CHAPITRE IV La vie éternelle
« Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique^ afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. » En d'autres termes, l'organe d'appropriation de la vie, c'est la foi.
Fait étrang-e et souvent relevé, l'expression de Ttîaxus, si fréquente dans les textes synoptiques, est étrang-ère au quatrième évangile. Mais si le substantif fait défaut, le verbe ■KiavEÙsLv, — avec les acceptions diverses qu'il est susceptible de recevoir, — est un des mots favoris du langage johannique. Croire, c'est tout d'abord « avoir confiance, » dans le sens où il est dit, par exemple, que Jésus « ne se fiait pas * » aux Juifs qui l'entouraient. Seulement, comme la valeur de la foi dépend de celle de son objet, la relation morale ainsi formée, lorsqu'elle nous unit au Fils unique du Père, prend un caractère de force et de profondeur incomparables, bien qu'il faille disting'uer encore ici des nuances et des degrés. On peut croire en Jésus par ouï-dire, ainsi que les Samaritains dont parle l'évangéliste le firent à cause de ce témoignag-e de la femme : « Il m'a dit tout ce que j'ai fait. » (IV, 39.) Plus tard, néanmoins, ces mêmes hommes, mis en contact avec le Scig-neur, subjugués par son ascendant, entraînés par le charme de sa parole, saluant en lui le libérateiii' de leurs âmes, s'élevèrent du coup à cette connaissance
' « OvK i7Ti.aTEVEV (IVTUV. » (H, 24.)
qui est une certitude {oïdafisv), parce qu'elle repose sur une vue immédiate de la vérité. (Vers. 42.)
Telle est la foi d'expérience que le maître réclame de ses disciples et dont l'objet est Christ, le Fils unique du Père, et non sa doctrine seulement. Certes Dieu n'en est point exclu, bien au contraire, puisque « celui qui croit en moi, a dit Jésus, croit en celui qui m'a envoyé. » (XII, 44.) Mais l'homme ne s'élevant à Dieu que par l'intermédiaire du Sauveur, il faut avoir le Fils pour posséder véritablement le Père (XIII, 20 ; XIV, 6) : c'est la confiance dans l'acception la plus larg-e, c'est l'abandon sans réserve, c'est l'acte du croyant qui, dans la plénitude de ses facultés et de ses énerg-ies, sort de lui-même pour se livrer au Seigneur ^ .
Cette foi, cependant, vient-elle de Dieu ou de l'homme ? Pouvons-nous croire par notre propre effort, ou seul l'Eternel nous en rend-il capables ? L'enseignement joliannique unit ces questions dans une même pensée en donnant une réponse affirmative à toutes deux.
a) En premier lieu, Christ fait dépendre la foi de la volonté du pécheur, puisque nul n'en est exclu d'avance. On sait que l'évangile de Jean proclame l'universalité de la grâce avec une clarté qui ne laisse rien à désirer. Jésus n'a-t-il pas dit qu'il est venu dans le monde « afin que quiconque croit en lui ne périsse point? » (III, 15, 16 ; VI, 35, 40, 47; VII, 38) ce qui signifie que tous sont conviés, que tous également peuvent répondre aux appels de l'amour divin, qu'aucune restriction n'est apportée à cette vocation solennelle. Il est vrai que l'obéissance que réclame le Sauveur trouve des obstacles sérieux dans l'ignorance de l'homme (XI, 10 ; XII, 35, 36), comme aussi dans les instincts pervers et dans les affections coupables du cœur naturel mauvais. (III, 20.) Mais Christ n'exige pas non plus qu'on se soumette en aveugle à ses commandements ; car il tient à la portée de tous des
< « 'OniaTEvuv elç èfxL » (III, 16, 18 ; VI, 35, 40; VU, 38, etc.)
secours efficaces pour fortifier la foi, des preuves pour combattre le doute. Si même la clarté céleste qui rayonne de sa personne rédemptrice ne suffit pas, ses œuvres de sainteté et d^amour ont en elles le pouvoir de vaincre les résistances. (XIV, 11.) Le Père ne rend-il pas témoig-nag-e au Fils (V, 31, 32) soit par les miracles qu'il lui donne d'accomplir (v. 36-38 ; comp. v. 2-9), soit par la démonstration solennelle des Ecritures, qui proclament l'orig-ine divine de sa mission dans le monde ? (Vers. 39-47.) Au reste, si plusieurs sont séduits et retenus par les convoitises du péché, il n'en reste pas moins au fond du cœur des hommes un impérieux besoin qui les pousse à rechercher la lumière (VII, 37) ; aussi Christ adresse-t-il à tous cet appel où vibrent les accents de la miséricorde éternelle : « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive. Celui qui croit en moi, des fleuves d'eau vive couleront de son sein. » (Vers. 37, 38.)
b) D'autre part, cette foi salutaire que les textes qui viennent d'être cités mettent si larg-ement à la portée de tous, Christ la fait dépendre ailleurs de la seule volonté souveraine du Fils et du Père. « Je connais ceux que j'ai élus » (XIII, 18), dit-il par exemple à ses disciples : expression qui ne s'applique, il est vrai, qu'aux douze et qui pourrait s'entendre de leur apostolat, si Jésus n^avait prononcé, dans le cours des mêmes entretiens, des paroles bien plus frappantes encore et dont on ne saurait restreindre ainsi la portée. Ainsi, lorsqu'il fait observer à ceux qu'il appelle « ses amis » que « ce n'est pas eux qui l'ont choisi, mais lui qui les a choisis et qui les a établis pour qu'ils aillent et portent du fruit » (XV, iô ; comp. 19), ne montre-t-il pas dans ces mots quelle est, en général, la position du fidèle, dont la vie apparaît comme un libre don du Seigneur ? Non moins caractéristique est l'imag-e de « nouvelle naissance » (III, 3, 5) qu'emploie ailleurs Jésus-Christ et qui diminue, semble-t-il, l'activité de l'homme jusqu'à la supprimer, puisqu'il ne dépend certes pas de celui qui n'a pas encore vu le jour d'être conçu et de
naître. Aussi le Sauveur le dit-il sans hésiter aux Juifs qui murmurent à son sujet : « Nul ne peut venir à moi, si le Père qui m'a envoyé ne l'attire » (VI, 37, 44, 65) : or, soit l'expérience, soit le contexte de cette déclaration (v. 64) montrant assez que Dieu ne les attire pas tous, on se demande ce que devient l'universalisme de l'Evangile. Sans fournir la solution de cette difficulté, l'enseignement joliannique se borne à maintenir les deux termes du problème, affirmant d'un côté la liberté de la foi (III, 16-18), tandis que d'autre part il en fait exclusivement le don de Dieu (VI, 44), ce qui semble supposer que ceux-là seuls s'approprient le salut, que le Seigneur choisit selon sa volonté souveraine. Au reste, comme nous le montrerons dans la suite, la même antinomie se retrouve chez saint Paul sans être discutée et dialectiquement résolue. En fait, les auteurs sacrés négligent cette opposition rebelle aux efforts de la logique, parce qu'elle n'existe pas pour le fidèle ou que plutôt elle s'absorbe dans l'unité de toute vie religieuse normale et pondérée. L'enfant de Dieu, sans être en mesure d'expliquer rationnellement cette dualité, se sent dépendant et pourtant responsable de sa conduite, puisque l'élan qui le conduit à Christ rapproche dans un travail commun la volonté du Seigneur et la volonté de l'homme, toutes les énergies de l'homme se mettant sans réserve au service de la grâce régénératrice de Dieu.
Aussi la foi dont nous venons de rechercher l'origine a-telle pour résultat de faire pénétrer le croyant dans la communion du Fils unique du Père, qui l'enveloppe et qui le renouvelle par l'action profonde et toujours grandissante de sa vie de sainteté. Dans les discours qui décrivent ce changement. Christ présente sa pensée en se servant d'images diverses. C'est d'abord celle d'une nouvelle naissance, c'està-dire d'une transformation radicale, symbolisée par le baptême de Jean, mais que la puissance de l'Esprit réalise (III, 3, 5), ainsi que l'annonçaient déjà les prophètes, an point
que Jésus peut à bon droit s'étonner de l'inintelligence et de la stupéfaction de Nicodème à l'ouïe de cet enseignement ^. (Vers. 10.) Une autre expression familière au quatrième évangile est celle qui dépeint le passage des ténèbres à la lumière (III, 21 ; VIII, 12 ; IX, 5 ; XII, 35, 36), par où le Seigneur se manifeste comme le chef qu'il faut suivre, guide vigilant qui dirige à travers les âg-es le cortèg-e de ceux qu'il enveloppe du rayonnement de la vérité. Or, cette clarté céleste n'étant autre que le reflet de la splendeur du Père, par l'acte de la foi vivante le cœur du fidèle s'ouvre pour laisser entrer en lui le Dieu des cieux. Celui qui vous reçoit me reçoit, affirme Jésus à ses disciples, et « celui qui me reçoit reçoit celui qui m'a envoyé » (XIII, 20) ; autrement dit, en accueillant le Sauveur, l'homme devient l'hôte de Dieu luimême, qui, descendant du séjour de la gloire éternelle, produit chez ses adorateurs cette « nouvelle naissance » d'où procède la vie, et change leurs âmes en un temple qu'il remplit et qu'il illumine de son Esprit. Nous revenons ainsi, par une voie nouvelle, à cette idée centrale de l'évangile de Jean, à savoir que le bienfait de Dieu qui découle de la foi en Jésus- Christ, c'est la vie. Si les synoptiques font consister le salut dans le don du royaume, ou si Paul le présente comme réalisation de la justice, l'enseignement johannique résume toutes les grâces de Dieu dans ce mot si riche et si plein, « la vie éternelle » (III, 16 ; IV, 14, 36 ; V, 24 ; VI, 40), ou « la vie » (V, 21, 29, 40; VI, 33, 63; X, 10), — puisque, d'après la comparaison des textes, il n'y a pas de dilïerence à établir entre ces deux expressions. La vie que donne la communion de Christ doit être impérissable ; on ne saurait la concevoir autrement sans douter de la puissance et de la fécondité de Dieu lui-même. Quels sont donc les caractères de cette vie, et pourquoi est-ce la foi seule qui y conduit ?
' Je rappelle la promesse du « cœur nouveau » et de « l'esprit nouveau » dans Ezéchiel, par exemple. Comp. les développements donnés, sur ce point important, par Jl. L. Gautier, la Mmioii du profliàle E'^écltiel (Lausanne, 1891), p. 265-268.
Définir la vie est chose mal aisée ; elle se montre plutôt qu'elle ne se démontre j: on la mesure à l'intensité d'action qu'elle déploie ; on la discerne aux effets qu'elle produit. Or, le texte central de l'évang-ile de Jean oppose à la vie la perdition^, laquelle n'est autre que l'éloignement du Dieu qui est à la créature issue de lui ce qu'est le tronc à la branche qu'il porte et qu'il vivifie. Si, loin du. Fils unique de Dieu, il . n'y a donc pour l'homme que ruine et que déchéance, la vie en Christ est au contraire affranchissement (VIII, 32), pureté (XV, 3), force (XV, 5, 7), paix inaltérable (XIV, 27), joie débordante (XV, dl), c'est en un mot la somme de tous les biens auxquels le cœur aspire et qui le remplissent dans ce monde et pour l'éternité. Aussi comprend-on que la foi crée la vie, puisqu'elle est l'acte de l'homme qui se lie à Christ, de même que le sarment s'unit au cep (XV, 4), pour recevoir la plénitude de la sève divine, pour être enrichi de ce que le Seigneur possède, pour obtenir ses trésors inépuisables de sainteté et d'amour.
« Le Fils vivifie qui il veut,... car comme le Père a la vie en lui-même, ainsi il a donné au Fils d'avoir la vie en luimême » (V, 21, 26) : cette parole ne pose-t-elle pas en quelque sorte une équation sublime dont Christ serait, si l'on peut ainsi dire, le signe d'ég-alité ? Les deux termes en présence sont l'homme, mort dans ses péchés 2, et Dieu, source de toute vie ^. Or, de quelle manière la vie de Dieu se communique-t-elle à l'homme, sinon par le canal de l'œuvre médiatrice du Sauveur? En sa qualité de Fils unique, Christ participe à la vie divine (v. 26) ; en tant qu'objet de la foi chrétienne, il s'unit aux croyants jusqu'à ne former avec eux qu'un seul org-anisme pénétré de la vie qui vient de Dieu. La vie est donc si bien le produit de la foi au Sauveur et dans son œuvre, qu'elle en découle comme par une conséquence
' « "Iva... fiy àTTÔh/rai. » (III, 16; comp. « ànû'Xeia, » XVII, 12.) 2 « Oi vsKQoï. » (Vers. 25 ; sens spirituel, comp. Matth. VIII, 22.) ■J « '0 irari/Q ëx£i Ço)?/v èv avTÛ. » (Vers. 26.)
nécessaire et que les deux faits sont môme simultanés. « Celui qui croit au Fils, a dit Jésus, a la vie » (III, 15, 16 ; V, 24 ; VI, 47) : vie qui, remplissant le cœur, déborde le cadre étroit des réalités terrestres ^, vie qui pénètre et renouvelle les âmes, jusqu'à ce qu'elle transforme les corps euxmêmes en les ressuscitant dans la gloire au dernier jour. (V, 21 et suiv. ; VI, 39, 40.)
Aussi ce don venu du ciel ne peut-il demeurer stérile : c'est une source qui jaillit comme en un jardin de Dieu chez le fidèle (IV, 14) ; c'est un fleuve qui se répand au loin pour fertiliser le monde de ses larges. et salutaires eaux. (VII, 38, 39.) Telle est même sa force d'expansion, que Jésus a dit dans un langage ■ dont la hardiesse confond même les plus audacieux de ses disciples : « En vérité, en vérité^ celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais, et il en fera de plus grandes que celles-ci, parce que je m'en vais au Père. » (XIV, 12.) — « Il en fera de plus grandes que celles-ci : » parole étrange, paradoxale, mais en réalité d'une justesse profonde ; car après tout, que sont les actes opérés par Jésus durant son ministère terrestre ? Des miracles, qui manifestent assurément sa puissance divine, mais qui n'ont qu'une portée restreinte pour le salut de l'humanité. Comme ce déploiement de pouvoir paraît plus merveilleux, au contraire, après l'exaltation du Christ dans la gloire ! (Comp. V, 20.) Ce ne sont plus seulement des guérisons de malades, limitées, intermittentes comme l'était alors l'activité du Seigneur : c'est l'efFusion de l'Esprit à la Pentecôte ; c'est la vision des os desséchés se réalisant dans sa magnificence ; ce sont des multitudes passant des ténèbres à la lumière, de la mort à la vie, de l'esclavage des convoitises impures à la communion bénie du Dieu des cieux. Et ce peuple grandit de siècle en siècle, docile à la voix du crucifié ; et tous les nouveaux témoins de Jésus qui s'y ajoutent, proclamant à leur tour les louanges de celui qui
1 « Eiç i^uf/v aiùviov. » (IV, 14 ; VI, 27.)
les a appelés par sa grâce, s'associent à ce travail divin de la conversion des âmes, le plus noble que l'homme puisse accomplir sur la terre et que Christ a proclamé supérieur même à ses miracles d'amour. Oui, certes, il est saint et g-lorieux le privilège que le Seigneur accorde à ses disciples, lorsqu'il leur communique cette vie qui transforme ce qu'elle touche et dont les ondes montent et se multiplient pour recouvrir le monde, en submergeant comme une eau purifiante les souillures accumulées du péché.
C'est assez dire que l'Evangile, puisqu'il aspire à renouveler ainsi l'humanité, est une puissance de régénération sociale, selon le caractère qui est mis fortement en lumière par la doctrine synoptique du royaume de Dieu. Il est vrai que l'enseignement johannique, lui, insiste avant tout sur l'union mystique du Sauveur et des croyants ; mais cette donnée elle-même implique l'idée collective du corps des rachetés de la nouvelle Alhance. Si dans les allégories de la porte et du berger, par exemple *, il est assurément question des rapports du maître et des disciples plutôt que des relations intérieures du troupeau, les brebis, cependant, n'apparaissent pas isolées et suivant chacune sa propre voie. Ensemble elles sortent pour la pâture, ensemble elles rentrent au bercail, toutes jouissant des mêmes bienfaits et de la même jDrotection souveraine. En outre il ne faut pas oublier que la
1 X, 1-10, 11-18. D'après la première de ces comparaisons, Christ est la porte (v. 2,
7, 9), le berger étant celui qui passe par cette porte (v. 2), c'est-à-dire qui exerce sou autorité au nom de Christ et pour amener les âmes à l'Evangile : les larrons sont, en conséquence, les prétendus conducteurs qui ne remplissent pas cette condition. (Vers. 1,
8, 10.) Dans la seconde similitude, élargissant l'image,, .lésus se présente directement comme « le bon berger, » qui veille sur le troupeau. (6 iroifiyv ô Ka'Àôç, v. 11, 14-; comp. TToijuï/v sans article, au v. 2 : un chef quelconque du peuple de Dieu, tandis que Christ en est le guide par excellence.) Il faut ajouter que si, d'après le premier de ces enseignements, le Seigneur assure à ses brebis les avantages de la sècurilé {elaè'Xdy) et de la nourriture abondante (liberté de brouter : k^elehaerai nai vo/iyv Evg/faei, v. 9), dans le second, Jésus scelle cette double promesse par l'attestation d'un dévouement (hi bon berger qui ira, s'il le faut, jusqu'au sacrifice volontaire de sa vie.
description du texte ne s'applique pas seulement à l'élite de croyants qui se groupait alors autour de Jésus. Il y a, dit le Seigneur, « d'autres brebis » en dehors de cette bergerie (v. 16) : allusion transparente à ces païens avides de vérité dans les âmes desquels se trouve une attraction secrète pour l'Evang-ile, qui écoutent par conséquent la voix de Christ à mesure qu'elle retentit dans le monde, et qui se réfugient en toute confiance sous sa houlette, jusqu'à ce que vienne le jour où, la vie divine se déployant sans obstacle, il n'y aura plus qu'«un seul troupeau et un seul berger ^. »
Mais si cette similitude fait ressortir avec force les privilèges collectifs des rachetés du Seigneur, elle explique moins clairement ce que sont leurs devoirs réciproques, l'image des brebis ne permettant guère de développer cette face de la question. A la comparaison du bon berger s'ajoute donc celle du cep et des sarments (XV, 1-8), qui en reprend et qui en complète l'idée. Le principe général demeure d'ailleurs le même. Si l'éloignement du Sauveur entraîne, pour le fidèle, la déchéance et la stérilité, — aussi certainement que le sarment coupé du cep périt faute de sève (v. 5, 6), — le fruit par lequel le Père est au contraire glorifié (v. 7, 8), c'est l'amour que les croyants nourrissent ensemble pour Christ (v. 9-11), avec le lien de la charité qui les unit à leurs frères. (Vers. 12- 17.) Tel est le commandement que Jésus appelle « nouveau » (XIII, 34), — quoiqu'il n'y ait là que l'application spéciale d'un précepte déjà ancien (comp. Lév. XIX, 18 ; Matth. XXII, 39), — parce que le Seigneur ne parle pas ici, comme dans le texte synoptique, de l'amour du prochain en général, mais seulement de l'amour fraternel dans lequel se résument les obhgations mutuelles des disciples, amour qui s'ahmente au contact de celui dont Christ nous enveloppe et qu'il a fait éclater sur la croix. (XV, 13.) Voilà le lien plus fort que la mort qui crée l'indissoluble unité de la commu-
1 Vers. 16. Quoique fort différent de forme, ce passage peut être rapproché, pour le fond, de Matth. XXVIII, 19.
naiité chrétienne. Au reste, la loi tout entière s'accomplissant clans Tamour (comp. Matth. XXII, 40), Jésus s'en tient, d'après l'enseignement johannique, à cette indication sommaire ; et s'il remet ceux qu'il aime à la protection souveraine de son Dieu, pour que « la vérité » les garde et les sanctifie (XVII, 11, 15, 17), la grâce qu'il se borne à solliciter en leur faveur est celle de pratiquer ce devoir royal selon l'exemple et par la vertu de leur maître.
Ils le pourront, en effet, malgré les suggestions persistantes de l'égoïsme, en recevant du Père le Saint-Esprit, ce mystérieux « défenseur * » dont la figure apparaît pour la première fois à leurs regards étonnés durant les entretiens de la dernière soirée. (XIV-XVI.) Je dis pour la première fois, car l'apôtre a soin de faire remarquer, dans une autre partie de son récit, qu'avant l'élévation du Seigneur le Saint-Esprit « n'existait pas encore ^ » (VII, 39), ce qui s'explique par le fait que la communion de vie qu'il réalise n'est devenue possible qu'à la suite de l'œuvre accomplie en Golgotlia. Loin d'être une hypostase au sein de la divinité, l'Esprit apparaît donc, d'après l'enseignement johannique, comme l'agent du Père et du Fils dans leurs relations avec les hommes. C'est le Père qui le donne au nom du Fils ^ ; c'est aussi le Fils qui l'envoie de la part du Père ^ : double affirmation d'où l'on peut con-
' llaçâKTiTiToç : littéralement advocatus, celui qu'on appelle auprès de soi pour être assisté, consolé ou protégé suivant ce que réclament les circonstances. Appliqué au Saint-Esprit, ce terme est spécial au quatrième évangile. (XIV, 16, 26 ; XV, 26; XVI, 7.) 1 Jean II, 1 l'emploie comme désignation de l'office d'intercesseur de Jésus-Christ.
2 (( Omu yàç f/v Tvvevfia. » Littéralement : « Il n'y avait pas encore d'Esprit, » et non « l'Esprit n'était pas encore manifesté, » selon l'interprétation qu'on a souvent donnée ; car, si telle avait été la pensée de l'auteur, la langue grecque lui fournissait des formes pour rendre cette idée, dont l'introduction dans le texte fausse le sens des mots. (Comp., par exemple, le (paveçudévroç de Rom. XVI, 26.) Assurément, lorsqu'il s'exprime ainsi, l'apôtre n'entend pas contester l'existence de l'Esprit de Dieu dans les périodes antérieures, ce qui serait contraire à toute la révélation de l'ancienne Alliance : l'aEsprit» dont il affirme le caractère nouveau, c'est Dieu agissant dans les cœurs des hommes en vertu de la réconciliation opérée par Jésus-Christ.
•* « 'Ev TÙ àvôfiarl fiov. » (XIV, 26.)
* « Jlaçà Tov 7raT(jùç. » (XV, 26.)
dure que l'Esprit n'est autre que Taction commune de Christ et de Dieu pour le salut de l'humanité. En résulte-t-il que ce ne soit qu'une force, ou bien est-il une personne, ainsi que son titre de « défenseur » l'a fait souvent supposer ? Le quatrième évang-ile, avec sa tendance pratique et religieuse, n'aborde pas cette question métaphysique et ne donne aucun indice qui permette de la résoudre. Ce qu'on peut dire en tous cas, c'est que les déterminations du dogme postérieur pressent en général plus que de droit le contenu des textes : ainsi l'expression « S Ttapà. xou Ttavpbs èxnopsÙBrao » de XV, 26 ne prouve ni l'existence hypostatique, ni la procession du Saint-Esprit telle que l'ont décrétée les conciles, le verbe qu'emploie l'évang-éliste désignant avant tout Yémission ou la sortie et s'appliquant à une force bien .mieux encore qu'à une personnalité ^ Quant au terme de « défenseur, » il peut fort bien n'avoir été qu'une image, dans le sens, par exemple, où l'on appelle la vérité « l'amie » ou la « compagne » de l'homme, sans lui attribuer pour cela l'indépendance d'un être individuel. Le « àXXov TcapdxbjTov » de XIV, 16 ne donne pas non plus de preuve décisive en faveur de l'idée traditionnelle, puisque la suite montre que c'est Jésus lui-même qui se présentera sous une forme nouvelle à l'Eglise pour la conduire et pour la consoler. (Vers. 18.) Telle est, en effet, la substance de cet enseignement, dans lequel Christ affirme qu'il reviendra par son Esprit pour être à jamais le guide et le protecteur de ceux qui l'aiment. (XIV, 16-19.) A la rupture momentanée des liens formés ici-bas succédera dès lors une union profonde, inaltérable, une activité commune dont aucune puissance du monde ne saurait troubler la douceur et l'harmonie. (XIV, 20 ; XV, 4, b, 7.) L'Esprit prendra de ce qui est au Sauveur pour l'annoncer aux fidèles (XVI, 14), leur remettant en mémoire les paroles de l'Evangile (XIV, 26), leur expliquant ce qu'ils ont peine à comprendre (XVI, 12, 13), les dirigeant,
1 Par exemple : « toIç 7i6yoL(;... roïç éKTroçevofiévotç èktou arô/tiaTotj ahroh. » (Luc IV, 22 ; comp. Eph. IV, 29.)
en un mot, « dans toute la vérité. » (XV, 26 ; XVI, 13.) Et cette vérité, qui est une puissance sanctifiante (XVII, 17), parce qu'elle est la communication de la vie même de Christ *, deviendra par ce fait le principe de g-roupement des disciples (XIV, 20; XV, 1-11), selon le programme magnifique esquissé datis la prière sacerdotale : « Ce n'est pas pour eux seulement que je te prie, mais encore pour ceux qui croiront en moi par leur parole, afin que tous soient un, comme toi. Père, tu es en moi et comme je suis en toi, afin qu'eux aussi soient un en nous, pour que le monde croie que c'est toi qui m'as envoyé. » (XVII, 20, 21.)
En d'autres termes, tous ceux que le Christ laisse en arrière à l'heure de son départ, bien plus, tous ceux qui, par la prédication du salut, recevront de siècle en siècle l'Evangile, réaliseront ensemble l'accord qui règne entre le Fils et le Père et qui doit relier avec le Père et le Fils, dans un organisme embrassant le ciel et la terre, la communauté toujours grandissante des rachetés. Si le péché est un levain amer de corruption qui, séparant les hommes de Dieu, trouble les cœurs et déchire les sociétés humaines, l'amour, l'unité, la souveraine harmonie, tels sont les fruits immortels de la vie que Dieu communique au monde par le don de sa grâce en Jésus- Christ, le Sauveur.
^ « 'Ek tov èfioïi 7>,rifiil)nai koX àvayyeTiEi v/iîv. » (XVI, 14.)