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CHAPITRE PREMIER Les conditions d'une Vie de Jésus

Toute recherche historique suppose deux ordres de travaux. Il faut d'abord établir l'état et la valeur des sources ; il faut ensuite en dégager le fait vivant et le reproduire, dans la mesure du possible, avec relief et avec fidélité. L'étude des documents est l'analyse ; la reconstitution du fait est la sj-n-

* Voici (ù partir de Strauss) la liste de quelques-uns des ouvrages à consulter : Strauss, Das Lehen Jesu krilisch bearbeitet. (1" édit., 1835 et 1836, en 2 vol.) La 3» édit. (1838 et 1839) subit des retouches dans un sens moins exclusivement négatif; l'auteur se déclare plus sympathique au quatrième évangile. Mais ces concessions sont retirées, en bloc, dans la i" édit. (1840). D'entre les réponses que suscita cette attaque méthodique et redoutable, il faut signaler, outre l'étude de Julius Millier sur le mythe {Theol. Sludien und Kritlken, 1836, 3' cah."), les ouvrages de Tholuck [Die Glaubwiirdigfceit der evangelischen GeschiclUe, S" édit., 1838), de Ullmann (flislorisch oder mijthisch, 1838), et surtout de Neander (Das Leben Jesu Christi, 1837). Tôt après le mouvement causé par la critique de Strauss intervint l'école de Tubingue, sur les travaux de laquelle je reviendrai dans la suite. Strauss lui-môme reprit position, trente ans plus tard, par la publication de sa seconde Vie de Jésus {Das Leben Jesu fur das deutsche Volk bearbeilel, 1804), qui combine lemythismeavec la critique de tendance. Cet ouvrage, cependant, fit bien moins do bruit que le premier, et fut éclipsé par celui de l'émule français de Strauss, Ernest Renan, qui était entré peu auparavant en scène. (Vie de Jésus, 1863. Plusieurs changements de détail à partir de la 13« édit., 1867.)

Sous l'impulsion féconde donnée par ces travaux, l'époque contemporaine a produit

thèse ^ . Dans le premier cas, on décompose ; dans le second, on groupe les matériaux pour en faire ressortir la vie et l'unité. II est des biographies pour lesquelles la crédibilité des textes utilisés est si généralement reconnue, que, sans s'attarder aux questions de critique, on entre d'emblée dans le vif de l'exposé. Tel n'est pas le cas des récits qui se rapportent au fondateur du christianisme. Les évangiles ont été l'objet de tant de recherches, donnant des résultats si divers, qu'il est impossible de passer sans examen préalable à la coordination des renseignements qu'ils nous fournissent : il faut montrer d'abord jusqu'à quel point on est en droit d'en admettre la valeur. Et encore, dans un travail qui comporte des développements aussi minutieux, doit-on de toute nécessité se restreindre. Si volumineuses sont les études faites

nombre de monograpliics fort remarquables. Voir, par exemple, clans un sens hostile au quatrième évangile : Colani, Jésus-Christ et les croyances messianiques de son temps (2« édit., 1864) ; Schenkel, Das CharakterbildJesu (1" édit., i864; traduction française, 1865; 4» édit. allemande, 1873);Keim, GeschkiUe Jesu von Na&ara {i^''' \ol , Der Riisttag, 1867 ; S" vol., Das galilàlsche Lehrjahr, 1871 ; 3« vol., Das jerusalemische Todesostern, 1872); Wittichen, Das Leben Jesu in urkundlicher Darstellung, 1876). Dans la direction inverse, on peut citer plusieurs ouvrages de mérite, qui, tout en représentant des tendances théologiques très divergentes, admettent la valeur apostolique de l'évangile de Jean. A signaler entre autres : Riggenbach, Vorlesungen ûber das Leben des Herrn Jesu (1858 ; traduction française, 1862. Etude d'un conservatisme peut-être excessif, mais pleine d'intérêt, à la fois édifiante et scientifique) ; de Pressensé, Jésus-Christ, son temps, sa vie et son œuvre (l''" édit., 1865; 7" édit., 1884. Lecture attrayante ; exposition large et facile) ; Sabatier, Essai sur les sources de la vie de Jésus (1866). Ecrit de peu d'étendue, mais lumineux et remarquablement substantiel. Comp. l'important article Jésus-Christ du même auteur dans V Encyclopédie de Lichtenberger, VII, p. 341-401 (1880). En anglais, par exemple, Ecce homo (1863) ; Fairar, The life of Christ (édit. populaire, 1884) ; Cunningham Geikie, The life and words of Christ (1883, 2 vol. Beaucoup de renseignements historiques et archéologiques), etc. En Allemagne, deux ouvrages de premier ordre ont paru dans ces dernières années, ceux de B. Weiss (Das Leben Jesu, 1882, en 2 vol.) et de Beyschlag (Das Leben Jesu, 1885 et 1886, en 2 vol.). Dans le camp catholique, enfin, il faut accorder une mention spéciale aux 2 vol. du père Didon, Jésus-Christ (1891).

^ De là nos deux subdivisions, dont la première. Sources et méthode, est consacrée au travail analytique et critique, tandis que la seconde, Les faits, utilisera les renseignements obtenus pour donner l'esquisse rapide de la vie de Jésus et de son œuvre. Quant à l'exposé de la doctrine, il est renvoyé à la seconde section.

dans ce domaine, que je me contenterai de les résumer aussi rapidement que possible, en indiquant les résultats auxquels je me suis arrêté. Pour le détail, le lecteur voudra bien consulter les ouvrages spéciaux d'isagog-ique et en particulier d'introduction aux évangiles.

Avant d'en venir, cependant, à cet examen indispensable (les sources, l'iiistorien de la vie de Jésus se heurte dès l'abord contre une difficulté. Dans aucune autre recherche analog-ue, le sol n'est encombré à ce point de préoccupations dogmatiques qui se dressent entre le critique et l'analyse inqiartiale des documents. Que de préjugés, que de parti pris, que d'arrière-pensées, que 'de désirs et de passions qui s'éveillent en présence des événements si graves que retracent les évangiles ! Telle est l'action que ces faits ont exercée au loin dans le monde, qu'il est rare qu'on accorde à la science (fui s'eji occupe le bénéfice du droit commun. Tantôt on pense l^honorer, en arrachant les récits sacrés aux conditions des connaissances et de la littérature humaines. Non seulement on en fait des ouvrages inspirés, — ce qu'ils sont en réalité ; — mais on les élève au rang- d'écrits infaillibles, dictés de Dieu et qu'il serait téméraire de soumettre au contr()le même le plus sympathique. Et comme un excès appelle l'exagération contraire, plus on exalte d'un côté les évangiles, plus on met d'autre part de persistance à les dénigrer et à les trouver en défaut. 11 est telle critique qui ne voit partout (pi'inexactitudcs ou légendes, là où l'orthodoxie stricte ne veut concéder aucune erreur. Aussi l'historien doit-il se frayer sa voie en évitant ces deux théories également injustes, puis- (pi'elles sont précon(;.ues et qu'elles font violence au sens des textes : de là les trois thèses suivantes auxquelles se ramènent, me parait-il, les conditions nécessaires à la tractation sérieuse de la vie du Sauveur.

I. L'étude des origines du christianisme doit être soumise aux mêmes procédés scientifiques que celle d'un événement

UÉDEMPTION I 4

quelconque de l'histoire profane '^. De quel droit, en effet, donner à la Bible une position privilég"iée, en affirmant d'avance qu'elle ne saurait contenir d'erreur ? Si tel est vraiment le cas, ce résultat ne peut être acquis qu'au terme de la recherche historique. Le poser au point de départ, c'est considérer comme établi ce qui demanderait à l'être, et ce qu'on ne peut démontrer que par l'analyse des sources et par la comparaison critique des faits. Au fond, cette méthode sommaire révèle un scepticisme latent contre lequel on ne saurait trop se mettre en g-arde. Sous prétexte d'exalter les Ecritures, on les déshonore en les tenant anxieusement dans l'ombre, comme si elles ne pouvaient supporter l'éclat du g-rand jour. Si l'Evang-ile est, ainsi que nous le croyons, l'éternelle vérité, ne faut-il pas qu'il se légitime à la face des hommes ? Quoi donc ! on affirme qu'il nous est venu de Dieu, et l'on a si peu de confiance en sa vitalité, qu'on le traite comme si le moindre contact devait le faire tomber en poussière, et comme si la lumière elle-même, qui brille partout ailleurs pour favoriser les investig-ations et les progrès de la vie, devait être dans ce domaine le sinistre auxiliaire de la mort.

Non certes, cette dégradation n'est point une des conditions de la foi chrétienne, dont les procédés de recherche ne dil^ fèrent en rien de ceux qui dirigent en général l'esprit humain. Si le but de l'existence est changé pour le disciple de Christ, la méthode scientifique n'en demeure pas moins la même. Pour lui comme pour le non croyant, un fait est un fait, qui se constate par voie d'observation ou de témoignage. Or, les écrivains bibliques sont des témoins, dont nous avons le droit et le devoir d'examiner de près les récits. Nulle part ils ne s'arrogent le privilège de l'infaiUibilité : il y aurait mauvaise

^ Comp. le développement de cette thèse dans la lumineuse Leçon d'ouverture de M. le professeur Edm. Stapfer, à la séance de rentrée des cours de la Faculté de théologie protestante de Paris, le mardi 3 novembre 1891 (Paris, Fischbacher, 1891), p. 25 et suiv.

grâce à être plus exigeants qu'ils ne le sont eux-mêmes. Qu'on les aborde avec sympathie et avec respect, mais qu'on s'inspire aussi de cette liberté que donnent l'amour du vrai et la recherche de la justice, en replaçant leurs écrits dans leur milieu historique pour peser la valeur des renseignements qui y sont contenus. Alors cette position, qui est celle de toute science digne de ce nom, permettra d'écarter au nom de la méthode critique les assertions tranchantes des adversaires de parti pris, ce qu'il me reste à montrer en formulant une seconde thèse.

II. La règle qui vient d'être établie est si loin d'impliquer la négation à priori du miracle, quelle l'exclut bien plutôt. L'étude des origines du christianisme, avons-nous vu, doit être soumise aux mêmes procédés d'investigation que celle d'un événement quelconque de l'histoire profane. Certaine théologie ne manque pas de s'emparer triomphalement de cette affirmation. Vous nous concédez, s'écrie-t-on, que la Bible n'a droit à aucun privilège : donc il faut en retrancher le miracle, puisque partout ailleurs, lorsqu'il se rencontre par aventure, on n'hésite pas à le supprimer. Qui l'admet encore dans l'histoire grecque ou romaine, par exemple ? Ou quel est le critique sérieux qui croie à l'historicité des récits naïfs du moyen âge, d'après lesquels des malades étaient guéris au contact d'une relique ou du corps d'un saint? En quelque lieu qu'on la trouve, une narration devient suspecte dès que le merveilleux l'effleure : si donc vous ramenez la Bible au droit commun, comme vous le dites, vous devez supprimer d'avance et par principe les récits de miracle qu'elle contient.

Tel étant le raisonnement que formulent sans exception tous les adversaires du surnaturel, ils mettent en avant deux preuves principales pour justifier leur dire. La négation à priori du miracle se fonde tantôt sur des arguments philosophiques, tantôt sur les exigences présumées de la méthode

iiisloriquc : il y a donc lieu de distinguer cl de rcprejidre ces appréciations.

A. La négation pluiosophique du miracle, appliquée à la narration évangélique, s'est exprimée avec éclat en particulier dans la première Vie de Jésus de Strauss : « L'intervention immédiate de Dieu dans le cours ordinaire des choses, affirme cet auteur, contredit toute vue saine des rapports de Dieu et du monde ; » aussi rejette-t-il, de parti pris, tous les traits surnaturels des évangiles^. Mais quelle est cette « saine conception des rapports de Dieu et du monde » qui lui donne l'assurance d'opérer ce triage entre les fictions et la réalité ? On sait que pour Strauss, comme pour Hegel son maître, Dieu n'est pas distinct du monde, ni le monde distinct de Dieu. Dieu est l'idée universelle saisie dans son unité ; le monde, l'idée universelle considérée dans sa multiplicité. L'idée primitive est une (c'est la thèse) ; mais une Jiécessité logique; inéluctable la pousse à s'épanouir dans la variété des objets naturels (c'est l'antithèse). Ce morcellement de l'idée, cependant, ne saurait être le but de l'évolution du monde. Il faut que la dualité s'absorbe dans une synthèse suprême, laquelle n'est autre que l'homme, imité de l'esprit et de la nature et dans la vie duquel, le réel devenant idéal et l'idéal réel, Dieu prend conscience de soi comme de l'être absolu 2.

Le système de Hegel est fort négligé à notre époque ; c'est le positivisme matérialiste qui, dans les milieux qui se disent scientifiques, tient le sceptre des esprits. L'idée transcendante du philosophe allemand, avec le cycle de ses évolutions successives, est reléguée dans le domaine des rêveries métaphysiques. Les phénomènes sensibles, à ce ([u'on nous affirme,

1 II, p. 647, comp. AvaiU-propos rie la 2« cdit., p. VI. Quand une autre édition n'est pas indiquée, qu'il soit entendu que je cite d'après la première.

- Strauss, Das Leben Jesu, II, p. 730 et suiv. Die chrislUche Glaubenslehre (1840 et 1841, en 2 vol.), II, p. 731 et suiv. Comp. Hegel, Philosophie de la religion, II, p. 181 et suiv., 204 et suiv. (Tome XII des Œuvres complètes, édit. de Berlin, 1837.) Cette conception culmine, d'après Strauss, dans la christologie. (Vie de Jésus, II, p. 730, 73i.)

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sont, au contraire, la seule réalité. La pensée est une sécrétion du cerveau ; tout ce qui se perçoit provient de la matière, dont les lois fatales enlacent le monde comme un tissu de i'er aux mailles inilexibles : voilà le principe substantiel de toutes choses et le dernier mot de l'explication de l'univers.

Telles sont les deux conceptions rivales qui se sont partagé les faveurs de la pensée moderne, et dont l'une ne voit partout qu'idée, tandis que l'autre ne connaît (pie la matière, ce (pii revient à dire qu'elles représentent deux termes directement opposés. Cependant elles se rencontrent en ceci, c'est (pie leur trait commun est le déterminisme, cette théorie qui, dans l'enchaînement rit>oureux des phénomènes, n'accorde aucune place à la liberté. Or, on comprend que les auteurs qui partent de ces prémisses rejettent sans hésiter le miracle, qui n'est pour eux qu'une interruption capricieuse de la nature et de ses lois. Aussi les récits de faits surnaturels ne leur apparaissent-ils que comme le produit d'une imagination désordonnée, telle qu'elle se développe chez les peuples encore enfants, qui remplissent l'univers de leurs fantaisies grossières ou naïves, parce qu'ils ne peuvent en expliquer ni l'ensemble organique, ni le développement.

Voilà le dernier fond métaphysique de la nv^'ilioii priori du miracle : si l'on admet le déterminisme comme prouvé, cette théorie se dresse, pareille à une montagne, eji face des évangiles ; c'est une masse compacte que rien ne saurait ébranler. Seulement ou ne doit pas oublier (jue ce système n'est après tout qu'une hypothèse philosophicpie ; tandis (pi'il faudrait, au contraire, pour ([u'il fut en droit d'im[)0ser à l'histoire ses résultats, qu'il se présentât avec une telle Force d'éN'idence, qu'on ne piU le repousser sans sortir des conditions de la science et des exigences du sens commun, (ju'il eût la valeur d'une de ces propositions logicpies (pii ne se démontrent pas, parce qu'elles se retrouvent au point de départ de toutes les opérations de la pensée. L'idéalisme luîgélien ou le matérialisme n^pondent-ils à cette condition ? Dans sa Vie de

Jésus pour le peuple allemand, Strauss semble le croire. « Gomme il y a beaucoup de doctrines métaphysiques, dit-il, et que les défenseurs de l'une ont coutume de rejeter l'autre, on pourrait dire que la preuve de l'historien qui fonde sa nég-ation du miracle sur de tels arguments cesse par là môme d'avoir une valeur g-énérale s'imposant à tous. » — « Heureusement, continue-t-il, il se rencontre que toutes les théories philosophiques, toutes celles du jnoins qui méritent ce nom. sont d'accord sur la nég-ation du miracle ^ »

« Toutes celles du moins qui méritent ce nom ; » rien de plus sig-nificatif que ce procédé de polémique. Autrement dit, d'entre les systèmes divers qui courent le monde, un seul est le bon, et c'est le mien, déclare naïvement le critique. Quant à l'opinion des adversaires, comme elle est absurde, il n'y a pas lieu de s'y arrêter. Cependant cette exécution sommaire ne saurait trancher la question qui, pour tout homme impartial, demeure ouverte. En fait, le déterminisme n'est pas la seule philosophie qui existe ; il en est d'autres encore, qui cherchent à rendre compte des phénomènes de la liberté. Les solutions déterministes sont plus nombreuses sans doute, et puissant est l'ascendant qu'elles exercent sur la pensée moderne. Quoi de plus séduisant que cette doctrine qui, par son enchaînement inflexible, retrouve toujours les causes dans les effets et donne la formule logique de toutes choses ? Au milieu de ce savant échafaudage, la liberté n'arrive-t-elle pas comme un enfant mal appris dont les brusques mouvements menacent de tout gâter ?

Et pourtant, si le monde moral n'est pas une illusion, nous sommes invinciblement conduits à affirmer la responsabilité des actions humaines. De là les efforts tentés de nos jours encore par des penseurs de mérite poiu' faire dans leur théorie une place à la liberté. Or, dès qu'on la reconnaît, la liberté réclame un siège d'honneur ; elle se [)résente en reine ;

1 p. 147. C'est nous qui soulignons.

H c'est elle aussi qui fournit le principe autour duquel les éléments de la conception philosophique se groupent par un mouvement naturel. Les détails peuvent varier, Tintuition directrice et dominante demeure : voici, me paraît-il, quels sont, dans un essai d'explication du monde fait à ce point de vue, les idées essentielles à relever^.

1» L'homme se sent à la fois libre et esclave, esclave de sa conscience, libre de se soumettre ou de résister. Ce tribunal intérieur qui nous impose ses arrêts atteste l'existence d'un être suprême dont le pouvoir nous domine. Mais l'homme étant libre. Dieu doit l'être aussi ; autrement Dieu ne serait pas supérieur à l'homme. Liberté de t'homme et liberté de Dieu, en même temps que dépendance de l'homme envers Dieu ; tels sont les faits qui ressortent d'abord de l'observation de la vie relig-ieuse et morale.

2" Cette dépendance de l'homme vis-à-vis de Dieu ne se réalise pas dans les conditions ordinaires de l'existence actuelle, ce qui signifie que l'Jiomme a mal usé de sa liberté.

3° D'autre part le fait que nous subsistons, bien qu'en révolte contre Dieu, prouve que le péché n'a pas déployé jusqu'au bout ses conséquences de mort : Dieu pardonne.

4° Dieu pardonne en relevant le pécheur, et l'expérience enseigne que Dieu relève le pécheur en intervenant dans l'histoire, le miracle étant le mode de cette intervention. Si l'état naturel de l'homme, à la suite du péché, est l'esclavage et la mort, le surnaturel représente, au contraire, la liberté et la vie, puisqu'il est la force divine pénétrant l'humanité

* On sait que les liypothèsos orientées dans ce sens remontent à Kant, avec la distinction marquée que cet auteur établit entre le phénomène, m règne le déterminisme (Critique de la raison pure), et le noumène, sanctuaire inviolable de la liberté (6>ftiqne de la raison pratique). Il est à re^'retter que le mouvement philosophique allemand issu de ce célèbre penseur (Fichte, Sclielting, Hegel) se soit attaché d'une manière exclusive à la critique de la raison pure. Mais l'autre élément du i)roblème a été remis en honneur à notre époque par des lionnnes tels que MM. Cli. Seorétan ot llenouviei'. La Philosophie de la liberté de M, Ch. Secrétan, si môme on n'en accepte qn'en partie les résultats, mérite sm-toid, d'être rappelée.

déchue, pour refouler les influences funestes qui nous poussent ù la ruine en nous éloignant de Dieu.

5° Il y a donc eu dans l'histoire une période miraculeuse, celle de l'intervention de Dieu dans le sens qui vient d'être indiqué. Or, Jésus étant l'instrument par excellence de cette action, les miracles de la Bible se groupent autour de cet être mystérieux qui seul nous en donne la clef, parce qu'il en est le principe organique, lui, le miracle des miracles, civ ([ui Dieu s'est abaissé jusqu'à sa créature pour imprimer une direction nouvelle à la marche de l'humanité.

Voilà, rapidement esquissés, les grands traits d'une philosophie chrétienne telle que l'ont formulée plusieurs penseurs éminents. Or, loin d'être un accident, une rupture de l'ordre, le miracle a sa place marquée dans cette conception, puisqu'il révèle l'action d'une force supérieure en vue du but moral que Dieu assigne au monde. Ne voit-on pas partout dans l'univers les êtres se grouper en catégories ayant chacune les lois qui lui sont propres ? La plante se reproduit et grandit, tandis que le minéral est inerte. L'animal à son tour, par son mouvement et ses allures, rompt l'ordre des règnes inférieurs. Si l'humble arbuste pouvait parler, que dirait-il à la vue du chevreuil qui bondit ou de l'oiseau (jui traverse l'espace ? Chaque fois que le cercle s'étend ap[)arait un principe qui ne s'était pas manifesté jusqu'alors, et tous ils se superposent de telle sorte que, loin de se contrarier, ils concourent à l'unité de l'ensemble. De la même manière le miracle prouve l'intervention d'une volonté suprême reconstituant la vie morale troublée par le péché. On s'indigne, comme d'un fait monstrueux, de ce qu'on appelle une rupture arbitraire des lois naturelles. Mais on oublie, lorsqu'on raisonne ainsi, (|ue l'état ordinaire de l'homme étant le péché, avec son triste cortège de souillures et de soulfrances, le surnaturel, dans lequel éclate la force divine qui nous en affranchit, se présente comme une restauration et non comme un désordre, puisqu'il est l'expression d'une vie plus élevée

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et f[u'il rétablit le lien des êtres en réconciliant riiomme avec Dieu ^ ?

Au déterminisme s'oppose donc une philosophie de la liberté, dont le trait distinctif, quelque forme qu'elle revête, est de chercher à rendre compte des phénomènes de la religion et de la moralité. Suivant le point de vue théorique qu'on adopte, on dira donc que le miracle est un non-sens, ou bien, au contraire, on y verra la preuve de l'intervention de Dieu dans le monde. Je me hâte d'ajouter que je n'ai pas à discuter ici les mérites de ces systèmes ; qu'il me suffise de rappeler qu'ils existent, qu'aucun d'eux ne saurait être écarté d'avance sans arbitraire, et que, par conséquent, l'historien ne doit puiser ni dans l'un ni dans l'autre ses arguments pour ou contre la réalité d'un fait. Aussi la critique impartiale rejettera-t-elle comme incorrects soit le procédé du dogmatiste qui déclare que tous les récits de miracles de la Bible sont historiques, parce qu'ils sont dans la Bible ; soit la prétention du philosophe déterministe qui décide que tous les récits de miracles de la Bible sont fictifs, parce que ce sont des récits de miracles. Dans les deux cas on fait violence à l'histoire, en lui imposant des théories préconçues dont elle n'a que faire ; dans les deux cas on se rend coupable de pétition de principe, en fixant de parti pris ce qui doit être, au lieu de rechercher avec exactitude ce qui est.

B. Voilà ce qu'ont fort bien compris d'autres critiques, ([ui, pour éviter cet écueil, fondent leur négadon non sur des arg-uments philosophiques à priori, mais sur les exigences de la méthode historique. « L'école de Tubingue, déclare Zeller par exemple, pose la question comme suit : Lequel est le plus vraisemblable, qu'un fait qui contredit toute analogie se soit réellement passé, ou que la tradition ([ui le rapporte soit lausse? » A quoi l'auteur répond que le choix ne saurait êlre

^ Comp., (I.'tns uti sens analogue, le remarquable développement fie M. Ch. (îore, attestant le caractère à la fois surnaturel et naturel du christianisme : Tlie Incarnation of Ihe Son of God (Londres, 1891), p. 29-53,245,246.

douteux, rexpérience nous faisant connaître un nombre énorme de cas d'observations inexactes et de fictions réfléchies ou inconscientes, mais aucun de miracle vraiment prouvé ^ .

La même position a été prise en France, avec bien plus de ibrce encore, par Ernest Renan. « Si le miracle a quelque réalité, déclare-t-il dans la préface de la treizième édition de sa Vie de Jésus, mon livre n'est qu'un tissu d'erreurs.... Que si, au contraire, le miracle est une chose inadmissible, j'ai eu raison d'envisager les livres qui contiennent des récits miraculeux comme des histoires mêlées de fictions, comme des légendes pleines d'inexactitudes, d'erreurs, de partis systématiques. » — « Et qu'on ne dise pas qu'une telle manière de poser la question implique une pétition de principe, que nous supposons à priori ce qui est à prouver par le détail, savoir que les miracles racontés par les évangiles n'ont pas eu de réalité, que les évangiles ne sont pas des livres écrits avec la participation de la divinité. Ces deux négations-là ne sont

pas chez nous le résultat de l'exégèse Elles sont le fruit

d'inie expérience qui n'a point été démentie. Les miracles sont de ces choses qui n'arrivent jamais ; les gens crédules seuls croient en voir ; on n'en peut citer un seul qui se soit passé devant des témoins capables de le constater ^. » — « Ce n'est donc pas au nom de telle ou telle philosophie, c'est au nom d'une constante expérience que nous bannissons le miracle de l'histoire. Nous ne disons pas : Le miracle est impossible ; nous disons : Il n'y a pas eu jusqu'ici de miracle constaté ^. »

Voilà le surnaturel rejeté non en vertu d'un argument déterministe à priori, mais au nom de la méthode historique, ce qui est sans contredit plus habile et plus correct. La force

^ Art. Die Tubinger hislorische Schule (von SybeVs historische Zeltschrift. 1860), p. 90 et suiv. Comp. un raisonnement analogue chez Baur : Ule Tubinger Schule und ihre Stellung *ur Gegemvart (2° édit., 1860); p. 14 et 15.

2 P. V et VI.

^ Introduction à la même édit., p. XCVI.

<lc ce raisonnement, c'est que, de nos jours en effet, il n'arrive g-uère qu'on constate des miracles. Je dis que cela n'arrive g-uère ; car, qui oserait affirmer qu'il ne s'en produise jamais, que Dieu ne réponde pas lorsqu'on l'invoque, et que certaines prières ne soient pas suivies d'exaucements merveilleux ^ ? Cependant le miracle, j'en conviens, n'occupe pas dans le monde actuel la place qu'il avait au temps de Jésus et des apôtres. Mais du fait qu'il est rare ou nul à notre époque, a-t-on le droit de conclure qu'il l'a toujours été ? L'état religieux de la génération présente est-il la règle absolue de ce qui a dû se passer il y a dix-huit siècles ?

Pour répondre à cette question, qu'on veuille bien remonter aux principes qui ont été posés. Si vraiment Dieu est intervenu dans l'histoire pour affranchir l'homme du péché, il doit y avoir eu, comme je l'ai fait voir, une période miraculeuse, marquant l'entrée dans l'humanité de la force rédemptrice. Refoulant les influences anciennes, l'élément nouveau se manifeste d'abord dans son opposition à la vie naturelle. Les deux mondes paraissent être en conflit ; l'ordre semble suspendu, jusqu'à ce que la sève divine pénètre par degrés la vie humaine. Bouillonnant à sa source, le fleuve, une fois formé, se répand alors en ondes paisibles dans la plaine qu'il fertilise et qu'il enrichit.

N'est-ce pas un phénomène connu de quiconque a fait l'expérience du christianisme ? Quand pour la première fois l'Esprit de Dieu l'a saisi, il s'est senti brusquement arraché aux conditions ordinaires de l'existence ; tout semblait bouleversé <lans sa vie : mais la grâce a changé graduellement la nature, et du vieil homme est sorti, par un acte de la puissance divine, l'homme nouveau. Pourquoi donc n'en serait-il pas de môme dans l'histoire, ou de quel droit écarterait-on d'avance la possibilité d'une telle transformation ? « Les miracles, affirme

^ Je renvoie, par exemple, le lecteur à la biographie du célèbre Blumhardt de BoU. (En français, Jean-Christophe Blumhardt, le pasteur des bains de BoU, par F. Grin. Lausanne, 1883.)

E. Renan, sont de ces choses qui n'arrivent jamais. » — « C'est au nom d'une constante expérience que nous bannissons Je miracle de l'histoire. » Un moment, je vous prie, vous ([ui vous piquez de rigueur scientifique et d'impartialité. D'où tirez-vous que le miracle n'arrive jamais, et que telle est la leçon constante de l'expérience ? Veuillez considérel', par exemple, le témoignage d'un homme dont la puissance de pensée et l'énergie pratique prouvent assez la force et la lucidité. Dans sa seconde épitre à l'Eglise de Corinthe, — lettre dont la critique même la plus exigeante a admis l'authen licite, — l'apôtre Paul, prenant à témoins ses lecteurs de la vérité de son affirmation, s'écrie : « Les preuves de mon apostolat ont éclaté parmi vous par une patience à toute épreuve, par des signes, des prodiges et des miracles. » (2 Cor. XII, 12.) Oui donc vous autorise à dire que le miracle n'arrive pas, sinon le fait que vous n'en avez jamais vu et ([u'iJ ne s'en est janiais produit dans la société qui vous est familière ? Mais esl-il légitime de considérer ainsi les caractères historiques de votre époque comme déterminant d'une manière absolue ce qui a dû se passer autrefois ? Une des con(juêtes scientifiques de notre temps n'est-elle pas la liberté d'esprit qui nous a fait reconnaître que, loin d'imposer ses vues à la période dont il s'occupe, l'historien doit s'efforcer de la saisir dans son originalité ? Ou bien il faut renoncer à dire que « le miracle est une de ces choses qui n'arrivent jamais, » pour se demander, comme doit le faire toute critique impartiale, si vraiment il n'y a jamais eu de fait surnaturel ; ou bien, si l'on repousse d'avance cet examen nécessaire, il devient évident qu'on se fonde, non sur l'observation, mais sur un à priori philosophique, ce qui nous ramène à la méthode dogmatique dont j'ai déjà signalé l'arbitraire et le parti pris.

III. Nous concluons donc que l'historien ne doit subir le joug d'aucun système, Jiiais (pie sa tâche est de constater les

IViils, en pesant la valeur des témoignages qui les rapportent, et de Jcs reconstituer autant que possible dans leur intégi'ité. Il faut ajouter que, si la discussion de la crédibilité des sources suppose l'analyse minutieuse des documents, la reproduction du contenu, d'autre part, ne saurait s'opérer sans une certaine parenté (l'esprit du narrateur avec le sujet qu'il a l'ambition lie faire revivre. L'iiistorien doit être critique, ce cpii signifie rpi'il est tenu de reclierclier en toute vérité ce (jue valent les renseignements qu'il utilise. Mais dans une certaine mesure il est aussi /?oe7e, c'est-à-dire qu'il doit entrer dans l'âme de son héros pour y saisir le mouvement de la vie et pour le rendre avec chaleur et avec fidélité. Humboldt l'a fort bien dit : « La pure relation d'un fait est aussi peu de l'histoire, que l'énumération des traits d'une personne ne serait un portrait ; comme dans l'expression de la physionomie, il y a dans le nexe du plus simple événement une unité vivante qui permet seule de le comprendre et de le reproduire''. »

Les deux premières règles qui viennent d'être développées ont revendiqué pour le biographe de Jésus le bénéfice dw droit commun, soit en face du dogmatisme qui fait à la Bible tujc position privilégiée en la déclarant d'emblée franche de; toute erreur, soit en présence de la critique non moins exclusive qui impose d'avance aux évang'iles ce qui doit être, au lien de rechercher ce qui est. Si donc la qualité maîtresse de l'historien doit être l'impartialité, en quoi consiste cette dis- [)Osition nécessaire? Exige-t-elle que le narrateur fasse le vide <lans son esprit et qu'il étoude les sentiments de son ame ? -Mais en le réduisant au rôle ingrat de machine à enregistrer, on rabaisserait son travail à n'être (pi'une sèche chronit[ue, niie énumératioji monotone, .le le répèle, l'historien digne de <"e nom n'est pas seulement critique, c'est-à-dire libre de tout système à priori fpu' obscurcirait sa vue ; il est aussi créateur <laiis la mesure où l'homme peut l'être, puisque, pour faire

' (;ité par Rilschl, Enlslehung der aUlcalholischen Kirche, p. 2 rie la jr" édil.

agir et parler le héros qu'il met en scène, il reconstitue l'intimité de sa vie, en s'associant aux efforts de sa pensée et aux impulsions de son cœur.

Peut-être ne serait-il pas difficile de montrer que, dans l'étude de la vie de Jésus, cette parenté spirituelle est inséparable de la foi chrétienne, que tant qu'on ne s'est pas donné au Sauveur, on ne saurait obtenir l'intelligence de sa personne et de son œuvre, et que, si le non croyant peut assurément critiquer le contenu des documents bibliques, seul le disciple de Christ est en mesure de grouper en une figure réelle ces traits épars. Qu'il me suffise de constater que, loin de le placer, comme on l'a dit, dans une situation défavorable, la foi donne à l'historien de Jésus une supériorité marquée, puisque, sans rien lui ôter de son exactitude, — les procédés d'investigation dont il s'inspire demeurant ceux de toute science quelconque, — elle lui fait d'autant mieux saisir cette personnalité mystérieuse, qui ne se livre qu'à ceux qui s'effacent devant elle dans l'obéissance et dans l'amour. En réalité, à moins qu'on ne conteste qu'une étude suppose la connaissance de son objet, on doit concéder qu'il faut vivre de l'Esprit de Christ pour pénétrer, autant que l'homme le peut, dans son intimité et pour avoir la clef des énigmes de sa vie. Aussi concluons-nous en énonçant une troisième proposition, qui s'ajoute comme complément indispensable aux deux premières. L'impartialité nécessaire à notre travail ne saurait être l'indifférence ; pour bien comprendre le Sauveur des hommes, il faut s'unir à lui par cette sympathie vivante que crée seule la communauté de pensée et d'action^.

' C'est ce que M. J.-A. Porret a fait ressortir avec beaucoup de Justesse dans sa publication récente : Trois vies de Jésus (Slrauss, Renan, Keitn), Genève, 1893, p. 55-57.

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