‹ Théologie morale à l'usage des curés et des confesseursChapitre 12 sur 105 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De la Moralité des Actes humains.

3 1 . Nos actions sont bonnes ou mauvaises , suivant qu'elles sont conformes ou contraires à la droite raison ,. à l'ordre moral , aux lois qui résultent des rapports de la créature avec le Créateur , de l'homme avec ses semblables , d'un inférieur avec ceux qui sont dépositaires du pouvoir ou de l'autorité. La moralité d'un acte consiste donc dans sa conformité à la loi qui en est la règle. « Bo- « nitas moralis actus humani consistit in quadam conformitate et « convenientia actus liberi cum recta ratione et lege , ita ut ille « actus dicatur bonus qui est conformis legi et rationi (4). »

32. Si on considère les actes humains en général, in specie^ en s'arrètant à leur objet , abstraction faite de la fm et des circonstances qui les accompagnent , il est vrai de dire qu'il y a des actes bons , des actes mauvais , et des actes indifférents , c'est-à-dire des actes qui ne sont objectivement ni bons ni mauvais. « Bonum est « continentia, dit saint Jérôme, malum luxuria, inter utrumque « indifferens ambulare (5). »

(1) s. Thomas, Siim. part. 2. 2. quaest. 125. art 3. — (2) Ibid. art. 4. — (3) Theol. moral, de AcL hum. n" 18. — (4) S. Alphonse, Theol. moral- de Acl hum. n° 34. — ^5) Epist. 89.

Mais si on envisage un acte en particulier, m indtviduOj c'est-àdire dans son objet , dans la fin qu'on se propose et dans les circonstances qui s'y rattachent, cet acte ne peut être indifférent sous le rapport de la morale ; il est nécessairement bon ou mauvais. « Necesse est omnem actum liominis a deliberativa ratione proce- « dentem, in individuo consideratum , bonum esse vel malum (l). v En effet , ou l'acte qui est indifférent de sa nature se rapporte a« Créateur, ou il se rapporte à la créature. Dans le premier cas, il est moralement bon ; dans le second , il est mauvais ; car l'homme est obligé de rapporter toutes ses actions à Dieu : « Sive manduca- « tis, sive bibitis, sive aliquid aliud facitis , omnia in gloriam Dei «facite (2). »

33. On distingue trois choses dans un acte : l'objet, les circonstances et la fm. L'objet est la chose que l'on fait ; les circonstances sont comme les accessoires de l'acte , qui se rapportent au temps , au heu, à la qualité de la personne qui le fait , et à la manière dont cette personne agit. La fin de l'acte est le but qu'on se propose en le faisant.

Ces troit choses concourent à la moralité de nos actions. Premièrement , la moralité d'un acte dépend de la nature de son objet. En effet , les actions de l'homme sont bonnes ou mauvaises , suivant que leur objet, considéré sous le rapport moral, est conforme ou contraire à la loi qui le régit. Or, il est des choses que la loi commande; il en est qu'elle condamne. Lîs premières sont l'objet des actions moralement bonnes ; les dernières sont l'objet des actions mauvaises. L'objet est donc nécessairement pour quelque chose dans la moralité de nos actes ; il en est même la partie principale.

34. Secondement , les circonstances concourent aussi à la moralité des actes humains , elles en augmentent ou diminuent la bonté ou la malice. Ainsi, par exemple , qu'une personne indigente fasse une aumône modique , même très-modique ; cette action peut être beaucoup plus louable , beaucoup plus méritoire qu'une aumône considérable de la part d'un riche : comme aussi le vol en matière légère à l'égard d'un pauvre peut être plus coupable qu'un vol considérable à l'égard d'un homme qui est dans l'opulence. D'où vient cette différence? c'est évidemment de la diversité des circonstances. Il arrive même qu'à raison des circonstances un acte acquiert un nouveau caractère , une malice spéciale qu'il n'a point

(1) s. Thomas, Sum. part. 1. 2.quwst. 18. art. 9— (2) I.Corinth. c. 10. y, 31,

DES ACTES liUxMAliNb.

de sa nature. Lorsque, par exemple, on vole dans une église, la circonstance, du lieu fait que ce vol devient sacrilège, et lui donne une seconde espèce de malice, qu'il n'aurait pas s'il se commettait dans un lieu profane. Cet acte est tout à la fois contraire à la justice et à la religion.

Les circonstances qui influent sur la bonté ou sur la malice de nos actions sont au nombre de sept, qu'on exprime ainsi dans l'école : Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quornodo, quando ? Nous les expliquerons dams le traité des Péchés,

35. Troisièmement, la fin qu'on se propose en agissant concourt à la moralité de l'acte ; elle le rend bon ou mauvais , s'il est indifférent de sa nature. La promenade, par exemple , devient moralement bonne , si on la fait dans l'intention de se procurer du délassement, et de se mettre en état d'accomplir plus facilement ses devoirs. Elle est mauvaise, si elle est commandée par un motif de vanité, ou par un autre motif contraire à la sainteté de la morale évangélique.

La fin peut aussi augmenter la bonté ou la malice d'une action qui est bonne ou mauvaise dans son objet. Jeûner par esprit de mortification est une action louable; mais jeûner et pour se mortifier et pour pouvoir faire l'aumône, c'est une action, sans contredit, plus louable encore. Bemême, voler pour avoir de quoi s'enivrer ou se livrer au libertinage, est certainement, toutes choses égales d'ailleurs, un plus grand mal que de voler pour secourir une famille indigente. « Si objectum sit indifferens , tune finis bonus « facit actum moraliter bonum , ut est ambulare ex obedientia ; « finis malus facit malum, ut ambulare ad ostensionem luxus. Finis « malus facit actum ex malo pejorem , ut furari ad concubinam « alendam ; et facit ex bono malum , ut eleemosynam dare ad va- « nam gloriam (l). »

36. Enfin, comme on le .voit par le texte que nous venons de citer de saint Alphonse , une action bonne de sa nature devient mauvaise par l'intention de celui qui la fait , lorsque cette intention est réellement mauvaise, et qu'elle peut être regardée comme cause déterminante ou comme principe de cette action. Exemple : jeûner est acte de vertu ; jeûner par hypocrisie , c'est un péché. « Si ob- « jectum sit bonum, finis vero operantis sit malus; actus huma- « nus est totus malus ex malitia finis quse destruit omnem boni- « tatem (2). »

(1) s. Alphonse de Liguori, Theol. moral, de Actibus htimanis, n° 38. — (2) Ibid,; S. TiioraQs, Siim. part. 1. 2. quaest. 18. art. 4 et 6.

37. Mais si l'intention peut rendre mauvaise une action qui est bonne de sa nature , une action mauvaise ne peut jamais devenir bonne , ni même excusable , par la pureté de l'intention. Nous ne devons point faire le mal , dit saint Paul , pour le bien qui peut en résulter : « Non faciamus mala, ut eveniant bona (l). »

Nous terminerons cette question , en faisant remarquer qu'un acte ne peut être moralement bon qu'autant qu'il l'est tout à la fois sous le rapport de son objet , sous le rapport des circonstances qui 'accompagnent, et sous le rapport de l'intention de celui qui le (ait. « Non est actio bona, nisi omnes bonitates concurrant; quia ' auilibet singularis defectus causât malum 5 bonum autem causa- « tur ex intégra causa (2). »

38. Un seul et même acte peut avoir différentes espèces de bonté ou de malice ; car, comme nous l'avons déjà fait remarquer, il peut être tout à la fois conforme ou contraire à plusieurs vertus. Si une personne pratique le jeûne pour expier ses péchés et pour pouvoir en même temps secourir les pauvres , elle fait un acte doublement méritoire : méritoire comme acte de pénitence, et méritoire comme acte de charité. Le vol d'une chose sacrée est un vol sacrilège; il est contraire et à la justice qui veut qu'on respecte le bien d'autrui, et à la religion qui nous prescrit de respecter les choses saintes.

39. En morale, l'acte extérieur, considéré en lui-même, ne renferme ni plus ni moins de bonté, ni plus ni moins de malice que l'acte intérieur. Lorsque la volonté de faire une bonne ou une mauvaise action est sincère, aussi forte qu'elle peut moralement l'être ^our la faire effectivement , la bonté ou la malice de l'acte intérieur est égale à la bonté ou à la malice de l'acte extérieur. Celui-ci ne peut rien ajouter au premier, puisque l'acte extérieur est l'expression de l'acte de la volonté. C'est le cœur qui est le foyer du bien et du mal ; c'est la volonté qui en est le principe : « Ex corde « exeunt cogitationes malae, homicidia, adulteria, fornicationes.,

--•rfurta , falsa testimonia , blasphemise (3). » Il n'y a donc dans ui acte extérieur que le bien ou le mal qui est dans la volonté. « Actus « exterlor niliil adjungit ad prsemium essentiale , tantum enim « meretur qui habet perfectam voluntatem aliquod bonum faciendi.. « quantum si faceret illud (4). »

Cependant , quel que soit aux yeux de Dieu le mérite d'un acte mtérieur, on convient que l'exécution des actes de la volonté sera

(l) Rom. c. 3. V. 8. -- (2) S. Thomas, Sum. part. 1. 2. qii<)est. 18. art. 4 et 6- — (3) Math. c. 15. V. 19. — (4) S. Thomas, lu 2 dist. 40. qusest. I. aiî 3.

suivie d'une récompense particulière, que le Docteur angéiique nomme récompense accidentelle : « Actus exterior adjungit aîiquid « ad prsemium accidentale (l). «

40. Nous avons parlé de l'acte extérieur considéré en lui-même; car si on le considère , soit dans la manière dont il se produit au dehors, soit dans ses résultats à l'égard du prochain , il acquiert un plus haut degré de malice ou de bonté. La bonté ou la malice d'un acte est en proportion du temps que l'on met à son exécution , des efforts plus ou moins grands qu'il réclame , et de ses suites pour le bien ou pour le mal , pour l'édification ou le scandale des fidèles. Ainsi il est vrai de dire que celui qui consomme extérieurement le péché est plus coupable que celui qui le désire seulement. « Actus « exterior nihil addit ad bonitatem , nisi contingat ipsam volunta- « «,crm secundum se fieri meliorem in bonis , vel pejorem in maUs : « quod quidem videtur posse contingere tripUciter. Uno modo se- « cundum numerum , puta cura aliquis vult aliquid facere bono « fine vel malo , et tune quidem non facit ; post modum autem « vult et facit ; duplicatur actus voluntatis, et sic fit duplex bonum, « vel duplex malum. Alio modo , quantum ad extensionem ; puta « cum aliquis vult facere aliquid bono fine vel malo , et propter « aiiquod impedimentum desistit; alius autem continuât motum « voluntatis , quousque opus perficiat ; manifestum est quod hujus « modi voluntas est diuturnior in bono vel malo ; et secundum hoc « est melior vel pejor. Tertio , secundum intentionem ; sunt enim « quidam actus exteriores , qui in quantum sunt delectabiles vel « morosi, nati sunt intendere voluntatera, vel remittere. Constat « autem quod quanto intensius tendit in bonum vel malum , tanto « est melior vel pejor (2). »

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