‹ Théologie morale à l'usage des curés et des confesseursChapitre 48 sur 105 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Du Blasphème,

454. On définit le blasphème, une parole injurieuse à Dieu : « Contumeliosa contra Deum locutio. » Pour qu'il y ait blasphème , il n'est pas nécessaire qu'un discours soit directement contre Dieu ; il suffit qu'il soit contre les saints, ou contre les choses sacrées, ou autres créatures, considérées comme œuvres de Dieu. Les blasphèmes qu'on se permet à l'égard des saints retombent sur Dieu , auteur de toute sainteté : « Sicut Deus laudatur in sanctis suis , dit « saint Thomas , inquantum laudantur opéra quse Deus in sanctis « efficit, ita et blasphemia quœ fit in sanctos, ex consequenti in « Deum redundat (2). » Et ailleurs ; «Maledicere rébus irrationalibus « inquantum sunt creaturae Dei, est peccatum blasphemiae; male- « dicere autem eis secundum se consideratis est otiosum et vanum, ■ et per consequens illicitum (3). »

455. Le blasphème proprement dit est un péché grave, et n'admet pas de légèreté de matière : « Qui blasphemaverit nomen Dominî ,

(1) Exod. c. 20. V. 7. — (2) Sum. part. 2. 2. quœst. 13. art. 1. — (3) Ibidem, qiiaest. 6. art. 3.

îOI DU DECALOGUE.

«morte morîatur (l). » Cependant il peut devenir véniel nar le défaut d'une pleine advertance. Celui qui, par exemple, dans un mouvement d'impatience , profère les paroles du blasphème , sans faire attention à ce que signifient ces paroles, ne pèche que véniellementi'W Cum aliquis subito ex aliqua passione in verba imagi- « nata prorumpit , quorum significationem non considérât , tune « est peccatum veniale, et non habet proprie rationem blasphemifiB. « Ce sont les expressions de saint Thomas (2).

Mais, pour se rendre coupable de blasphème, il n'est pas nécessaire d'avoir l'intention formelle d'outrager Dieu, de diminuer l'honneur qui lui est dû ; il suffit de proférer le blasphème, quand on sait d'ailleurs et qu'on s'aperçoit que les paroles que l'on se permet sont injurieuses à Dieu.

156. Le blasphème est quelquefois accompagné d'hérésie ou d'imprécation : d'hérésie , quand , en proférant des paroles injurieuses à Dieu et contraires à la foi , on se persuade intérieurement que ces paroles sont vraies. Mais il est bien rare qu'un fidèle, qu'un catholique profère dans cet esprit des injures contre Dieu. Cela ne vient le plus souvent que d'un amour désordonné qu'on a pour les biens de la terre. S'en voyant privé, un homme s'emporte à parler mal de Dieu , sans penser que Dieu soit ce qu'il dit ; de sorte que tel qui blasphème en disant que Dieu n'est pas juste , étant interrogé, répondra qu'il croit et professe que Dieu est souverainement Juste.

11 y a blasphème par imprécation, lorsqu'on maudit Dieu, qu'on souhaite qu'il n'existe pas : c'est un crime, c'est la haine pour Dieu, que saint Thomas appelle le plus grand mal , le plus grave des péchés de l'homme , « pessimura peccatum hominis , inter aha pec- * cata gravius, gravissimum peccatum. » Ce blasphème, quoique moindre à l'égaid des saints , est néanmoins mortel quand il est suffisamment délibéré.

457. On se rend coupable de blasphème ; l" En refusant à Dieu ce qui lui appartient , en disant, par exemple , qu'il n'est pas toutpuissant; qu'il n'est point miséricordieux; qu'il ne s'occupe pas de nous , de ce qui se passe sur la terre ; qu'il n'est pas juste. 2° En attribuant à Dieu ce qui ne lui appartient pas , lorsqu'on dit de Dieu, par exemple, que c'est un tyran; qu'il est cruel, injuste. 3" En attribuant aux créatures ce qui n'appartient qu'à Dieu; ev disant du démon , par exemple , qu'il est tout-puissant., qu'il saii

(<) M'vit. c î'i. V. tfi. — (2) Sum. part. î. 2. quîrsl. 13. art. 2

DU DECALOGUB. 195

tout ce qui doit arriver, qu'il en sait autant que Dieu ; ou d'un prince , que c'est un dieu , un second Messie ; que Dieu ne lui peut rien; ou d'une personne qu'on aime passionnément, qu'elle est aussi aimable que Dieu.

4° Lorsqu'on maudit Dieu, son Église, ses Saints, et celles des créatures dans lesquelles brillent d'une manière particulière sa puissance, sa grandeur, sa sagesse, sa bonté; comme sont l'homme, en général , notre âme , le ciel , la terre , l'océan.

5" C'est encore un blasphème de dire : Je ferai cela malgré Dieu; que Dieu le veuille ou ne le veuille pas, je le ferai ; je renie Dieu; ou de tenir de semblables propos qui font horreur, que l'on ne peut entendre sans frémir.

6" C'est un blasphème de dire de la sainte Vierge, par exemple, que c'est une femme comme une autre, voulant faire entendre qu'elle n'est point mère de Dieu , ou qu'elle n'est pas demeurée vierge pendant et après l'enfantement.

458. Mais ce n'est point un blasphème de mêler les noms de Dieu , de la sainte Vierge Marie, des saints, dans les conversations ordinaires et profanes, quoiqu'on les prononce sans aucun esprit de religion. Cependant on n'excuse pas de tout péché véniel l'habitude de les prononcer à tout propos comme s'ils étaient purement profanes, à moins qu'on ne puisse alléguer l'ignorance ou la simplicité des (idèles qui tombent facilement dans cet abus ; « Nomi- « natio Dei non sit assidua in ore tuo , et nominibus sanctorum « non admiscearis, quoniam non eris immunis ab eis (l). »

459. Ce n'est point un blasphème, ni un péché mortel, de prononcer, soit de sang-froid , soit dans un mouvement de colère ou d'impatience , le mot de sacré , qu'on emploie le plus souvent avec certaines expressions grossières, plus ou moins injurieuses au prochain, en disant de quelqu'un, par exemple, que c'est un sacré B.y sacré M. Ce n'est point contre Dieu que l'emportement fait tenir de semblables propos, mais bien contre les hommes, ou contre les animaux , ou contre les choses mêmes qui ont été l'occasion de notre impatience. La colère, quelque grande, quelque grave qu'elle soit , n'en change point la signification.

4 GO. Ce n'est point non plus un blasphème proprement dit, de prononcer en vain le saint nom de Dieu, en disant, par exemple : JSom de Dieu! sacré nom de Dieu! Ces mots, qu'on profère le plus souvent dans un mouvement d'impatience, ne sont point

(1} Eccli. c. 23. Y. 10

196 DU DECALOGUE.

contre Dieu dans l'intention de celui qui se les permet, mais contre les hommes , les animaux ou les êtres inanimés à l'égard desquels on se livre à la colère. Ils n'expriment, par eux-mêmes, aucune injure, aucune diminution de l'honneur que l'on doit au saint nom de Dieu. Si on y fait bien attention , on remarquera que ce sont des jurements j jurements matériels et comminatoires : des jurements; car ces mots, nom de Dieu, sacré nom de Dieu, répondent à ceux-ci : Par Dieu, par le nom de Dieu, par le sacré ou saint nom de Dieu; jurements matériels y et non formels; car ici on n'a pas généralement l'intention de jurer, de prendre Dieu à témoin ; jurements comminatoires : ils sont ordinairement accompagnés de menaces, plus ou moins explicites. Aussi, ce qui confirme notre manière de voir, c'est que les fidèles qui ont la malheureuse habitude de proférer le saint nom de Dieu , de la manière dont il s'agit, s'accusent toujours, conformément à l'opinion vulgaire, d'avoir Jwre le nom de Dieu, ou parle nom de Dieu. D'ailleurs , y eût-il du doute , s'il y a blasphème ou non , un confesseur doit , dans la pratique , se comporter comme s'il n'y avait pas blasphème : « In dubio , dit saint Alphonse de Liguori , an « aliqua sit necne blasphemia , minime ut blasphemia sumenda « est (1). »

461. Mais en tout cas, de quelque manière qu'on envisage la chose , on ne peut excuser de péché véniel ceux qui prononcent en vain îe nom de Dieu. Il peut même y avoir péché mortel, à raison du scandale. Pour en juger, il faut avoir égard au caractère de la personne qui se rend coupable de cet abus, et à l'idée qu'on y attache généralement dans le pays.

Tout en instruisant les fidèles sur l'obligation d'honorer et de sanctifier en tout le saint nom du Seigneur; tout en leur inspirant la plus vive horreur pour le blasphème, les curés éviteront de comprendre parmi les blasphémateurs ceux qui , sans blasphémer en effet, ont la mauvaise habitude de prononcer en vain le nom de Dieu, et de proférer à tout propos le mot desacre. Ils feront tout ce qui dépendra d'eux pour déraciner cette habitude dans leurs paroisses; mais ils ne réussiront à la détruire qu'en facilitant à leurs paroissiens , autant que possible, la pratique et la fréquentation des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie.

4 62. Quand un pénitent s'accuse d'avoir blasphémé, le confesseur doit l'interroger sur la nature du blasphème et sur l'intention

(1) Theol. moral, lib. m. n" 130. Vovez aussi Bonacina , Laymwm , etc.

avec laquelle 11 l'a proféré ; afin de savoir si le blasphème a été accompagné d'hérésie, ou d'imprécation contre Dieu ; s'il a été suivi de scandale. Il est des blasphèmes qui renferment plusieurs espèces de malices, qui sont contraires à plusieurs vertus. On doit les distinguer des simples blasphèmes , qui ne sont opposés qu'à la vertu de religion.

Page 1