CHAPITRE VL
De la Chasteté, de la Continence , de la Pudeur , et de
la Modestie.
516. La chasteté est une vertu morale qui modère et restreint dans les bornes du devoir le penchant naturel pour les plaisirs de la chair. On distingue la chasteté des vierges, la chasteté des personnes veuves, et la chasteté des personnes mariées. La première' consiste dans une perpétuelle continence. Elle paraît avec éclat dans les vierges chrétiennes qui ont généreusement renoncé au mariage, et se sont dévouées à la garder toute leur vie. La chasteté des personnes veuves consiste à garder la continence le reste de leui Yîe. Cette chasteté est moins parfaite que la première. La chasteté des personnes mariées consiste à garder la fidélité conjugale, et à n'user du mariage que suivant les règles de la sainteté évangéliqiie. Elle inspire une espèce d'horreur pour tout ce qui est contraire à Ja fin du mariage. La chasteté des époux, quelque sainte qu'elle
(1) s. Lîguori, de Prœceptis Ecclesiœ, n» 1049.
soit, est moins parfaite que la chasteté des vierges et des personnes qui restent dans l'état de viduité par principe de religion.
La chasteté est nécessaire au salut , tous doivent être chastes dans leur état; rien de souillé n'entrera dans la nouvelle Jérusalem : « Non intrabit in eam aliquod coinquinatum (l). » Pour garder cette vertu , il faut veiller constamment sur soi-même , vivre autant que possible dans la retraite et la prière, fréquenter les sacrements, pratiquer la mortification , et fuir avec soin les occasions du péché.
Les péchés contraires à la chasteté sont la fornication, l'inceste , Tadultère, et, en un mot, tous les péchés qui appartiennent à la luxure.
317. La continence est à peu près la même chose que la chasteté. Saint Thomas la fait consister dans la fermeté nécessaire pour ne pas se laisser entraîner par les mouvements de la concupiscence : (< Continentia habet aliquid de ratione virtutis inquantum ratio fir- « mata est contra passiones, ne eis deducatur (2). »
La pudeur, pudicitia, verecundia, est cette honte vertueuse qui donne de l'éloignemcnt, de l'horreur pour toutes les actions capables d'offenser la chasteté. Rien de plus important pour les mœurs que de maintenir cette honte salutaire ; c'est un frein puissant contre le vice , contre le libertinage ; la vertu est bien en danger , si déjà elle n'a fait naufrage , dans les jeunes gens qui ne sont plus retenus par le sentiment de la pudeur.
318. La modestie est une vertu qui maintient dans l'ordre les mouvements intérieurs et extérieurs de l'homme. « Modestia, dit ft saint Thomas, se habet non solum circa extcriores acliones, sed « eliam circa interiores (5). » Elle règle noire intérieur parla douceur et l'humllilé, et notre extérieur par la décence et l'honnêteté. On blesse la modestie par des discours, par des gestes, des actes contraires à la bienséance. Ainsi Ton doit, par exemple, regarder comme immodestes certaines parures, certaines modes capables d'alarmer la vertu.
Mais n'est-i! pas permis à une femme de se parer pour plaire , et relever les grâces qu'elle a reçues de la nature ? Nous répondrons, d'après saint Thomas , en distinguant les femmes mariées et celles qui ne le sont pas. La femme qui se pare pour plah-e à son mari ne pèche pas, si d'ailleurs sa parure n'a rien qui puisse scandaliser le prochain. Ce motif est honnête^ et quelquefois nécessaire pour pre-
(1) Apocal. 21. y. 27. — (2^Sum. part. 2. 2.aua>st. 155. — (3) Ibulom. nnva*. 160 ait. t.
venir le dégoût du mari , et empêcher qu'il ne se laisse séduire par une beauté étrangère. « Si mulier conjugata ad hoc se omet ut viro « suc placeat , potest hoc facere absque peccato (l). »
Mais les femmes qui ne sont pas mariées, et qui ne pensent point au mariage, ne peuvent, sans péché, chercher à plaire aux hommes pour se faire désirer, parce que ce serait leur donner une occasion de pécher ; et si elles se parent dans l'intention de provoquer les autres à la concupiscence, elles pèchent mortellement. Si elles ne le font que par légèreté ou par vanité , leur péché n'est pas toujours mortel , il est quelquefois véniel. « Si hac intentione se ornent ut « alios provocent ad concupiscentiam , mortaliter peccant. Si au- * tem quadam levitate , vel etiam ex quadam vanitate propter « jactantiam quamdam , non semper est peccatum mortale , sed « quandoque veniale (2). »
319. Quant à celles qui, n'étant pas mariées, pensent sérieusement au mariage, elles peuvent certainement chercher à plaire par leur parure, pourvu toutefois qu'elles ne se permettent rien qui soit contraire à la décence, à la modestie chrétienne. « On permet plus « d'affiquets aux filles , dit saint François de Sales , parce qu'elles a peuvent loisiblement désirer d'agréer à plusieurs, quoique cène « soit qu'afm d'en gagner un par un légitime mariage (3). »
Mais quelles sont les parures qui blessent essentiellement la modestie? Num verbi gratia, peccent graviter mulieres ad sui ornatum ubera dénudantes? Laissons répondre saint Alphonse de Liguori. Voici ce qu'il dit : « Non nego, l" quod illse feminœ quae « hune morem alicubi introducerent , sane graviter peccarent. Non « nego, 2° quod denudatio pectoris posset esse ita immoderata , ut « per se non posset excusari a scandalo gravi , tanquam valde ad « lasciviam provocans , uti bene ait Sporer. Dico, 3** quod si denu- « datio non esset taliter immoderata , et alicubi adesset consuetudo « ut mulieres sic incederent, esset quidem exprobranda, sed non « omnino darananda de peccato mortali. Id tenent communissime « Navarrus, Cajetanus, Lessius, Laymann, Bonacina, Salmanti- « censés et alii plurimi (4). « Mais, suivant le même docteur, « Mulier aliquantulum ubera detegens non peccat graviter , per se « loquendo etiam si forte inde in generali alii scandalizentur (5). »
320. Les curés et les confesseurs feront tout ce que la prudence
(1) Sum. pari. 2. 2. qn.Tst. 169. art. 2, — (2) Ibidem. — (3) Introduction à la vie dévote, part. m. c. 25. — (4 De Prœcepto cliaritatis, n° 55. — (5) De Sexto raecepto, n"525.
leur permettra, soit pour empêcher les modes indécentes de s'établir, soit pour les faire tomber. Sur quoi saint Antonin s'exprime ainsi : « Si de usu patriœ est , ut mulieres déférant vestes versus rt collum scissas usque ad ostentationem mamillarum , valde turpis «et impudicus est talis usus, et ideo non servandus... Si mulier « omet se secundum decentiam sui status et morem patriae , et non « sit ibi multus excessus, et ex hoc aspicientes rapiantur ad concu- « piscentiam ejus, erit ibi occasio potius accepta quam data; unde «non mulieri, sed ei soli qui ruit, imputabitur ad mortale... « Igitur videtur dicendum quod ubi in hujusmodi ornatibus con- « fessor invenit clare, et indubitanter mortale, talem non absol- « vat , nisi proponat abstinere a tali crimine. Si vero non potest « clare percipere utrum sit mortale , non videtur tune prœcipitanda « sententia , scilicet , ut deneget propter hoc absolutionem , vel illi « faciat conscientiam de mortali , quia faciendo postea contra « illud , etiam si illud non esset mortale , ei erit mortale , quia « orane quod est contra conscientiam sedificat ad gehennam... « Fateor tamen quod et prsedicatores in prsedicando, et confessores, « in audientia confessionum debenttalia detestari, et persuadere ad « dimittendum, cum sint nîmia et excessiva, non tamen ita indis- « tinctse asserere esse mortalia (1). »
321. Quant à l'usage du fard, il est si commun, et ses effets sont si peu sensibles, qu'on le tolère, à moins qu'on ne s'en serve dans des vues lascives, ou au mépris de l'œuvre de Dieu. Il est même permis, dit saint Thomas , quand on y a recours pour cacher une laideur qui provient de la maladie ou de quelque autre accident : « Non semper fucatio est cum peccato mortali, sed solum « quando fit propter lasciviam, vel in Dei contemptum. Sciendum «t tamen quod aliud est fingere pulchritudinem non habitam , et « aliud occultare turpitudinem ex aliquo casu provenientem , puta « ex œgritudine vel ahquo hujusmodi ; hoc enim est licitum (2). »
Du reste , en condamnant les parures et les modes indécentes , un curé , un prédicateur, un confesseur doit éviter avec soin de comprendre dans sa censure ou ses réprimandes les modes qui , n'ayant rien de contraire à la modestie, n'ont pas d'autre inconvénient que d'être nouvelles. C'est un écueil contre lequel les prêtres encore jeunes ou peu instruits ne se tiennent pas toujours suffisamment en garde.
(1) Sum. part. 2. tit. 5. c. 5. — (2) Sum. part. 2. 2. quœst. 169 ar^, 2.
126 OKS VERTFS
GHÂPITOE VU.
De V Humilité, de la Douceur et de la Clémenee,
322. L'hamilité est une vertu qui, par la considération de nos défauts, nous tient dans un certain abaissement, nous empêche de nous élever contre l'ordre de la Providence, et nous fait rapporter à Dieu seul tout ce que nous pouvons faire de bien. « Humilitas re- « primit appetitum , ne tendat in magna prœter rationem rectam. « — Tempérât et refrœnat animum, ne immoderate tendat in « excelsa(l). »
L'humilité, du moins à un certain degré, est nécessaire à tous : nécessaire aux évùques comme aux simples fidèles , nécessaire aux magistrats , aux princes, aux monarques comme au reste des hommes. « Quanto magnus es, humilia te in omnibus, et coram Deo « invenies gratiam ; quoniam magna potentia Dei solius, et ab hu- « milibus honoratur. Altiora te ne quœsieris (2). » Cette vertu nous est spécialement recommandée par Jésus-Christ, conjointement avec la douceur : « Discite a me , quia mitis sum et humilis corde ; * etinvenietis requiem animabus vestris (3). »
L'humilité est la gardienne des autres vertus, parce qu'elle nous inspire la vigilance et la défiance de nous-mêmes, qu'elle nous empêche de nous exposer témérairement au danger de pécher, et que Dieu a promis des grâces particulières aux humbles : « Humilibus •< dat gratiam (4); » l'orgueil, la vaine gloire, l'ambition, la présomption , et les autres péchés qui découlent de l'orgueil , sont opposés à la vertu d'humilité.
323. La douceur est une vertu qui modère les emportements de la colère, tient l'âme dans une assiette calme et tranquille, bannit du cœur tout sentiment d'aigreur, et nous fait traiter le prochain avec bonté , avec cette charité qui soutient tout et supporte tout : •' Omnia suffert, omnia sustinet (5). »
Nous devons pratiquer la douceur en tout , et particulièrement
(1) s. Thomas, Sum. part. 2. 2. qua^st. 161. art. 1. — (2) Ecch. c.<3. y. 20, 2!, 22. - (3) Math. c. 9. ?. 29. — (4) Jacob, c. 1. v. 6. — (5) I. Coririth. c. i3, V. 7.
dans les correttions que le devoir ou la charité nous oblige de faire, ainsi que nous le recommande l'Apôtre : « Si prœoccupatus fuerit « homo in aliquo delicto , vos qui spirituales estis , hujusmodi in- «K struite in spiritu lenitatis (1). » Un supérieur doit ménager la délicatesse de ceux qu'il est obligé de reprendre, se rappelant qu'il doit faire pour les autres ce qu'il voudrait qu'on fit pour luimême , s'il se trouvait dans le même cas. En montrant de l'humeur, de la dureté, on aigrit le coupable et on ne le convertit pas. Il est permis sans doute de faire des reproches, des réprimandes quelquefois vives et fortes, suivant l'exigence des cas et le caractère des personnes; mais l'indignation, quelque juste qu'elle soit, ne doit jamais se manifester par des emportements, qui pourraient la faire confondre avec la colère.
324. Si îa douceur est nécessaire à tous, elle l'est plus particulièrement encore aux évcques et aux autres ministres de la religion. Voici ce que dit à cet égard le concile de Trente : « Ut se pastores, « non percussores esse meminerint, atque ita preeessesibi subditis « oportere, ut non eis dominentur; sed illos, tanquam filios et fra- « très diligant; elaborentque ut hortando et monendo ab illicitis « deterreant; ne ubi deliquerint, debitis eos pœnis coercere cogan- • tur. Quos tamen si quid per humanam fragilitatem pcccare con- « tigerit, illa Apostoli (1. Timoth. c. 4. v. 2.) est ab eis servanda « prœceptio; ut illos arguant, obsecrent, increpent in omni bonit tate et patientia; cum sœpe plus erga corrigendos agat benevo- « lentia quam austeritas; plus exhortatio quam minatio; plus cha- '« ritas quam potestas. Sin autcm ob delicti gravitatem virga opus « fuerit, tune cum mansuctudine rigor, cum misericordia judicium, " cum lenitate severitas adhibenda est, ut sine asperitate disciplina .« populls salutaris ac neccssaria conservetur(2). »
325. La colère, qui est un des sept péchés capitaux , est opposée à la douceur, comme la dureté, la trop grande sévérité Testa la clémence. Cette dernière vertu est une branche de la douceur; elle porte les supérieurs à mitiger les peines que méritent les coupables, et même à leur faire grâce, ou à raison de leur retour à de meilleurs sentiments, ou à raison de quelques circonstances extraordinaires. Mais la clémence a des bornes , qu'elle ne peut dépasser sans dégénérer en faiblesse, sans compromettre l'autorité. Toutefois , s'il était permis de pécher , il vaudrait mieux le faire par excès de douceur que par défaut : « Melius est , comme le disent
(1) Galat. ce v. l, — (2) Sess. \m. De Reformatione, c. 1.
« plusieurs saints docteurs , Domino rationem reddere de ulmia « misericordia quam de nimia severitate (l). »
TRAîTE DU DECALOGUE.
326. Le Décalogue renferme, comme le mot l'indique, les dix commandements de Dieu, que nous expliquerons en suivant l'ordre dans lequel ils ont été promulgués par Moïse (2).