‹ Théologie morale à l'usage des curés et des confesseurs (volume 2)Chapitre 65 sur 125 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Des Devoirs du Confesseur à l'égard des personnes pieuses et des personnes consacrées à Dieu,

587 . L'obligation pour un curé , pour un prêtre , de confesser et de diriger les personnes pieuses, lui rappelle l'obligation ou il est lui-même d'étudier et de pratiquer la piété et la perfection chrétienne. Le confesseur des personnes pieuses doit, avant tout, discerner entre la vraie et la fausse piété , entre une piété superficielle et une piété solide. C'est une illusion de faire consister la piété et la peifection dans le nombre des pratiques extérieures , comme de faire beaucoup de prières , d'être longtemps à l'église, de prendre part à toutes les dévotions , d'entrer dans les confréries , de se confesser et de communier souvent. Ces pratiques sont certainement bonnes et utiles , plusieurs même sont nécessaires pour entretenir et augmenter en nous la piété ; mais elles ne sont , pour ainsi dire, que l'écorce de la vraie dévotion. Les caractères de la piété sont une foi vive, la crainte et l'amour de Dieu, la vigilance sur soi-même, la mortification des sens, l'humilité, la douceur, la résignation, une patience qui supporte tout, la charité qui nous interdit la mé< disance , la calomnie, et tout sentiment de vengeance. En un mot, on ne peut être pieux sans être parfait chrétien ; et le chrétien parfait est celui qui remplit régulièrement les obligations communes à tous et les devoirs de son état, en y ajoutant la ferveur, cette promptitude à se porter aux choses de Dieu, un désir plus vif et plus efficace de lui plaire en tout, une pratique plus ou moins étendue des conseils évangéliques, suivant la position de cbacun. Toutefois, la piété chrétienne a des degrés : elle commence, se développe, et arrive à la perfection. Encore, étant devenue parlaite, elle n'est pas la même pour tous : alius sic , alius vero sic, dit l'Apôtre. De là pour le confesseur la nécessité de suivre pas à pas les pénitents qui pratiquent la piété , d'observer leurs progrès et

(1) Instructions pour les Pasteurs, ou manière d'administrer le sacrement de Pénitence et de gouverner une paroisse.* première partie, ch. 7

d'étudier les desseins que le Seigneur a sur eux. Dieu ne conduit pas toutes les âmes par la même voie : autre est la voie d'une personne mariée, autre celle d'une personne libre. Celui qui est obligé à un travail continuel pour subsister ne peut faire tout ce que fera celui qui est dans l'aisance. Les obligations d'un séculier ne sont pas les mêmes que celles d'un prêtre, d'un curé, d'un religieux; ils ne sont pas tous par conséquent appelés au même genre de perfection. Et parmi les religieux, les uns sont appelés à la vie contemplative, les autres à la vie active. Outre cette diversité qui naît de la différence des états et des conditions , il en est une autre qui vient de l'attrait de Dieu, qui n'inspire pas à tous les mêmes dispositions, les mêmes goûts : il appelle les uns à une vie austère, les autres à une vie plus douce et plus proportionnée à la faiblesse humaine. Celui-ci est attiré à la pratique de la pénitence et de la mortification; celui-là à la pratique des œuvres de charité. Enfin, Dieu, qui est le maitre de ses actes comme il l'est de ses dons, en appelant certaines âmes au même genre et au même degré de perfection, peut, dans sa sagesse, diversifier les moyens, les occasions, les épreuves, les obstacles à surmonter, et il est toujours admirable dans ses œuvres et dans ses saints : mirabilis Deus in sanctis.

588. Il est important que tout confesseur connaisse plus ou moins, suivant qu'il a plus ou moins de personnes pieuses à diriger , les principaux moyens d'avancer dans la piété et la perfection chrétienne. Ces moyens, tant intérieurs qu'extérieurs, sont: 1*^ De mettre toute sa confiance en Dieu, et de se défier absolument de soi-même ; de ne pas s'inquiéter après ses fautes , de s'en humilier sur-le-champ, en recourant à Dieu par un acte de contrition et de ferme propos : puis il faut se tranquilliser, quand même on tomberait cent fois le jour, dit saint Alphonse de Liguori (i). 2" D'éviter tout péché de propos délibéré, quelque léger qu'il soit : Qui spernit modlca , paulatim decidet. 3° De travailler à se détacher de plus en plus des biens du monde, des plaisirs même permis, des amusements les plus innocents. Vanité des vanités I tout est vanité : « Vanitas vanitatum , et omnia vanitas , praeter araare « Deum, et illi soli servire. Ista est summa sapientia, per contemp- « tum mundi, tendere ad cœlestia régna (2). » 4" De fuir les inutilités et les familiarités des per&onnes de différent sexe, fussent-elles vraiment pieuses. Sous le voile d'affections spirituelles, l'ennemi du salut glisse souvent certaines affections ou petites attaches qui

(1) Praxis confessarii , n" 163. — (2"i De ïmitatione Christijib. i. cap. t.

ne sont pas pures. 5° De se réjouir intérieurement, ou du moins être parfaitement résigné , quand on se voit méprisé. Ohl la belle action que fait une âme qui embrasse les mépris ! cette vertu est une des plus précieuses, surtout dans les communautés. Il faut, avec cela , nourrir dans son cœur une affection particulière pour nos ennemis, chercher à leur rendre service, leur faire du bien, les honorer ou du moins en dire le bien qu'on en sait, et les recommander spécialement à Dieu : telle fut la pratique de tous les saints. 6^ De désirer ardemment d'aimer Dieu de tout son cœur ; de se conformer à sa sainte volonté en tout, principalement en ce qui contrarie nos désirs ; d'obéir exactement à la règle , à ses supérieurs, à son directeur spirituel. « L'obéissance f dit le père Vincent Caraffe , est la reine de toutes les vertîis ; car toutes les vertus obéissent à l'obéissance, » La parfaite obéissance consiste à faire promptement, ponctuellement, de bonne grâce, les choses qui nous sont commandées, toutes les fois qu'il n'est pas constant qu'elles soient contraires à un ordre supérieur. On ne doit pas faire difficulté de mettre de côté les mortifications, l'oraison, la communion, ou autres exercices de piété, quand l'obéissance nous les interdit, soit directement, soit indirectement. 7" D'avoir constamment la pensée de la présence de Dieu : tout le mal vient, disait sainte Thérèse, de ce que nous ne pensons pas à la présence de Dieu. 8" De rapporter toutes ses pensées , ses affections , ses désirs, ses paroles , ses actions , ses démarches à Dieu, in Gloriam Dei y en pensant, en désirant, en parlant et en agissant toujours dans l'union avec Jésus, in îiomine Jesu, comme le dit l'Apôtre, de manière à vivre constamment avec Jésus et de la vie de Jésus : Vivo autemjam non ego; vivit vero in me Christus (l). 9° D'avoir une dévotion particulière à saint Joseph , à son ange gardien , à son saint patron , mais surtout à la sainte Vierge , que l'Église appelle notre vie, notre espérance. « Il est moralement impossible , « dit saint Alphonse , qu'une âme fasse de grands progrès dans la « perfection , sans une dévotion tendre et toute spéciale envers la '< Mère de Dieu (2). » lO^'De faire, autant que possible, un jour de retraite chaque mois, et une retraite de plusieurs jours chaque année.

589. A ces moyens, qui nous donnent une juste idée de la piété et de la perfection chrétienne, il faut ajouter l'oraison mentale, la mortification et la fréquentation des sacrements. Sans ces trois

(Ij Galat. c. 2. V. 20. -^ (2) Praxis confessaru , n" 171.

derniers moyens, les premiers sont impuissants et ne se soutiennent pas longtemps. Ainsi donc, lorsque le confesseur voit une âme qui a horreur du péché mortel , et annonce des dispositions particulières pour la piété, il doit l'engager à mettre en pratique l'oraison mentale , l'esprit de mortification et la fréquente communion.

Premièrement, il doit l'engager à faire l'oraison mentale, c'està-dire^ à consacrer chaque jour quelques moments à la méditation des vérités éternelles et des obligations du chrétien. Quoique la méditation ne soit pas nécessaire au salut comme la prière , elle Test cependant, jusqu'à un certain point, pour se conserver dans la grâce de Dieu , ou du moins pour avancer dans la piété et la perfection. C'est l'oubli des vérités de la religion qui souille la terre de crimes et peuple l'enfer : « Desolatione desolata est omnis terra, « quia nullus est qui recogitet corde (l). » Au contraire, celui qui pense souvent et sérieusement à la mort , au jugement de Dieu , à l'éternité, ne tombera pas dans le péché : « JMemorare novissima « tua, et in œternum non peccabis (2). » Si on demandait aux réprouvés : Pourquoi êtes-vous dans l'enfer? Nous sommes en enfer , répondraient-ils, parce que, étant sur la terre, nous n'avons pas pensé à l'enfer. L'âme qui abandonne l'oraison, dit sainte Thérèse, n'a pas besoin du démon pour se damner, elle se place de ses propres mains dans l'enfer. « 0 Dieu ! s'écrie saint Alphonse , que de bien « pourraient faire les confesseurs , s'ils étaient un peu soigneux à « cet égard? Mais quel compte n'ont-ils pas à rendre à Dieu s'ils ne « le font pas, puisqu'ils sont obligés de faire tous leurs efforts pour «procurer l'avancement spirituel de leurs pénitents! Combien « d'âmes ils pourraient mettre dans le chemin de la perfection , et « préserver des rechutes dans le péché mortel , s'ils avaient l'atten- « tien de les initier à l'oraison, et de leur demander, au moins au « commencement de leur vie spirituelle, si elles l'ont faite ou non! « Lorsqu'une âme est affermie dans l'oraison, il est rare qu'elle s'é- « loigne de Dieu : c'est pourquoi vous ne devez pas conseiller l'orai- « son seulement aux personnes craignant Dieu, mais encore aux « pécheurs. Pourquoi retournent-ils à leurs vomissements ? C'est ordi- •c nairement parce qu'ils ne réfléchissent pas (3). « Le pénitent vous dira peut-être qu'il n'a ni le temps ni le lieu convenable. Ne vous arrêtez point à cette difficulté ; dites-lui de faire oraison tous les jours, ou dans la matinée , ou dans l'après-midi , lorsqu'il est plus

(1) Jerem, c 12. v. 11 — - (2) Eccli c. 7. v. 40. — ^3) Praxis confessaiii, n" 124.

DE LA PENÏÏEINCE. 399

tranquille , à l'église ou à la maison , ou dans les champs. Bien plus on peut méditer en marchant ou en travaillant ; il suffit de tenir son esprit élevé à Dieu. Celui qui cherche Dieu le trouve en tout lieu et en tout temps f 1 ). Quant à la durée de l'oraison , c'est à la prudence du confesseur de la déterminer : il est certain qu'une demi-heure ne suffit pas pour arriver à un degré sublime de perfection ; mais ce temps suffit pour les personnes qui commencent (2). On peut même utilement initier un pénitent à l'oraison, en ne lui demandant d'abord que dix, quinze ou vingt minutes de méditation.

590. C'est un devoir pour le confesseur d'entretenir les âmes pieuses dans la pratique de Toraison , et de les soutenir contre le découragement. Le Seigneur a coutume d'attirer l'âme qui vient de se donner à lui par des lumières spéciales, des larmes et des consolations sensibles; mais, quelque temps après, il en ferme la source , afin de l'élever à une plus grande perfection , en la détachant de ces douceurs sensibles dans lesquelles il se glisse facilement quelque imperfection et quelque retour d'amour-propre. Sans doute les consolations, les attraits surnaturels sont des dons de Dieu , mais ils ne sont pas Dieu lui-même : ainsi, pour détacher une âme de ses dons , et la forcer en quelque sorte d'aimer d'un amour plus pur celui qui en est l'auteur, il permet qu'elle ne trouve plus dans l'oraison ses anciennes jouissances, mais du dégoût, des aridités, des peines, et quelquefois des tentations. Ayez le plus grand soin de relever le courage de cette âme affligée, de peur qu'elle n'abandonne l'oiaison et les communions qu'elle a coutume de faire. Rappelez-lui ce que disait saint François de Sales, qu'une once d'oraison faite au milieu de la désolation pèse plus devant Dieu que cent livres faites au milieu des consolations. En effet, ajoute saint Alphonse , celui qui aime Dieu pour les consolations , aime plus les consolations de Dieu que Dieu lui-même (3).

591. Souvent le Seigneur éprouve d'une manière particulière les âmes plus avancées dans le chemin de la perfection. Il leur semble que Dieu les abandonne ; les exercices de piété , les communions, les mortifications, ne servent qu'à les affliger davantage, parce que, les faisant avec la plus grande peine et le plus grand dégoût, elles se croient plus coupables devant Dieu; quelquefois même il leur semble qu'elles ont de la haine pour Dieu , que Dieu les a réprouvées , et qu'il commence , dès cette vie , à leur faire

(1) Voyez Praxis confessant ^ n" 125.— (2) S. Alphonse, ibidem. — (Z) Ibidem.

sentir les peines de l'enfer, en les abandonnant. De là des tentations même de blasphème , d'incrédulité , et sm'tout de désespoir. Un confesseur éclairé qui rencontre une âme dans cet état ne paraîtra point embarrassé ; il l'exhortera fortement à ne rien craindre , et à mettre plus que jamais sa confiance en Dieu. Dites-lui que personne ne perd Dieu sans savoir qu'il le perd. Dites-lui que toutes ces tentations de blasphème, d'incrédulité, d'impureté et de désespoir , ne sont pas des consentements , mais des peines qui , étant supportées avec résignation , rendent plus intime son union avec Dieu. Dites-lui que Dieu ne saurait haïr une âme qui l'aime et qui a bonne volonté ; que c'est ainsi qu'il traite les âmes les plus chères à son cœur. « C'est par les aridités et les tentations , dit « sainte Thérèse, que le Seigneur éprouve ses amis. Quand la sé- « cheresse durerait toute la vie , l'âme ne doit pas abandonner l'o- « raison : le temps viendra où tout sera payé. » Exhortez-la donc à espérer fermement de grandes choses, puisque Dieu la conduit par la voie la plus sûre, la voie de la croix. Et, en attendant, recommandez-lui bien, premièrement, de s'humilier et de se reconnaître digne d'un pareil traitement à cause de ses infidélités passées ; secondement, de se résigner entièrement à la volonté de Dieu , s'offrant à souffrir ces peines , et même de plus grandes, selon qu'il lui plaira; troisièmement, de s'abandonner, comme si elle était morte, entre les bras de la bonté divine, et à la protection de Marie, que l'Eglise appelle la mère de la miséricorde et la consolatrice des affligés (1).

592. On rencontre quelquefois, mais bien rarement, dans l'état religieux , et même dans le monde , des âmes privilégiées qui ont obtenu le don de contemplation, et éprouvent les effets extraordinaires qui en sont la suite. Il faut au confesseur autant de prudence que de lumières, pour discerner dans ces âmes ce qui vient de Dieu et ce qui n'en vient pas. L'esprit de ténèbres sait se transformer en esprit de lumières pour nous inspirer de l'orgueil et nous perdre. On remarque d'ailleurs des personnes qui confondent les inspirations subites avec les révélations proprement dites , certaines affections nerveuses avec les ravissements, les songes pieux avec les visions surnaturelles. Mais si on ne doit pas croire tout cp qu'on entend dire des extases, des visions et révélations, il serait certainement téméraire de les rejeter toutes sans «xamen. Le bras

(1) s. Alphonse de Ylv^nwx, Praxn coyife&sarïi , n«* 130; voyez aussi le Ma* nutl des Confesseurs , par M. l'abbé Gaume , ton», ii. u*» 249, etc.

DIS LA PENITENCE. 40l

de Dieu n'est point raccourci ; il n'a pas entièrement retiré de son Église les dons visibles qui ont illustré les premiers temps du christi'anisme. Il faut qu'un confesseur observe les règles tracées par l'Apôtre : « Nolite omni spiritui credere ; sed probate spiritus si ex< « Deo sint (l). Spiritum nolite extinguere. Prophetias nolite sper- « nere. Omnia autem probate : quod bonum esttenete (2). » Ainsi, dans la pratique, lorsqu'un pénitent parle d'effets extraordinaires, le confesseur doit avoir égard à la nature des faits , à l'impression qu'ils font sur le pénitent; à l'âge, à la qualité , à l'instruction , au caractère et au tempérament de ce pénitent. Il y a telles personnes dont les rapports ne méritent aucune confiance : nous voulons parler des personnes d'un esprit étroit et borné, qui voient partout du merveilleux; de celles qui n'ont qu'une piété assez commune, qui peut-être même ont à peine le suffisant pour être comptées parmi les personnes pieuses : généralement , Dieu ne favorise de grâces privilégiées et n'éprouve par des voies extraordinaires que ceux qu'il a élevés à un haut degré de perfection, ou qui sont visiblement dans la voie pour y arriver. C'est pourquoi on doit regarder comme des illusionsles prétendues extases ou visions, qui n'ont point d'autre résultat, pour le pénitent, que de lui inspirer des sentiments de vanité, d'orgueil ou d'insubordination. Il en est de même des visions que croient avoir certaines personnes d'une imagination malade ou exaltée; de celles qui sont sujettes aux vapeurs, aux affections hypocondriaques et hystériques. Mais il est des pénitents d'un esprit calme et tranquille, qui demandent plus de ménagement dans le cas dont il s'agit. Si celui qui se confesse croit avoir eu une vision en songe , s'il en est fortement persuadé, quoique le fait puisse être réel, comme nous le voyons dans l'Écriture sainte, cette possibilité du surnaturel n'empêchera pas le confesseur de lui dire qu'il ne faut pas croire aux songes ; mais il n'entreprendra pas de dissuader ce pénitent, n'ayant pas de preuves convaincantes a faire valoir contre lui. Il n'y a pas d'inconvénient à le laisser dans la bonne foi , si d'ailleurs il n'abuse pas de cette vision fausse ou réelle. Il tiendra la même conduite toutes les fois que les effets extraordinaires que le pénitent croira avoir éprouvés ne sont pas évidemment surnaturels , ayant soin de le prémunir contre tout sentiment d'amour-propre, de lui inspirer la défiance de soi-même, l'esprit d'humilité et d'obéissance. Nous lisons dans saint Alphonse : '< Si le confesseur voit évidemment que les visions ne sont que Tef-

(1) loan. I. epist. c. 4 . v. 1. — (2) I. Thessal. c. 5. v. 19, 20 et 2i. M. II. M

« fet de l'imagination ou l'œuvre de l'ennemi, soit parce qu'elles «affaiblissent dans l'âme l'obéissance, l'humilité ou les autres « vertus, alors il doit le déclarer sans détour au pénitent. S'il n'efi sait rien ou s'il doute, il ne doit pas dire qu'elles sont diaboliques ou imaginaires , comme quelques-uns qui se montrent trop incrédules, tandis que d'autres, trop crédules, les prennent pour vraies. Vous devez diie à votre pénitent de demander à Dieu qu'il le « retire d'une voie aussi périlleuse, protestant qu'il ne veut le con- « naître ici-bas que par la foi. Du reste, insinuez-lui de retirer de « ses visions, vraies ou fausses, un fruit certain, c'est-à-dire, d'être « plus fidèle à Dieu. De cette sorte, le démon en eût-il été l'auteur, « le pénitent n'aura pa^ été victime de ses illusions (1). « Ne l'oublions pas, les voies extraordinaires sont bien rares : « Que les âmes « ne se rassurent pas , dit sainte Thérèse, sur les visions et les ré- « relations particulières, et n'y fassent pas consister la perfection. « Sans doute il en est de vraies , mais beaucoup sont fausses et « trompeuses : or, il est difficile de distinguer une vérité parmi de « nombreux mensonges. Plus on les recherche, plus on les estime, n plus aussi on s'éloigne de la voie établie de Dieu, comme la plus « sûre, la voie de la foi et de l'humilité (2). »>

593. La mortification, tant intérieure qu'extérieure, est, comme l'oraison, nécessaire pour avancer dans la piété, la perfection chrétienne : c'est donc un devoir pour le confesseur de former ses pénitents à l'esprit de mortification ; mais il doit être discret et réservé. Lorsque les âmes commencent à se donner à Dieu, dans un premier moment de ferveur, elles voudraient se livrer aux plus grandes macérations. On doit les modérer : car le moment de la sécheresse arrivant , comme il arrive d'ordinaire , il est dangereux que i'âme, privée de la ferveur sensible, laisse aussi toutes les mortifications, et que, tombant dans le découragement, elle quitte l'oraison et même la piété, comme des choses qui ne sont pas faites pour elle , et qu'ainsi elle perde tout. Quelquefois aussi cette ferveur conduit les personnes qui commencent à des indiscrétions qui les font tomber malades : alors, pour se guérir, elles abandonnent tous leurs exercices de piété , au grand danger de ne pas les reprendre. Il faut se montrer difficile, surtout quand il s'agit d'un pénitent qui veut retrancher une partie du sommeil qui lui est nécessaire. Lorsqu'on n'a pas assez de sommeil , la tète souffre, et,

(1) Praxis confessarii , n** 140. — (2) Voyez S. Alphonse , Praxis confessariU no 144.

la tête souffrant, on est incapable de faire sa méditation et ses autres exercices de piété. Le premier soin du confesseur sera donc d'affermir dans la vie spirituelle les personnes qui s'adonnent à la piété : ensuite , suivant leur condition , leur santé et leur ferveur, il leur permettra quelques mortifications corporelles. Mais il ne fera, ni comme certains directeurs qui semblent faire consister la perfection dans les jeûnes et dans l'usage des macérations, ni comme ceux qui semblent rejeter les mortifications extérieures comme inutiles à l'avancement spirituel. Les mortifications corporelles aident à la mortification intérieure ; elles sont jusqu'à un certain point nécessaires, quand on peut prudemment les pratiquer , pour réprimer les passions, la concupiscence et la sensualité. Aussi tous les saints en ont pratiqué, les uns plus, les autres moins. Il est bien vrai qu'on doit tenir principalement à la mortification intérieure , sans laquelle seraient inutiles et les haires et les cilices. Mais ne permettre jamais aucune mortification corporelle, ce serait une erreur, ou méconnaître les règles de la vie spirituelle. Toutefois, « ordinairement parlant, tenez pour règle générale de n'accorder « les mortifications extérieures qu'autant qu'on vous les demandera ; « car elles servent de peu , si on ne les pratique avec une grande «' ferveur; et en les donnant, accordez toujours moins qu'on ne « vous demande (l). »

594. Les mortifications les plus utiles et les moins dangereuses sont les mortifications négatives ou privatives. L'obéissance même, ordinairement parlant, n'est pas nécessaire pour les exercer. En voici quelques-unes : se priver de voir ou d'entendre des choses curieuses , parler peu , se contenter des mets qui ne sont pas de notre goût , ou mal assaisonnés , s'éloigner du feu pendant l'hiver, choisir les choses les plus viles, se réjouir quand il manque quelque chose même nécessaire ; c'est en cela que consiste la vertu de pauvreté , suivant ce mot de saint Bernard : « Virtus paupertatis non « est paupertasy sed amor paupertatis. » Ne pas se plaindre des incommodités de la saison , des mépris , des contradictions , des persécutions, des peines ou des infirmités. Croire que Dieu admet à son amitié les personnes amies de leurs aises, c'est folie, dit sainte Thérèse (2).

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