CHAPITRE III
Des Causes qui peuvent nuire au volontaire et au libre arbitre.
16. Les causes qui peuvent nuire au volontaire et au libre arbitre sont au nombre de quatre : l'ignorance , la concupiscence , la crainte, et la violence.
(1) Nous n'excluons point la grâce, sans laquelle, comme la foi nous rapprend , l'homme ne peut absolument rien dans l'ordre du salut. — (2) Les buUeg 4e S. Pie V, l'an 1567 ; de Grégoire XIII , de l'an 1579 ; et d'Urbain VIII , de l'an 1641 , ont condamné les propositions suivantes, avancées par Baïus : «Quod « voluntarie fit , etiamsi necessario fiât , libère tamen fit. » — « Sola violentia « répugnât libertati bominis naturali. » Et le pape Innocent X, par une bulle du 31 mai de l'an 1653, a condamné comme hérétique cette autre proposition, tirée des écrits de Jansénius d'Ypres : « Ad merendum et demerendum in statu na- « turœ lapsae , non requiritor in horaine Hbertas a necessitate , sed sujticit If - « bertas a coactione. «
AHTICLE I.
De l'Ignorance,
L'ignorance , en morale , est un défaut de science ou d'instrucN tion en matière d'obligations. L'instruction n'est pas nécessaire à tous au même degré ; elle doit varier suivant la position qu'on occupe dans la société. Un simple citoyen, un simple fidèle n'est pas obligé d'en savoir autant qu'un magistrat, que le prêtre, dont les lèvres sont dépositaires de la science. Mais il est des obligationi dont la connaissance est nécessaire à tous. « Omnes , dit saint Tho « mas , communiter scire tenentur ea quse sunt fidei et universalia « juris praecepta ; singuli autem quœ ad eorum statum vel officiura « spectant (1). »
17. On distingue plusieurs espèces d'ignorances: l'ignorance de droit et l'ignorance de fait; l'ignorance invincible et l'ignorance vincible; l'ignorance crasse et l'ignorance affectée. L'ignorance de droit est celle qui a pour objet la loi ou l'extension de la loi , soit qu'il s'agisse d'une loi divine, naturelle ou positive; soit qu'il s'agisse d'une loi humaine, ecclésiastique ou civile. L'ignorance de fait est ainsi appelée, parce qu'elle tombe sur un fait particulier, ou sur quelques circonstances de ce fait. On ignore si le mariage entre parents est prohibé jusqu'au quatrième degré ; c'est une ignorance de droit. Si au contraire on ignore que telle ou telle personne est parente à une autre à un degré prohibé , c'est une ignorance de fait.
18. L'ignorance invincible est celle qu'on n'a pu surmonter, moralement parlant , par les moyens ordinaires , eu égard à la position du sujet, laquelle n'est certainement pas la même pour tous. On reconnaît que l'ignorance ou l'erreur est invincible de la part de celui qui agit, lorsqu'il ne s'élève dans son esprit aucun doute, aucun soupçon, aucune idée, pas même une idée confuse, touchant la malice de l'action qu'il croit permise. « Invincibilis est
« dit saint Alphonse de Liguori , quse moraliter vinci nequit, cuni « nulla cogitatio, nec dubium erroris venit in mentem operantis , « nec etiam in confuse , dum operatur, vel cum actionis causam « ponit (2). »
L'ignorance invincible , de droit ou de fait , rend nos actions involontaires, et les disculpe aux yeux de Dieu. On ne peut ni mériter
(1) Snm. part, l 2 quscst. 76. art. 2. — (2) De Conscieiitia, n" 3.
ni démériter que par un acte libre ; un acte ne peut être libre qu'autant qu'il est volontaire ; 11 ne peut être volontaire qu'autant qu'il se fait avec connaissance , cr qui ne saurait avoir lieu dans le cas d'une ignorance invincible. « Non tibi deputatur ad culpam, « dit le Docteur de la grâce, quod invitus ignoras, sed quod negligis « quœrere quod ignoras (1) ; » ou , comme s'exprime saint Thomas : « Si sit talis ignorantia , quœ omnino sit involuntaria , sive quia est « invincibilis , sive quia est ejus quod quis scire non tenetur , talis « ignorantia omnino excusât a peccato (2). » Ce qui est vrai même de l'ignorance en matière de droit naturel , comme l'a décidé le pape Alexandre VIII , en condamnant cette proposition ; « Tametsi « detur ignorantia invincibilis juris naturae , hœc in statu naturee « lapsae operantem ex ipsa non excusât a peccato formali (3). »
19. L'ignorance vincible est celle qu'on peut moralement surmonter , en prenant les moyens que prennent communément les personnes sages et prudentes de la même condition , vu l'importance ou la gravité des obligations qu'on est obligé de connaître. L'ignorance vincible a lieu dans celui qui , ayant quelque doute , quelque soupçon sur la malice de son action, et sur l'obligation d'examiner si elle est réellement bonne ou mauvaise, néglige cependant cet examen. « Vincibilis est quse , cum debeat et possit vinci « ab opérante , vel quia errorem jam advertit , vel saltem dubitat « de errore , advertitque simul ad obligationem illum vincendi , « negligit illum vincere. » Telle est la notion que saint Alphonse de Liguori nous donne de l'erreur ou de l'ignorance vincible (4). On voit que cette ignorance vient de la négligence. Si la négligence est grave , l'ignorance qui en est la suite est une ignorance crasse oy grossière. Si, outre cette négligence, il y a dessein formel ou propos délibéré d'éloigner les moyens de s'instruire, l'ignorance devient affectée. Le caractère de cette ignorance est la crainte de connaître des obligations qui contrarient nos penchants; on désire de les ignorer , afin de s'en affrancliir plus facilement : « Scientiam via- '< rum tuarum nolumus (5); » ou, comme dit le Prophète : ^^i^o- « luit intelligere ut bene ageret (6) . »
20. L'ignorance vincible n'excuse pas entièrement du péché ; car elle n'empêche pas que l'action dont elle est la cause ne soit volf^ntaire : « Non totaliter excusât a peccato, dit saint Thomas (7) : ce
(I) DeiiberoarbitriOjlib. m. cap. 19. — (2) Sum. 1. 2. quaest. 76. art è. — (3) Décjwt du 7 décembre 1690. — (4) Theol. moral, de Conscientia, n' î. — (5) Job. c. 21. V 14.— (6) Psalm. 33.— (7) Sum. î. 2. qusest. 76 art 3.
qui suppose toutefois qu'elle excuse en partie. En effet, cette ignorance diminue le volontaire, et par conséquent la malice du péché : « Talis ignorantia diminuit voluntarium, et per consequens peccat tum. » C'est toujours le même docteur qui patifc (i). »
Mais il n'en est pas de même de l'ignorance affectée ; elle augmente le volontaire et la malice du péché. « Contingit quandoque «« q^uod talis ignorantia directe et per se est voluntaria; sicut cum c aliciuis sua sponte nescit aliud, ut liberius peccet; et talis igno- « rantia videtur augere voluntarium et peccatum; ex intentione » enim voluutatis ad peccandum provenit (2). »
ARTICLE II
De la Concupiscence,
2ï. La concupiscence, en général, est un désir ardent, un mouvement intérieur , un penchant qui nous porte plus ou moins fortement vers un objet sensible et agréable à la nature.
On distingue, dans l'école, la concupiscence antécédente et la concupiscence subséquente. La première est ainsi appelée , parce qu'elle prévient le consentement de la volonté. Si la volonté la fait naître ou l'excite , ou se soumet à son empire , on la nomme con cupiscence , passion subséquente.
La concupiscence de sa nature n'est point un péché; les mouvements déréglés qu'elle produit, sans que la volonté y prenne part, ne sont point libres ; ils ne peuvent par conséquent nous être imputables. Aussi l'Église a-t-elle condamné cette proposition de Baïus : « Coiicupiscentia, sivelex membrorum, et prava ejus de- « sideria, quae inviti sentiunt homines, sunt vera legis inobe- ■ dientia (3). »
22. La concupiscence excuse de tout péché les actes qui en sont ia suite , lorsqu'elle est d'une telle violence qu'elle nous ôte la présence d'esprit , l'usage de raison ; à moins cependant que la passion qui produit ces actes ne soit volontaire dans sa cause. Mais si la concupiscence ne fait que troubler l'esprit sans suspendre l'usage de la raison, elle n'excuse point entièrement du péclié. Voici ce que dit le Docteur angélique : « Si talis sit passio quae totaliter iU' « voluntarium reddat actum sequentem , totaliter a peccato excu-
(1) Sum. 1.2. quaest. 76. art. 4.—. (2) Ibidem. — (3) Voyez les Constitution i de S. Pie Vj de Grégoire XIII et d'Urbain VIII , contre les erreurs de Baïus,
«sat; alioquin non totaliter. Circa quod duo consideranda viden- « txir. Primo quidem , quod aliquid potest esse voluntarium , vel « secundum se , si eut quando voluntas directe in ipsum fertur , vel « secundum suam causam , quando voluntas fertur in causam et « non in effectum , ut patet in eo qui voluntarie inebriatur : ex lioc « enim quasi voluntarium ei imputatur quod per ebrietatem tom- « mittit. Secundo considerandum est quod aliquid dicitur volun- « tarium directe vel indirecte ; directe quidem id in quod voluntas « fertur ; indirecte autem illud quod voluntas potuit prohibere , sed « non prohibet ; secundum hoc igitur distinguendum est , quia « passio quandoque quidem est tanta quod totaliter aufert usum « rationis sicut patet in bis qui propter amorem vel iram insa- « niunt ; et tune si talis passio a principio fuerit voluntaria , impur tatur actus ad peccatum , quia est voluntarius in sua causa , sicut « etiam de ebrietate dictum est. Si vero causa non fuerit volun- « taria, sed naturalis, puta cum aliquis ex œgritudine, vel aliqua « bujusmodi causa incidit in talem passionem quee totaliter aufert « usum rationis , actus omnino redditur involuntarius , et per con- « sequens totaliter a peccato excusatur. Quandoque vero passio non « est tanta quod totaliter intercipiat usum rationis , et tune ratio a potest passionem excludere divertendo ad alias cogitationes , vel « impedire ne suum consequatur effectum , quia membra non ap- « pîicantur operi nisi per consensum rationis ; unde talis passio non « totaliter excusât a peccato (1). »
23. Mais si la concupiscence antécédente^ quand elle n'est pas tellement forte qu'elle domine les facultés de notre âme , n'excuse pas entièrement du péché , elle en affaiblit au moins la malice , sans toutefois le rendre toujours véniel. « Si igitur accipitur passio « secundum quod praecedit actum peccati , sic necesse est quod « diminuât peccatum.... in quantum minuit voluntarium (2). »
Ce que nous disons de la passion qui nous porte au mal s'applique également au penchant qui nous porte au bien. Les actes qui en dépendent ne sont pas aussi louables , toutes choses égales d'ailleurs , que s'ils étaient faits par un choix tout à fait libre. « Si « bona passio praecedat judiciurn rationis , ut scilicet homo magis ex « passione quam ex judicio rationis moveàtur ad bene agendum , * talis passio diminuit bonitatem et laudem actus (3). »
24. Pour ce qui regarde la concupiscence appelée subséquente,
(1/ Sum.part. 1. 2 quaest 76 art. 7.— (2) Ibid. art. 6. — (3) Ibid. art. 6, ad 2„
loin de rendre un acte moins volontaire , elle est au contraire une preuve de la force ou de l'intensité avec laquelle la volonté s'y porte , et ne peut par conséquent qu'en augmenter le mérite ou la malice. « Bona passio consequens judicium rationis augmentât me- « ritum (l). Passio autem (mala) consequens non diminuit pecca- « tum , sed magis auget, vcî potius est signum magnitudinis ejus, « in quantum scilicet demonstrat intentionem voluntatis ad actum « peccati ; et sic verum est quod quanto aliquis majori libidine, vel " concupiscentia peccat, tanto magis peccat (2). »
ARTICLE III
De la Crainte et de la Violence.
25. La crainte, en général, est une inquiétude de l'âme, un trouble de l'esprit, un mouvement de répulsion, occasionné par la vue d'un mal dont on est ou dont on se croit menacé. On distingue la crainte qui vient d'un principe intérieur , et celle qui est imprimée par une cause extérieure.
La crainte qui provient d'une cause purement intérieure ou naturelle n'empêche pas qu'un acte ne soit volontaire. Un homme, étant dangereusement malade, promet à Dieu de faire une aumône aux pauvres, s'il revient en santé. Quoiqu'il agisse par la crainte de la mort , il agit volontairement et librement. De même , quand un marchand, ne croyant pas avoir d'autre moyen d'échapper au danger que de jeter à la mer les effets dont le navire est chargé, se résout à prendre ce dernier parti pour sauver sa vie, cette résolution est un acte volontaire ; c'est une détermination libre , une démarche à laquelle il se porte de lui-même et avec choix (3).
26. La crainte qui est imprimée par une cause extérieure peut être grave ou légère. Elle est grave, lorsqu'elle a pour objet un mal qui est de nature à faire impression même sur une personne forte : telle est la crainte d'une mort probable et prochaine, dont on est sérieusement menacé de la part d'un ennemi ; telle est en« core la crainte de perdre sa réputation , son honneur , sa liberté , une partie notable de sa fortune, par suite de la méchanceté d'un homme. La crainte est légère quand son objet n'est pas un mal considérable, ou que, lorsqu'il est considérable, on ne le craint que faiblement, soit parce que les menaces ne paraissent pas sé-
(l) Sum. part. 1. 2. qiiacst. 76 ait. 6.— (2) ihid. — (3) S. Thomas, i. % quœst. 6. art. 6.
rieuses , soit parce qu'elles ne peuvent que difficilement avoir des suites.
Pour juger si la crainte est grave ou légère , il faut avoir égard à l'âge , au sexe , à la condition et à la délicatesse des personnes qui peuvent en être affectées. Telle crainte qui ne serait pas jugée suffisante pour intimider un homme fort peut l'être à l'égard d'un enfant , d'un vieillard, d'un malade , d'une femme , surtout si eFe est naturellement timide.
27. La crainte dont il s'agit est ordinairement l'effet de la vio lence. On entend par violence une force majeure , venant d'une cause extérieure et libre , qui nous porte à faire une chose que notre volonté désavoue. La violence est communément accompagnée de quelques menaces ou de quelques mauvais traitements , de la part de celui qui en est l'auteur. C'est ainsi que ceux qui persécutaient les premiers chrétiens leur faisaient souffrir les plus cruels tourments , pour les forcer à renoncer au christianisme.
La violence ou contrainte peut être plus ou moins grande, comme aussi la résistance de notre volonté peut être plus ou moins forte ou plus ou moins faible.
28. La violence n'atteint point les actes intérieurs de la volonté. Elle ne peut être forcée de vouloir une chose malgré elle : « Invitus « nemo potest velle ; quia non potest velle, nolens velle, » dit saint Anselme (l) : ou, comme s'exprime saint Thomas, il est contre la nature d'un acte de la volonté que cet acte soit forcé : « contra « rationem ipsius actus voluntatis est quod sit coactus vel vio- <i lentus (2). »
Mais il n'en est pas de même des actes extérieurs : le plus fort peut contraindre le plus faible à faire une chose malgré lui , ou l'empêcher de faire ce qu'il veut faire : « Per violentiam exteriora « membra impediri possunt ne imperium voluntatis exsequantur (3). »
29. La violence à laquelle on résiste autant que possible, détruit le volontaire. Dieu ne nous impute point les actes extérieurs qu'on nous arrache , et auxquels la volonté ne prend aucune part. « Hinc « fœmina quse omnimodo resistit violentiœ, quœ illi infertur contra « virginitatem , non peccat, etiamsi stuprum patiatur invita. » Ainsi s'exprime saint Alphonse de Liguori, d'après saint Augustin (4).
Mais celui qui ne résiste pas de toutes ses forces , celui qui , se laissant ébranler par les menaces , par la crainte même de la mort,
(1) De libero arbitrio, cap. 6. — (2) Sum. part. 1.2. quaest 6. art. 4. — (3) Ibid. — (4) De Act. hum. u" 17.
fait une action mauvaise, immorale, pèche ; et son péché peut être mortel en matière grave. « Si aliquis propter timorem quo refugit « periculura mortis, vel quodcumque aliud temporale malum sic « dispositus est ut faciat aliquid prohihitum , vel prœtermittat ali- « quid quod est praeceptum in lege divina , talis timof est peccatum « mortale (l). »'
30. Cependant, toutes choses égales d'ailleurs, son péché est moins grave que s'il agissait sans contrainte. « Diminuitur secun- « dum aliquid ejus peccatum, quia minus voluntarium est quod ex « timoré agitur (2). » « Violentia secundum quid et insufficiens non « toUit, sed duntaxat minuit voluntarium, » dit saint Alphonse de Liguori (3).
Nous reviendrons sur cette question , en parlant des injustices , des vœux et des contrats , et particulièrement du contrat de mariage.