‹ Théologie morale à l'usage des curés et des confesseurs (volume 4)Chapitre 47 sur 112 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Des devoirs du Confesseur à l'égard des personnes pieuses et des personnes consacrées à Dieu.

587. L'obligation pour un curé, pour un prêtre, de confesser et de diriger les personnes pieuses , lui rappelle l'obligation où il est lui-même d'étudier et de pratiquer la piété et la perfection chrétienne. Le confesseur des personnes pieuses doit, avant tout, discerner entre la vraie et la fausse piété, entre une piété superficielle et une piété solide. C'est une illusion de faire consister la piété et la perfection dans le nombre des pratiques extérieures, comme de faire beaucoup de prières, d'être longtemps à l'église, de prendre part à toutes les dévolions, d'entrer dans les confréries, de se confesser et de communier souvent. Ces pratiques sont certainement bonnes et utiles, plusieurs même sont nécessaires pour entretenir et augmenter en nous la piété; mais elles ne sont, pour ainsi dire, que l'écorce

(4) Lib. vi. D° 483. — (2) De Prenitentia;, part. n. cap. o. art. 4. sect. 5. § 5. conclus. 5. — (5) In- Struct ons pour les pasteurs, ou Manière d'administrer le sacrement de Pénitence et de gouverner une paroisse; première partie, en. T.

do la vraie dévolion. Los caractères de la piété sont une fois vive, la crainte et l'amour de Dieu, la vigilance sur soi-même, la mortification des sens, l'humilité, la douceur, la résignation, une patience qui supporte tout, la charité qui nous interdit la médisance, la calomnie et tout sentiment de vengeance. En un mot, on ne peut être pieux sans être parlait chrétien; et le chrétien parfait est celui qui remplit régulièrement les obligations communes à tous et les devoirs de son état, en y ajoutant la ferveur, celte promptitude à se porter aux choses de Dieu, un désir plus vif et plus efficace de lui plaire en tout, une pratique plus ou moins étendue des conseils évangéliques, suivant la position de chacun.

Toutefois, la piété chrétienne a des degrés : elle commence, se développe, et arrive à la perfection. Encore, étant devenue parfaite, elle n'est pas la même pour tous : alius sie,alius vero sic, dit l'Apôtre. De là pour le confesseur la nécessité de suivre pas à pas les pénitents qui pratiquent la piété, d'observer leurs progrès et d'étudier les desseins que le Seigneur a sur eux. Dieu ne conduit pas toutes les âmes par la même voie : autre esl la voie d'une personne mariée, autre celle d'une personne libre. Celui qui est obligé à un travail continuel pour subsister ne peut faire tout ce que fera celui qui est dans l'aisance. Les obligations d'un séculier ne sont pas les mêmes que celles d'un prêtre, d'un curé, d'un religieux; ils ne sont pas tous par conséquent appelés au même genre de perfection. Et parmi les religieux, les uns sont appelés à la vie contemplative, les autres a la vie active. Outre cette diversité qui naît de la différence des états et des conditions, il en est une autre qui vient de l'attrait de Dieu, qui n'inspire pas à tous les mêmes dispositions, les mêmes goûts : il appelle les uns à une vie austère, les autres à une vie plus douce et plus proportionnée à la faiblesse humaine. Celui-ci est appelé à la pratique de la pénitence et de la mortification; celui-là à la pratique des oeuvres de charité. Enfin, Dieu, qui est le maître de ses actions comme il l'est de ses dons, en appelant certaines âmes au même genre et au même degré de perfection, peut, dans sa sagesse, diversifier les moyens, les occasions, les épreuves, les obstacles à surmonter, et il est toujours admirable dans ses oeuvres et dans ses saints : mirabilis Dcus in sanclis.

588. Il esl important que tout confesseur connaisse plus ou moins, suivant qu'il a plus ou moins de personnes pieuses à diriger, les principaux moyens d'avancer dans la piété et la perfection chrétienne. Ces inoyons, tant intérieurs qu'extérieurs, sont : 1° De mettre toute sa confiance on Dieu, et de se défier absolument de soi-même; de ne pas s'inquiéter après ses fautes, de s'en humilier sur-le-champ, en recourant à Dieu par un acte do contrition et de ferme propos : puis il faut se tranquilliser, quand moine on tomberait cent fois le jour, dit saint Alphonse de Liguori (I). 2° D'évitor tout péché de propos délibéré, quelque légei qu'il soil : Qui spernit modica, paulatim decidet. 5° De travailler à se détacher de plus on plus des biens du monde, dos plaisirs mémo permis, des amusements les plus innocents. Vanité dos vanités! tout est vanité : « Vanilas vanitatum, et omnia vanitas, praeter a mare Deum, et illi soli >» servire. Esta esl summa sapientia, per contemptum mundi, tendere ad » cœlesiia rogna (2). » i° De fuir les intimités et les familiarités des personnes do différent sexe, fussent-elles vraiment pieuses. Sous le voile d'aft •■• t :. .11- spirituelles, l'ennemi du salut glisse souvent certaines affections ou petites attaches qui no sont pas pures. 5° De se réjouir intérieurement,

1 l'iaxis confessarii, n<MG — i) De Imitations Chrisli, lib. i. cap. 1.

ou du moins cire parfaitement résigné, quand on se voit méprisé. Oh! la belle action que fait une âme qui embrasse les mépris! celte vertu est une des plus précieuses, surtout dans les communautés. Il faut, avec cela, nourrir dans son cœur une affection particulière pour nos ennemis, chercher à leur rendre service, leur faire du bien, les honorer ou du moins en dire le bien qu'on en sait, et les recommander spécialement à Dieu : telle fut la pratique de tous les saints. 6" De désirer ardemment d'aimer Dieu de tout son cœur; de se conformer à sa sainte volonté en tout, principalement en ce qui contrarie nos désirs; d'obéir exactement à la règle, à ses supérieurs, à son directeur spirituel. « L'obéissance , dit le père Vincent Caraffe, est la reine de toutes les vertus ; car toutes les vertus obéissent à l'obéissance. » La parfaite obéissance consiste à faire promptement, poncluellement, de bonne grâce, les choses qui nous sont commandées, toutes les fois qu'il n'est pas consiant qu'elles soient contraires à un ordre supérieur. On ne doit pas faire difficulté de mettre de côté les mortifications, l'oraison, la communion, ou autres exercices de piété, quand l'obéissance nous les interdit, soit directement, soit indirectement. 7° D'avoir constamment la pensée de la présence de Dieu : Tout le mal vient, disait sainte Thérèse, de ce que nous ne pensons pas à la présence de Dieu. 8° De rapporter toutes ses pensées, ses affections, ses désirs, ses paroles, ses actions, ses démarches à Dieu, in gloriam Dci, en pensant, en désirant, en parlant et en agissant toujours dans l'union avec Jésus, in nomine Jesu, comme le dit l'Apôtre, de manière à vivre constamment avec Jésus et de la vie de Jésus : Vivo aulem, jam non ego; vivit vero in me Christus (1). 9° D'avoir une dévotion particulière à saint Joseph, à son ange gardien, à son saint patron, mais surtout à la sainte Vierge, que l'Église appelle notre vie, notre espérance. « 11 est moralement impos- » sible, dit saint Alphonse, qu'une âme fasse de grands progrès dans la » perfection, sans une dévotion tendre et toute spéciale envers la Mère de » Dieu (2). » 10° De faire, autant que possible, un jour de retraite chaque mois, et une retraite de plusieurs jours chaque année.

589. A ces moyens, qui nous donnent uue juste idée de la piété et de la perfection chrétienne, il faut ajouter l'oraison mentale, la mortification et la fréquentation des sacrements. Sans ces trois derniers moyens, les premiers sont impuissants et ne se soutiennent pas longtemps. Ainsi donc, lorsque le confesseur voit une âme qui a horreur du péché mortel , et annonce des dispositions particulières pour la piété, il doit l'engager à mettre en pratique l'oraison mentale, l'esprit de mortification et la fréquente communion.

Premièrement, il doit l'engager à faire l'oraison mentale, c'est-à-dire à consacrer chaque jour quelques moments à la méditation des vérités éternelles et des obligations du chrétien. Quoique la mé itation ne soit pas nécessaire au salut comme la prière, elle l'est cependant, jusqu'à un certain point, pour se conserver dans la grâce de Dieu, ou du moins pour avancer dans la piété et la perfection. C'est l'oubli des vérités de la religion qui souille la terre de crimes et peuple l'enfer : « Desolatione » desolata est omnis terra, quia uullus est qui recogitet corde (3). » Au contraire, celui qui pense souvent et sérieusement à la mort, au jugement de Dieu, à l'éternité, ne tombera pas dans le péché : « Memorare uovis- » sima tua et in seteroum non peccabis (4). » Si on demandait aux ré-

(1) Galat. c. 2. v. 20. — 2) Praxis confessarii, n» 171. — (3) Jerem. c 12. v. 11. — (4) Eccli. c. 7. V. 40.

prouvés : Pourquoi èies-vous dans l'enfer? Nous sommes en enfer, répondraient-ils, parce que, étant sur la terre, nous n'avons pas pensé à l'enfer. L'âme qui abandonne l'oraison, dit sainte Thérèse, n'a pas besoin du démon pour se damner, elle se place de ses propres mains dans l'enfer. « 0 Dieu! s'écrie saint Alphonse, que de bien pourraient faire les confes- » seurs, s'ils étaient un peu soigneux à cet égard ! Mais quel compte n'ont- » ils pas à rendre à Dieu s'ils ne le font pas, puisqu'ils sont obligés de » faire tous leurs efforts pour procurer l'avancement spirituel de leurs » pénitents! Combien d'âmes ils pourraient mettre dans le chemin de la » perfection, et préserver des rechutes dans le péché mortel, s'ils avaient » l'attention de les initier à l'oraison, et de leur demander, au moins au » commencement de leur vie spirituelle, si elles l'ont faite ou non! Lors- » qu'une âme est affermie dans l'oraison, il est rare qu'elle s'éloigne de » Dieu : c'est pourquoi vous ne devez pas conseiller l'oraison seulement » aux personnes craignant Dieu, mais encore aux pécheurs. Pourquoi re- » tournent-ils à leur vomissement? C'est ordinairement parce qu'ils ne » réfléchissent pas (1). » Le pénitent vous dira peut-être qu'il n'a ni le temps ni le lieu convenable. Ne vous arrêtez poinl à cette difficulté; diteslui de faire oraison ions les jours, ou dans la matinée, ou dans l'aprèsmidi, lorsqu'il est plus tranquille, à l'église ou à la maison, ou dans les champs. Bien plus, on peut méditer en marchant ou en travaillant; il sullil de tenir son esprit élevé à Dieu. Celui qui cherche Dieu le trouve en tout lieu et en tout temps (2). Quant à la durée de l'oraison, c'est à la prudence du confesseur de la déterminer : il est certain qu'une demiheure ne suffit pas pour arriver à un degré sublime de perfection ; mais ce temps sullil pour les personnes qui commencent (3). On peut même utilement initier un pénitent à l'oraison en ne lui demandant d'abord que dix, quinze ou vingt minutes de méditation.

590. C'est un devoir pour le confesseur d'entretenir les âmes pieuses dans la pratique de l'oraison, et de les soutenir contre le découragement. Le Seigneur a coutume d'attirer l'âme qui vient de se donner à lui par des lumières spéciales, des larmes et des consolations sensibles; mais, quelque temps après, il eu ferme la source, afin de l'élever à une plus grande perfection, en la détachant de ces douceurs sensibles dans lesquelles il se glisse facilement quelque imperfection et quelque retour d'amourpropre. Sans doute les consolations, les attraits surnaturels sont des dons de Dieu, mats ils ne sont pas Dieu lui-même : ainsi, pour détacher une âme de ses dons, et la forcer en quelque sorte d'aimer d'un amour plus pur celui qui en est l'auteur, il permet qu'elle ne trouve plus dans l'oraison ses anciennes jouissances, mais du dégoût, des aridités, des peines, et quelquefois des tentations. Ayez le plus grand soin de relever le courage de celte âme ailligée, de peur qu'elle n'abandonne l'oraison et les communions qu'elle a coutume de faire. Rappelez-lui ce que disait saint François de Sales, qu'une once d'oraison faite au milieu de la désolation pèse plus devant Dieu que cent livres faites au milieu des consolations. En effet, ajoute saint Alphonse, celui qui aime Dieu pour les consolations, aime plus les consolations de Dieu que Dieu lui-même (I).

591. Souvent le Seigneur éprouve d'une manière particulière les âmes plus avancées dans le chemin de la perfection. Il leur semble que Dieu les abandonne; les exercices de piété, les communions, les mortifications, ne

I Praxis confessarii, no 124. — (2) Ibidem, n» «25. — v*) S. Alphonse, ibidem. — (4) Ibidem.

servent qu'à les affliger davantage, parce que, les faisant avec la plus grande peine et le plus grand dégoût, elles se croient plus coupables devant Dieu; quelquefois même il leur semble qu'elles ont de la haine pour Dieu, que Dieu les a réprouvées, et qu'il commence, dès cette vie, à leur faire sentir les peines de l'enfer, eu les abandonnant. De là des tentations même de blasphème, d'incrédulité, et surtout de désespoir. Un coufesseur éclairé qui rencontre une âme dans cet élat ne paraîtra point embarrassé; il l'exhortera fortement à ne rien craindre, et à mettre plus que jamais sa confiance en Dieu. Dites-lui que personne ne perd Dieu sans savoir qu'il le perd. Dites-lui que toutes ces tentations de blasphème, d'incrédulité, d'impureté et de désespoir, ne sont pas des consentements, mais des peines qui, étant supportées avec résignation, rendent plus intime son union avec Dieu. Dites-lui que Dieu ne saurait haïr une âme qui l'aime et qui a bonne volonté; que c'est ainsi qu'il traite les âmes les plus chères à son cœur. « C'est par les aridités et les tentations, dit saint Thérèse, que » le Seigneur éprouve ses amis. Quand la sécheresse durerait toute la vie, » l'âme ne doit pas abandonner l'oraison : le temps viendra où tout sera » payé. » Exhortez-la donc à espérer fermement de grandes choses, puisque Dieu la conduit par la voie la plus sûre, la voie de la croix. Et, en attendant, recommandez-lui bien, premièrement, de s'humilier et de se reconnaître digne d'un pareil traitement à cause de ses infidélités passées; secondement, de se résigner entièrement à la volonté de Dieu, s'offrant à souffrir ces peines, et même de plus grandes, selon qu'il lui plaira; troisièmement, de s'abandonner, comme si elle était morte, entre les bras de la bonté divine, et à la protection de Marie, que l'Église appelle la Mère de la miséricorde et la consolatrice des affligés (i).

592. On rencontre quelquefois, mais bien rarement, dans l'état religieux, et même dans le monde, des âmes privilégiées qui ont obtenu le don de contemplation, et éprouvent les effets extraordinaires qui en sont la suite. Il faut au confesseur autant de prudence que de lumières, pour discerner dans ces âmes ce qui vient de Dieu et ce qui n'en vient pas. L'esprit de ténèbres sait se transformer en esprit de lumières pour nous inspirer de l'orgueil et nous perdre. On remarque d'ailleurs des personnes qui confondent les inspirations subites avec les révélations proprement dites, certaines affections nerveuses avec les ravissements, les songes pieux avec les visions surnaturelles. Mais si on ne doit pas croire tout ce qu'on entend dire des extases, des visions et révélations, il serait certainement téméraire de les rejeter toutes sans examen. Le bras de Dieu n'est point raccourci ; il n'a pas entièrement retiré de son Église les dons visibles qui ont illustré les premiers temps du christianisme. Il faut qu'un confesseur observe les règles tracées par l'Apôtre : « Nolile omni spirilui credere; sed » probate spiritus si ex Deo sint (2). Spirilum nolile exiinguere. Prophe- » lias nolile spernere. Omnia aulem probate : quod bonum est le- )> neie (5). » Ainsi, dans la pratique, lorsqu'un pénitent parle d'effets extraordinaires, le confesseur doit avoir égard à la nature des faits, à l'impression qu'ils font sur le pénitent, à l'àge^ à la qualité, à l'instruction, au caractère et au tempérament de ce pénitent. Il y a telles personnes dont les rapports ne méritent aucune confiance : nous voulons parler des personnes d'un esprit étroit et borné, qui voient partout du merveilleux; de celles qui n'ont qu'une piété assez commune, qui peut-être même ont à

(i) S. Alphonse de Lignori, Praxis eonfessarii , n» 130; voyez aussi le Manuel des Confesseurs, par M. l'abbé Gaume, leree 11. n° 42 », etc. — (â. Joan. i. epist. i. 4. v. 1.-^3 I. Thessal. c. 5. v. 19, 20 et 21.

peine le suffisant pour être comptées parmi les personnes pieuses : généralement, Dien ne favorise de grâces privilégiées et n'éprouve par des voies extraordinaires ceux qu'il a élevés à un haut degré de perfection, ou qui sont visiblement dans la voie pour y arriver. C'est pourquoi ou doit regarder comme des illusions les prétendues extases ou visions qui n'ont point d'autre résultat, pour le pénitent, que de lui inspirer des sentiments de vanité, d'orgueil ou d'insubordination. 11 en est de même des visions que croient avoir certaines personnes d'une imagination malade ou exaltée; de celles qui sont sujettes aux vapeurs, aux affections hypocondriaques et hystériques. Mais il est des pénitents d'un esprit calme et tranquille, qui demandent plus de ménagement dans le cas dont il s'agit. Si celui qui se confesse croit avoir eu une vision en songe, s'il eu est fortement persuadé, quoique le fait puisse être réel, comme nous le voyons dans l'Écriture sainte, celle possibilité du surnaturel n'empêchera pas le confesseur de lui dire qu'il ne faut point croire aux songes; mais il n'entreprendra pas de dissuader ce pénitent, n'ayant pasde preuves convaincantes à faire valoir contre lui. Il n'y a pas d'inconvénient à le laisser dans la bonne foi, si d'ailleurs il n'abuse pas de cette vision fausse ou réelle. 11 tiendra la même conduite toutes les fois que les effets extraordinaires que le pénitent croira avoir éprouvés ne sont pas évidemment surnaturels, ayant soin de le prémunir contre tout sentiment d'amourpropre, de lui inspirer la défiance de soi-même, l'esprit d'humilité et d'obéissance. Nous lisons dans saint Alphonse : « Si le confesseur voit )> évidemment que les visions ne sont que l'effet de l'imagination ou » l'oeuvre de l'ennemi, soit parce qu'elles affaiblissent dans l'âme l'obéis- » sauce, l'humilité ou les autres vertus, alors il doit le déclarer sans » détour au pénitent. S'il n'en sait rien ou s'il doute, il ne doit pas dire » qu'elles sont diaboliques ou imaginaires, comme quelques-uns qui se )> montrent trop incrédules, tandis que d'autres, trop crédules, les pren- » nent pour vraies. Vous devez dire à votre pénitent de demander à Dieu )> qu'il le relire d'une voie aussi périlleuse, protestant qu'il ne veut le con- » naître ici-bas (pie pour la foi. Du reste, insinuez-lui de retirer de ses » visions, vraies ou fausses, un fruit certain, c'est-à-dire d'être plus x fidèle à l>ieu. De celle sorte, le démon en eût-il été l'auteur, le péni- » itni n'aura pas été victime de ses illusions (1). » Ne l'oublions pas, les voies extraordinaires sont bien rares : « Que les âmes ne se rassurent » pas, dit sainte Thérèse, sur les visions et les révélations particulières, » cl n'y fassent pas consister la perfection. Sans doute il en est de vraies, » mais beaucoup sont fausses et trompeuses : or, il est difficile de dislinh guer une vérité parmi de nombreux mensonges. Plus on les recherche, » plus on les estime, plus aussi on s'éloigne de la voie établie de Dieu, » comme la plus sûre, la voie de la foi et de l'humilité {"2) »

593. La mortification, tant intérieure qu'extérieure, est comme l'oraison, nécessaire pour avancer dans la piété, la perfection chrétienne : c'est donc un devoir pour le confesseur de former ses pénitents à l'esprit de mortification; mais il doit èire discret et réservé. Lorsque les âmes commencement à se donner à Dieu, dans un premier moment de ferveur, elles voudraient se livrer aux plus grandes macérations. On doit les modérer : Car le moment de la sécheresse arrivant, comme il arrive d'ordinaire, il est dangereux que l'âme privée de la ferveur sensible, laisse aussi toutes les mortifications, et que, tombant dans le découragement, elle quitte

(1) Praxis confessarii, n<> 140. — (2) Ibidem, n» 141,

l'oraison et même la piété, comme des choses qui ne sont pas faites pour elle, el qu'ainsi elle perde tout. Quelquefois aussi celte ferveur conduit les personnes qui commencent, à des indiscrétions que les font tomber malades: alors, pour se guérir, elles abandonnent tous leurs exercices de piété , au grand danger de ne pas les reprendre. II faut se montrer difficile, surtout quand il s'agit d'un pénitent qui veut retrancher une partie du sommeil qui lui est nécessaire. Lorsqu'on n'a pas assez de sommeil, la tête souffre, et, la létc souffrant, on est incapable de faire sa méditation et ses autres exercices de piété. Le premier soin du confesseur sera donc d'affermir dans la vie spirituelle les personnes qui s'adonm-nt à la piété : ensuite, suivant leur coudilion, leur santé et leur ferveur, il leur permettra quelques mortifications corporelles. Mais il ne fera, ni comme certains directeurs qui semblent faire consister la perfection dans les jeûnes et dans l'usage des macérations, ni comme ceux qui semblent rejeter les mortifications extérieures comme inutiles à l'avancement spirituel. Les mortifications corporelles aident à la mortification intérieure; elles sont jusqu'à un certain point nécessaires, quand on peut prudemment les pratiquer, pour réprimer les passions, la concupiscence et la sensualité. Aussi tous les saints en ont pratiqué, les uns plus, les autres moins. Il est bien vrai qu'on doit tenir principalement à la mortification intérieure, sans laquelle seraient inutiles et les haires et les cilices. Mais ne permettre jamais aucune mortification corporelle, ce serait une erreur, ou méconnaître les règles de la vie spirituelle. Toutefois, « ordinairement parlant, » tenez pour règle générale de n'accorder les mortifications extérieures » qu'autant qu'on vous les demandera; car elles servent de peu si on ne les » pratique avec une grande ferveur : el en les donnant, accordez toujours » moins qu'on ne vous demande (1). »

594. Les mortifications les plus utiles et les moins dangereuses sont les mortifications négatives ou privatives. L'obéissance même, ordinairement parlant, n'est pas nécessaire pour les exercer. En voici quelques-unes : se priver de voir ou d'entendre des choses curieuses, parler peu, se contenter des mets qui ne sont pas de notre goût ou mal assaisonnés, s'éloigner de feu pendanl l'hiver, choisir les choses les plus viles, se réjouir quand il manque quelque chose même nécessaire; c'est en cela que consiste la vertu de pauvreté, suivant ce mot de saint Bernard : « Yirlus » pauperlalis non est pauperfas , sed amor pauperlalis. » Ne pas se plaindre des incommodités de la saison, des mépris, des contradictions, des persécutions, des peines ou des infirmités. Croire que Dieu admet à son amitié les personnes amies de leurs aises, c'est folie, dit sainte Thérèse (2).

595. Enfin , la fréquentation des sacrements de Pénitence el d'Eucharistie est nécessaire pour avancer et se soutenir dans la piété. Pour ce qui regarde la confession des personnes pieuses, nous ferons remarquer, 1° que si une personne ne se confesse que de fautes véni lies, sans douleur de le avoir commises et sans propos de s'en corriger, elle ne peut recevoir les sacrement. L'absolution serait nulle et même sacrilège, si le pénitent s'aperçoit qu'il manque de contrition, ou si tout en croyant avoir la contrition, il ne l'avait pas, par suite d'une négligence mortelle. Il n'en serait pas de même s'il se confesse, avec les dispositions requises, d'une des fautes vénielles quil a commises ; car un péché véniel pouvant être remis

(1) S Alphonse, Praxis confessavii, n" 148. Voyez aussi l'Introduction à la *ie dévote, par S. François de Sales, pari, ni ch. -263. — -2 S. Alphonse, Praxis confessaiïi, n« 1J6

sans que les autres le soient, offre alors une matière suffisante au sacremcni. "2° Que le confesseur ne doit pas généralement s'inquiéter au sujet de la contrition d'une personne qui fréquente les sacrements et n'accuse que des péchés véniels, si d'ailleurs il la croit vraiment pieuse. 5° Que quand les personnes qui vivent dans une continuelle crainte de Dieu se plaignent de n'avoir pas de contrition, cela ne vient que de ce qu'elles voudraient sentir la contrition, et c'est une marque assurée qu'elles l'ont en effet V Que si le pénitent qui ne s'accuse habituellement que de fautes légères montre une affection volontaire et bien prononcée pour un péché véniel, ce qui peut se reconnaître par les fréquentes rechutes dans le même péché, il es! à propos de lui différer quelque temps l'absolution, lorsqu'il s'agit d'une faute notable parmi les fautes vénielles, ou même de toute auire faute, si ou a d'ailleurs lieu de croire que le délai de l'absolution sera utile au pénitent. 5" Que si une personne qui se confesse fréquemment, une mi deux fois par semaine, n'accuse que de simples imperfections ou des fautes douteuses, le confesseur n'est pas obligé de se tourmenter pour trouver une matière certaine, afin de pouvoir lui donner l'absolution; car il n'est pas nécessaire de l'absoudre pour l'envoyer à la sainte table. Au reste, dans le doute s'il y a matière Sacramentelle ou non dans la confession, le confesseur peut se procurer une matière certaine, en faisant déclarer au pénitent une faute passée mortelle ou vénielle. 6° Qu'il est de la prudence du confesseur d'avertir les personnes de piété de s'accuser toujours de quelques péchés de leur vie passée, en terminant ainsi chaque confession : Je m'accuse de nouveau des péchés dont je me suis rendu coupable contre la charité, ou contre la chasteté, ou contre telle ou (elle rerlu. Il n'est pas nécessaire d'entrer dans le détail. Il est bon aussi de les avertir de se rappeler, d'une manière générale, les principales fautes qu'elles ont eu à se reprocher autrefois, lorsqu'elles se prépareront pour la confession, afin de pouvoir, parce moyen, s'exciter plus facilement à la contrition. 7° Que le confesseur doit tendre à abréger les confessions des personnes pieuses sur les points dont le détail ne conduit à rien, en les amenant, autant qu'il est en iui, à ne dire que ce qui est nécessaire ou utiles. I.e confesseur lui même doit être court, surtout avec les personnes de différent sexe.

596. Quant à la sainte communion, elle sera plus ou moins fréquente, suivant les dispositions plus ou moins parfaites du pénitent. Il faut être plus parlait pour communier tous les jours ou à peu près tous les jours, que pour communier une l'ois par semaine 1 1 1. Toutefois, il n'est pas nécessaire, pour communier tous les jours ou à peu près tous les jours, d'être exempt d'imperfections. Si cela était, quel est le prêtre qui osât dire la messe tous les jours? il suffit de faire habituellement l'oraison mentale, de désirer d'avancer dans l'amour de Dieu, et d'être détaché de toute affection au péché véniel; ce qui a lieu lorsqu'on ne commet aucun péché, quelque léger qu'il soit, de propos délibéré. Il n'est pas nécessaire non plus, j»our communier aussi fréquemment, d'éprouver une dévotion sensible, ni pendant, ni même après la communion. « Licet tepide, dit » saint Honaventure, lameii conlidens de misericordia Dei fiducialiter » accédas : quia qui se indignum repulat, cogitet quod lanto magis eget »medico, quanlo senserit se ajgrotum ; neque ideo qmeris le jungere » Christo, ut tu cum sanctifiées, sed ut tu saneliliceris ah illo. » Puis il ajoute : « Neque pra-termillenda est sancla communio, si quandoque non

(1) Voyex, ci-<lessus, (et n»' ÎS4, Ï5B.

» scnlil homo specialem devotionem, cmo se ad illara pra>parare studeat, » vel in ipsa perccptioue vcl post forte minus dévolus se sentit quam » vellct (1). » Nous lisons aussi dans Y Introduction à la vie dévole, par saint François de Sales : « Si on vous demande pourquoi vous communiez » si souvent, dites que deux sortes de personnes ont besoin de communier » souvent, les parfaits et les imparfaits : les parfaits, afin de se conserver » dans la perfection, et les imparfaits, afin de pouvoir justement préten- » dre à la perfection; les forts, afin qu'ils ne deviennent pas faibles, et les » faibles, afin qu'ils deviennent forts; les malades, afin d'être guéris, et » les sains, afin de ne pas devenir malades. Pour vous, comme étant im- )> parfaite, inférieure et faible, vous avez besoin de communier souvent. » Dites que ceux qui ne sont point engagés dans les affaires du monde » doivent communier souvent, parce qu'ils en ont la facilité, et ceux qui )> ont des affaires, parce qu'ils ont besoin de la communion. » Cependant, si le confesseur s'aperçoit que le pénitent ne profite pas de la fréquente communion, qu'il ne se corrige pas des fautes vénielles, qu'il s'y laisse aller volontairement et de propos délibéré, il faudrait lui restreindre l'usage de la communion, ne fût-ce que pour le rendre plus vigilant, et ranimer en lui la crainte de Dieu. Il en serait autrement si, ne retombant que par fragilité, il s'humiliait à la vue de son indignité, et désirait de puiser dans la communion les forces dont il a besoin pour se vaincre et se corriger de ses imperfections (2).

597. Ce que nous avons dit des personnes avancées dans la piété et la perfection chrétienne s'applique, généralement, à la direction des personnes de l'un et l'autre sexe qui ont embrassé la vie religieuse, de celles qui se sont consacrées à Dieu pour soigner les malades ou suivre l'éducation de la jeunesse, ainsi qu'à la direction des ecclésiastiques, qui sont appelés à un plus haut degré de sainteté que les simples fidèles. Aussi le prêtre qui est désigné pour entendre la confession des religieuses doit se bien pénétrer de l'esprit de leurs règles, afin de les faire observer en tout. Il lui faut de plus une étude, une connaissance particulière de la vie monastique ou religieuse. 11 est nécessaire aussi que celui qui confesse et dirige quelques ecclésiastiques soit pénétré lui-même de la sainteté que le Seigneur exige de ses ministres. En tout cas, ce confesseur n'oubliera pas qu'il doit tout peser au poids du sanctuaire, et qu'il ne peut, quand il s'agit du refus ou du délai de l'absolution, s'écarter des règles que nous avons exposées plus haut.

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