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CHAPITRE XI

De la justice, de la bonté et de la miséricorde de Dieu.

49. Dieu est souverainement parfait ; donc il est souverainement juste, souverainement bon et souverainement miséricordieux ; la justice, la bonté, la miséricorde, sont autant de perfections que Dii;u possède au plus haut degré possible.

v\) I" épttre de saint Pierre, c. i, v. 16 ; et alibi — (2) Liv. i des Rois, c, a, V. 'i. — (3) Psaume xci. — (4) Psaume cxliv — (5J Daiiiol, c. ix, v 24. — (6) Isaïe, c. iv. v. 3.

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ARTICLE 1

De Injustice deDicii.

50. Dieu est juste et suint, Justus et scmdus; il est juste, et il hait l'iniquité; il est juste et fidèle en sa promesse, fidèle à lui-même : Deus fidelis et absque uUa iniquitate ^ justus et rectus (l). Il est juste; ne pouvant approuver le mal, il récompense la vertu et punit le vice. Mais , quoiqu'il y ait de i'analogie entre la justice de Dieu et la justice des hommes, ou ne doit point juger eu tout de la justice divine par l'idée que nous avons de la justice humaine. Celle-ci consiste à rendre a chacun ce qui lui est dû ; elle suppose des droits et des devoirs mutuels entre les hommes, devoirs fondés sur cette maxime éternelle : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pus qu'on te fit à toi-même. C'est cette loi suprême qui nous donne raison de la justice stricte et rigoureuse parmi les hommes, justice que l'école appelle justice commutative. 11 n'en est pas de même de Dieu à notre égard : quand il nous a créés , il ne nous devait rien, pas même l'existence; la création est gratuite de la part du Tout-Puissant; se suffisant à lui-n^ème, il n'avait aucun besoin de nous, aucun besoin de nos hommages ; et en nous créant, il ne nous devait que ce qu'il se devait à lui-même ; que de ne point nous abandonner, mais de nous accorder les moyens de rendre noti-e existence préférable à la non-existence, au néant; ou d'arriver à notre fin dernière, c'est-à-dire à la fin qu'il nous destinait dans sa bonté et dans sa sagesse. On ne peut exiger de la justice de Dieu qu'il nous accorde telle ou telle mesure de dons, soit naturels, soit surnaturels, ni qu'il les distribue également à tous les hommes : outre qu'il est le maître de ses dons, et qu'il n'est point tenu de rendre compte à ses créatures de ce qu'il fait pour elles, cette égalité parfaite n'irait point avec l'état actuel des choses, avec l'ordre social, qui, étant fondé sur la subordination, entraîne nécessairement l'inégalité des conditions, l'inégidité par conséquent des dons dans les individus qui composent une société politique ou religieuse.

51. Ce que Dieu nous doit dans sa justice, c'est qu'il n'exige point de nous ce qu'il ne nous a pas donné. Or, non-sculeiucnt il n'exige

(1) Deuléron., c. xxxii, v. 4.

poiut ce que nous n'avons pas reçu , mais il nous donne même plus que ne réclame l'exigence de notre nature ; la grâce du salut surabonde, et personne ne périt, si ce n'est par sa propre faute. Ce que Dieu nous doit, parce qu'il est juste, c'est qu'il nous tienne fidèlement les promesses qu'il nous a faites dans sa bonté et sa miséricorde; il s'est fait notre débiteur par les engagements qu'il a bien voulu contracter envers nous : Debitorem sefecit promittendo, dit saint Augustin. Or, il est fidèle à sa parole, Jidelis in omnibus verbis suis (l); il n'est point injuste pour oublier ce que nous aurons fait : non injustus est Deus, ut obliviscatur operis vestri[2); il rendra à chacun selon ses œuvres, reddet nnicuique secundum opéra ejus (3). Enfin, ce que la justice demande de Dieu , ce qu'il doit à sa sagesse et à sa sainteté , ce qu'il se doit à lui-même, c'est que le péché ne demeure point impuni, et qu'à défaut de la satisfaction que nous devons à Dieu pour le péché, et que nous pouvons lui offrir avec le secours de sa grâce, le péché reçoive le châtiment qu'il mérite; et c'est ce qui a lieu: reddet unicuique secundum opéra ejus. Mais il n'est pas nécessaire que le péché soit puni en ce monde ; Dieu est patient, parce qu'il est tout à la fois juste et miséricordieux, puiiens et multum miser icors (4). Il est patient, dit saint Augustin, parce qu'il est éternel; Deus patiens est^ quia œternus.

ARTICLE II

De la bonté et de la miséricorde de Dieu.

52. On distingue en Dieu deux sortes de bontés : la bonté absolue , qui est l'infinité même de ses perfections ; et la banté relative, qui consiste dans l'amour qu'il a pour ses créatures, et particulièrement pour les hommes, qu'il comble de ses bienfaits, tant dans l'ordre de la nature que dans l'ordre de la grâce. La bonté relative, dont il s'agit ici, est inséparable de la première; Dieu est bon, infiniment bon pour nous, parce qu'il est infiniment parfait. Il est la source de tout bien , comme il est la source de toute perfection. La bonté divine , dans ses rapports avec l'homme, prena différents noms, selon les différents actes qui en sont l'objet. Nous l'appelons bonté, quand nous l'envisageons comme la disposition

(1) Psaume cxliv. — (2) Saint Paul, ÊKitre aux Hébreux, c. M^v. 10— (3) Saint Mattliieu, c xvi, v. 87.— (4) Psaume ai.

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OU la volonté constante, eu Dieu, de faire du bien à la créature; on l'appelle longanvnité, quand elle attend les pécheurs au repentir; et miséricorde, quand elle pardonne aux pénitents.

53. Or, nous confessons avec le prophète que Dieu est bon , et que sa miséricorde est éternelle : confitemini Domino gnoniam bonus; gnoniam in sœculum misericordia ejus (1). « Il vaut « mieux se confier au Seigneur, que de mettre sa confiance dans « l'homme : bonum est confidere in Domino, guam confidere in « homine;\\ vaut mieux espérer dans le Seigneur, que de mettre ses « espérances dans les princes: bonmn est sperarein Domino, guam « sperare in principibiis (2). Le Seigneur est clément et miséri- « cordieux; il est lent à punir, et plein de miséricorde. Sa colère « ne dure pas toujours , son indignation n'est pas éternelle. Il ne « nous a pas traités selon nos péchés ; il ne nous a point rendu ce « que nous méritions pour nos iniquités. Autant le ciel est élevé « au-dessus de la terre, autant il a déploj^é sa miséricorde sur ceux « qui le craignent. Autant l'orient est éloigné de l'occident, au- « tant a-t-il éloigné de nous nos péchés. Comme un père a pitié '< de ses enfants , ainsi le Seigneur a pitié de ceux qui le crai- « gnent : il connaît lui-même la fragilité de notre origine, il s'est « souvenu que nous ne sommes que poussière (3). Le Seigneur est « patient et très-miséricordieux ; il est bon envers tous, et ses com- « misérations se manifestent dans toutes ses œuvres (4). « C'est dans sa miséricorde et par amour pour nous « que Dieu nous a « donné son Fils unique, afin que tout homme qui croit en lui ne « périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle (5). » Il n'est aucun pécheur, quelque multipliées que soient ses fautes, aucun scélérat, quelque énormes que soient ses crimes, qui ne puisse trouver grâce auprès de Dieu par les mérites de Jésus Christ. Qu'il espère au

(() Psaump r.xvir, v. 1. — (2) Ibidem, v. 8 et 9. — (3) Miscrator, et niisericors Doiiiiniis : lonsanimis, et miilliirn raisericors. Non in perpetimm irascetiir, neque in œterniim comminabitur. Non secundiim peccata nostra fecil nolds : neque secundum iniqnilates nostras relribnit nobis. Quoniani seciindiim alliludinem cœli a terra, corroboravit misericordiam siiam snpcr timentes se. Quantum distat ortus ab occidente, longe fecit a nobis iniqiiitates nostras. Qiiomodo niiseretur paterfiliornin, miserlusest Dominns timentibns se : qtioniain ipse cognovit figmentum nostnim; recordatus est qnoniam piilvis snnuis. Psaume ai, V. 8, etc. ^(4) Miscrator et misericors Dominns : paliens et miiltiim misericors. Siiavis Dominns nniversis; et mi.serationfs ejus super omnia opéra ejus. Psaume cxmv, v. 8 el 9. —(5) Sic Dons dilexit raiindiini, ut Fiiium smim nni- (;enilr.m darel; ut omnis qui crédit in enin, non pereat, sed liabeat vilaw xVdTuam. Saint Jean, c. ni, v. 16.

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Seigneur, et il ne sera point confondu; qu'il fasse pénitence, et il éprouvera combien le Seigneur est miséricordieux. Dieu se plaît à monti'er l'étendue de sa miséricorde à l'égard des grands pécheurs. Sa miséricorde divine les prévient , dit David : veniet super me viisehcordia tua (i). Non-seulement elle les prévient, mais elle les smt: 7nise}-i:ordia tua subsequetur me (2). Non-seulement elle les suit, mais elle les environne lorsqu'ils espèrent au Seigneur. speraniem in Domino misericordia circurndabit (3).

ai. La bonté de Dieu est infinie; car elle n'est pas autre chose que Dieu même, qui«»est l'Etre par excellence; Deus charitas est (4). On ne doit donc point juger de la bonté de Dieu pour nous, par l'idée que nous avons de la bonté des hommes. Gomme nous sommes dépendants de Dieu , nous ne sommes véritablement bons envers les autres qu'autant que nous faisons pour eux tout ce que nous pouvons faire , tout ce que nous voudrions qu'ils fissent pour nous-mêmes; qu'autant que nous aimons notre prochain comme "N}us-mêmes. C'est une loi fondée sur notre nature , ou sur les rapjxorts de l'homme avec ses semblables, et sanctionnée par le Créateur ; unicuique tnandavit de proximo suo (5). Il n'en est pas de même de Dieu; il n'a point de semblables: Deus , quis similis tibi {(3)1 i\ est nécessairement un, nécessairement indépendant; iï n y pas d'autre règle, pour la répartition de ses dons, que celle qu'il s'impose librement à lui-même, dividens singvlis prout vuii (7), suivant les desseins de sa sagesse à l'égard des hommes en général, et de chaque homme en particulier. Vouloir que Dieu fasse à sa créature tout ce que nous concevons comme possible en soi , c'est exiger qu'il produise l'infini , ce qui est contre nature. Tout ce qui appartient à l'ordre de la création est essentiellement borné; il n'y a d'infini que les perfections divines, que celui qui est nécessairement tout ce qu'il est et tout ce qu'il peut être.

bh. Mais comment concilier la miséricorde infinie de Dieu avec sa justice, qui est également infinie? Quand même il nous serait impossible de concilier en Dieu la miséricorde avec la justice, ces deux attributs n'en seraient pas moins certains. La foi et la raison, d'acooid avec la foi, nous apprennent que Dieu est tout ensemble miséricordieux et juste, et qu'il ne peut être que souverainement (ïiiséiicordieux et souverainement juste: Dominus misericors, miserator et justus (8). Nous pourrions nous en tenir là; mais nous

(I) psauiue cxviii, V. 13. — (2) Psaume xxii, v. 8. — (3) Psaume xxxi,v. 41. — (4) Sailli Jean, épîlie i, c. 1, v. 8. — (5) Ecclésiastique, c. xvii, v. 12. — (6) PS. tlï, V. 19.-'.'7)É|iitre l^Hux Corinthiens, c.xii.v.U — (8) Ps.cxj,v. 4.

pouvons aller plus loin, et montrer au moins clairvoyant queBieu, cfui est la vérité même, ne se contredit pas en se révélant comme miséricordieux et comme juste. Dieu, celui à qui l'homme donne instinctivement le titre de bon, en l'appelant le Bon Dieu, est souverainement miséricordieux ; et parce qu'il est infiniment miséricordieux , il n'est aucun crime , quelque grand qu'on le suppose, qui ne puisse être pardonné. Il est souverainement juste; et parce qu'il est souverainement juste, il n'est aucun péché, quelque léger qu'il soit, qui reste impuni : jl faut qu'il soit expié par le sacrifice de l'amour ou par les larmes de la pénitence, ou qu'il soit châtié par la justice divine. Comme ju-ste. Dieu exige nécessairement du coupable une satisfaction proportionnée au nombre et à la gravité de ses fautes; comme miséricordieux, il attend le coupable, tout en le prévenant par sa grâce, et lui offrant gratuitement le moyen nécessaire pour cette satisfaction : la justice réclame une satisfaction du pécheur, et la miséricorde lui donne de quoi satisfaire à la justice. Nous avons un exemple bien frappant de la miséricorde et de la justice divine dans le mystère ineffable de l'Incarnation. Dieu envoie son Fils sur la terre pour le salut du monde ; c'est un acte de miséricorde : sic Deus dilexit mundmn, ut Filhim suum unigenitum daret (l). Jésus-Christ meurt sur la croix pour nos péchés ; c'est la justice divine qui exerce ses droits. En vertu des mérites de son divin Fils, Dieu pardonne aux pécheurs, parce qu'il est miséricordieux ; il ne pardonne qu'à ceux qui reviennent sincèrement à lui, parce qu'il est juste. Ainsi se concilie la miséricorde de Dieu avec sa justice; ainsi, comme le dit le prophète-roi, « la miséricorde et la vérité se sont rencontrées, la justice et la « paix se sont donné le baiser : misericordia et voit as obviave- « runt sibi; justifia et pax osculatœ sunt (2). » Nous chanterons donc tout à la fois la miséricorde et la justice du Seigneur : misericordiam et judicium cantabo iibi, Domine (3).

56. Résumons : Dieu est souverainement bon, il est la bonté même; il est souverainement juste, il est la justice même. Il est d'ailleurs souverainement saint, souveiainement sage, souverainement libre, souverainement intelligent, souverainement simple, immuable, éternel, indépendant; il est celui qui est^ l'être nécessaire, ayant en lui-même et de lui-même toutes les perfections possibles et au plus haut degré possible ; en un mot, il est infiniment parfait, l'infini.

(1) Saint Jean, c. in, y. 16. — (2) î isaume lxxxiv, v. 11. — (3) Psaunje xi, y. h

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