CHAPITRE V Le jugement et le siècle à venir
Mais la gloire réservée aux rachetés du Seigneur ne saurait faire oublier que, en dehors de ce royaume de paix et de félicité, il reste le sombre empire, la puissance sinistre des ténèbres, l'inimitié des pécheurs qui demeurent obstinément rebelles à Dieu. Dans ce contraste éclate le mystère le plus poignant du drame de l'existence. « Dieu a tant aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle : » tel est le message de la miséricorde divine, parole de joie et d'espérance que la raison confirme en aspirant à l'unité, la conscience en réclamant la victoire finale du bien, la destruction de la mort par la vie.
Et pourtant l'enseignement johannique n'en laisse pas moins subsister l'opposition ; car si, du haut du ciel, Jésus attire les hommes à lui (XII, 32), l'expérience est là pour rappeler que, loin de subir irrésistiblement cette attraction, un grand nombre se roidissent et se détournent de la lumière. Ce sont ceux qui préfèrent malgré tout le service du péché et au sujet desquels Jésus a prononcé ce mot redoutable : « Je ne te prie pas pour le monde » (XVII, 9), comme s'il les mettait en dehors de toute perspective possible de relèvement. Par quels artifices ce royaume malfaisant peut-il donc maintenir, même en face du Dieu des cieux, son pouvoir de ruine et d'esclavage? c'est ce que Jésus développe en décri-
vaiît, en même temps que les progrès de la vie, rinfliience qu'elle exerce sur les hommes en vue du jugement.
Le sens primitif de ce dernier mot est caractéristique ; l'idée qui s'y exprime est, en effet, celle d'un triage'^, acception très nettement marquée dans les discours du quatrième évangile, avec la distinction précise qu'ils établissent entre la vie et la mort. Seulement la séparation qui s'opère à la suite de l'œuvre de Christ n'a rien de violent, d'imprévu, d'arbitraire. D'après l'enseignement du Sauveur, il faut au contraire que, par l'action révélatrice qu'exerce la vérité, les pensées secrètes sortent des régions profondes du cœur pour manifester au grand jour leurs conséquences. « En ceci, dit-il, consiste le jugement, c'est que, la lumière étant venue dans le monde, les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises. » (III, 19.)
Cette pensée implique d'abord que ceux qui font le mal avant d'avoir connu Jésus-Christ s'y livrent comme instinctivement et sans bien s'en rendre compte. Tant que le soleil ne monte pas à l'horizon, les ombres de la nuit noient toutes choses et font disparaître les formes et les contrastes : telle était en quelque mesure, avant qu'eût retenti sur la terre le message de la grâce, la situation spirituelle de l'humanité. Non que les hommes fussent absolument inconscients, ou qu'il n'y eût dans leur égarement qu'une erreur excusable et sans portée. Comme nous l'avons montré dans une partie précédente de notre étude, même dans cet état d'obscurité relative, les uns poursuivent le mal avec les élans d'une passion brutale, tandis que d'autres recherchent sérieusement la délivrance, tous étant du reste engagés, aussi longtemps qu'ils n'ont pas reçu le salut de l'Evangile, dans une voie dont l'issue naturelle est la mort. Mais enfin, même dans ces limites qu'il importe de maintenir, la condamnation du pécheur qui ignore Jésus-Christ ne saurait être définitive :
' Kçiaiç, KçivELV. — kq'lvelv naçnôv te koI àxvaç.
car Dieu ne lui est pas encore apparu face à face ; il n'a pas repoussé sciemment les appels de la miséricorde éternelle ; dans ses rapports avec la vérité, il ne sait pas au juste ce qu'il accepte ou ce qu'il refuse ; aussi peut-il alléguer, jusqu'à un certain point, le manque de lumière pour expliquer sa révolte ; la position qu'il a prise est moins l'hostilité implacable qu'une sorte d'indifférence maussade faite en partie de malentendus et d'aveug-les préjugés.
Tout change subitement, au contraire, avec la venue au monde du Fils unique du Père. Si distinct est le langage qu'il fait entendre, qu'en présence de cette manifestation suprême,
— et qui s'est mise si bien à la portée des hommes, — il ne reste qu'à adorer et se soumettre, ou bien à se replonger avec colère dans l'obscurité. Lorsque les clartés radieuses du ciel ont resplendi sur la terre, ceux que retiennent encore des liens d'impureté s'enveloppent de ténèbres par haine de la lumière et se « jugent » eux-mêmes en foulant audacieusement aux pieds la vérité. Aussi comprend-on que l'évangile de Jean applique l'idée de jugement au mal plutôt qu'au bien, aux esclaves du péché plutôt qu'à ceux qui recherchent et qui reçoivent la délivrance^. Le rebelle n'a qu'à se montrer tel qu'il est, en tirant jusqu'au bout les conséquences de ses principes, — ce qui est l'idée johannique du jugement,
— pour tomber sous le coup de la sentence di^dne : tandis que, s'il veut obtenir la vie, il faut qu'il soit transformé jusque dans le fond de son être par la grâce toute puissante du Seigneur. (III, 3; V, 21.)
C'est dans un sens analogue que Jésus, tout en déclarant qu'il est apparu sur la terre pour juger (V, 22, 27 ; IX, 39), donne à peu de distance l'affirmation contraire (III, 17 ; XII, 47 ; comp. VIII, 15) : voici, me paraît-il, quelle est la portée de cette opposition. Il est vrai que, d'un côté, « Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais
* « '0 Triarebuv oh KçivsTai' 6 fiy ■Ktarebuv yôi] Kéicçirai,. » (Ilf, 18.)
pour sauver le monde » (III, 17) : car ce qui pousse l'Eternel à s'abaisser jusqu'à l'homme, c'est une pensée de miséricorde et non de réprobation ^. Dans ses compassions insondables, Dieu fait grâce aux pécheurs : tel est le message d'amour de l'Evangile. Mais celui qui méprise ce bienfait se « juge » en révélant sa malice et son incrédulité secrètes, ce qui permet également de dire que Christ est « venu dans ce monde pour y exercer un jugement. » (IX, 39.) Ainsi compris, loin d'être une distribution de peines ou de récompenses imméritées, le jugement ne fait que mettre en lumière les sentiments qui s'agitent au fond des cœurs. Suivant que les hommes dirigent vers le bien ou vers le mal l'effort de leur activité morale ^, le Sauveur discerne un double mouvement flans leur vie, l'aspiration des uns étant de s'arracher aux ténèbres au moment même où d'autres, — semblables peut-être aux premiers en apparence, — n'ont pour la lumière que défiance et sourde hostilité. (III, 20, 21.) Ces deux courants vagues, indistincts avant l'intervention de l'œuvre de Jésus- Christ, se dessinent au contact de l'Evangile : alors les incertitudes disparaissent, les ombres se dissipent, toutes les pensées se dévoilent, il faut prendre parti pour ou contre la vérité. Aussi ceux qui préfèrent le service du péché s'affirment-ils dans leur endurcissement, tandis que les âmes altérées de sainteté viennent à celui dans lequel elles saluent avec amour leur libérateur et leur maître. Tel est le triage que le Sauveur opère par le fait de sa présence, lui qui agit sur le monde
' Celte thèse est justement l'inverse de celle des Pharisiens, d'après lesquels l'œuvre du Messie devait être avant tout de juger les païens, c'est-à-dire le monde. Dans tout le cours de l'entretien auquel appartient cette parole, Jésus prend le contre-pied de la doctrine courante (voir l'exégèse; comp. p. 151, 528 n.2): aussi les vérités développées dans ce discours perdent-elles absolument leur raison d'être, lorsqu'on en restreint le sens en ne les appliquant qu'aux Juifs, ainsi que le proposait récemment M. Dclffdans son interprétation du mot KÔafioç, tel que le comprend le quatrième évangile. {Nocli dnmal das vierle Ev. und seine AnUienticilàt, dans les Tlieol. Slud. u. Kril. de 1892, l^i' cah,, p. 72 et suiv.) C'est là, me paraît-il, énerver le texte, en en faussant l'idée et en lui "tant toute originalité.
2 « 'f/yà-iiaav naAlov. )> (III, 19 ; V, 40; VII, 17 ; VHl, 44.)
comme un aimant spirituel d'une force incomparable, pour attirer ceux qui le cherchent et pour repousser ses adversaires, marquant ainsi toujours mieux la limite entre les deux royaumes qui luttent au sein de l'humanité ^
Le jugement commence donc, d'après la conception johannique, dès l'heure décisive où l'on apprend à connaître Jésus- Christ. Résulte-t-il cependant de là que cette thèse soit la seule que donne le quatrième évang-ile, et qu'elle exclue celle d'une rétribution à venir lors du retour glorieux du Messie ? « L'idée d'un jugement futur et universel, répond Ed. Reuss, est répudiée comme quelque chose de superflu, comme dénuée de fondement au point de vue théologique (III, 17 et suiv. ; XJI, 47 et suiv.) ; et s'il est question dans cette circonstance du dernier jour (XII, 48), il s'agit évidemment de la manière dont le sort de chaque individu sera réglé lors de sa mort, conformément au rapport dans lequel il sera placé à l'égard du Sauveur 2. »
D'après cette théorie, l'eschatologie ainsi présentée est des plus simples, c'est-à-dire qu'on la supprime ; après quoi la critique ne manque pas d'opposer au symbolisme grossier des synoptiques la largeur et l'élévation de vues du héros mis en scène dans les récits de saint Jean. Nous nous sommes expliqué précédemment déjà sur ce prétendu matérialisme des trois premiers évangiles. Quant au quatrième, donne-t-il en réalité l'enseignement qu'on suppose, et si, de fait, les textes condamnent cette exégèse, si le Christ johannique a parlé, lui aussi, d'un jugement à venir, ne faut-il voir dans les déclarations qui se rapportent à ce sujet qu'une excroissance maladive du système, un emprunt fâcheux fait aux idées de
1 III, 18-21 ; IX, 39. Comp., dans les synoptiques, Mattli. X, "26 et surtout Luc II, 34, 35.
2 II, p. 559. En face de ce spiritualisme exagéré qu'on attribue à l'évangile de Jean, A.-H. Franke a fort bien relevé les rapports du contenu didactique de ce livre avec l'eschatologio hébraïque. {Das aile Tesl. bel Joh., p. IM et suiv., 164.) « Le jugement intérieur, écrit dans le même sens M. Bcysclilag, ne rend pas inutile le jugement à venir; bien au contraire, il le réclame. » (l, p. 289.)
l'époque, ou bien serait-ce peut-être une interprétation erronée des disciples, incapables d'apprécier et de comprendre le spiritualisme du Seig-neur ?
L'étude du fragment XII, 47, 48, qui résume toute la pensée de Jésus * (comp. III, 17), nous fournira, je crois, la solution du problème. Voici d'abord quel est le contexte de cette déclaration. Les disciples s'étaient souvent demandé, non sans étonnement, pourquoi le Christ n'écrasait pas ses adversaires : témoin Jean-Baptiste, qui se scandalisait en entendant parler des miracles d'amour du Messie (Matth. XI, 2, 6) ; témoin l'auteur du quatrième évang'ile, qui, dans les jours de sa jeunesse, eût voulu faire descendre le feu du ciel sur les ennemis du Sauveur. (Luc IX, 54.) On comprend que, à certaines "heures, cette pensée les ait poursuivis avec une ténacité obsédante : qu'on se représente les difficultés et les angoisses de leur situation. Ces hommes savent que Jésus est le Libérateur, revêtu d'une puissance divine. D'autre part, ils le voient entouré de malveillance, d'inimitié, d'attaques haineuses et brutales. Ils n'ig-norent pas que leur maître n'aurait qu'un mot à dire pour faire rentrer dans la poussière tous ses persécuteurs. Ce mot de sainte vengeance, pourquoi Christ ne le prononce-t-il pas ? Pourquoi ? Voici ce que répond le Seigneur lui-même : « Si quelqu'un, dit-il, entend mes paroles et ne les garde point, ce n'est pas moi qui le juge ; car je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour sauver le monde. Celui qui me rejette et qui ne reçoit pas mes paroles a son juge : la parole que j'ai annoncée, c'est elle qui le jugera au dernier jour 2. » (XII, 47, 48.)
En d'autres termes, l'œuvre du Sauveur étant avant tout intérieure, ses adversaires se punissent assez eux-mêmes en
1 Comp. p. 169.
2 On sait que, d'après l'idée des Juifs, Israël, en bloc, devait être sauvé (comp. Matth. III, 9) ; le monde, en bloc, condamné : Jésus s'élève déjà contre cette théorie pharisaïque dans son entretien avec Nicodème. (III, 13-21 ; à savoir : a) v. 13, 14, le roi messianique; h) v. 15, 16, le peuple messianique; c) v. 17-21, le jugement messianique ; relire surtout le v. 17.)
ENSlilGNEMEXT DE JÉSUS 529
repoussant la vérité. Jésus, lui, a pour mission non de faire périr, mais d'arracher aux étreintes de la mort ceux qui reçoivent le message de la g-râce. Et quant aux incrédules qui ferment Toreille à ses appels, c'est l'Evangile qui se retournera contre eux, comme un glaive flamboyant, au jour de la rétribution finale (comp. III, 36) : idée profonde, éminemment spirituelle et d'autant plus saisissante, du jugement à venir. Pas d'arbitraire, pas de coup de théâtre, pas de décret imprévu d'un juge irresponsable, parce qu'il est tout-puissant. Vous qui me méprisez, déclare le Seigneur, la parole que vous avez foulée aux pieds sera, à ce moment solennel, votre ennemi le plus redoutable. Elle se dressera devant vous comme une accusatrice pour vous consumer du feu de son regard. Sous le coup de son arrêt, vous n'aurez qu'à courber la tête, car vous connaîtrez alors le prix éternel du salut que vous avez volontairement repoussé. Certes vous ne pourrez pas alléguer, pour vous couvrir, l'excuse de l'ignorance ; que de fois ces vérités vous ont été proclamées et répétées ! La parole que je vous
l ai annoncée, c'est elle qui vous jugera au dernier jour.
Deux idées surtout ressortent de ce texte remarquable :
i la première, c'est qu'il y aura, sans aucun doute, un jugement
fiual d'après le quatrième évangile ; la seconde, c'est que cette sentence suprême ne fera, d'autre part, que mettre au jour les conséquences de la position que chaque homme aura prise ici-bas.
i° Tout d'abord, l'eschatologie johannique affirme la certitude de la rétribution à venir ; c'est tordre le sens des mots que de le méconnaître. On a allégué que le retour par l'Esprit est la seule « parousie » que le Seigneur admette. (XIV, 18.) Mais dans la suite du discours sur lequel on fonde cette interprétation, Jésus n'exphque-t-il pas que la manifestation dont il parle ne sera connue que des disciples (XIV, 19, 22), tandis que « le dernier jour » mentionné ailleurs avec tant ^^ de sérieux et d'insistance (V, 29; VI, 89, 40, 44, 54 ; XII,
l- . RÉDEMPTION 34
47, 48) doit être un jugement pour le monde aussi bien qu'une révélation de vie pour les enfants de Dieu. Il est non moins inadmissible de restreindre, ainsi que Reuss estime pouvoir le faire, le mot de jugement à « la manière dont le sort de
, chaque individu sera rég-lé lors de sa mort » : car les expressions « mort » et « dernier jour > ne sont point synonymes (XI, 23), et la portée eschatolog-ique de la seconde ressort des textes qui y ajoutent l'idée de résurrection. (VI, 39, 40, 44, 54 ; comp. V, 28, 29.) Au terme du temps présent, il y aura donc une apparition glorieuse de Christ, venant du ciel pour exercer ses droits souverains ; car c'est à lui, le Sauveur, que le Père « a donné le pouvoir de juger, parce qu'il est Fils de l'homme ^ » (V, 27.)
Rien de plus caractéristique que cette dernière affirmation. C'est un des principes essentiels de la justice humaine, que la conduite d'un prévenu soit appréciée par ses pairs, pour qu'il y ait autant que. possible, entre le juge et l'accusé, analogie de situation morale. Comment mesurer, en effet, la gravité d'un délit, lorsqu'on ignore les épreuves et les douleurs subies avant la chute par le coupable? Or Christ, le révélateur de Dieu, est aussi le Fils de l'homme, et c'est parce qu'il est le Fils de l'homme qu'il est déclaré compétent pour nous
juger. Nous ne pourrons pas lui dire au dernier jour : « Tu étais au-dessus de la puissance du séducteur ; tu ne l'as pas connue ; aussi ne saurais-tu me comprendre ; les influences fatales qui m'ont poussé vers l'abîme ne t'ont jamais effleuré. » Nul n'oserait tenir à Jésus-Christ ce langage, puisque lui-même
a été « tenté comme nous en toutes choses, ainsi que l'atteste
l'Ecriture, sans commettre de péché ^. » (Hébr. IV, 15.) Telle est la garantie du jugement que le Fils exercera de
1 'E^ovaia est la compôtence unie à la puissance (Luc IV, 6), le droit {ë^efiri, Mattli. XII, 2; Jean XVIII, 31), auquel s'ajoute la force de s'imposer.
2 La distinction est fort bien marquée par le texte : car, si Christ vivifie en sa qualité de Fils de Dieu (V, 25, 26), c'est en sa qualité de Fils de l'homme qu'il juge ceux qui n'ont pas voulu se laisser vivifier par lui. (Vers. 27.)
la part du Père : or, d'après le même fragment du quatrième évang-ile (V, 28, 29), la résurrection des morts semble être unie étroitement à ce triage, attendu que le Seigneur mentionne deux résurrections distinctes, l'une de vie et l'autre de jug-ement i. On pourrait même conclure de la répétition du mot que ce contraste des destinées apparaîtra dans la création de deux organismes corporels correspondant soit à la déchéance des réprouvés, soit à la félicité des fidèles. Cependant cette conséquence, qu'on ne peut formuler qu'en prolong-eant les lignes, n'est pas tirée expressément par le texte, dont l'idée parait être de marquer plutôt b séparation dès lors définitive des deux catégories, ainsi que l'étroite relation du sort éternel des hommes avec les principes qu'ils auront professés durant leur vie et qui se manifesteront à la lumière éclatante du dernier jour.
2° L'heure décisive de l'existence, en effet, d'après cet enseignement du maître, n'est ni celle de la mort physique, ni même la crise que doit amener la venue glorieuse du Seigneur ; c'est le moment solennel où l'on a pris parti pour ou contre l'Evangile. Celui qui croit au Fils est, par ce fait, passé de la mort à la vie : c'est une révolution accomplie ; c'est une situation acquise où rien d'essentiel ne saurait être ajouté 2. Bien plus, cette vivification à laquelle participent ceux-là seuls que Christ reconnaît comme siens (sens de « ous déXsL », V, 21,23) est à la fois la raison d'être du triage qui s'opère dès ici-bas (v. 24-27) et la cause agissante de la résurrection finale. (Vers. 28-30.) Celui qui croit au Fils a la vie 3. Pour lui la dissolution du corps terrestre tombe au rang d'un incident, d'un événement sans importance ; ou plutôt, loin d'être, comme on le pense souvent, une diminution de forces, c'est le déploiement riche et plein de toutes les énergies
1 « 'Avâaraaiç s"^!.'? àvâaraaiç icçiaeuç, »
2 « METa[iè(i7]iiev ai rou davciTov eÏç tî/v Çu//v. » (V, 24.) •' « 7!/';\^e« Çu?/v alùvLov. )) Ibid.
Juimaines dans la communion désormais inaltérable du Sauveur. (XI, 26.) Or, comme Jésus vivifie l'homme tout entier^, la conséquence qui paraît découler de cet enseignement, c'est la simultanéité de la mort du fidèle et de la reconstitution de son être. Pourquoi la résurrection, c'est-à-dire la délivrance complète , serait-elle renvoyée à une époque lointaine? A quoi bon ce retard, qui vient arrêter en quelque mesure le triomphe de l'Evang-ile? Comment concilier avec cette mutilation momentanée l'intensité de vie qui rayonne de la personne rédemptrice du Seigneur ?
Cependant, malgré la force que plusieurs des paroles rapportées par l'apôtre donnent à cette conclusion, d'autres discours johanniques attestent la certitude d'une résurrection finale (V,"28, 29 ; VI, 39, 40, 44, 54), c'est-à-dire que nous retrouvons ici la dualité déjà signalée dans l'exposé de la doctrine synoptique, mais sans que les textes donnent aucun indice qui mette sur la voie de la solution. Dira-t-on, par exemple, que la deuxième série ne s'explique que comme un emprunt fait aux idées juives? Mais la difficulté ne saurait être supprimée par cette affirmation sommaire, car la doctrine qu'on prétend écarter de la sorte est si peu un horsd'œuvre dans l'enseignement évangélique, qu'elle se trouve au contraire en relation fort étroite avec la pensée générale du Sauveur. Après tout, pourquoi la communication de vie que Christ accorde dès maintenant à ceux qui l'aiment devraitelle exclure une manifestation solennelle devant le souverain juge? Saint Paul déjà ne montre-t-il pas tout ce qu'il y a d'insuffisant, de contradictoire même dans l'existence faite ici-bas aux fidèles ? Leur royauté est voilée ; le trésor céleste qu'ils ont reçu de leur maître, ils le gardent au milieu de beaucoup de douleurs et de misères. Elus et saints de Dieu, ils ont à lutter chaque jour contre le péché, qui ne leur
1 « 'Eyù el/M 7j hvàaraatç ical ?/ Çutj » (XI, 25), texte d'après lequel la fonction permanente (lu Christ est, semble-t-il, d'intervenir comme prince de la vie en arrachant, jour après jour, au sépulcre ses victimes.
éparg-ne ni ses insultes , ni ses morsures cruelles ; héritiers de la gloire divine, ils souffrent de l'opprobre des hommes et de leurs injustes persécutions.
Or, ce contraste entre le fait et le droit, cette opposition choquante ne serait pas levée si les croyants entraient en quelque sorte furtivement, chacun à l'heure de sa mort, dans le royaume qu'ils nomment leur héritage. Humihée à la face du monde, c'est à la face du monde que l'Eglise de Christ doit être exaltée un jour. Aussi, tout en reconnaissant des incohérences et des obscurités de détail, ne peut-on contester la haute valeur religieuse de la doctrine johannique d'une résurrection générale. On comprend de même que, d'après ce principe, le racheté du Seigneur « ne vienne pas en jugement » (V, 24) ; car il n'a pas à recevoir de nouveau la vie comme un bien qui lui serait conféré par une sentence spéciale, puisqu'il la possède déjà, pleine, inaltérable, jaillissante, en dépit de tous les obstacles et jusque dans l'éternité. (VI, 40; VII, 38.)
Un raisonnement analogue semble devoir s'appliquer aux rebelles. Ne sont-ils pas condamnés, eux aussi, dès ici-bas, par leur attitude vis-à-vis de Jésus-Christ, par leur endurcissement, par leur hostilité persistante ? Le quatrième évangile enseigne, en effet, que puisque le diable est irrévocablement déchu de son pouvoir, le Saint-Esprit dénonce un sort pareil à ceux qui, s'inféodant au royaume de l'ennemi, refusent de se laisser convaincre de péché et de justice. (XVI, 8- 11 * ; VIII, 44.) Toutefois il y a cette différence à noter entre
^ 'Eléy^ËL (v. 8), démonstration morale, ce qui ne signifie pas, cependant, que les incrédules, ceux dont « le père est le diable, » doivent en être touchés : car s'ils se laissaient « convaincre de péché et de justice, » en d'autres termes, s'ils en venaient à comprendre que le seul péché véritable consiste à repousser Jésus-Christ (v. D), parce que la seule justice digne de ce nom est celle dont le Christ glorifié est la source (v. 10), en reconnaissant ces vérités, ces hommes cesseraient précisément de faire partie « du monde, » c'est-à-dire que la déclaration de ce texte ne les concernerait plus. La conviction dont parle le Seigneur s'opère donc dans les esprits des disciples qui, bien que courbés sous le poids de l'afiliction, se fortifient à la pensée que, malgré son
les croyants et les adversaires de FEvang-ile, c'est que, si les uns connaissent déjà sur cette terre le prix du trésor que le Seig-neur leur confie, les autres s'aveuglent comme à plaisir et, tout enveloppés de ténèbres, se meuvent durant leur existence dans les illusions. Le pécheur ne cherche-t-il pas à se persuader que sa voie est droite et sûre ? Ne se berce-t-il pas de fausses espérances, jusqu'à ce que l'abîme s'ouvre, béant, inévitable, devant ses pas ? De là la nécessité d'une « résurrection de jugement » manifestant au grand jour les conséquences de sa malice et de sa folie. Que sera cette sentence qui frappera les rebelles ? Dieu les punira-t-il d'anéantissement, ou bien les convertira-t-il à son amour après un temps d'épreuve ? D'une manière quelconque détruira-t-il le mal, mettant un terme à ce conflit qui tourmente à la fois la raison et la conscience ? Dans les discours de l'évangile de Jean, quelque effort qu'on fasse pour en pénétrer le sens intime, ce mystère douloureux reste recouvert d'un voile qu'aucun des textes ne nous autorise à soulever.
arrogance et l'orgueil de son apparent triomphe, le monde qui les opprime est un condamné sur la tête duquel plane déjà la colère redoutable de Jéhova. (Comp. la relation des deux péricopes ; a) XV, 18-XVI, 4, la haine et les persécutions du monde ; h) XVI, 5-11, l'œuvre du Saint-Esprit, en tant que défenseur des chrétiens.) Dès maintenant donc, l'Esprit démontre la légitimité de ce jugement, qui deviendra public, indiscutable au jour de la rétribution finale.
Conclusion générale sur renseignement évangélique.
Lorsqu'on met en parallèle le contenu doctrinal des synoptiques et celui du texte johannique, on est saisi d'abord de l'intensité du contraste qui sépare ces deux enseignements. Les divergences de formes déjà sont caractéristiques. Dans le langage des trois premiers évangiles, tout est vif, imagé, populaire : ce sont des sentences frappées, ineffaçables et qui se gravent d'elles-mêmes dans l'esprit. Les discours insérés dans le récit de saint Jean sont au contraire étendus, d'un caractère élevé, parfois sublime, mais souvent obscurs et ne paraissent guère avoir été compris, ainsi que le montrent plusieurs interruptions et malentendus bizarres. Cependant, si cette opposition n'était qu'affaire de style, on pourrait alléguer, dans l'autre sens, que ces diversités ne vont pas jusqu'à s'exclure ^, qu'au reste elles s'expliquent sans peine, que, les discours évangéliques ayant été conservés de mémoire et rédigés dans un idiome différent de celui que parlait le Sauveur, l'apôtre Jean peut fort bien avoir rendu fidèlement dans un autre langage la pensée de son maître, et que rien ne prouve d'ailleurs que Jésus, dont la haute originalité ne saurait être niée, n'ait pas eu des modes d'enseignement qui variaient selon le caractère des vérités présentées ou suivant la situation morale et intellectuelle des auditeurs.
Mais ces variations de formes se compliquent de diver-
^ Il est fort inexact de représenter le quatrième évangile comme étant l'œuvre d'un écrivain ù culture hellénique. L'enchaînement des idées, la structure de la plirase, la couleur du style, l'exubérance des images, tout dénote au contraire la manière (le penser et de parler d'un Hébreu, (Voir déjà à la p. 15-1 de ce volume.)
g-ences de fond qui semblent parfois si graves, qu'on a été jusqu'à parler de doctrines contradictoires : voici, en particulier, sur quoi porte l'opposition. Si le Christ synoptique, dit-on, l'ait mention de sa personne, ce n'est que dans un petit nombre de textes isolés. (Matth. V, 11 ; X, 37-39 ; XI, 27.) D'une manière générale, il évite de se mettre en scène. Loin de s'attribuer une position médiatrice, il se borne à promulguer la loi de la nouvelle alliance, comme si ses auditeurs n'avaient qu'à la pratiquer d'eux-mêmes, comme s'ils étaient en mesure d'entrer en relation directe avec Dieu. Dans le quatrième évangile, au contraire, Jésus déclare avec insistance que, sans lui, nul ne peut venir au Père, que l'essentiel est de s'attacher à sa personne, qu'il est l'intermédiaire indispensable entre la terre et le ciel.
Or, cette différence de point de vue se retrouve, ajoute-t-on, jusque dans le détail des deux enseig'nements parallèles. Dans les synoptiques, tout pivote autour de la doctrine du royaume; dans le recueil johannique, ce sont les prérog-atives du Fils qui forment l'idée centrale de laquelle le reste dépend. L'idée même de la paternité de Dieu, universelle et largement humaine d'après l'ancienne tradition chrétienne (Matth. V, 45), prend dans l'autre document l'aspect d'une thèse métaphysique, puisqu'elle détermine moins les relations morales de Dieu et de son peuple que l'union d'essence de deux êtres qui font partie intégrante de la divinité^. Les termes de Père et de Fils marquent ce dédoublement de Dieu qui est le trait didactique le plus saillant du quatrième évangile.
Tel est, rapidement résumé, le résultat auquel a pu conduire un examen superficiel du problème : il est aisé de se représenter la conclusion qu'on a tirée de là. Jésus, concèdent les critiques favorables à cette explication, a fondé sans contredit une relig-ion nouvelle. Mais il ne prétend pas être lui-même l'objet de cette religion qu'il a créée. Le principe
' Comp., par exemple, Stap, Eludes hisloriques el critiques sur les orupnes du christianisme (3« édition, 1891), p. i276-279.
révélateur qu'il apporte dans le monde, c'est que l'homme, de race divine, est capable de s'élever jusqu'à Dieu. C'est dans ce sens que Jésus s'exprime en particulier d'après le sermon sur la montag-ne, ce document authentique du christianisme, qui, spiritualisant les préceptes de Moïse, montre que Dieu ne réclame autre chose de nous que de la confiance, et qu'il consent à s'appeler notre Père, si nous allons à lui avec la joyeuse assurance que nous sommes ses enfants.
Néanmoins, poursuit-on, la pensée philosophique s'empara de bonne heure de cette doctrine si simple et si pure. N'est-ce pas un besoin ressenti par les sectateurs de toute religion nouvelle, que de diviniser la personne de leur chef ? Cette loi, qui s'est manifestée avec éclat dans l'histoire du boudhisme, par exemple, donne aussi la clef de l'évolution qui se produisit dès l'âg-e apostolique dans la conception de l'Evangile. Non content d'adopter les vérités sublimes mises en lumière par Jésus-Christ, on relégua sa personne dans les régions inaccessibles de la métaphysique ; on fit du prophète de Galilée le médiateur nécessaire entre les hommes et Dieu.
Il est facile de comprendre le prestige que peuvent exercer des considérations de ce g^enre, avec leur apparente simplicité ; cependant, encore ici, la critique contemporaine tend de plus en plus à reconnaître le danger de ces conclusions précipitées. En réalité, notre exposé précédent a montré que, même sur le terrain didactique, les deux documents sont moins dissemblables qu'il ne peut le sembler de prime abord. On n'aurait pas de peine, par exemple, à résumer cette preuve en dressant une liste de textes parallèles* d'où se dégage, au travers des divergences, l'analog-ie essentielle du fond. Une seule citation suffira pour illustrer cette remarque. A propos de disputes sabbatiques, les synoptiques placent dans la bouche du Seigneur cette parole souvent citée : « Le sabbat a été fait pour l'homme, et non l'homme pour
^ Comp, Reiiss, II, p. M-2 ; voir surtout l'ensemble de l'étude de M. Wendt.
le sabbat, de sorte que le Fils de l'homme est maître même du sabbat » (Marc II, 27, 28), tandis que le récit johannique justifie la conduite de Jésus par cette autre déclaration : « Mon Père ag-it jusqu'à maintenant, et moi j'agis de même » (Jean V, 17) ; ce qui signifie que l'institution sabbatique est abolie dans l'un de ces cas au nom des ob%ations de l'homme, dans l'autre, en vertu de l'activité continue de Dieu. Or, bien qu'à première vue ces deux arg-umentations semblent fort différentes, il suffit de creuser la pensée évangélique pour découvrir leur fondement commun. Dans quel but, en effet, la loi de Moïse réservait-elle un jour sur sept pour les cérémonies du culte? Parce que. Christ n'ayant pas encore réalisé la sainteté dans le monde, le sabbat du moins attestait à la fois le droit de Dieu et le devoir du peuple, en poussant Israël à ne jamais perdre de vue cet idéal. Mais ce que ce rite exprimait sous forme symbolique, l'Eternel l'a accompli sur la terre par FEvangile, Jésus, le Fils unique, communiquant aux siens la vie divine et leur donnant, avec la force qu'ils tirent du contact de sa personne. Tordre de se consacrer sans réserve au Seig-neur. En conséquence, le sabbat cesse d'être légitime dès qu'il arrête, au lieu de la favoriser, la pratique de cette oblig-ation souveraine : voilà le dev^oir indiscutable de l'homme. (Marc II, 27, 28.) Mais tel est non moins certainement le droit imprescriptible de Dieu, dont la providence agit toujours égale et sans distinction de jours et qui veut que nous obéissions de même (Jean V, 17) : on le voit, dans les deux enseignements le Sauveur justifie sa conduite en sa qualité de Fils de Dieu et de Fils de l'homme, c'est-à-dire que ces idées parallèles qu'il exprime se ramènent à l'unité.
Mais la preuve de détail que je viens d'indiquer, — et qu'il serait aisé de développer encore, — ne laisse-t-elle pas subsister en quelque mesure l'opposition ? Au fond, si l'on saisit du coup le nœud de la difficulté, tout se ramène à cette question vitale : Qu'est-ce que Jésus a pensé de lui-même? Quelle
attitude a-t-il prise en face de ses contemporains ? N'a-t-il assumé d'autre rôle que celui d'un moraliste ou d'un prophète, même le plus illustre, ou bien s'est-il considéré comme intermédiaire et Fils unique du Père? A ne considérer que l'évangile de Jean, il ne saurait y avoir de doute, — quoiqu'il faille maintenir, en face de l'assertion contraire si souvent renouvelée, que l'idée de la paternité de Dieu n'est pas essentiellement différente, encore moins contradictoire dans les deux documents ^, ce qui m'amène à relever, à la suite de mon analyse précédente ^, la notion du Christ médiateur telle qu'elle est présentée même par les récits synoptiques.
Je rappelle que deux textes surtout sont dignes de remarque : l'un, parce que, dans la hiérarchie des êtres, il place Jésus entre les esprits célestes et Dieu lui-même (Marc XIII, 32), et l'autre, parce qu'il fonde ce privilège sur le rapport absolument unique qu'il établit entre le Père et le Fils. (Matth. XI, 27.) Sans doute il faut concéder que ces déclarations demeurent isolées dans les trois premiers évangiles ; mais peut-on dire qu'elles soient sans relation organique avec la conception essentielle de ces écrits ? A vrai dire, si tel était le cas, on comprendrait d'autant moins qu'elles s'y fussent glissées : car enfin d'où seraient-elles venues ? et si les pensées qu'elles expriment contredisent la doctrine générale des synoptiques, comment expliquer que les auteurs les aient introduites dans leur rédaction des discours attribués au Sauveur ? Au fond, puisqu'ils les ont admises, ne faut-il pas conclure de là que ces paroles, loin de représenter un élément étranger, sont au point culminant de la vérité évangélique ^, dont elles seules nous donnent la clef?
3 Sur ce sujet (exégèse de Matth. XI, 27), je renvoie le lecteur au témoignage de deux critiques éminents d'autant plus dignes d'être entendus ici qu'ils n'admettent ni l'origine apostolique du quatrième évangile, ni le caractère primitif de la théorie christologique contenue dans cet écrit. Néanmoins ils n'hésitent pas à reconnaître la
En quoi consiste, en effet, le royaume que, d'après la plus ancienne tradition, Jésus a fondé sur la terre ? Le Seigneur en a formulé la loi dans ce précepte : « Soyez parfaits, ditil, comme votre Père qui est dans les cieux est parfait. » (Matth. V, 48.) Et d'autre part Jésus ne cesse de répéter à ses disciples qu'ils sont mauvais (VII, Ij), qu'ils doivent demander à Dieu toujours de nouveau le pardon de leurs offenses (VI, 12), que leur cœur est un foyer de corruption et de jDensées impures (XV, 19), en un mot, qu'il est impossible à l'homme d'entrer de lui-même dans le royaume des cieux. (XIX, 26.) Mais dans ces conditions, où trouver la sainteté prescrite ? Gomment être parfait selon l'exemple et à l'imag-e de Dieu ? Gomment aimer l'Eternel et le prochain sans aucune ombre d'orgueil et d'égoïsme ? (XXII, 37-40.) Comment nourrir l'espérance insensée, — à vues humaines, — d'atteindre un but si prodigieusement éloigné de nous ? Certes, si le Christ n'avait donné que cette prédication morale qu'on prétend être le résumé le plus pur de son enseignement, ses disciples se seraient débattus sous l'étreinte d'une contradiction sans issue, Jésus leur imposant la perfection comme loi souveraine de son royaume, tandis que, d'après d'autres déclarations non moins catégoriques, ce précepte ne peut être pour eux qu'un idéal sublime, dont l'élévation fait d'autant mieux ressortir, par contraste, la déchéance de l'homme et la profondeur insondable de son péché. Que resterait-il donc à la suite de cette doctrine cruelle, si ce n'est labeur stérile, hontes et défaites, chutes chaque jour renouvelées, doutes, souffrances et désespoir ?
Non, telle n'est pas la religion de joie et de paix que le Sauveur est venu prêcher au monde. Si, dans tous ses dishaute portée du texte synoptique que je viens de rappeler et qui, plus que tout autre, se rapproche du type johannique. C'est ce que Baur exprime, en termes qui ne laissent rien à désirer, dans un passage déjà cité (à la p. 168) de ses Kritische Untersuclinnjjen (p. 614, 615) ; et quant à Keim, il considère iMatth. XI, 27 comme étant le « Kulminationspunkt der Selbsttaxationen Jesu. » (II, p. 385; oomp. p. 379-387.)
cours et dans le sermon sur la montag'ne déjà, Jésus pose les deux termes de cette dualité menaçante, à saA^oir l'impuissance de l'homme, d'un côté, et la nécessité de parvenir à la jDerfection, de l'autre, c'est parce que lui, le Fils unique du Père, il se sentait le pouvoir de guérir ceux qu'il frappait ainsi du glaive de la vérité. Aussi bien, nous cessons ici d'avoir affaire à son enseignement pour être renvoyés à sa personne. Christ, en effet, ayant accompli toute la loi de Dieu (Matth. V, 17), peut rendre les hommes capables de le suivre sur cette voie royale. Or, il ne le fait pas en agissant par sa parole et par son exemple seulement, mais cette- délivrance s'opère surtout en vertu de son mystérieux sacrifice, comme il le montre en s'assimilant aux victimes lévitiques, dont le sang coulait pour l'expiation des péchés devant Dieu. (Matth. XX, 28 ; Luc XXII, 20.) Bien plus, c'est parce que Christ efface ainsi les souillures de l'âme, qu'il peut s'arroger le droit d'absoudre ou de juger les coupables (Matth. XXV, 31-46) : prérogative exorbitante, qu'aucun prophète ne s'est jamais attribuée, et à laquelle nul homme ne saurait prétendre sans être taxé de blasphème et d'inqualifiable orgueil. Je le répète, de telles déclarations supposent que Jésus est le Fils de Dieu dans un sens absolument unique : on est donc bien en droit de dire que la pensée contenue dans Matthieu XI, 27 est au point culminant de l'attestation personnelle du Seigneur. Mais ce texte ayant une empreinte johannique qu'il serait difficile de contester, nous passons ainsi par une transition naturelle du type doctrinal des trois premiers évangiles à celui du quatrième. Si les synoptiques posent, mais ne réussissent pas à expliquer, l'énigme qui ne se résout qu'en Christ et par la médiation de son œuvre rédemptrice, le document johannique intervient à cet endroit pour déchirer les voiles et pour montrer en Jésus des profondeurs divines dont les écrits plus anciens ne donnaient qu'une intuition fugitive, comme on le fait d'une vérité qu'on pressent et qu'on réclame, sans l'avoir encore embrassée dans toute son ampleur.
Loin de se contredire, les deux textes se prêtent donc mutuellement secours, les synoptiques aspirant au quatrième évangile, qui les couronne, et le quatrième évangile s'appuyant tont entier sur le récit synoptique, hors duquel il serait un édifice privé de fondement ^ Ecarter avec violence un de ces deux témoignages, ce serait fausser l'histoire évangélique et mutiler le problème, sous prétexte de le simplifier. Pour comprendre Jésus en quelque mesure, dans son incomf)arable grandeur, dans le contraste étrange de son humilité profonde et de sa dignité souveraine, il faut retenir ce double caractère à la fois surnaturel et naturel, qui seul dissipe les obscurités de l'enseignement biblique, parce que seul il permet de ramener à l'unité les déclarations en apparence divergentes (lu Seigneur.
Allèguera-t-on, contre ce résultat, la simplicité de la première prédication chrétienne, qui ne se comprendrait pas, affirment plusieurs critiques, si le Sauveur avait eu de luimême l'idée que supposent les discours de l'évangile de .lean ? Cette objection, qui sera reprise dans la suite de ce travail, ne peut être discutée maintenant avec l'attention rpi'elle mérite ; il serait inutile de Faborder et d'y répondre avant d'avoir considéré la doctrine apostolique dans ses origines et dans les phases de son développement. Qu'il me suffise de faire remarquer qu'un enseignement aussi large que celui de Jésus ne pouvant être saisi tout à la fois, il est naturel que les disciples ne soient parvenus que par degrés, selon les progrès de leur expérience, à en dégager le sens et à en mettre au jour les richesses. C'est aussi ce qui explique l'attitude prise par le Seigneur lui-même durant le temps de son activité. Christ, en elFet, a-t-il dévoilé dès l'abord l'idée qu'il se faisait de sa personne et de son œuvre ? L'a-t-il exposée, dans ses premiers entretiens, aux foules ignorantes fjui l'entouraient? l'ne telle méthode eût été certes peu con-
' Nous obtenons ainsi, dans notre exposé de la doctrine, un résultat identique ù celui que nous a donné l'étude analytique de la vie du Sauveur.
ENSEIGNEMENT DE JÉSUS 5'j3
forme à son discernement des esprits, à sa sagesse, à sa pénétration merveilleuse. Lorsqu'un jeune enfant, par exemple, entre dans la carrière de Fétude, commence-t-on par le metti'e aux prises avec les problèmes les plus ardus de la science, au risque de le rebuter à jamais ? Ne faut-il pas, au contraire, aller du connu à l'inconnu, du facile au difficile, selon le principe de toute saine pédagogie, que Jésus aussi, le divin maître, adopte dans ses rapports avec les Israélites qu'il voulait élever à la vue distincte de Dieu ?
S'il s'était mis, dès le début de son activité didactique, à révéler les mystères de sa situation de Fils unique du Père, nul assurément n'aurait compris et accepté ce langage : les auditeurs les mieux disposés et les plus dociles se fussent découragés. Qu'on ne l'oublie pas, Christ avait affaire à des enfants en intelligence spirituelle, accoutumés à l'idolâtrie de la forme, à l'interprétation littérale et desséchante des préceptes lévitiques ; il fallait donc les initier avant tout à la vie de l'âme, les faire passer de la piété d'habitude au culte en esprit et en vérité. De là, la morale du sermon sur la montagne, dans lequel, parlant du texte mosaïque pour l'étendre et pour l'appliquer aux intentions, Jésus présente aux hommes dans sa radieuse beauté l'idéal de la sainteté divine. Certes, il n'ignorait pas les déceptions et les humiliantes défaites que rencontreraient, sur cette voie semée d'obstacles infranchissables, ceux qui s'élanceraient en avant avec l'espérance de triompher. Mais il voulait amener ses disciples à sentir le péché dans toute son amertume, et c'est alors qu'aux âmes angoissées, avides de pardon, tourmentées par la soif de la justice, il se présente avec des accents d'inexprimable tendresse comme le libérateur envoyé de Dieu. (Matth. XI, 27, 28.)
N'est-ce pas, en ett^t, après la déclaration la plus précise qu'il donne sur sa personne (v. 27) que le Sauveur jette au monde ce cri de flélivrancc, appel vibrant à tous les misérables : « Toutes choses, dit-il, m'ont été remises par mon
Père, et nul ne connaît le Fils, que le Père, et nul ne connaît le Père, que le Fils et celui à qui le Fils l'aura voulu révéler. Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés, et je vous soulagerai. Chargez-vous de mon joug et apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes. Car mon joug est aisé et mon fardeau léger. » (Vers. 28-30.) Certes, il n'y a rien d'accidentel dans la rencontre de ces grandes et glorieuses paroles ; car si Jésus promet aux esclaves la liberté, et la force à ceux qui chancellent et qui défaillent, il leur tient ce langage, parce qu'il peut leur communiquer tous les trésors de la vie éternelle, étant lui-même le bien-aimé du Père et le Fils unique de Dieu.
C'est ce dernier aspect mystérieux de son enseignement que nous a conservé le quatrième évangile, tandis que l'autre tradition chrétienne, résumé de la prédication primitive du maître, donne les discours plus populaires et mieux accessibles à tous. On pourrait donc caractériser la diversité des deux documents et leur rapport en disant que, si les synoptiques présentent essentiellement l'œuvre de Jésus-Christ et la narration johannique sa personne, l'œuvre et la personne demeurent pourtant inséparables, puisque la fondation du royaume de Dieu n'est possible que par l'intervention divine et miraculeuse du Sauveur. Pour affranchir du péché l'humanité déchue, il fallait que Christ prît son point d'appui en dehors d'elle ; pour servir de trait d'union entre Dieu et les hommes, il fallait qu'il fût, dans un sens unique, l'homme- Dieu. Ainsi s'expliquent les apparentes contradictions de ces récits si souvent opposés par la critique, mais qui, loin de se contrarier, se fondent dans l'unité d'un portrait historique à la fois net de contours, ferme de traits et merveilleusement nuancé, au chaud coloris, aux teintes lumineuses, — figure sublime de grandeur en même temps que touchante de grâce et de pureté célestes, à l'expression rayonnante d'amour, au regard puissant d'où jaillit le feu de la vie ; — et quant aux
ENSEIGNEMENT DE JÊSTJS 545
divergences de détail, qu'il n'est pas difficile, me paraît-il, de ramener à l'intuition centrale que je viens de rappeler, elles montrent d'autant mieux la richesse incomparable de cet Evangile de vérité qui, descendu du ciel comme le message de Dieu sur la terre, répond vraiment à tous les besoins de l'homme, parce qu'il est à la portée de toutes les intelligences et qu'il fait vibrer toutes les cordes du cœur.
iu:i)i:mi'Tion i