, après avoir sérieusement examiné les divers signes des temps, et qui attendent avec bonhenr l'avènement du Messie, qu'ils attendaient le royaume de Dieu, ou le royaume des cieux, Luc, XXIII, 51; la phrase suivante ressemble à celle-là : Attendre la consolation et In, rédemption, Luc, II, 25, 38. Cette formule, objet de joie pour les Juifs les plus sages et les plus anciens après la captivité de Babylone, paraît remonter au-delà (Dan., VII, 13, 14).

Je me suis longuement étendu sur ce point pour établir que les anciens Juifs croyaient expressément au Messie spirituel et divin et à son règne ; secondement, pour prouver la mauvaise foi des rationalistes bibliques modernes, surtout de Koppe, Nouv.-Testam., vol. VI, ép. Thess., dise. 1, qui dit que la formule de ceux qui affirment que le royaume du Messie est appelé royaume des cieux n'est expliquée du royaume du Messie ni dans le Targum, ni dans aucun rabbin, et qu'elle ne concerne que le gouvernement du Dieu suprême et particulier, de Jéhovah, sous lequel était placé leur ville, et sous la tutelle

Rép. 3. D. D'après la doctrine hébraïque des derniers temps, Tr. l'ancienne doctrine, N. Car les anciens Hébreux ne se formèrent pas du Messie d'autre idée que celle que les Ecritures et la tradition leur transmirent. Or, ces sources mettent toujours en avant l'idée d'un Messie surnaturel, comme on le voit Ps. 2, 7 ; Isaïe, VII, 14, IX, 6, suiv., XI, 1, suiv. et ailleurs (1). Il est même certain, qui plus est, comme les savants le démontrèrent par des monuments positifs sur lesquels ils s'appuient, que les anciens Hébreux crurent toujours inébranlablement à un seul et unique médiateur entre Dieu et l'homme, auteur de la révélation, auquel ils donnèrent le nom de Métatron, ou

duquel les rois étaient comme ses ministres civils, et les prêtres ses ministres sacrés.

(1) Voy. W. Hengstenberg, Christologie de l' Ancien-Testament, etc., Berlin, 1829, part. 1, sect. 1, c. 3; de la Divinité du Messie dans l' Ane-Test., p. 215 et sniv., où il réunit les textes qui établissent que le Messie est appelé Dieu, Fils de Dieu; pour nous, nous ne les indiquerons ici que sommairement. Ps. 2, 7, le Messie est appelé Fils de Dieu dans un sens propre et non figuré; et v. 12, il est dit qu'il jugera ses ennemis, et on engage les rebelles à avoir recours à lui; Ps. 44, 7, 8, le Messie est appelé Dieu; Ps. 109, 1, David l'appelle son Seigneur ; v. 6, Dieu lui donne son propre nom , et il lui concède le pouvoir de juger ses ennemis; Is., IV, 2, le Messie est appelé semence de Dieu, ou Fils de Jéhovah, et tout ceci est dit de sa nature divine; et quant à sa nature humaine, il est appelé, par antithèse: Fruit de la terre, né de Juda, ou devant naître de la maison de Juda; Is., VU, 14, il est dit que quant à la nature humaine, il naîtra d'une vierge; et quant à la nature divine, il est appelé Emmanuel, Dieu avec nous; Isaïe, IX, 6, accumule aussi les caractères ou les propriétés de la nature divine. Il leur donne d'abord le nom ^admirable, pour indiquer qu'il est supérieur à la nature , et dans son être et dans ses actes; il lui donne ensuite le nom de Dieu fort, puis il désigne sa nature humaine et son origine par les mots antithésiques un Fils nous est né. Ibid., XI, 10 , il est dit des nations païennes qu'elles cherchaient le Messie avec religion. Mich., V, 1 , dans une antithèse relative à l'origine et à la naissance temporelle du Messie d'une vierge, à Bethléem, exprime ainsi sa préexistence éternelle : « 11 me sortira de toi... et il est sorti dès l'origine de l'éter- » nité; » et (v. 4) il lui attribue la puissance et la majesté de Jéhovah; Os., 111, 5: « Les enfants d'Israël... chercheront le Seigneur, leur Dieu, et » David, leur roi, » c'est-à-dire le Messie. L'expression hébraïque désigne ici le zèle qu'ils mettront à se réconcilier avec Dieu et à acquérir sa grâce. Mais ce que dit Mal., III, 1 et suiv., va admirablement à notre question : Jéhovah dit qu'il enverra un précurseur pour préparer les voies devant lui, et qu'aussitôt après le Messie naîtra. L'apparilion de Jéhovah et celle du Messie sont donc identiques. Le Messie reçoit un nom qui, avec l'art, préf., n'est jamais appliqué qu'à Dieu seul. A ce Dieu souverain, à ce chef de la théocratie, à ce roi d'^raël on dédie un temple pour toujours. Mais, d'après Malachie, le temple est la propriété éternelle du Messie. On en conclut donc légitimement qu'il est Dieu, qu'il est de même nature que Jéhovah. On attribue, de plus (v. 2 et suiv.), au Messie un office divin qui ne convient qu'à Jéhovah seul, c'est le jugement des mâchants. Voyez aussi Daniel, VII, 13, 14; Zach., XII, 10, XIII, 7. Nous expliquerons la plupart de ces prophètes en son temps.

Messie, identique à Dieu ? et par conséquent Dieu lui-même, élevé au-dessus de la nature (1). On trouve des traces de cette tradition dans saint Jean, VII, 27 : « Nous savons d'où est » celui-là, mais quant au Christ, nous ne savons pas d'où il » vient (2) . Salvador en impose donc à ses lecteurs , lorsqu'il prétend que tout est naturel dans le Christ.

Rép. 4. N. Du consentement unanime des anciens, et qui plus est, des modernes , même des Juifs , la prophétie de Balaam s'applique à ce roi suprême, savoir, au Messie, dont l'avènement était connu dans T Orient dès les temps les plus reculés, qui devait conquérir les peuples, et sous le règne duquel devait s'opérer des conversions nombreuses (3) . Par le genre d'armes dont se sert le Messie, on voit de quelle manière il doit subjuguer tous les enfants de Seth, ou, comme traduit Onkélos, tous les hommes : « Il frappera la terre, dit Isaïe, avec la verge de » sa parole, et du souffle de ses lèvres il frappera de mort » l'impie (4) . »

Rép. 5. D. Chaque époque d'oppression eut son libérateur ou son Messie, improprement dit et dans un sens large, C. le

(1) Ibid., liv. cité, p. 238 et suiv. On voit par là! que, d'après renseignement ancien et commun des Juifs, le Me'tatron, Messie, est souvent identifié avec Schechina, savoir, le séjour de Dieu sur la terre, qu'il est identifié a?ec Dieu même, duquel pourtant il est distinct comme personne, que ce n'est point un Messie créé, mais bien émané; il est appelé le Messie de l'émanation de la création, qui se manifesta à Moïse dans le buisson, uni par essence au Dieu souverain; on nous le montre comme le Seigneur lui-même, comme l'envoyé de Dieu, le prince du monde, la manifestation visible de Dieu, et une foule de choses semblables qui se lisent dans le Talmud, le Sohar et les témoignages sans nombre des rabbins. Schœttgen nous fournit aussi ces docunents, outre le somm. Glaesenerum, Raym. Martini, ouv. cité, tom. Il; du Messie, liv. III, thèse 11 suiv., au point qu'il est étonnant que le Juif incrédule Salvador ait osé affirmer que, d'après l'enseignement des Juifs, tout dans le Messie devait être naturel. Ce qui est faire preuve d'une ignorance crasse ou mentir ouvertement.

(2) Voy. le texte grec.

(3) Consult. sur ce sujet, outre la préface du Bouclier de la foi, de Voisin, édit. citée, p. 81, dissert. Willemeri, sur l'Etoile de Jacob, Nombr., XXIV, 17, qui se trouve dans le Tré?or théol.-philoiog. cité. C'est vainement que de Wette cherche à prouver, dans sa Critique de l'histoire d'Israël, que ceci a été fait en faveur des Hébreux, et Bleck, que c'est une invention postérieure à la défaite des Ammonites, des Zabéens, des Philistins par Saùl, Répert. exégét. bibl. Et vainement Rosenmuller s'efforce-t-il de prouver que l'oracle de Balaam n'est qu'une imposture et une fiction. Voy. Bartolocci, grande Bibliothèque des rabbins, Rome, 1675, part. I, p. 655 et suiv. Voy. Fréd. Miège, Diss. sur l'étoile et le sceptre biléamique, sur le Nouv. trésor, dissert., Leyde, 1732, in-foL, tom. I, p. 423 et suiv.

(4) Is., XI, 4.

Messie proprement dit et dont nous parlons, N. C'est ce qu'on doit dire de Cyrus et de tous les autres auxquels on a donné ce nom commun, les rois, les prêtres, qui n'étaient appelés chrits ou messies que par analogie ; car autrement, comme les juges sont parfois appelés dieux dans les Ecritures, il s'ensuivrait qu'il n'y a pas de Dieu proprement dit , ou que tous les hommes sont des dieux.

Rép. 6. D. Emportés par un esprit de vertige et par une idée préconçue, C. d'après le sens naturel de l'Ecriture et la tradition formelle, N. Mais nous traiterons cette question plus tard.

On voit par là ce qu'il faut répondre à la conclusion tirée des faux principes, ou plutôt de l'assertion toute gratuite et du système individuel de notre adversaire. Car si Dieu ne promet dans les Ecritures qu'un seul Messie, si la nation juive n'a attendu qu'un seul Messie déterminé , si toutes les traditions anciennes des nations ne parlent que d'un seul médiateur ou Messie déterminé , unique, on voit que la question consiste à savoir s'il est venu, oui ou non. C'est ce que nous allons tâcher de faire voir dans le chapitre suivant.

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