‹ Théologie morale à l'usage des curés et des confesseursChapitre 99 sur 105 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Du Mensonge.

1044. Mentir, c'est parler contre sa pensée avec l'intention de tromper; c'est affirmer comme vrai ce que l'on croit faux, ou comme faux ce qu'on croit vrai , dans le dessein d'induire en erreur : «Nemo dubitat, dit saint Augustin, mentiri eum qui volens « falsum enuntiat causa fallendi (2). » On ment par parole, par écrit, par geste ou par action ; mais, pour qu'il y ait mensonge , il faut que celui qui exprime une fausseté ait l'intention de tromper. Il est des circonstances qui indiquent assez que celui qui ne parle pas suivant sa pensée , n'a point cette intention; alors il n'y a plus de mensonge, bien qu'on ne dise pas des choses vraies (3). Ce n'est point non plus un mensonge de dire ou de raconter une chose de la manière qu'elle nous est connue, quoiqu'elle ne soit pas véritablement telle que nous la présentons : « Quisque hoc enuntiat quod « vel creditum animo vel opinatum tenet, etiamsi falsum sit ,

(1) Exod. c. 20. v. 16. — (2) De Mendacio, c. 4 — (3) S. Augustin , ibid. c. 2.

« non mentitur (1). » On distingue le mensonge joyeux ^ le mensonge officieux et le mensonge pernicieux. Le mensonge joyeux est celui qui se dit par manière de jeu , par divertissement , par récréation. Le mensonge officieux est celui qui tend à être utile, au prochain, soit en lui procurant quelque avantage, soit en empêchant qu'il ne lui arrive du mal. Enfin, le mensonge est pernicieux, lorsqu'on ment pour nuire à quelqu'un. Tout mensonge étant opposé à la vérité, est mauvais de sa nature, il n'est jamais permis. Aussi l'Écriture sainte condamne absolument toute espèce de mensonge : « Noli velle mentiri omne mendacium (2). Non mentiemini, « nec decipiet unusquisque proximum suum (3). » De là nous concluons, d'après saint Augustin et saint Thomas, que l'on ne doit jamais mentir, ni dans l'intérêt de la religion, dont la première base est la vérité ; ni sous prétexte de procurer la gloire de Dieu, qui ne peut être glorifié que par le triomphe de la vérité ; ni pour détourner le pécheur du crime ; ni pour sauver la vie à un innocent , ou procurer le salut à une âme qui est en danger ; « Non est licitum « mendacium dicere ad hoc quod aliquis alium a quocumque peri- «culo liberet (4). »

1045. Mais tous les mensonges n*ont pas le même degré de malice : le mensonge joyeux et le mensonge officieux ne sont que véniels de leur nature ; cependant ils peuvent devenir mortels à raison des circonstances ou du scandale qu'ils occasionnent , eu égard au caractère des personnes qui se permettent de mentir, surtout si elles le font habituellement : « Mendacium officiosum vel jocosum , « dit saint Thomas , non est peccatum mortale ( nec etiam ) in viris « perfectis, nisi forte per accidens ratlone scandali (5). » Quant au mensonge pernicieux, il est véniel en matière légère, et mortel en matière grave. Dans le premier cas, on est obligé sub levi , dans le second, sub gravi , de réparer le tort qu'on a fait au prochain , soit dans sa réputation, soit dans ses biens.

1046. Il n'est pas permis d'user d'une dissimulation proprement dite, qui, par elle-même, tend directement à tromper; c'est un mensonge en action qui n'est pas moins condamnable que le mensonge en parole : « Simulatio proprie , dit saint Thomas, est men- « dacium quoddam in exterioribus signis factorum consistens : non « refert autem utrum aliquis mentiatur verbo vel quocumque alio " facto (6). » Mais autre chose est de chercher à induire en erreur,

(1) s. Aug. de Mendacio. c 3. — (2) Eccli. c. 8. v. 14. — (3) Levit. c. 19. v. 11.

— (4) S. Thomas, Sum. part. 2. 2. quœst. 110. — (5)Ibid. quaest. 110. ait, 4.

— (6) Ibid. quaest. 111. art. 1.

autre chose de taire ce qu'on sait, quand on n'est point d'ailleurs obligé de le faire connaître : « Sicut aliquis verbo mentitur, quando « signîficat quod non est , non autem quando tacet quod est ; quod n aliquando licet : ita etiam simulatio est , quando aliquis per exte- « riora signa factorum vel rerum significat aliquid quod non est ; non « autem si aliquis prœtermittat significare quod est ; unde aliquis « potest peccatum suum occultare absque simulatione (i). »

1 047. Il en est des restrictions mentales comme de la dissimulation proprement dite ; on ne peut se les permettre sans se rendre coupable de mensonge. La restriction mentale est une parole fausse qui ne peut devenir vraie que par l'addition d'un mot caché , qu'on retient intérieurement , et qui ne peut , par aucune circonstance extérieure, être compris par ceux à qui l'on parle. Exemple : On vous demande si vous avez mangé de la viande un vendredi ; vous répondez que non, voulant dire seulement que vous n'avez pas mangé de viande crue : c'est évidemment un mensonge. On demande à quelqu'un s'il a dîné ; il répond que oui, quoiqu'il n'ait pas dîné ce jour-là , entendant en soi-même qu'il l'a fait la veille : c'est encore un mensonge. Que deviendrait la société, s'il était permis d'abuser ainsi de la parole? Aussi le pape Innocent XI a-t-il condamné les trois propositions suivantes : « Si quis, vel solus , vel co- « ram aliis, sive interrogatus, sive proprio sponte, sive recreationis a causa, sive quoeumque alio fme juret se non fecisse aliquid quod re- « vera fecit, intelligendo intra se aliquid aliud quod non fecit vel aliam « viam ab ea in qua fecit, vel quodvis aliud additum verum, rêvera « non mentitur , nec est perjurus. — Causa justa utendi his amphi- K bologiisest, quoties id necessarium aut utile est ad salutem cor- « poris , honorem , res familiares tuendas , vel ad quemlibet alium « virtutis actum , ita ut veritatis occultatio censeatur tune expe- « diens et studiosa. — Qui , mediante commendatione vel munere, « ad magistratum vel officium publicum promotus est , poterit cum « restrictione mentali praestare juramentum , quod de mandato re « gis a similibus solet exigi , non habito respectu ad intentionem « exigentis, quia non tenetur fateri crimen occultum (2).» Voilà pour les restrictions mentales.

1048. Il ne faut pas confondre les restrictions que rien ne peut justifier, avec certaines manières de parler reçues dans la société,

i certaines expressions qui , sans êti-e littéralement vraies , ne sont point des mensonges ; parce que le sens de ces expressions peut être

(i) s. Thomas, Sum. part. 2. 2. auaest. 111. art. 1. - (2) Décret de l'an 1679.

DU DÈCALOGUE. 531

compris assez facilement, eu égard soit à l'usage du pays, soit aux circonstances du temps, du lieu, de la personne qui interroge ou de celle qui répond. Ainsi, par exemple, un pauvre vous demanda l'aumône, vous lui dites que vous n'avez pas de monnaie, quoiqus vous en ayez réellement ; vous ne mentez point ; le pauvre compren 1 lui-même, par la circonstance, que vous n'avez pas de monnaie que vous puissiez lui donner. On demande à un domestique si son maître est chez lui ; il répond qu'il n'y est pas. Cette réponse, d'après l'usage, ne signifie pas toujours que le maître est sorti de sa maison , mais qu'il ne reçoit pas en ce moment , qu'il n'est pas visible ; on n'y est trompé que lorsqu'on ignore les usages du monde. Vous avez à dîner un étranger; vous lui demandez s'il trouve bonne la nourriture que vous lui servez ; il vous répond hardiment qu'il la trouve très-bonne, délicieuse, quoique cependant elle ne soit pas de son goût. Est-ce un mensonge de sa part? Non, évidemment : car vous comprenez que, dans cette circonstance, on ne répond pas autrement. On a la témérité d'interroger un prêtre sur une chose qu'il ne sait que par la voie de la confession : mentira-t-il en répondant qu'il ne sait rien ? Non ; car on doit savoir qu'il est obligé, par toutes les lois , de répondre comme s'il ne savait absolument rien. Nous ajouterons que celui qui sait une chose sous le sceau du secret, peut dire qu'il l'ignore ; comme Jésus-Christ dit, au sujet du jugement dernier : Personne n'en connaît le jour ni l'heure, pas même le Fils de l'homme ; « De die autem illo et hora nemo scit , neque « angeli in cœlo, neque Filius , nisi Pater (l). » Par ces paroles, dit Bergier , le Sauveur voulait réprimer la curiosité indiscrète de ses disciples, en leur faisant entendre qu'il n'était pas à propos qu'il leur révélât ce secret. Sa réponse a le même sens que celle d'un père qui dit à un enfant trop curieux : Je n'en sais rien (2). Il est encore d'autres manières de répondre plus ou moins équivoques , dont le sens peut se déterminer facilement avec un peu d'attention : il est permis d'en user, pourvu qu'on n'ait pas l'intention de tromper, mais seulement de tenir secrètes certaines choses qu'on ne peut faire connaître sans compromettre les intérêts d'une famille , ou d'un tiers, ou ses propres intérêts. Si la personne qui interroge se trompe en donnant à la réponse plus de portée qu'elle n'en a , elle doit l'attribuer à son inadvertance, ou à son ignorance, ou à son défaut d'usage , ou à l'indiscrétion qu'elle a commise en cherchant à extorquer un secret.

(l)Marc. c. 13. v. 32 — (2) Dict. de Théologie^ au mot Agnoêtes. Voyez aussi S. Alphonse de Liguori , lib. m. n*' 152 et 970.

532 DU DECALOGUE.

Page 1