‹ Théologie du Nouveau Testament [microform]Chapitre 2 sur 35 · L'ŒUVRE DE LA RÉDEMPTION · texte numérisé non relu

L'ŒUVRE DE LA RÉDEMPTION

« Les missionnaires moraves qui portèrent FEvangile aux Groënlandais, raconte Adolphe Monod dans son sermon Dieu est amour, crurent devoir préparer ces esprits sauvages à le recevoir, en ne leur parlant d'abord que des vérités générales de la relig-ion, de l'existence de Dieu, de l'obéissance due à ses lois et d'une rétribution future. Ainsi s'écoulèrent quelques années durant lesquelles ils ne virent aucun fruit de leur travail. Un jour enfin, les voici qui hasardent de leur parler du Sauveur et de leur lire le récit de sa passion. Ils n'eurent pas plus tôt achevé que l'un de leurs auditeurs, nommé Kajarnak, s'approche de la table où le missionnaire Beck était assis, et lui dit d'une voix forte, mais émue : « Que nous dis-tu là ? Répète-nous cela. Moi aussi je veux « être sauvé ! » Et Kajarnak crut, vécut en chrétien et mourut dans la paix, prémices bénies d'une abondante moisson ^ >

Ce touchant récit illustre une vérité profonde et trop souvent méconnue. Que de fois l'apologétique chrétienne a procédé comme les missionnaires dont parle l'éminent

* Ad. Monod, Sermons. !2<> série, Montaubaii. 2» édition (1857) p. 432, 4a3.

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prédicateur. Aux yeux de ces défenseurs de la foi, le christianisme est semblable à ces pics escarpés qui plongent dans Fazur du ciel et qu'on se borne longtemps à admirer à distance. Aussi préfère-t-on conduire le vojag-eur autour de la masse imposante de la montagne, pour lui en faire admirer les pentes verdoyantes et les abords plantureux; ce n'est qu'après nombre d'hésitations et de délais qu'on se hasarde à attaquer la cime dernière. Or, cette méthode de défense du christianisme est stérile et ne saurait aboutir. Supposez un incrédule, sauvage ou civilisé : chercherez-vous, avant de le conduire à Jésus-Christ, à lui inculquer des idées plus exactes sur la vie à venir ou sur le principe des choses ? Mais que lui importent ces doctrines dont vous prétendez lui prouver la vérité ? Vous lui parlez en termes généraux du monde invisible. Mais un voile recouvre sa conscience et le rend incapable de suivre vos déductions. La loi morale est, à ses yeux, une règle ondoyante ; il s'inquiète ou il s'irrite à la seule pensée de Dieu. Son esprit est comme enveloppé de ténèbres, et ce qu'il entrevoit à la lueur incertaine des éclairs qui, par moments, traversent cette obscurité ne fait que le remplir d'épouvante.

Que les défenseurs de la foi s'en tiennent donc à la pratique des apôtres de Jésus-Christ. Lorsque le geôlier de Philippes, par exemple, s'écrie avec angoisse : « Seigneur, que faut-il que je fasse pour être sauvé ? » Paul lui répond-il, ainsi que pilus d'un théologien l'aurait fait sans doute : O homme, tu as vécu jusqu'ici dans l'ignorance, peut-être dans le dérèglement et l'immoralité. Apprends d'abord à te bien conduire. Rends hommage à la loi souveraine du devoir. Renonce surtout à ces dieux impurs qu'adorent les gens de ton peuple^ Il n'y a qu'un maître souverain qui a fait le ciel et la terre, et qui est le garant de l'ordre moral. Appliquetoi à te pénétrer de ces principes ; après quoi je t'enseignerai des mystères plus profonds encore, en te mettant en présence du salut accompli dans le monde par Jésus-Christ,

Ainsi ont raisonné nombre d'apologistes chrétiens jusqu'à nos jours ; et il est fort à craindre que leur travail n'ait guère eu plus de succès que les premiers efforts des missionnaifes moraves. Saint Paul, au contraire, avec son tact merveilleux et sa connaissance profonde du cœur de l'homme, saisit et dégage du premier coup le centre même de la vérité. « Crois au Seigneur Jésus, dit-il à ce païen qui tremble devant lui, et tu seras sauvé, toi et ta famille. » Et, continue le texte, « ils lui annoncèrent la parole du Seigneur.... Mais lui, les prenant dans sa demeure à cette heure de la nuit, lava leurs plaies, et aussitôt il fut baptisé avec tous les siens. » (Act. XVI, 30-34.)

Deux conditions sont requises ' pour que l'homme croie à l'Evangile. La première, c'est qu'il se sente esclave et coupable ; la seconde, c'est qu'il reçoive Jésus comme son Sauveur. Il faut donc le concours de la repentance et de la foi, bien que -le rapport de ces éléments soit changeant et complexe. Tantôt, avant d'arriver à la possession du salut, le pécheur passe par une longue période d'angoisses. Comme une bête fauve arrachée à son repos, sa conscience, réveillée soudain, le menace et l'épouvante, jusqu'à ce qu'il crie grâce et que Christ lui apparaisse comme son libérateur. Souvent aussi c'est au contact de Jésus que la conviction du péché se produit pour la première fois avec force. Jusqu'alors l'homme s'obstinait à ne .pas reconnaître sa déchéance ; il se berçait d'illusions décevantes, s'endormant dans la dissipation des travaux ou des plaisirs. Mais soudain un éclair menaçant a traversé sa route. Longtemps impénétrable, la voûte du ciel s'est déchirée, pour lui laisser entrevoir les profondeurs redoutables de l'éternité. C'est Jésus de Nazareth qui se présente au pécheur dans l'éclat de sa sainteté divine. II peut se servir pour cela de moyens que d'autres jugeront à peine dignes de remarque. Un mot de l'Evangile nous a frappés comme d'un trait de lumière ; un événement quelconque nous a ouvert enfin les yeux. Nous voyons face à fece ce Jésus qui

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jusqu'alors ne nous était apparu qu'en visions intermittentes et toujours lointaines. L'infinie miséricorde qui rayonne de son regard nous attire ; mais en nuMue temps sa sainteté nous repousse, parce que, mis en présence de cette pureté céleste, nous discernons la honte et les souillures du péché. Sentiment d'angoisse et pourtant de douceur ineffable, sous l'impulsion duquel l'homme se jette avec amour dans les bras de ce Sauveur qui nous enseigne à connaître Dieu, parce qu'il nous apprend à nous connaître nous-mêmes, qui nous dévoile à la fois les splendeurs du ciel et les douloureuses obscurités de la terre, mais qui comble aussitôt l'abîme qu'il creuse entre Dieu et l'homme en se révélant à nous dans sa majesté royale d'homme-Dieu.

Il est vrai que ceux qui naissent en pays chrétiens arrivent en général à Christ sans passer par l'ébranlement que je viens de décrire. Ils ne traversent pas au même degTé cette crise, ou du moins, le chemin qu'ils g-ravissent n'a pas cet escarpement et ces aspérités. Dès leur enfance, ils ont vécu sous l'action rayonnante de l'Evangile ; si familiers leur sont les principes qui s'y révèlent, qu'ils les professent parfois avec l'apparence de la ferveur. Mais ils n'ont pas fait l'expérience personnelle de la g-ràce rédemptrice. Ils se sont attachés à la doctrine chrétienne plutôt qu'à la personne vivante de Jésus- Christ. Ils ne le connaissent, lui, le Seig-neur, qu'indirectement et par ouï-dire ; et s'ils se disent pourtant chrétiens, c'est moins par conviction que par habitude, parce que telle est la foi de leurs parents ou de l'Eglise et que rien ne les a amenés jusqu'alors à s'en écarter. Ils en sont encore, assez exactement, au degré de croyance si bien indiqué dans un des récits bibliques : « Plusieurs Samaritains de cette ville crurent en Jésus, rapporte le quatrième évang-ile, parce que la femme lui rendait ce témoignag-e : II m'a dit tout ce que j'ai fait. » Mais, continue l'historien pour bien montrer qu'ils n'en restèrent pas à cette adhésion toute lointaine, « un beaucoup plus g-rand nombre crurent à cause de sa parole ;

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et ils disaient à la femme : Ce n'est plus à cause de ton récit que nous croyons ; car nous l'avons entendu nous-mêmes, et nous savons que c'est lui qui est véritablement le Sauveur du monde. » (Jean IV, 39-42.)

La foi vivante est celle qui, nous mettant en contact avec le Christ, le Sauveur, nous chang-e jusque dans le fond de notre être. De naissance, l'homme est sous le pouvoir du péché : or, il lui est ordonné d'aimer Dieu de tout son cœur et son prochain comme lui-même. (Matth. XXII, 37-39) ; et certes, si Dieu existe, il ne peut exiger moins que la soumission sans réserve à sa volonté. Mais il suffit d'observer nos sentiments pour nous convaincre que, sans une absolue transformation, cet idéal demeure irréalisable. Egoïstes de nature, séparés du Dieu qui est pour nous la source de toute force, déchirés par les passions qui nous tirent en sens inverses, l'âme en désordre, nous ne pouvons revenir au bien qu'en mourant au péché pour revivre à la justice. « Si quelqu'un ne naît de nouveau, a dit Jésus, il ne peut voir le royaume de Dieu. » (Jean III, 3.) « J'ai été crucifié avec Christ, s'écrie à son tour saint Paul ; ce n'est plus moi qui vis, mais Christ qui vit en moi, et ce que je vis maintenant dans la chair, je le vis dans la foi au Fils de Dieu, qui m'a aimé et qui s'est livré lui-même pour moi. » (Gai. II, 20.) Ce renouvellement de l'homme au contact de Christ est ce qu'on appelle On langage religieux la conversion et la nouvelle naissance^.

A première vue et pour qui ne l'a pas connu, la seule mention de ce changement merveilleux semble si bien une folie, que ceux qui le décrivent sont volontiers taxés d'illuminisme ou d'exagération. De fait, cependant, des milliers d'hommes sobres et sensés ont subi cetle transformation morale, et les forces qu'ils puisent dans la communion de ce Jésns qu'ils nomment avec amour leur Sauveur, la ténacité de lenrs espérances et l'énei'gie virile de lenr conduite, — s'ils sont fidèNis à lenrs principes, — montrent assez (pril y

1 La suite de cette étiido établira lo rapport des deux termes.

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a là autre chose qu'une illusion. Le christianisme est une réalité dont on ne saurait éviter de tenir compte ; si l'on s'inspire du mot célèbre du poète : « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger, » un devoir impérieux de justice, à défaut de l'amour ou de la reconnaissance, oblig-e à prendre au sérieux une religion dont l'influence a été si grande sur l'humanité.

Or, non seulement l'Evangile affranchit ceux qui le reçoivent du joug du péché, mais telle est l'étroite relation de toutes nos facultés, qu'il modifie jusqu'à la transformer l'idée que nous nous faisons de la vie. « Si quelqu'un est en Christ, écrit saint Paul, il est une nouvelle créature ; les choses vieilles sont passées : toutes choses sont faites nouvelles. » (2 Cor. y, 17.) Qu'on se place en présence d'un fait analogue à la conversion du grand apôtre. Voilà, par exemple, un homme qui vivait non pas dans le pharisaïsme, mais dans l'indifférence et dans l'hostilité, sans Dieu et sans espérance. (Eph. II, 12.) Christ lui est apparu. Christ Fa saisi. Christ règne en souverain sur son àme ; et ce blasphémateur de jadis a courbé le front devant le Dieu de l'Evang-ile, cet incrédule d'hier croit aux réalités invisibles, ce pécheur qui semblait endurci se réjouit de la possession assurée du pardon divin. Oui certes, il a changé sa conception de la vie et, bien que les circonstances extérieures demeurent les mêmes, il marche comme dans un monde nouveau.

Non que le converti se rende toujours un compte exact de cette transformation qu'il a subie. Souvent les préjugés d'autrefois persistent en partie et se mêlent aux idées chrétiennes dans une proportion qu'il est difficile de déterminer. Certes le croyant n'est pas à la merci de ces influences rétrogrades, L'Eglise à laquelle il appartient l'entoure de sa sollicitude et de ses lumières ; il possède surtout dans l'Ecriture la source de la vérité divine, qui rayonne sur son chemin. Qu'importe, dans un sens, que sa conception de l'Evangile contienne des éléments disparates ? Vivre n'est-il pas plus important que

comprendre ? et l'iiomme le plus simple qui s'attache à son Sauveur n'est-il pas en mesure, malgré les incohérences de sa pensée, de s'avancer en toute sécurité ^ ? Guidé par ce tact spirituel que Christ donne à ceux qui le servent, ne saura-t-il pas retenir l'essentiel tout en lâchant l'accessoire? Ne voit-on pas des chrétiens ignorants, mais d'une foi authentique, opérer ce triage d'une manière inconsciente, sans autre règle que cette Bible qui les nourrit du pain de vie sous l'action de l'Esprit du Seigneur ?

Mais si cette piété naïve suffit à la possession du salut, les disciples de Christ n'en sont pas moins appelés, dans la mesure de leurs aptitudes et de leurs situations, à ajouter à la foi la connaissance (comp. Eph. I, 15-17) ; telle est même l'importance de ce degré supérieur, que celui qui, pouvant l'obtenir, néglig-e ou dédaigne de le faire, méconnaît son devoir et se prive d'un précieux privilèg-e. Dans la vie de chaque jour, il ne suffit pas d'avoir appris vaguement ; l'esprit aspire à comprendre : or, comprendre, c'est saisir une notion dans son unité pour en ramener les éléments au principe qui les résume. Bien plus urgente encore est cette élaboration, lorsqu'elle a pour objet l'Evangile. Plus le christianisme est large et fécond, plus il s'est pénétré, dans le cours des temps, d'influences diverses ; plus il devient nécessaire d'en bien exprimer l'idée, pour obtenir l'intelligence de l'ensemble et des détails. Les opinions que nous en avons sont souvent incohérentes et même contradictoires. Il faut donc élaguer ce qui est étranger ; il faut mieux ordonner ce qui reste ; il faut tirer de cette masse informe un tout harmonique et bien lié : et loin de nuire à la force des convictions, ce travail, s'il est

1 La foi ne saurait dépendre de la preuve historique et dogmatique : dans ce sens je m'associe de tout cœur aux remarques présentées par M. 1\ Lobstein dans son étude : Der evangel. Ileilsglaube an die Auferstekung Jesu-Ckrisli. (Zeilschrift. f. Theol. u. Kirche^ 1892. 4« cali., p. 358 et suiv.) Seul ce principe maintient l'autonomie du croyant, son indépendance des thèses toujours incorfaines de la critique ; quoique la piété à son tour, ainsi que je le montrerai, aspire à se rendre compte d'elle-môme en se légitimant par la recherche scientifique et par le travail do la raison.

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sag-ement conduit, les rendra d'auLant plus fermes en donnant la vue nette des difï^rences, en faisant mieux distinguer l'essentiel de l'accessoire et en dégageant le fondement immuable de la foi.

Il y a donc une science de l'Evangile, dont la tâche est de cliang-er nos opinions religieuses chancelantes et mal assises en notions claires et bien déduites. Ici, cependant, il importe d'écarter dès l'abord un malentendu. La science en général, entend-on répéter, procède par voie de preuves rationnelles. Elle n'admet, que ce qui est logiquement établi, ce que chaque homme peut accepter et comprendre. La théologie ou théorie de la religion chrétienne, au contraire, n'a d'autre méthode que celle de l'autorité. Elle part de certains principes révélés étrangers ou contraires à la raison, qu'il faut recevoir les yeux fermés, sous peine de sortir des limites du christianisme.

Rien de plus inexact, à mon sens, que cette manière de poser le problème, quoiqu'elle ait été souvent celle des théologiens. Assurément, l'Evangile est une puissance qui, transformant la vie, ouvre à l'homme des horizons nouveaux ; mais si Christ veut être obéi, ce n'est pas une soumission aveug-Ie qu'il réclame. Son pouvoir se légitime par l'influence bienfaisante qu'il exerce, et quiconque a senti dans son cœur la force et la paix de l'Evangile n'a pas à demander pourquoi il adore en Jésus son Sauveur. Au point de vue chrétien, il y a sans doute opposition radicale entre le croyant et l'incrédule : on ne peut servir deux maîtres ; il ne saurait y avoir de milieu entre la vie et la mort. Mais, à la réserve de ce fait, le mode d'argumentation du chrétien et de celui qui ne l'est pas n'en demeure pas moins le même. Pour l'un comme pour l'autre, il n'y a de science que celle qui se fonde sur l'expérience des faits : faits intérieurs, qu'on constate en se repliant sur soi-même ; faits extérieurs, qu'on admet sur l'autorité de témoins dignes de créance ou qu'on connaît pour les avoir observés. Que parle-t-on de méthodes opposées, d'anti-

thèse irréductible entre Fautorité et la raison ? La raison estelle autre chose qu'un instrument ? A-t-elle jamais créé les matériaux qu'elle utilise? Pour raisonner, il faut un objet qu'on puisse saisir dans l'engrenag-e d'une argumentation : or, cet objet, c'est, je le répète, l'observation qui nous le donne. En réalité, la science ne connaît d'autre autorité que celle des faits : seulement, ces faits qu'elle interprète étant complexes et variés, le raisonnement vient à son aide ou se met à son service, pour dégager de chaque groupe l'idée commune et pour comparer entre elles ces notions, jusqu'à obtenir des types généraux qui permettent d'embrasser l'ensemble des phénomènes.

Telles étant les conditions d'existence et de développement de toute science digne de ce nom, qui empêche, je le demande, d'appliquer cette méthode à l'étude de l'Evangile ? Le christianisme n'ouvre-t-il pas à qui le considère une riche et substantielle moisson : faits historiques soumis aux procédés d'investigation de l'histoire ; expériences psychologiques se rattachant à l'action régénératrice exercée sur la vie humaine par Jésus-Christ ? Voilà certes des réalités d'ordres divers dont le simple énoncé montre l'importance et qui posent à l'intelligence les problèmes les plus palpitants qu'elle puisse concevoir. Il est vrai qu'on n'en peut aborder l'analyse qu'à la condition de les connaître. Comment l'inconverti décrirait-il le changement opéré dans une âme par l'Evangile ? comment pénétrerait-il les profondeurs de la personnalité rédemptrice du Sauveur ? Aussi le croyant sera-t-il, — quoi qu'on en ait dit, — à aptitudes égales, dans la meilleure situation possible pour fournir l'explication du christianisme : de même que la vue comparative des œuvres d'art est le fondement de toute théorie esthétique, ou l'observation des forces physiques le point de départ nécessaire des sciences qui ont la nature pour objet. Dans tout cela, il n'y a rien qui fasse à la théologie une position privilégiée ou ([ui soit de nature à la mettre en discrédit. La seule autorité dont elle

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se prévale est celle de l'expérience ; elle ne réclame d'autre faveur que le bénéfice du droit commun.

Mais comment grouper les faits complexes dont la science chrétienne a la tâche de rendre compte ? Sans entrer dans la discussion d'un programme encyclopédique, je suppose un homme qui a fait l'expérience du christianisme. A ses yeux, c'est là qu'est la vérité divine ; seulement, cet Evang-ile du salut, il ne l'a pas saisi dans toute son étendue ; il éprouve le besoin de mieux comprendre les principes de sa foi. Par quel côté prendra-t-il ce travail d'élaboration de ses idées ? Tout d'abord il devra, me paraît-il, chercher à savoir au juste ce qu'a été la personne historique du Sauveur du monde. Christ ayant vécu bien loin dans le passé, l'étude de ce qu'il a dit et de ce qu'il a fait est, à vrai dire, la condition préalable d'une connaissance exacte de la religion chrétienne ; aussi toute instruction catéchétique supérieure ou élémentaire devrait-elle entrer en matière par l'exposé rapide de la vie et de l'enseignement du Seigneur.

Analyse historique de la personne et de l'œuvre de Jésus- Christ ; tel sera aussi le point de départ de notre étude. Je dis : la personne et l'œuvre de Jésus-Christ ; car ces deux sujets ne peuvent se séparer. Jésus est venu dans le monde pour se donner aux pécheurs : c'est son œuvre. Mais ce que Christ donne aux pécheurs, ce n'est pas seulement son exemple ou son enseignement, c'est sa personne vivante, dont la communion est une source de vie : il s'est livré lui-même pour le salut de l'humanité. C'est assez dire que nous ne saurions nous en tenir à la sèche énumération des actes de son ministère. Ce dont nous avons besoin, ce n'est pas de savoir combien de discours Jésus a prononcés ou quelle somme de miracles il a accomplis sur la terre ; ce qui nous importe avant tout, c'est d'entrer en contact spirituel avec lui, c'est de le contempler à travers les siècles, c'est de le voir, lui, le Sauveur des hommes, tel qu'il s'est manifesté dans le cercle intime des premiers croyants.

Or, comme Jésus n'a rien écrit, il ne nous est connu que par le témoignage de ses apôtres. Que ceux-ci racontent sa vie, qu'ils cherchent à reproduire son enseignement ou qu'ils en développent les conséquences, c'est toujours Jésus qu'ils donnent au monde : voilà ce qu'ils sont unanimes à affirmer. « Que toute la maison d'Israël, s'écrie saint Pierre, sache certainement que Dieu a fait Seigneur et Christ ce Jésus que vous avez crucifié. » (Act. II, 36.) « Jésus est la pierre que vous avez rejetée en bâtissant, et qui est devenue la principale de l'angle. Il n'y a de salut en aucun autre ; car il n'y a sous le ciel aucun autre nom donné aux hommes, par lequel il nous faille être sauvés. » (Act. IV, 11, 12.) « Je n'ai voulu savoir autre chose parmi vous que Jésus-Christ, et Jésus- Christ crucifié, » écrit à son tour saint Paul à l'Eglise de

Corinthe « Car nul ne peut poser d'autre fondement que

celui qui est posé, Jésus-Christ. » (1 Cor. II, 2; III, 11.) Et l'apôtre Jean, debout encore au déclin de l'âge apostolique, adresse aux chrétiens de son temps cette magistrale parole : « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et ce que nos mains ont touché de la Parole de vie, — la vie a été manifestée, et nous l'avons vue, et nous lui rendons témoignage, et nous vous annonçons la vie éternelle, qui était auprès du Père et qui nous a été manifestée, — ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons, afin que vous aussi vous soyez en communion avec nous.... Et nous écrivons ces choses, afin que notre joie soit parfaite. » (1 Jean I, 1-4.)

Jésus remplissant donc, à lui seul, les écrits apostoliques, nous désignons sous le nom, — d'ailleurs fort discuté et dont nous aurons à justifier le sens, — de Théologie du Nouveau Testament cette première partie qui est le fondement indispensable de notre étude i. Il ne suffit pas, cependant, de fixer

^ Quant à l'Ancien Testament, il me semble n'avoir qu'une valeur subordonnée pour la systématisation de la vérité évangélique. Nous ne sommes pas juifs, mais chrétiens,

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scientifiquement le portrait historique du Sauveur. Ce Jésus que nous présente la Bible n'est pour nous le rédempteur que parce qu'il a changé notre vie : d'où vient l'obligation, qui s'impose à la science chrétienne, de déterminer, si possible, cette action. Bien plus, deux courants parallèles se dessinent dans l'œuvre régénératrice de l'Evangile. Christ marque de son sceau les pensées de ceux qui le servent, et il subjugue leurs volontés. Il s'empare des volontés en les arrachant au péché pour imprimer à la conduite une direction nouvelle ; il change les pensées, parce qu'il nous fait juger de toutes choses au point de vue de Dieu. Or, Christ transformant ainsi les pensées, c'est la vérité ; Christ régénérant les volontés par la pratique du bien, c'est la vie ; et c'est parce qu'il est à la fois la vérité et la vie qu'il se présente à nous comme le seul chemin qui nous conduise à Dieu. (Jean XIV, 6.)

L'Eglise a travaillé, dès ses origines, à se rendre compte de cette double influence exercée par le Sauveur, et elle l'a fait soit en précisant les vérités, soit en établissant les préceptes de conduite qu'implique la profession de l'EA^angile. La vérité chrétienne ainsi formulée, c'est le dogme, la dogmatique étant l'étude de cette vérité. Les préceptes de conduite que nous impose notre loi en Jésus-Christ constituent

et Christ seul est le fondement de notre foi, comme il est la source de notre vie. Il est vrai que Jésus est né dans le sein du peuple élu, où son avènement avait été préparé par la révélation d'une longue série de siècles. (Comp. Jean IV, 22; Gai. IH, 16.) Aussi traiterons-nous souvent des rapports de l'Evangile avec la religion Israélite; mais ces relations, quelque incontestables qu'elles soient, ne nous intéressant que dans la mesure où elles sont reconnues et établies par Jésus et les apôtres, nous n'avons pas à les fonder sur une étude directe des écrits sacrés des Hébreux. Soit au point de vue historique du développement du règne de Dieu, soit au point de vue pratique de l'édificalion qu'il nous procure, ce recueil a certes une importance qu'on ne saurait assez reconnaître : il est impossible de comprendre le Nouveau Testament sans se nourrir de l'Ancien. Cependant, je le répète, le canon Israélite n'est point une source directe de vérité pour la science chrétienne, quoique la suite de notre étude doive nous amener à plus d'une reprise à établir le rôle de la religion légale dans l'ensemble des dispensations du salut.

d'autre part la morale évang-élique : si donc la dog-matiqiie • est la systématisation de la vérité chrétienne, la morale est la science de la vie nouvelle qui découle de la communion du Sauveur. Je reviendrai dans la suite sur la détermination de ces' deux disciplines et des termes par lesquels on les désigne ; qu'il me suffise de marquer ici le rapport organique qui relie entre eux ces divers éléments de mon travail. Partant du fait historique de la venue au monde de Jésus- Christ, pour en considérer l'influence dans les deux sphères concentriques de la pensée et de l'action, de la vérité et de la vie, j'établis donc comme suit les trois termes de la série :

PiiEMiiiiRE PARTIE : JÉsus-GiiRiST {Le fondement historique, ou Théologie du Nouveau Testament). — Seconde PARTIE : Jésus-Christ, la Vérité {La formule dogmatique, ou Dogmatique chrétienne). — Troisième partie : Jésus- Christ, LA Vie {Les conséquences pratiques, ou Morale chrétienne) * .

Une |remarque encore sur le caractère et le but de cette étude. J'ai déjà rappelé que la 'science évangéliquc suppose la foi, comme l'esthétique la connaissance des objets d'art : c'est là, je pense, un principe de bon sens élémentaire. La conclusion semble être que ce travail ne s'adresse qu'à des chrétiens, puisque eux seuls s'intéressent d'une manière complète à ces questions et sont à même de les bien comprendre. Cependant il arrive souvent que des inconvertis se tiennent à distance, retenus par des obstacles d'ordre intellectuel. Veuille le Seigneur que ces volumes contribuent, dans leur imperfection, à écarter quelqu'un des malentendus qui se dressent ainsi sur la voie royale de l'Evangile. Certes je ne prétends pas plaider en faveur du christianisme ; j'estime même que l'apologétique, en tant que science distincte, est irréalisable de nos jours. La religion de Jésus est attaquée partout, histoire, dogme, morale : aussi la théologie entière doit-elle

1 Ces trois ouvrages formeront en tout six volumes pareils à celui-ci, qui paraîtront, si Dieu me prête vie, chacun à un an environ d'intervalle.

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faire front pour défendre la vérité. Non qu'il faille supposer que celle-ci s'abaissera jamais à demander grâce, en se courbant en terre pour exciter la pitié. Cette posture de suppliant ne convient qu'aux esclaves, et l'Evangile est le message d'un roi. Qu'il marche la tête haute, sans arrogance, mais sans honte et sans frayeur. Qu'il se dépouille des ornements puérils dont on l'a trop souvent recouvert pour le mettre au goût du siècle, mais qui n'ont fait qu'entraver sa marche et voiler sa divine majesté. Qu'il s'avance dans sa simplicité royale ; et, s'il se montre tel qu'il est, il n'aura qu'à paraître pour commander les égards et le respect, sinon toujours l'obéissance. On peut le haïr, jDarce qu'il condamne le péché de l'homme ; mais nul n'a le droit de le traiter avec indifférence ou avec dédain. Il est trop grand pour être autre chose que notre adversaire ou notre maître. Il peut repousser, d'un geste de roi, ceux qui refusent de se soumettre ; mais il ne saurait condescendre à se glisser dans l'ombre, pour se justifier timidement comme un malfaiteur. Aussi se passe-t-il fort bien de nos apologies, et c'est lui faire injure que de prétendre être son avocat. Le seul rôle, plus modeste, qui convienne au théologien est celui d'un guide fidèle, qui prend par la main ceux que des malentendus divers retiennent loin de Jésus-Christ et qui les invite à s'approcher pour le connaître. Puisse cette étude dissiper quelques-uns de ces préjugés qui aveuglent et qui rebutent de nos jours tant d'hommes sincères ; puisse-t-elle affermir aussi, si même elle heurte telle des idées reçues, ceux qui saluent en Jésus leur maître, parce qu'ils l'adorent comme leur divin libérateur.

Si Ton s'en tenait à Fétymologie du mot, la théologie serait « la science de Dieu, » de même que la minéralogie est l'étude des minéraux ou la biologie la théorie des êtres vivants. Il est vrai que cette expression « science de Dieu » semble étrange, mal choisie, irrévérencieuse même. Quoi donc ! Dieu peut-il être décomposé ? Prétendrez-vous le ramener à ses éléments premiers, le disséquer comme un organisme animal ou comme une plante ? Non certes, puisqu'il est l'Eternel, l'Infini, qui échappe à nos procédés d'analyse, qui déborde nos conceptions et que nos recherches les plus hardies ne sauraient atteindre. Mais l'Evangile nous enseigne que cet être incommensurable s'est rapproché de nous en Jésus- Christ, que, si nous ne pouvons savoir ce qu'il est en soi, nous constatons du moins son action sur notre vie, que nous le connaissons dans ses rapports avec nous. Ainsi circonscrite dans le champ de ses investigations, la théologie est l'étude scientifique des relations de l'homme avec Dieu, telles qu'elles sont déterminées par Jésus-Christ, le Sauveur du monde.

Cependant il faut préciser encore cette formule, car les relations de l'homme avec Dieu sont un lait complexe, qui touche à tout dans la vie de l'humanité. Pour les bien com-

prendre, il importe donc d'expliquer préalablement ce qu'est le Dieu de l'Evangile et avec quels caractères il se présente à nous : c'est là la tliéolog-ie, ou doctrine de Dieu, au sens spécial du terme. Mais le Dieu de l'Evangile ne nous étant connu que dans ses rapports avec nous, nous ne saurions en rester .à cette idée, puisqu'on ne peut montrer ce qu'est Dieu sans rechercher ce qu'est l'homme, sans établir comment Dieu est intervenu dans notre vie, quel était l'abîme de misère duquel il nous a tirés, quelles conditions il a posées à notre salut et quels privilèges il accorde à ceux qui s'y soumettent. Voilà l'indication rapide des problèmes dont l'examen incombe à la théologie, si l'on prend ce mot non plus dans la signification restreinte que j'indiquais tout à l'heure, mais dans l'acception générale d'une étude des rapports de Dieu et de l'homme en Jésus-Christ.

A l'époque actuelle, après dix-huit siècles d'extension du christianisme et avec les progrès merveilleux réalisés par la science, un tel travail implique la recherche de questions nombreuses et variées, qui ne peuvent être élucidées sans une grande somme de patience et de labeur. Histoire, philologie, archéologie, critique, efforts de systématisation, morale, théorie de l'Eglise et de ses fonctions diverses, toutes ces disciplines sont aujourd'hui nécessaires à l'intelligence du fait chrétien. Mais il n'en était pas de même dans la période des origines. Les apôtres de Jésus-Christ ne furent pas des savants et n'avaient nul besoin de l'être. Ce qu'ils prêchaient au monde, c'était sans doute l'union de Dieu et de l'homme en Jésus-Christ; mais la philosophie et l'érudition eussent été sans utilité pour le succès d'un tel message : il ne leur fallait que rendre témoignage au Sauveur qui les avait choisis. Dans la personne de son Fils, Dieu nous a manifesté son amour ; par Jésus-Christ, il nous rend capables de nous consacrer en retour à son service. « Nous l'aimons, parce qu'il nous a aimés le premier : » (1 Jean IV, 19) cette parole si riche exprime toute la théologie des apôtres, c'est-à-dire leur

conception des rapports de l'homme et de Dieu. « Nous l'aimons, » c'est la morale, le principe des devoirs de l'homme ; « parce qu'il nous a aimés le premier, » c'est la religion, la manière dont on saisit les relations de la créature et du Créateur au point de vue de l'Evangile. Le Dieu qui se révèle à nous en Jésus-Christ étant amour, l'amour doit être le mobile de notre conduite : l'enseignement apostolique tout entier se ramène à cette double thèse, qui est à la fois la substance de la morale et de la religion.

Aussi sommes-nous en mesure de comprendre maintenant ce qu'est la discipline qui doit faire l'objet de notre étude. La théologie biblique en général étant, comme son nom l'indique, la théologie dans les limites de la Bible, la théologie du Nouveau Testament sera, d'une manière plus spéciale, la théologie dans les limites du Nouveau Testament. Seulement cette théologie-là diffère à beaucoup d'égards de ce qu'on entend par ce mot à notre époque. La théologie des écrivains sacrés — si tant est qu'on puisse employer cette [expression — ne comprenant rien de plus que leurs principes de religion et de morale, la théologie du Nouveau Testament sera l'étude scientifique des idées religieuses et morales contenues dans le Nouveau Testament i.

Mais de quelle nature doit être cette recherche ? Je rappelle

' On a contesté la propriété du mot de théologie biblique dans le sens indiqué, mais sans qu'il soit facile de trouver une expression plus exacte. Voir entre autres travaux sur ce sujet : Schmid, Ueber das Interesse nnd dm Stand der bibllsclien Théologie des Neuen Testaments in umerer Zeit (Tûbiiiger Zeitschrift fur Théologie, 1838, Âe caii.) ; Schenkel, Die Aufgabe der biblischen Théologie in dem gegenwàrtigen Ëntwlckelungsstadium der theologischen Wissenschaft [Theol. Studien und Kritlken, 1«5-2, ]«'• cah.) ; Nitzsch, Art. Biblische Théologie (l™ édit. de VEncyclopédie de Horzog, II, p. 219 et suiv.) ; Kaliler, Art. Biblische Théologie (2« édit. de la même Encyclopédie, II, p. 450 et suiv.) ; Sabalier, Art. Théologie du Nouveau Testament {Encyclopédie de Lichtenberger, XII, 76-78). Comp. les définitions données dans les ouvrages suivants, que j'indique en tète de cette Introduction, parce qu'ils ont été utilisés dans tout le cours de celte étude : de Wette, Biblische DogmatUc (3° édit., 1831) ; Schmid, Biblische Théologie des Neuen Testaments (publiée par Weizsacker après la mort de l'auteur; je cite d'après la 2* édit., 1859); Ferd.- Christ. Baur, Vorlesungen uber Neutestamentliche Théologie (publiée en 1864, après

que la science n'est autre chose que la constatation et le groupement des faits. Ici, cependant, il ne s'agit pas de faits qu'on puisse connaître en se repliant sur soi-même, puisque ce n'est assurément pas par cette méthode que nous saurons ce que les premiers prédicateurs de l'Evangile ont enseigné. La théologie du Nouveau Testament, au contraire, a pour objet certains faits extérieurs, non des réalités matérielles et toujours égales à elles-mêmes, mais des manifestations dont la trace profonde sillonne le champ de l'humanité, autrement dit, un ensemble de phénomènes historiques.

Nous déterminerons donc la science qui nous occupe, en disant qu'elle est l'histoire des idées religieuses et morales contenues dans les écrits de la nouvelle Alliance'^. Mais qui dit histoire suppose développement ; y a-t-il eu progrès dans la pensée des auteurs bibliques ? On comprend que la question ne puisse être tranchée d'avance ; c'est à l'examen des faits qu'il appartient d'y répondre, quoique la remarque suivante soit en place dès le début. Un seul coup d'œil sur le Nouveau Testament suffit pour montrer la variété des écrits qu'il renferme. Non seulement ces ouvrages appartiennent à

la mort de l'auteur) ; Reuss, Histoire de la théologie chrétienne au siècle apostolique, en 2 vol. (je cite d'après la 3^ édit., 1864); van Oosterzee, Die Théologie des Neuen Testaments (1869) ; Intimer, Théologie des Neuen Testaments (1877) ; B. Weiss, Lehrbuch der Bibliscken Théologie des Neuen Testaments (je ciie d'après la 3° édit., 1880) ; W. Beyschlag, Neutestamenlliche Théologie, en 2 vol. (Halle, 1891-1892.) Quant aux monographies, elles seront indiquées à mesure que viendront les sujets spéciaux auxquels elles se rapportent.

1 Voici le texte de quelques autres définitions. La théologie du Nouveau Testament est « l'exposé historico-génétique du christianisme contenu dans les écrits de la nouvelle Alliance. » (Schmid, p. 3.) Ou bien encore, elle est '< l'exposé du développement de la révélation divine d'après les documents sacrés du Nouveau Testament. » (Nitzsch, p. 220.) Ou bien encore, « l'exposé scientifique des représentations et doctrines religieuses contenues dans le Nouveau Testament. » (Weiss, p. 1.) Voir enfin Reuss, qui oppose à la théologie scolastique, expression des convictions particulières de chacun, la théologie biblique, dont le seul but est de faire connaître lo contenu de la Bible. « La théologie biblique, c(5nclul-il, est donc une science essentiellement historique. Elle ne démontre pas, elle raconte. Elle est le premier chapitre d'une histoire du dogme chrétien. » (I, p. 9-11.)

des g-enres littéraires assez divers, biographie, histoire, lettres privées ou publiques, mais ils émanent d'auteurs qui, bien que disciples de Jésus-Christ, se distinguent les uns des autres par leur éducation première autant que par leur tempérament religieux et intellectuel. Sans donc préjuger l'influence que ces facteurs peuvent avoir exercée sur le christianisme des premiers disciples, on n'en a pas moins le droit et le devoir d'en tenir compte dans la méthode d'exposition. Si le Nouveau Testament n'était l'œuvre que d'un auteur, la critique serait autorisée à n'y chercher qu'un seul système. Mais étant donnés le nombre et les diversités d'aptitudes des écrivains bibliques, il ne sera que juste de les traiter chacun à part : de là les deux principes suivants, que je pose, — sans les développer, — en tête de cette étude.

1" Les écrits du Nouveau Testament émanant de plusieurs auteurs, la théologie biblique est tenue d'étudier séparément la conception religieuse de chacun d'eux. Lorsqu'on aura, par exemple, à élucider quelque point de l'enseignement de Paul, il faudra se garder de faire intervenir des textes de Pierre ou de Jacques, méthode irrégulière au premier chef et qui ne manquerait pas de tout confondre. Et non seulement l'historien devra considérer à part chaque type de doctrine, mais il s'efforcera d'en saisir, si possible, la physionomie et l'originalité, ce qui nous conduit à la seconde règle.

2° La théologie du Nouveau Testament détermine, autant quelle le peut, l'idée centrale de la conception religieuse dont elle s'occupe, principe organique autour duquel se dérouleront les diverses parties du système, chacune selon ses caractères et sa valeur. Il n'est pas opportun d'appliquer, par exemple, à toutes les variétés de l'enseignement biblique les cadres uniformes qu'affectionnait l'ancienne dogmatique (doctrine de Dieu, doctrine de l'homme, doctrine du salut). Pour l'une, peut-être conviendra- t-il de commencer par la doctrine de Dieu ; pour l'autre, par la doctrine de l'homme, et même par la doctrine de l'homme considérée sous un cer-

tain aspect. Le tout est de rechercher l'idée g-énératrice de chacune de ces conceptions évangéliques, et de lui donner dans Texposé du système la place qu'elle a occupée, autant qu'on jieut le dire, dans la pensée de l'auteur. J'ajoute que, si cette intuition centrale est peu marquée, comme c'est le cas dans tel type secondaire, il ne faut pas la préciser plus que ne le comportent les textes. Reproduire le fait avec exactitude et dans sa réalité, tel est le devoir de la critique, méthode dont la légitimité s'impose à quiconque a compris ce qu'est l'histoire avec ses exigences et ses besoins.

Jusqu'à nos jours cependant, ces principes n'avaient g-uère été mis sérieusement en pratique. Avant le seizième siècle, il ne pouvait en être question, la théologie biblique étant une science exclusivement protestante ^ Pourquoi le catholicisme exposerait-il à part les enseignements de l'Ecriture, puisque la doctrine des apôtres n'est, à ses yeux, que le premier anneau de la chaîne ininterrompue de la tradition ? Mais les Eglises issues de la Réforme se sont fondées sur le recueil sacré jDour battre en brèche l'édifice de la théologie romaine ; d'autant plus nécessaire était-il de mettre en lumière l'enseignement évang-élique dans toute sa pureté. Telle fut pourtant la force du préjugé, que la science protestante subordonna longtemps l'étude de l'Ecriture aux exigences de la dogmatique officielle ; même lorsqu'on formait des recueils de textes bibhques, ces dicta probantia, comme le nom le montre, n'étaient là que pour corroborer le dogme régnant. A vrai dire, on admettait si bien l'identité de l'enseignement des apôtres et de celui de l'Eglise, qu'il ne fallut rien moins que la critique dissolvante de la fin du dix-huitième siècle pour troubler cette quiétude en révélant le sérieux du désaccord. Qu'il me suffise de rappeler le nom de Semler (1725-1791) et

1 Pour l'esquisse du développement de cette discipline, je renvoie le lecteur à quelques-uns des articles et travaux déjà cités, notamment : Schmid {Tûb. Zeitschrift f. Theol. 1838) ; Nilzsch, Kâhler et Sabatier {Encyclopédies de Herzog' et de Lichtenberger). Voir aussi les Manuels de théologie biblique de Baur (p. 1-38), d'immer (p. 1- 14.), de Weiss (p. 16-30) et de Beyschlag. (I, p. 11-25).

la dissertation de J.-Ph. Gabier ^ qui fit grand bruit à son époque. Ce discours académique établit pour la première fois avec clarté la distinction de la théologie biblique et de la dogmatique, la tâche de la première n'étant pas de travailler pour ou contre la doctrine de FEghse, mais d'exposer les enseignements de l'Ecriture dans leur variété. Cependant cette conception lumineuse eut grand'peine à se frayer sa voie ; preuve en soit encore la Dogmatique biblique de de Wette, dont le titre ^ a déjà le tort de rappeler la confusion des deux sciences, et dans le corps de laquelle cet inconvénient n'est qu'en partie évité. Il est vrai que l'auteur sépare la doctrine de Jésus de celle des apôtres ; mais outre qu'il présente celleci tout en un bloc, effaçant les individualités si marquées des premiers prédicateurs de l'Evangile, il maintient dans chacune de ses deux subdivisions les mêmes catégories dogmatiques (doctrine de la révélation, doctrine de Dieu, doctrine des ang-es et des démons, doctrine de l'homme, doctrine du salut), dont la suite monotone n'est guère de nature à faire ressortir la physionomie des systèmes qu'il essaie de distinguer.

Un progrès considérable est réalisé par Neander ^. Avec son sens historique profond, ce théologien saisit fortement l'originalité des apôtres ; aussi donne-t-il trois types paral-

1 Dejusto discrimine theologiae biblicae et dogmaticae, 1787.

2 11 n'en est pas moins admis par quelques savants de nos jours, Hagenbach, par exemple [Enciiclopâdie und Méthodologie der iheologischen Wissenschaften, 6^ édit., 1861, p. 198). Mais outre que cette désignation de dogmatique biblique semble exclure les idées morales de la Bible, elle présente les enseignements scripturaires sous un faux jour. Car on ne saurait trop le dire : l'Ecriture ne contient pas de dogme au sens ordinaire de ce mot. Le dogme est la formule ecclésiastique et scientifique de la vérité chrétienne; aussi vaut-il mieux ne pas parler non plus de dogmatique biblique, pour éviter toute confusion. Somme toute, le terme généralement reçu de théologie biblique, sans être à l'abri de tout reproche, me semble préférable, parce qu'il est plus général. J'ajoute que Hagenbach, pour ce qui le concerne, choisirait plutôt l'expression de Beck : « Biblische Lehrwissenschaft, « qui signifie, traduite littéralement en français, « science de la doctrine biblique. »

3 Geschichte der Pflanzung und Leitung der christlichen Kirche diircli die Apostel. (1832, 4° édit., 18-i7.) Traduction française de Fonlanès ; Histoire de V établissement et de la direction de l'Eglise chrétienne par les apôtres, (l'e édit., 1830 ; 2« édit., 1878.)

lèles : ceux de Paul, de Jacques et de Jean, dont l'exposé montre l'union fondamentale en même temps que la merveilleuse souplesse de l'Evangile. Si la vérité chrétienne est une, les conceptions que les auteurs sacrés s'en forment la mettent à[ la portée des esprits les plus divers. D'ailleurs Neander n'impose pas à ces trois enseignements le même ordre dogmatique. Il cherche, avec une pénétration singulière, le point de départ de la doctrine de Paul dans la double idée de la justice et de la loi, et la thèse centrale de la théologie de Jean dans la notion de la communion de Christ et de la vie divine. Ces innovations étaient si lumineuses que Neander reste dans ce domaine un maître, un chef d'école ; — quoique le principe des individualités qu'il a mis en lumière ne puisse tout expliquer. Que sont, en effet, les hommes de génie qui surgissent dans les périodes créatrices de l'histoire ? D'où viennent-ils, et comment rendre compte de leur action ? Leur originalité les isole-t-elle du milieu social qui les entoure ? Demeurentils sans relation organique avec le passé ? Non certes, puisque c'est leur époque qui les a produits aussi bien qu'ils agissent sur elle, et que, s'ils marquent de leur sillon de feu la vie des peuples, c'est parce qu'ils expriment mieux que d'autres les pensées et les aspirations de tous. A la théorie individualiste de l'histoire s'ajoute comme correctif et contrepoids nécessaire la conception des influences collectives et de la loi générale du développement.

Ce côté du problème a été mis au jour avec éclat, quoique d'une manière fort exclusive, par l'école de Tubingue. En 1831 déjà, Baur, le chef de ce mouvement critique, signalait une opposition profonde qui aurait déchiré la communauté primitive ; Pierre et les apôtres de Jérusalem enchaînant l'Evangile à la loi et faisant de la circoncision la condition d'entrée dans l'Eglise, tandis que Paul proclame hardiment l'abolition du judaïsme et le caractère universel de la religion du salut. Violent et implacable au début, l'antagonisme se serait cependant adouci par degrés, jusqu'à aboutir à une série de conces-

sions d'où sortit l'idée catholique du christianisme. Les écrits du Nouveau Testament, tous inauthentiques sauF l'Apocalypse et les grandes épîtres de Paul, seraient les témoins des phases successives de la lutte et des progrès réalisés en vue de l'union.

On comprend quel bouleversement cette critique de tendance, — ainsi que Baur l'appelle, — dut apporter dans le champ de la théologie biblique. Les anciens cadres étaient brisés, les opinions traditionnelles écartées avec violence, presque tous les livres de la collection canonique mis en question. De nos jours encore, bien que le système historique de Baur ne soit plus guère maintenu ^, l'impulsion donnée par ce puissant remueur d'idées n'en demeure pas moins féconde : ce qui reste de ces recherches si menaçantes à l'orig-ine, c'est, outre l'érudition prodigieuse qui s'y est déployée et dont les résultats ne sauraient être perdus, l'affirmation très juste, à mon avis, d'un antag-onisme de tendance dont l'étude seule donne la clef du développement de l'Eglise apostolique.

Quelle est, à la suite de ces remarquables travaux, la situation faite à la théologie du Nouveau Testament à notre époque ? Si l'on compare entre eux les ouvrages les plus marquants, deux conceptions divergentes s'en dégagent, les uns considérant la discipline qui nous occupe comme ayant à faire exclusivement l'analyse des idées, tandis que d'autres lui assignent pour tâche d'unir, si possible, l'étude des idées à celle

1 D'entre ceux qui le représentent le plus fidèlement, je citerai les noms de MM. Hilgenfeld, Holsten, en français A. Stap {Etudes historiques et critiques sur les origines du christianisme, 3° édit., 1891), quoique les théories diverses de ces savants, mises eu regard de celle de Baur, présentent de notables différences. Voici, par exemple, riiypothèse qu'indique M. Holsten dans son opuscule Die drei urspriingllchen noch ungescliriebenen Evangelien. Zur synoptischen Frage. (1883 ) D'après cet exposé, Pierre aurait eu primitivement le même point de vue que Paul, avec cette réserve qu'il n'en aurait pas tiré les conséquences. Plus tard, vers l'an 50, alors que le paulinisme s'était pleinement dévoilé, l'Eglise de Jérusalem, sous l'impulsion de Jacques, aurait pris une direction judaïsante qui aurait refoulé l'influence de Paul et obligé Pierre luimême à se soumettre. Les évangiles primitifs non écrits auxquels fait allusion le titre de cet ouvrage, et dont nos évangiles actuels ne seraient que le remaniement, auraient reflété ces phases diverses par lesquelles passa, dans l'Eglise primitive, la conception de l'œuvre et de la personne du Sauveur.

des faits. Dans le premier cas, on s'en tient à renseignement de Jésus et des apôtres ; dans le second, on ouvre l'exposé didactique par une esquisse rapide de la vie du Sauveur et de l'histoire de la formation de l'Eglise. Telles sont ces théories rivales, qui s'écartent assez l'une de l'autre pour qu'il vaille la peine d'en discuter les caractères respectifs.

I. Le point de vue qu'on pourrait appeler idéaliste, parce qu'il isole le fait de l'idée, a été représenté par des théologiens de premier ordre : qu'il me suffise de signaler deux ouvrages également distingués, quoique très différents de résultats et de tendances, les manuels de théologie biblique de Baur et de B. Weiss. D'après Baur, la théologie du Nouveau Testament a pour seul but d'exposer, dans leur développement historique, les conceptions doctrinales des premiers prédicateurs de l'Evangile^. Quant à M. Weiss, après s'être demandé s'il convient de placer en tête de son étude une esquisse même sommaire de la vie de Jésus, il repousse cette manière de voir pour des raisons qui méritent d'être serrées de près 2.

1° La théologie du Nouveau Testament, dit-il d'abord, est une science historique descriptive, qui n'a pas à s'occuper de l'origine des documents. Les écrits bibliques sont là ; elle les prend tels qu'ils lui sont donnés, pour en dégager l'idée. L'étude de la vie de Jésus, au contraire, doit se fonder sur un examen critique des sources qui en établisse le degré de crédibilité. Au point [de vue de la méthode déjà, il convient de distinguer les deux sciences.

2° A cette remarque de forme s'ajoute un argument de fond qui fait pénétrer dans le vif de la question discutée. Le Nouveau Testament est la collection des écrits des apôtres, si l'on donne à ce dernier mot le sens extensif qu'il reçoit à plusieurs reprises dans le langage bibhque. Or, déclare M. Weiss,

1 Neulest. Theol., p. 28-31.

2 Biblischs Théologie des Neiien Testaments, p. 7, 31-38. Comp. Bas Leben Jesu du môme auteur (1882), I, p. 10 et suiv.

le point de départ nécessaire de leur enseignement, ce n'est pas la vie de Jésus en elle-même, mais c'est le ministère du Sauveur tel qu'ils l'ont compris au début de leur activité. Pour saisir les différents types de doctrine apostolique, l'historien n'a donc pas à s'occuper de ce que Jésus a été de fait, mais seulement de ce que les premiers chrétiens ont pensé de sa personne. Une étude critique de la vie du Christ, mise en tête d'un ouvrage de théologie biblique, risquerait fort d'en fausser la base et de compromettre la suite du développement. Ce serait substituer notre idée du Sauveur à celle de ses apôtres ; or, il est manifeste que les deux conceptions diffèrent à beaucoup d'égards. Dans un sens, il est vrai, les matériaux mis à la portée de l'Eglise primitive étaient incomparablement plus riches que ceux dont nous disposons ; car nos quatre évang-iles ne nous donnent, de leur propre aveu, qu'une partie de l'activité du maître. (Jean XXI, 25.) Mais l'infériorité de notre position actuelle est compensée par des avantages dont on ne saurait méconnaître la valeur. Non seulement, à la distance de dix-huit siècles, nous sommes mieux en mesure d'embrasser la perspective, mais nous f)Ossédons en outre — ce que n'avaient pas les premiers disciples — l'ensemble du recueil canonique, cette collection dont presque chaque écrit marque un degré de plus dans l'intelligence de l'œuvre et de la personne du Sauveur. Moins abondante en détails, notre connaissance du Christ est plus profonde que ne l'était celle de la première génération chrétienne. D'autant plus nécessaire est-il de distinguer ces deux conceptions l'une de l'autre, et de ne pas donner un faux jour à l'exposé de l'enseignement apostolique, en plaçant à l'origine une vue de Jésus qui ne se forma, dans toute son ampleur, qu'au terme d'un long développement didactique.

Voilà, à l'appui de ce que j'appelle la méthode idéale, des raisons qui semblent graves et fortement déduites, .le les reprendrai, cependant, pour en examiner la justesse, en commençant par l'argument de fond.

1« Je suppose la manière de voir de M. Weiss pleinement justifiée. La connaissance que nous avons du Sauveur est donc assez différente de celle de ses premiers disciples ; c'est chose entendue. Nos quatre évangiles ne sont-ils pas d'entre les écrits les plus récents de la collection canonique, et ne révèlent-ils pas, à qui sait les comprendre, toute une série préalable de recherches et de prog-rès? Ce n'est qu'à la longue que les disciples s'approprièrent les trésors de souvenirs et d'enseignements laissés par le maître. Ils ne pénétrèrent que par degrés dans les profondeurs de cette mystérieuse personnalité. Au début de leur activité publique, ils n'avaient encore qu'un amas d'impressions confuses ; leur conception du Sauveur n'était pas ce qu'elle devait devenir dans la suite : pourquoi donc les représenter comme ayant eu, déjà alors, une ampleur et une puissance de vues qu'ils n'obtinrent en réalité que plus tard ?

Mais si tel est le cas, — que l'éminent auteur dont j'expose les idées me permette cet argument personnel, — comment s'expliquer qu'il place lui-même en tête de sa Théologie biblique une partie intitulée : La doctrine de Jésus d'après la tradition la plus ancienne ? Les travaux critiques de M. Weiss nous font connaître cette « tradition la plus ancienne » à laquelle il fait allusion*. La source première de la narration synoptique aurait été l'évangile araméen de Matthieu, composé vers l'an 67 et comprenant des discours avec quelques parties narratives. Deux ans plus tard aurait paru à Rome l'ouvrage que M. Weiss appelle les Mémoires de Pierre^ rédigés en partie d'après les souvenirs de la prédication orale de cet apôtre, en partie sous l'influence de l'écrit déjà existant de Matthieu, qui reste le fondement de l'historiographie évangélique. Cependant ce récit, le plus ancien de tous, ne nous conduit pas au delà de l'an 67, selon la date à la-

^ Das Marcusevangelium und seine synoptischen Parallelen{i8Ti); Das Matlhausevangelmm und seine Lucas Parallelen (1876) ; Lehrbucii der Einleitung in das Neue Testament (1886.) Comp. Das Leben Jesu, I; Die Quelle».

quelle s'arrête M. Weiss, époque où, d'après le système de ce critique, la plupart des écrits du Nouveau Testament étaient déjà rédigés*. Si donc on distingue, comme il le fait, ridée que les apôtres avaient de Jésus à l'origine, de celle qu'ils s'en formèrent plus tard, qui nous répond qu'un livre presque contemporain de la ruine de Jérusalem reproduise avec fidélité la prédication chrétienne primitive, et de quel droit donner ce fondement à l'exposé de l'enseignement évangélique dans les années qui suivirent la résurrection du Seigneur ^ ? Nos synoptiques étant postérieurs à presque toutes les épîtres, ne serait-il pas plus logique d'en renvoyer l'étude à plus tard ? Pour être conséquent avec luimême, M. Weiss ne devrait-il pas changer l'ordre de ses parties, en débutant par l'analyse de la doctrine apostolique, telle que celle-ci se trouve surtout dans l'épître de Jacques et dans la première épître de Pierre, qui sont,

> Comp. B. Weiss, Einl. in das N. T.

2 A cette difficulté s'ajoute celle du quatrième évangile. Voici, en effet, comment M. Weiss apprécie la valeur des enseignements de Jésus contenus dans cet écrit : « L'exégèse prouvera, dit-il, qu'il y a toujours derrière ces discours un solide noyau de souvenirs historiques.... » (Collection des Gommentaires de Meyer, 6» édit. du Handbuch ilber das Ev. des Johannes, retravaillé par B. Weiss, 1880, p. 30, 31) ; et, dans tous les cas importants, l'auteur cherche à tracer la limite entre ce fonds primitif et ce que l'évangéliste peut y avoir ajouté. (Voir, par exemple, DasLebenJesu,ll, p. 216-219, 383-396, etc.) Si donc telle est la valeur du quatrième évangile, pourquoi M. Weiss ne l'utilise-t-il pas comme source de la doctrine du Sauveur ? Serait-il retenu par la crainte de ne pouvoir distinguer l'original des relouches '! Mais il n'admet pas non plus que, dans les synoptiques, tout soit également primitif, et il proclame bien haut la nécessité d'opérer un triage {Theol. des N. T., § 10, c. ; comp. les Commentaires de l'auteur sur les évangiles de Marc et de Matthieu) ; ce qui ne l'empêche pas de tirer de ces livres seuls son exposé de l'enseignement évangélique. Nous voici donc en présence d'un dilemme qu'il semble difficile d'éluder. De deux choses l'une. Si M. Weiss ne veut donner, dans sa théologie biblique, que la doctrine de Jésus telle que les apôtres la comprenaient au début de leur activité, il ne saurait utiliser dans ce but les synoptiques, qui sont de son aveu des documents fort postérieurs. Mais s'il entend résumer, au contraire, l'enseignement du Sauveur tel que nous le connaissons maintenant, ce ne sont pas les synoptiques seuls qu'il est tenu de consulter, mais, d'après les prémisses critiques de son système, aussi le quatrième évangile. De toutes manières la position intermédiaire qu'il choisit me semble donc être intenable,

affirme-t-ilj d'entre les lettres les plus anciennes du recueil sacré ?

Mais M. Weiss est bien trop bon historien pour pousser jusque-là les conséquences de son système. Il sait mieux que personne que renseignement des apôtres a pour fondement nécessaire celui du Sauveur^, qu'il a soin de placer, pour cette raison, en tête de son étude. Seulement cette prédication de Jésus ne consistait certes pas en formules intellectuelles et abstraites : « Elle ne faisait, explique M. Weiss, que développer en substance ce qu'est la personne du Christ et quelle est la portée de son avènement 2.... » Comment donc isoler les discours du Seig-neur des faits essentiels de sa vie, méthode qui n'est pas même applicable à des systèmes philosophiques dont les déductions ne dépendent pourtant en rien de la personne de celui qui les a formulés ? Si, même alors, on illustre les idées en rappelant les traits saillants de la biographie du penseur, comment ne pas rechercher cette relation nécessaire, quand il s'agit de celui dont la doctrine n'est autre que le déploiement de sa personne vivante, puisqu'il ne parle aux hommes que pour se donner luimême, en les rendant participants de sa sainteté ?

Je sais bien qu'il est impossible de tout dire à la fois, et que l'auteur d'une théologie du Nouveau Testament est obligé de se restreindre. Il ne peut aborder la partie descriptive et pittoresque de l'étude du texte biblique ; il ne saurait analyser l'un après l'autre tous les détails du ministère du Sauveur. Mais s'il est en droit de laisser cette tâche aux ouvrages spéciaux sur la matière, il doit cependant mettre en rapport l'enseignement du Christ et son activité, en esquissant, ne fût-ce qu'à traits rapides, l'histoire de ce héros divin dont la gloire remplit les évangiles. Ici, il est vrai, on nous arrête

1 « Âuf diesem Selbstzeugniss Jesu ruht aber selbstverstândlich und geschichtlich die Auffassung seinerErscheinung in der altesten neutestamentlichenVerkiindigung. » (Theol.desN. 7"., p. 34.)

en nous faisant observer, — ce qui me ramène à Targ-ument de forme déjà cité, — que la vie de Jésus suppose des travaux critiques très minutieux, dans lesquels la théolog-ie biblique ne saurait s'engager sans imprudence.

2° La théolog-ie du Nouveau Testament et la Vie de Jésus, affirme en effet M. Weiss, ont des méthodes distinctes, ce qui suffirait, à défaut d'autre preuve, pour condamner toute pensée d'union. La théolog"ie biblique est une science historique descriptive, qui n'a pas à s'inquiéter de l'orig-irie des documents qu'elle utilise. De quelque auteur qu'ils émanent, ils contiennent certaines idées qu'elle expose de son mieux, et cela lui suffit ^. Tout autres sont les conditions de la Vie de Jésus, qui suppose un examen critique sérieux des sources. — Assurément, si la différence était aussi grande qu'on nous le dit, il y aurait mauvaise g-râce à vouloir unir de force deux sciences d'allures si dissemblables. Mais M. Weiss se cliarg-e lui-même de réfuter son point de vue, ou du moins d'atténuer de beaucoup la portée de l'arg-ument de méthode sur lequel il cherche à le fonder. Dans son introduction à l'ex-

1 M. Weiss n'exprime sans doute cette opinion qu'avec réserve (p. 7, note 2), puisqu'il impose à la théologie biblique le devoir d'accepter les résultats de l'Introduction au Nouveau Testament (§1 6, § 2 è). Cependant la distinction qu'il établit entre la première de ces disciplines et la Vie de Jésus (p. 32) n'en est pas moins caractéristique et fait ressortir l'idéalisme de son point de départ. Le rôle de la théologie du Nouveau Testament, affirme-t-il, est celui d'une science descriptive, qui prend les documents tels qu'ils sont pour en exposer le contenu. Qu'est-ce à dire, sinon que, d'après cette conception, l'idée peut être isolée du fait, et qu'elle demeure ce qu'elle est, quelle qu'en soit l'origine ï Ne croirait-on pas entendre l'écho lointain de la critique célèbre de Baur, d'après laquelle l'inauthenticité du quatrième évangile n'enlève rien à sa valeur chrétienne, attendu que « si le portrait du Christ que nous donne cet écrit est conforme à son idée, il demeure vrai, que Jésus ait parlé ou non avec Nicodème et la femme samaritaine ? » {KrUlsche Untersuchungen ûber die kanonischen Evangelien, 1847, p. 384.) Certes, loin de moi la pensée d'englober M. Weiss dans l'école de Tubingue, à laquelle il ne se rattache ni de près, ni de loin. Mais il n'en est pas moins permis de voir dans sa conception de la théologie biblique une influence inconsciente et lointaine de cet idéalisme ou de ce divorce entre le fait et l'idée dont Baur et ses disciples ont donné la théorie avec tant d'éclat. D'autant plus nécessaire est-il, à mon avis, de réagir contre une tendance qui ne peut qu'être fatale à l'intelligence du christianisme.

posé de la doctrine du Sauveur, ce savant fait remarquer que les synoptiques ne peuvent être utilisés comme documents historiques qu'à la condition de passer par une critique de détail fort exacte, que c'est sans doute à l'isagogique * avant tout qu'incombe ce travail persévérant d'analyse, mais que la théolog-ie du Nouveau Testament peut et doit s'en approprier les résultats -.

Voilà qui est sans contredit très correct ; mais, je le demande, que réclamera-t-on de plus de la Vie de Jésus ellemême? Ne pourrait-on pas répéter ici, point par point, l'argumentation que je viens de reproduire, en faisant observer que nos évangiles ne doivent pas être employés tels quels comme sources historiques, qu'il convient d'en établir préalablement l'origine, mais que, ne pouvant entrer dans l'étude analytique de ces problèmes, le biographe du Sauveur se met au bénéfice des données fournies par l'Introduction ? De fait, si la Vie de Jésus suppose un examen critique des documents sur lesquels elle se fonde, il est difficile de voir pourquoi la théologie biblique échapperait à cette nécessité. De quel droit lui créer cette situation unique ? Il est vrai que, dans un sens, quelle qu'ait été la formation de nos écrits sacrés, le contenu en reste le même, et que, si la théologie du Nouveau Testament n'avait qu'à les prendre l'un après l'autre sans étabhr entre eux de rapport organique, elle pourrait fort bien négliger la question d'auteur. Mais tout autre est certes la tâche de cette science, qui ne saurait être sans injustice réduite au rôle d'une sèche nomenclature de renseignements. Les livres qu'elle utilise ne sont pas à ses yeux des unités isolées, qu'elle puisse déplacer ou changer selon son gré : elle doit saisir, au contraire, et reproduire avec toute l'exactitude possible l'organisme de la prédication des apôtres; or, comment pourrait-elle le faire sans rechercher l'origine des écrits qui

1 L'isagogique {elaayuyl]) ou Introduction est l'étude de l'origine des livres bibliques.

marquent les degrés de ce développement? L'exposé de la doctrine de Jésus, par exemple, ne sera-t-il pas notablement modifié, suivant que les discours du quatrième évangile seront considérés, ou non, comme source de l'enseignement du Maître ? Ou bien sera-t-il indilférent, pour l'étude de la pensée paulinienne, de n'attribuer à l'apôtre qu'un nombre restreint d'épîtres, ou d'accepter comme authentiques tous les écrits de la collection canonique qui portent le nom de Paul ? Qu'on jette un coup d'œil sur le manuel de Baur, par exemple, et qu'on le compare avec ceux de Schmid ou de van Oosterzee, qui s'inspirent d'autres résultats critiques : l'opposition profonde de ces travaux- montrera si la théologie biblique peut se borner à décrire les idées en prenant tels qu'ils sont les livres du Nouveau Testament. En réalité, les procédés d'investigation de cette discipline sont semblables à ceux de la Vie de Jésus, ce qui fait tomber l'argument de forme qu'on avance à l'appui de la méthode idéale.

Que conclure de tout cela? Que la théologie biblique doive absorber l'isagogique et la Vie de Jésus, jusqu'à refuser à ces sciences le droit de se développer à part? Non certes, car le principe de la division du travail, si fécond partout ailleurs, ne peut que favoriser aussi les progrès de la théologie. L'ijitroduction au Nouveau Testament, par exemple, suppose lui ensemble de recherches si vastes et si complexes, qu'elles suffisent, et au delà, j^our remplir une vie d'homme : l'indépendance de cette discipline ne saurait donc être mise en question. La Vie de Jésus, à son tour, a tout avantage à être traitée dans des écrits spéciaux, (pu donnent l'analyse de chacun des récits évangéliques. La théologie biblique ne saurait reprendre l'un après l'autre tous les faits de l'activité du Sauveur, de même qu'elle n'a pas à aborder la discussion de tous les problèmes que soulève l'étude des docunuMits bihli- <|ues. Sa tache, suivant la définition (jue nous en avons (lojinée, est de fournir l'histoire des idées religieuses et nu)rales des écrits de la nouvelle Alliance : voilà le but (pi'elle

ne doit jamais perdre de vue dans le choix et dans la distribution de ses matériaux. Aussi rejettera-t-elle les développements exégétiques ou critiques qui seraient de nature à embarrasser sa marche. D'une manière générale, elle suppose l'étude préalable de la vie de Jésus et des faits de Fépoque apostolique, comme aussi du texte du Nouveau Testament et de Torigine des livres qui le composent. En conséquence, tout en évitant ce qui ferait double emploi, elle doit avoir grand soin de donner les résultats de ces sciences diverses. Elle aura donc à déterminer d'abord l'état des sources, selon la méthode de l'histoire, qui ne peut se dispenser d'établir la valeur de ses documents : de là les notices critiques qui seront intercalées dans la suite de cette étude*. Quant à la vie de Jésus, sans aborder l'élément géog"raphique et descriptif, sans même reproduire toute la série des récits évang-éliques, j'essaierai de caractériser à g-rands traits cette fig-ure sublime, à laquelle il faudra toujours revenir pour recevoir en quelque mesure l'intelligence de l'enseignement du Sauveur. Au reste, cette conception moins idéale et plus historique de la théologie biblique n'est pas nouvelle. Quoique repoussée de nos jours par d'éminents critiques, elle compte des défenseurs de mérite, dont il n'est que juste de faire mention.

II. En 1838, Chr.-Fr. Schmid, alors professeur à Tubingue, exposa ses vues sur ce sujet dans un article déjà cité, qui fit

^ Ces indications seront d'étendue inégale suivant l'importance du sujet. Aussi passerai-je rapidement sur les questions moins controversées, telles que l'authenticité des principales épîtres pauliniennes, pour m'arrèter davantage au problème des évangiles, qui mérite de toutes manières d'être analysé de près. Je chercherai d'ailleurs, dans la forme de ces notices, ù ne jamais perdre de vue la clarté de l'exposition. Tantôt je les élaguerai du texte, là où elles risqueraient de rompre le développement; tantôt je les placerai avant l'étude du type de doctrine qu'elles concernent. Seule la question des évangiles, vu sa difficulté, sera discutée dans une subdivision spéciale. Même remarque au sujet de l'esquisse des faits. Si la vie de Jésus ouvre naturellement le livre qui traite de l'œuvre et de l'enseignement du Sauveur, l'histoire de l'Eglise apostolique n'exige pas la môme al)ondancc de détails ; il me suffira d'en donner ce que je jugerai nécessaire à l'intelligence de la doctrine.

sensation à son époque ^ L'auteur insiste entre autres sur la nécessité d'unir Fidée et le fait, en hien montrant que la religion n'est pas avant tout un enseignement, mais une vie - : aussi considère-t-il la science qu'il définit comme devant être « l'étude historique et g-énétique du christianisme contenu dans les écrits du Nouveau Testament. » Il est vrai que cette formule n'est pas à l'abri de tout reproche ^ ; le mot de christianisme en particulier serait sans contredit mieux à sa place, s'il s'ag-issait du développement dog'matique postérieur : cependant l'essentiel est l'unité hautement proclamée du fait rédempteur et de la doctrine évang-éhque. Fidèle à ce programme, la Théologie biblique, de Schmid traite aussi de la vie de Jésus et des apôtres, enrichissement que je tiens à sig-naler, tout en reconnaissant que l'exposé didactique de l'ouvrage manque de vig'ueur et ne laisse qu'une impression confuse. D'entre les manuels récents, il faut citer, en allemand, l'excellent ouvrag'e de Immer, qui, bien que sympathique à l'école de Tubing-ue, fait effort pour saisir le mouvement de la pensée évang-élique en illustrant l'idée à la lumière des faits. Quant aux auteurs français, Reuss surtout a été le représentant fort éminent de cette conception historique ^. Dans son Histoire de la théologie chrétienne au siècle apostolique, qui n'est autre qu'une théologie du Nouveau Testament, ce critique ne s'en tient pas à l'étude abstraite des idées. Non seulement il débute par une introduction d'une certaine étendue sur le judaïsme ^ ; mais il consacre une des portions les plus captivantes de l'ouvrage ^ j\ l'histoire de l'Eglise primitive, de ses tendances et de son développement,

^ Tûh. Zeilschrift f. TheoL, 1838, Afi cali.

2 P. 148 et suiv.

•■' Voir la critique que Uaur en donne clans sa Tliéol. bibl., p. 29 et suiv. (Comp. Theol. bibl. de Schmid, p. 3.)

''' Je rappelle aussi l'ouvrage remarqualjle de M. Sabaticr, VApôlre Paul, sur leciuel je reviendrai dans la suite.

•' Livre 1.

'' Livre III.

l'exposé des doctrines étant soutenu pas à pas par l'esquisse des i^its qui j correspondent.

Il est vrai que Reuss n'en laisse pas moins de côté la vie de Jésus, qu'il écarte dès le début de son livre ; mais, loin de légitimer en principe cette omission, l'auteur reconnaît, sur ce point, le bien fondé des observations qu'on lui a faites. « On a signalé, dit-il, dans cette histoire une lacune très regrettable et qu'on s'attendait à voir disparaître à la prochaine occasion. Le récit des destinées de l'enseignement chrétien primitif aurait dû commencer par celui de la vie de Jésus- Christ. Car, disait-on, tant qu'on ne s'est pas formé une idée nette et précise de la personne du fondateur de l'Eglise, sa doctrine ne sera comprise qu'imparfaitement ; elle sera comme suspendue en l'air, détachée de la réalité concrète qui a dû lui servir de base, et l'absence de l'élément historique, dans cette partie du grand tableau, se fera d'autant plus sentir que l'auteur aura mis plus de soin à le faire ressortir dans les autres parties, à montrer partout ailleurs la puissance des liens qui rattachent les idées aux faits. » — « Eh bien oui, ajoute-t-il, la lacune existe, le reproche est fondé — Mais l'excuse est aussi plus facile aujourd'hui qu'elle ne l'était naguère, la grande majorité des lecteurs étant maintenant mieux à même d'apprécier la nature du problème et les difficultés de sa solution^. » Sur quoi Reuss se justifie en alléguant l'insuffisance des données évangéliques et l'impossibilité de faire une biographie de Jésus-Christ dans le sens ordinaire de ce mot. Nous ne connaissons rien, ditil, des trente premières années du fondateur du christianisme. Dès que le prophète de Galilée entre en scène, son programme est arrêté, son enseignement désormais immuable. Comment Jésus s'est-il développé ? Quelles luttes a-t-il traversées ? Dans l'ignorance où nous sommes de ces questions, mieux vaut ne pas faire l'histoire de sa vie ^.

1 Préface de la 3« édition, p. IX, X.

2 Ibid., p. X-XIX.

La difficulté signalée par réminent critique est réelle. Lé'ntimc-t-ellc cependant la conclusion qu'il en tire ? c'est ce dont il est permis de douter. A ce compte-là il faudrait aussi renoncer à l'exposé systématique de la pensée de Jésus ; car (jue sont, en présence d'un tel travail, les quelques fragments de discours que nous ont conservés les évangiles ? Et si l'on allègue la merveilleuse variété d'aperçus que ces documents nous ouvrent, loin de faciliter la tâche, cette richesse n'estelle pas dans un sens un obstacle de plus ? Comment ramener à l'unité des éléments en apparence si dissemblables ? Gomment accorder, par exemple, le sermon sur la montagne avec les enseignements du quatrième évangile, auxquels il faut bien reconnaître une certaine valeur historique, ainsi que nous le montrerons et que Reuss lui-même l'admet^. Certes, lorsqu'elle s'attaque à la vie de Jésus, la science se doit à elle-même d'être modeste ; mais cette insuffisance notoire subsiste, me paraît-il, qu'il s'agisse du fait ou de l'idée, du ministère ou de la doctrine de ce Sauveur du monde que l'Eglise a appelé du nom auguste d'homme-Dieu. Et si la figure divine du Christ domine de haut le mouvement des peuples, et s'il nous semble impossible qu'on la saisisse jamais dans toute sa grandeur, d'autant plus nécessaire est-il de rechercher avec soin ce que nous en pouvons connaître. Or, il f^ut pour cela ne pas isoler ce qui s'est uni en Jésus bien mieux que chez tout autre, la pensée et la personnalité. Qu'est-ce que la doctrine du Sauveur, sinon le déploiement de sa vie ? Que sont ses enseignements lumineux, ses paroles rayonnantes de force et de beauté célestes, sinon Christ se donnant lui-même par amour? Hors de lui, l'idée peut être distincte du fait : l'homme juge autrement qu'il n'agit, et nul n'y trouve à redire. Mais l'Evangile condamne ce divorce contre nature : à chaque fait chrétien doit correspondre une idée, et chaque idée est l'expression vivante

* Dans son analyse de la doctrine du Sauvenr, il n'hésite pas à consulter larj-oment cet écrit ; que le lecteur fasse le compte de tons les passages qu'il en cite.

d'un tait. Et ce qui s'applique au détail demeure A^ai de l'ensemble, la doctrine évangélique ne devenant limpide que lorsqu'elle brille des clartés qu'elle emprunte à celui qui en est le centre et le fojer toujours radieux. L'enseignement chrétien est certes très différent des fantômes métaphysiques que certains philosophes ont poursuivis dans leurs rêves, théories abstraites et flottantes, qui n'agissent pas sur la conduite, parce qu'elles ne sauraient réchauffer les cœurs. Le trait distinctif de la vérité que Christ apporte au monde, c'est qu'elle a quitté les hauteurs du ciel pour s'incarner ici-bas, palpitante de vie. Comment donc l'isoler de ce Jésus qui en est l'expression touchante et subhme ? Ne serait-ce pas la frapper de stérilité en la dépouillant de sa substance, séparer d'une main impie ce que Dieu lui-même a pris soin d'unir ? Aussi ne peut-on trop insister, me paraît-il, sur la nécessité de rattacher l'enseignement du Sauveur à sa personne, en esquissant sa doctrine à la lumière des faits mémorables de son activité. Reste à savoir jusqu'à quel point l'état des documents permet de réaliser ce programme, question d'ordre critique, qui sera reprise dans la suite- de ce travail.

Avant de l'aborder, il me reste à indiquer le plan général de cette étude. Les idées religieuses et morales du Nouveau Testament me paraissent se ramener à deux groupes essentiels : l'enseignement de Jésus, et la doctrine des apôtres. Christ étant le maître, et les apôtres ayant la position de disciples et non de collègues de celui qu'ils proclament leur Seigneur, cette division me semble être préférable à celle qui décompose l'ensemble du travail en un certain nombre de livres dont un seul est consacré au contenu didactique des évangiles 1. Le ministère de Jésus est mieux encore que le

1 Tel est, par exemple, l'ordre adopte par Immer : 1" La religion de Jésus. 2" Le judéo-christianisme des douze et de l'Eglise primitive. 3° Le paulinisme. 4° Le judéochristianisme postérieur à saint Paul. (Epître de Jacques, Apocalypse de Jean.) 5° La conciliation du paulinisme et du judéo-christianisme. (Ecrits de Luc, l""» et 2^ épître de Pierre, épître de Jude.) 6" L'ahsorption du conflit dans une unité supérieure. (Qua-

dc'Té inférieur d'une série ; c'est le fondement immuable de l'édifice tout entier. De là la marche qui sera suivie dans cette étude ^, dont un livre premier, sous le titre de la Vie et renseignement de Jésus-Christ, traitera d'abord de l'activité du Seigneur et ensuite de sa doctrine ; l'une expliquant l'autre, et toutes deux étant saisies autant que possible dans leur indissoluble unité.

Quant au livre second, qui comprendra l'exposé de l'enseignement apostolique, il n'y a pas lieu de le subdiviser en deux sections selon le même principe. L'histoire de l'Eglise primitive, dans la mesure où elle est nécessaire à l'intellig-ence des idées, peut fort bien se résumer en quelques traits rapides en tête du développement doctrinal. L'ordre des sujets

trième évangile etl™ épître de Jean.) — M. Weiss, à son tour, subdivise de la manière suivante : 1" La doctrine de Jésus d'après la plus ancienne tradition. 2" Le type de doctrine apostolique avant saint Paul. (Discours du livre des Actes, 1'° épître de Pierre et épître de Jacques.) 3° Le paulinisme. i" Le type de doctrine apostolique postérieur à saint Paul. (Epître aux Hébreux, S" épître de Pierre et épître de Jude, Apocalypse de Jean.) 5" La théologie johannique. (Le quatrième évangile et les trois épîtres de Jean.) ■ On peut diviser ainsi soit dans le but d'exalter, soit en vue de rabaisser l'œuvre du Christ et l'importance de sa personne. Dans le premier cas, on montre d'autant mieux que l'activité de Jésus est le fondement de toute la doctrine apostolique. Dans la seconde hypothèse, au contraire, on distingue l'enseignement du Sauveur de celui de ses disciples pour les opposer au lieu de les unn* ; c'est-à-dire qu'on s'appuie sur un nombre restreint de textes des synoptiques, qu'on dit être le seul document du christianisme authentique, pour battre en brèche, les systèmes de Paul et de Jean. Telle est la tactique de Baur dans son ouvrage sur les origines du christianisme. [Das Chrislmtlmm und die christliche Kirche der drei erslen Jahrhunderle, 1853, p. 25 et suiv. Comp. Neiitest. TheoL, p. 24-26.) Aussi ce critique est-il le défenseur ardent, — quoique dans un but tout opposé, — de la division que je recommande. {Neulest. TheoL, p. 45 et suiv.) Mais l'antagonisme qu'il établit entre l'enseignement du Christ et celui de ses disciples est illusoire, ainsi que M. Weiss, par exemple, le montre {Das Leben Jesu, 1, p. 10 et suiv.), et comme je l'établirai fort en détail dans la suite. Qu'on tienne compte surtout de ce fait, c'est que les deux événements principaux de la vie du Sauveur, sa mort et sa résurrection, étant enciu-e à venir au temps de son ministère, ne pouvaient être l'objet île sa doctrine, et que seuls les apôtres ont été en mesure de les expliquer. Rien de plus inexact, par conséquent, que de considérer les discours syiu)i)tiques comme donnant l'expression achevée du christianisme. De fait, l'Evangile complet n'a été formulé que dans la prédication apostolique, sur la base de l'œuvre accomplie par Jésus-Christ.

nous sera donc fourni par l'analyse des tendances tliéologiques et religieuses de la communauté primitive. « Je ne suis pas venu pour abolir, mais pour accomplir » (Mattli. V, 17), avait dit Jésus à ses disciples, ce qui suppose d'autre part, comme nous le montrerons, qu'en accomplissant il abolit les formes vieillies du judaïsme et qu'une ère nouvelle commence avec son avènement. De là deux courants très caractérisés qui se formèrent chez les premiers chrétiens, suivant qu'on saisissait l'Evangile dans son accord ou dans son contraste avec la religion légale.

Neander et quelques autres avaient déjà compris ce principe, mais en ne l'appliquant qu'à l'exposé des particularités individuelles des apôtres, ainsi que le développe la Théologie biblique de Schmid. C'est à l'école de Tubingue que revient l'honneur d'avoir fait toucher du doigt l'existence de deux partis dans le sein du christianisme apostolique. Sans doute Baur et ses adhérents ont eu le tort de changer une divergence de pratique et d'opinions en âpres rivalités et en déchaînement de passions brutales. Mais si leurs exagérations sont tombées, le fond de l'idée a mérité de rester. Il est difficile d'échapper à cette conviction, lorsqu'on lit attentivement les textes : il y eut dans l'Eglise primitive deux tendances souvent en lutte, selon les solutions opposées qu'on donnait au problème du maintien ou de la suppression de la loi. Tous admettant que la foi en Christ est la condition nécessaire du salut, quelques-uns continuaient à observer les prescriptions légales, soit en se bornant à les pratiquer eux-mêmes, soit en allant jusqu'à les imposer aux convertis d'entre les païens. Cette conception qui prétendait alHer à des degrés divers le judaïsme et l'Evangile porte le nom de judéo-christianisme ; durant un temps elle fut celle de tous les apôtres, sauf Paul. Le grand missionnaire des Gentils, lui, saisit, au contraire, l'universalisme chrétien sans exception ni réserve. La loi de Moïse, déclare-t-il, est abolie même pour les Israélites. Juifs et païens sont sous le pouvoir

INTRODUCTION ^iH

du péché ; Juifs et païens sont égaux devant Dieu par la grâce : tel est le principe d'une ampleur incomparable qui est à la base de la théologie de Paul.

Le judéo-christianisme fut le premier dans l'ordre chronologique. Puis vint l'apôtre des Gentils, qui remplit le monde de son individualité puissante, et dont l'ascendant un moment irrésistible s'imposa même aux représentants le plus eu vue de l'autre parti. Enfin, tout au terme, apparaît saint Jean, l'un des douze, « colonne de l'Eglise » et collaborateur de Pierre (Gai. II, 9), mais qui partit de là pour s'élever à une conception sublime entre toutes et digne de couronner le développement didactique des écrits du Nouveau Testament.

Telle étant la marche de l'enseignement apostolique, nous subdiviserons en quatre sections l'ensemble de cette période : 1° Ze Judéo-christianisme. Tableau de l'Eglise primitive, de sa vie et de la prédication chrétienne avant l'entrée en scène de Paul. 2° Le Paulinisme. Etude de la vie religieuse et de la doctrine de l'apôtre, à quoi j'ajouterai en appendice l'exposé rapide du contenu de l'épître aux Hébreux. 3" Les Epîtres catholiques, à savoir l'épître de Jacques, la première épître de Pierre, l'épître de Jude et la seconde épître de Pierre, groupe d'écrits de tendances analogues dont la caractéristique viendra plus tard. 4» L'Apocalypse. 5" Enfin la Théologie johannique, pour l'analyse de laquelle j'utiliserai non les discours du quatrième évangile, que je considère comme source de l'enseignement du Sauveur, mais les autres ouvrages de l'apôtre : — sauf à justifier ce point de vue, ce que je me réserve également de faire dans la suite de ce travail.

Quant à la méthode à suivre pour obtenir l'intelligence de ces sujets, je rappelle que, de nos jours, la théologie du Nouveau Testament a devant elle deux théories extrêmes : celle de Neander, qui, dans son étude des types -didactiques, insiste sur l'individualité des apôtres ; et celle de Baur, qui ramène tout à l'opposition de doctrine du paulinisme et des judaïsants. Au fond, ces deux systèmes expriment deux con-

ceptions de l'histoire : l'une, qui fait ressortir l'action des personnes, et l'autre, qui s'attache à décrire l'influence des milieux sociaux. Dans le premier cas, les individus créent les idées ; dans le second, les idées déterminent la position des individus. Il est inutile d'ajouter que la science contemporaine cherche, autant que possible, à combiner ces principes, qui, poussés à l'excès, se détruisent, mais qui se fécondent en s'unissant. Si notre division générale, par exemple, fait ressortir l'action collective des deux courants qui traversent l'Eglise primitive, l'élément personnel retrouvera sa place dans l'étude des périodes, où le caractère des apôtres et les circonstances de leur vie nous feront comprendre la forme qu'ils ont donnée à leur enseignement. Enfin, notre analyse aboutira d'elle-même à une comparaison qui nous permettra d'établir en quoi ces types doctrinaux se rapprochent, jusqu'à quel point ils diffèrent, et dans quel sens il faut admettre la variété dans l'unité et l'unité dans la variété de ces conceptions diverses, desquelles se dégage, perçant les ombres comme un jet éblouissant de lumière, le fait central mis au jour par l'Evangile, la grâce salutaire de Dieu manifestée au monde dans la vie et par la mort de Jésus- Christ, le Sauveur.

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