FOI ET PHILOSOPHIE
Je sais que votre cœur a cherché Dieu et qu'il Ta trouvé. Je vous en félicite ! Tenez-vous-en là, et demeurez en paix.
Des temps reviendront peut-être où il faudra nous avertir mutuellement ; par exemple, quand la chair, sous l'enseigne de Tesprit, voudra gouverner, ou que les éclats du zèle feront quelque scandale. Ces cas exceptés, il faut laisser Dieu et Fâme vivre en paix Fun avec l'autre. Quand l'homme devient plus calme, plus humble, plus intérieur, plus pur, plus fort pour toute espèce de bien, sa théorie ne saurait être bien mauvaise. Comme il n'est personne à qui la science soit venue naturellement, les communications sincères entre amis sont toujours fort instructives. Pour moi, la nécessité et Dieu m'ont appris aujourd'hui une foule de choses que je ne savais pas hier, et ils m'apprendront demain quantité de choses que jlgnore aujourd'hui. D'ailleurs autre chose est l'objet principal de la foi, et autre chose la vue d'ensemble de ce qui constitue cet objet. L'un est le christianisme divin, apostolique; l'autre, la philosophie chrétienne. L'un est pour tous , l'autre pour le petit nombre. Comme prédicateur, je ne connais que le premier; comme homme, comme ami, comme docteur, comme homme conversant avec des âmes pures, je pourrais bien employer cette dernière si j'y entendais quelque chose.
TOLLE, LEGE, a nathanael.
Votre lettre contient surtout deux choses :
i 8 4 THÉOLOGIE r ASTOILVLE .
Vous ne connaissez, dites-vous , dans votre contrée, aucun homme éclairé et embrasé du feu de la piété, auquel vous puissiez donner votre pleine confiance ; vous exercez un emploi qui dissipe complètement le cœur, et vous avez un cœur qui se dissipe facilement....
En me dévoilant votre misère, mon cher ami, vous n'avez fait que me dépeindre une infirmité commune à Thumanité tout entière.
Ce n'est pas seulement à la plupart des hommes, mais encore à la plupart des chrétiens, que manque ce qui ne faisait pas défaut au début de Tère chrétienne, le baptême de feu, c'est-à-dire des hommes baptisant avec Tesprit et le feu. Où sont, en effet, les grands hommes tels que saint Jean, saint Paul, saint Pierre, ou seulement tels que leurs premiers disciples, saint Luc, ïimothée, Tite, saint Polycarpe, saint Ignace, saint Clément, dont les paroles et les actions, le dévouement et la vie faisaient toucher de si près les choses de Téternité?
Or, comme nous manquons d'hommes qui nous dépeignent les choses de Téternité sous des traits vifs et saisissants, les choses du temps, de leurs bras puissants, nous pressent de toutes parts vers la terre ; et le pauvre cœur humain, trop faible pour se tenir dans l'élément des choses surnaturelles, détourné quïl en est par son propre poids et par une pression étrangère, s'attache d'autant plus étroitement aux choses du temps.
Cet attachement aux formes passagères des choses, loin d'être affaibli par l'esprit du siècle, bien qu'il marche sur les débris de l'âge ancien, et que les nouvelles formes soient éclipsées par d'autres formes plus nouvelles encore, ne fait au fond que se développer. Comme le vieillard tient de plus en plus à la vie à mesure que la mort menace de la lui ravir, ainsi le cœur huniain regrette d'autant plus vivement les biens temporels, que les blessures que lui a causées leur perte sont moins cicatrisées.
Vous le voyez, le vide et les obstacles dont vous vous plaignez sont le partage de la plupart des hommes. Mais n'y a-t-il poin
TUKOLOGIE .rASTORALE. 48S
do secours à al tond ro, point de consolations? Où trouver les premiers, ou du moins les dernières?
Si la nature humaine n'a point change!, si l'esprit de Dieu est encore ce qu'il était , si Jésus-Christ reste aujourd'hui, demain et éternellement le même, il faut qu'il y ait encore aujourd'hui plus d'un fil qui, si nous le saisissons, nous conduira hors du labyrinthe, et nous introduira dans le sanctuaire de la piété.
Mais ce fil, comment se nomme-t-il? Où et comment l'apercevoir, le saisir, le tenir?
Permettez -moi de bégayer ce que je ne saurais énoncer. Le mot de la piété retentit encore pour le moins à nos oreilles; nous en avons encore la lettre devant les yeux. Nous pouvons encore lire dans les saintes Écritures, entendre ce que des hommes de Dieu nous en annoncent çà et là, et voir ce qu'ils font.
Mais lire, entendre, voir ne servent de rien, aussi longtemps que tout cela ne devient pas esprit, vie, et — laissez-moi prononcer ce mot si méconnu et si dédaigné — prière.
Tout ce qu'on nomme religion est mort ; tout ce qu'on appelle pratique de la vertu est mort; toute religion et toute vertu sont et demeurent un cadavre, si elles ne sont pas le souffle vivant de la prière.
Qu'est-ce donc que cette prière si méconnue et si dédaignée?
L'âme humaine ne prie que lorsqu'elle est éclairée par un rayon de l'éternité, saisie par l'esprit éternel, et lorsque, se plaçant, elle et toutes ses espérances, dans la main du Dieu d'amour, elle dit :
« Je veux être à vous, je ne veux être qu'à vous, je veux être éternellement à vous. »
L'âme ne prie que lorsqu'elle énonce cette parole intime, qui pénètre jusqu'au ciel, et qu'elle reçoit de l'esprit de Dieu qui voit et pénètre tout, cette réponse :
« Tout est à moi, et tout ce qui est à moi est à vous ; qu'il soit tout entier à vous, qu'il soit éternellement à vous ! »
Cette prière, qui est la prière proprement dite (car tout ce que Ton appelle d'ailleurs du nom de prière ne saurait être qu'une préparation à celle-ci), cette vie divine, céleste, qui a son siège dans Tintérieur de Thomme, peut recevoir différentes dénominations. Par rapport à Dieu , considéré comme étant la vérité, on peut l'appeler « Foi ; » par rapport à Dieu, considéré comme étant la beauté, on peut l'appeler « Amour; » par rapport à Dieu, considéré comme étant le bonheur, on peut l'appeler « Confiance; » par rapport aux commandements de Dieu, on peut l'appeler « Obéissance ; » par rapport aux desseins cachés de la Providence, « Résignation ; » par rapport au Fils de Dieu, « Union avec Jésus-Christ; » par rapport aux chrétiens, « Amour des frères ; » par rapport à tous les hommes, c< Amour des hommes; » par rapport aux besoins immédiats de ceux qui nous entourent immédiatement, « Amour du prochain; » par rapport aux souffrances du temps, « Patience; » par rapport à l'éternité, « Avant-gotit » des jouissances de la vie futiu'e, etc.
Une fois que vous connaîtrez ce qu'il y a de plus saint sur la terre, vous serez sans doute en état de résoudre vous-même cette question : « Comme s'appelle le fil ou les fils qui peuvent m'introduire dans ce sanctuaire ? »
Tout ce qui vous porte à la prière ainsi entendue, tout ce qui vous la rappelle, tout ce qui vous y excite et vous y dispose, est un fil qui suffira pour vous introduire dans ce sanctuaire.
Tout ce qui, vous arrachant aux choses passagères, vous fait rentrer dans votre intérieur, pour ensuite vous conduire à Dieu, tout cela est un fil que vous pouvez saisir et suivre, et que l'exercice vous rendra de plus en plus familier.
Chaque feuillet du livre de la nature, chaque étude des destinées de votre vie, chaque ligne du Nouveau Testament ou de tout autre livre spirituel, chaque hymne religieux de l'Église, chaque cri de la conscience, chaque élan du cœur qui ne saurait trouver de repos dans les choses du temps, chaque épine qu'on rencontre dans sa carrière, chaque scène de joie ou de
tristesse qui se passe dans la vie domestique, chaque inspiration de Tesprit de Dieu dans votre cœur^ doit être pour vous un fil qui vous conduise des choses du temps aux choses de Téternité.
Ces fils innombrables^ que la main de Dieu répand en nous et hors de nous^ mais que la légèreté ne voit pas, que le sens terrestre ne saisit pas, que la faiblesse laisse tomber, un fidèle disciple de Jésus-Christ apprend de jour en jour à les voir, à les saisir, à les conserver plus facilement; Dieu invisible, il le voit dans le Christ; Dieu qu'on ne saurait entendre, il Tentend en Jésus-Christ; Dieu inaccessible, il Taime en Jésus-Christ ; Dieu incommensurable, il Tadore en Jésus-Christ ; Dieu inimitable, il le .contrefait en Jésus-Christ.
Ainsi, tous les fils qui peuvent nous introduire dans le sanctuaire^ se réunissent en autant de rayons dont le foyer est Jésus-Christ, centre du christianisme.
En d'autres termes : Tout ce que le chrétien qui ne perd point de vue son Christ, aperçoit dans le monde et autour de lui, est un fil qui l'introduit dans le sanctuaire.
Mais, direz-vous, comment apercevoir ce fil? La seule réponse que je puisse vous donner est celle-ci : Par la fidélité dans les petites choses , fidélité qui fait ce qu'il faut d'abord faire, qui évite ce qu'il faut d'abord éviter, qui se prive de ce dont il faut d'abord se priver, qui soufîre ce qu'il faut d'abord soufîrir. Par là, on acquiert des forces pour faire, éviter, soufîrir et quitter davantage; fidélité qui accepte avec reconnaissance et utilise avec empressement tout don que dispense l'esprit de Dieu.
Fidélité dans les petites choses ! que ce soit là notre devise, si nous sommes fidèles dans les petites choses, l'économe de la maison du Seigneur ne tardera pas à nous confier des emplois de plus en plus grands.
Ceux qui ont cette fidélité aperçoivent les moindres fils qui s'offrent à eux, ils les saisissent, ne les quittent point, et, conduits par eux, arrivent dans le sanctuaire.
DEUXIÈME APPENDICE