V. Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous
Si un zèle plutôt pieux qu'éclairé éloigne les fidèles de leur paroisse pour les transporter à quelque pèlerinage célèbre, le pasteur devra d'autant plus s'opposer à cette fureur qu'elle affaiblira davantage le vrai culte de Dieu, le culte intérieur et extérieur.
Mais il ne devra pas en considérer uniquement le mauvais côté ; il devra aussi reconnaître ce que cette coutume a d'essentiellement bon, afin d'agir avec les ménagements de la charité pastorale et la sagesse d'un messager de Dieu, qui n'a en vue que la vérité et la gloire du Seigneur.
Après avoir sondé le cœur des vrais pèlerins, qui se rendent soit à Einsiedeln, soit ailleurs, il leur dira :
a. Voyez comme le sentiment de la crainte de Dieu agit puissamment sur les gens ordinaires! Ils s'imaginent sincèrement lui faire le plus grand plaisir, s'ils entreprennent un voyage pénible, Ce voyage, ils le font le mieux qu'ils peuvent; ils ne craignent ni le poids du jour, ni les rigueurs de la faim, ni la mauvaise nourriture, ni les logements incommodes, ni toute autre espèce d'inconvénients.
b. C'est Dieu qui voit les cœurs.... Il ne manquera donc pas de voir dans votre œuvre extérieure l'amour intérieur qui anime le pèlerin, et il ne laissera pas sans récompense ce qui aura de la valeur à ses yeux.
c. Il est une chose digne d'admiration, c^est la foi des ignorants, et l'incrédulité des savants. Si peu de connaissances, et tant de zèle ; si peu de zèle, et tant de connaissances ! Des savants peuvent donc toujours apprendre quelque chose des ignorants en leur empruntant le zèle avec lequel ils s'attachent à ce qui leur semble bon.
d. La confiance qu'on sera secouru en allant visiter tel saint,
cette confiance n'a point, au fond, d'autre objet que le Dieu vivant, de qui vient tout secours. Or, si Dieu bénissait celte confiance par la communication de son esprit, quels efîets ne produirait-elle pas?
e. Si le liturgiste ne peut dissimuler le bon côté des pèlerinages, en tant qu'ils ont pour mobile la piété des pèlerins, il ne saurait non plus en taire les inconvénients ; car il est incontestable que c'est le défaut de lumière, et même les vues positivement fausses et nées du manque d'instruction, qui font que les lieux de pèlerinages sont si fréquentés. A ce manque d'instruction appartiennent surtout les idées grossières que l'on se fait de^s images miraculeuses.... Si un saint est, par lui-même, impuissant à nous envoyer aucun secours, comment une image auraitelle plus d'efficacité que lui? Un serviteur de Dieu ne peut qu'intercéder pour nous; c'est Dieu seul qui exauce les prières, qui envoie des secours, qui donne la grâce, qui préserve du mal. — Une autre idée grossière, c'est de se figurer que l'adoration de Dieu et l'efficacité des prières sont attachées à certains lieux particuliers; c'est d'attribuer une valeur exagérée à certaines mortifications corporelles, faites dans de bonnes et loyales intentions. « Tout ce qui procède de la foi et de la charité est bon ; c'est de ces forces spirituelles que toutes les œuvres corporelles empruntent leur valeur morale. »
/. L'esprit du christianisme et la connaissance de l'esprit qui anime les pèlerins mettront le liturgiste en état de donner aux fidèles les instructions convenables sur cette matière. Il dira : 1° Que Dieu est la source de tout bien, que c'est lui qui exauce les prières , lui qui envoie du secours , lui qu'il faut glorifier en tout et au-dessus de tout ; 2** que ce même Dieu, de qui vient tout bien, est présent partout, qu'il voit partout les larmes des affligés, qu'il est partout avec ses miséricordes, qu'il exauce les prières partout où il trouve de] la confiance en lui et les dispositions requises pour mériter ses faveurs ; 3° que la foi et la charité sont l'essence même du christianisme pratique ; 4° qu'une prière inspirée par la foi et la charité est pour le moins aussi agréable
à Dieu quand elle est faite à Téglise paroissiale que lorsqu'elle est faite dans une église de pèlerinage ; 5o que les travaux domestiques, réducation des enfants^ les soins de la famille, exécutés en vue d'accomplir la volonté de Dieu, lui sont au moins aussi agréables que les privations corporelles que l'on s'impose pendant un pèlerinage; 6** qu'on n'entreprend pas toujours les pèlerinages dans des intentions tout à fait pures, mais qu'on y porte souvent des passions tout humaines, telles que la curiosité, le désir de s'exempter du travail, l'amour naturel de la société, la vanité, la volonté secrète de passer pour plus dévot qu'on ne l'est ; T que de grands maux sont attachés aux pèlerinages, tels que la négligence des travaux de la famille, des champs, de sa vocation, de l'éducation des enfants et de la surveillance des domestiques ; car que devient la surveillance, et par conséquent l'innocence des enfants quand la mère est absente pendant plusieurs jours? 8^ que la réputation de certains pèlerinages grandissant ou diminuant comme toute autre chose temporelle, et que cette célébrité ou ce discrédit dépendant d'une foule de causes accidentelles. Dieu ne demande pas que nous établissions notre confiance sur un fondement si fragile ; 9® que la passion des pèlerinages vient souvent de ce qu'on confond la valeur de la confiance avec la valeur du lieu ; \ 0** que l'habitude des Juifs d'aller tous les ans en pèlerinage à Jérusalem ne saurait justifier celle des chrétiens, attendu que le temple de Jérusalem était le seul temple national ; i 1 "^ que l'amour des pèlerinages a souvent pour causes des vœux irréfléchis : « Si je recouvre la santé, j'irai tous les ans en pèlerinage à.... etc. »
g. Outre que les pèlerinages éloignent les pieux fidèles de leur église paroissiale, et font qu'ils donnent à une foule d'objets accessoires une confiance qu'ils devraient réserver à Dieu seul, le temps amène avec lui toutes sortes de rumeurs qui troublent la paix et la confiance du peuple, et impriment, par la crainte qu'elles inspirent aux esprits crédules, une fausse direction à la piété. Telles ont été, presque à toutes les époques, les prédictions sur la fin prochaine du monde, mises en circulation par
quelque événement historique ou par quelque récent bouleversement.
Un sage liturgiste, loin de voir des preuves de la justice divine dans des maux imaginaires^ et d'ajouter à la crainte des fidèles par des sermons terrifiants^ saura trouver un mot qui ne fournira prétexte ni à la légèreté ni à la frayeur ; un de ces mots que Jésus- Christ et ses apôtres auraient prononcé dans des cas analogues.
I. Craignez Dieu^ mes chers frères^ comme le craignent tous ses enfants, afin que vous n'ayez rien à craindre dans le cas où devraient arriver les maux qu'on vous prédit.
II. Si vous avez oublié votre Dieu, faites pénitence, afin que, quand la justice de Dieu arrivera, elle vous trouve préparés.
III. Mettez en Dieu seul votre confiance, et marchez en sa présence, afin que ni ce malheur, ni aucun autre, ni la mort même ne puissent vous atteindre.
IV. Ne vous laissez pas troubler par les bruits qui courent çà et là ; ils sont sans fondement et ne méritent aucune créance .
V. Ne vous inquiétez que de votre devoir (qui est d'accomplir fidèlement la volonté de Dieu en toutes choses], et abandonnez à Dieu le soin de veiller sur vos destinées et sur celles des autres hommes.
L'énergie et la fermeté du liturgiste apparaissent encore davantage quand un événement qui a sa source dans la supercherie trouble à l'église la piété publique. Le récit suivant, raconté par un témoin oculaire, servira de leçon aux jeunes pasteurs.
« Au moment où les fidèles d'une paroisse étaient rassemblés à l'église une personne du sexe, étrangère à la paroisse, qui assistait à la messe en qualité de voyageuse, et qui avait une forte constitution, eut une attaque de paralysie afireuse et des convulsions horribles. Elle se tordait comme un ver, et ses convulsions devenaient déplus en plus violentes. Une panique générale s'empara des assistants, et la piété disparut complètement. Le curé fit transporter la personne au presbytère, ordonna qu'on lui prodiguât les soins les plus dé-
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licats ; mais Toffice divin continua sans interruption^ comme si rien ne fût arrivé. Chers paroissiens, on vient de pourvoir aux besoins de la malade ; recueillez vos pensées, et écoutez votre pasteur qui va vous annoncer la parole de Dieu, etc. I/office terminé , le pasteur se rendit auprès de la malade, qui eut de nouvelles attaques en sa présence.
Dans Taprès-dîner, vers trois heures^ j'arrivai dans ce presbytère avec deux amis pour faire une visite à ce digne pasteur. Je connus bientôt toutes les circonstances de cet événement tragique, j'entrai avec le curé dans la chambre où se trouvait la malade ; mais je me contentai d'observer ses mouvements sans lui adresser une seule parole. Elle eut de nouveau quelques contorsions en ma présence, et je Fentendis soupirer. Sans lui dire un seul mot, je sortis de la chambre avec le curé et lui dis : (( Il est probable, mon cher ami, que ceci est une supercherie. Le seul fait que la personne est une femme, et une femme non mariée, a suffi pour me donner ce soupçon; les convulsions qu'elle a eues en ma présence m'ont confirmé dans cette pensée. Le pasteur, homme aussi ami de la vérité qu'il était bienfaisant, envoya encore le même jour chercher le chirurgien. Si elle a le talent de se donner des convulsions, se ditil, elle n'arrivera pas aussi facilement à retenir son pouls. Le chirurgien arrive, et comme il ne trouve aucune altération au pouls, le curé n'a plus aucun doute qu'il a été trompé. Il lui vint une autre pensée : Peut-être cette personne fait-elle partie d'une bande de voleurs, et feint- elle d'être malade pour leur ouvrir la porte pendant la nuit. Il fit donc venir du monde pour la surveiller. Parmi les personnes qui en faisaient partie s'en trouvait une qui connaissait la prétendue malade, et qui ^ assura positivement qu'elle avait déjà trompé plusieurs ecclésiastiques, et que, voulant vivre d'aumônes tous les jours, ses convulsions la prenaient journellement.
Convaincu de la duperie infernale de cette personne, le curé l'appela le lendemain, lui fit des représentations très-vives sur l'iniquité de sa conduite et lui adressa de sévères reproches.
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Elle finit par lui avouer qu'elle s'était fait administrer les sacrements des mourants dans Téglise d'un pèlerinage voisin. Le curé réitéra ses avertissements, Tamena à de vrais sentimens de repentir, et Tabandonna à son propre sort. »
Ce récit nous apprend, si nous Tignorons encore :
i° Qu'il n'y a point de supercherie , si horrible qu'elle soit qu'un homme ne soit en état de commettre; qu'il faut, par conséquent, surtout quand on a le cœur ouvert à la bienveillance et à la sensibilité, prendre bien garde de ne point devenir victime de ce beau précepte : « Il ne faut juger mal de personne;»
2** Qu'il n'y a point de tromperie imaginable pour laquelle la femme oisive et ennemie du travail ne puisse avoir des tentations et du talent. Oh ! Toisiveté et le besoin , à quoi ne peuvent-ils pas entraîner les hommes ?
3<^ Qu'il y a, malheureusement, une foule de moyens d'acquérir qui blessent la dignité de l'homme ;
i'» Qu'il est grand le nombre des vauriens vivant de la crédulité des gens de bien;
5** Qu'il faut de la sagesse et de la prudence, même en faisant le bien, si l'on veut en éviter les mauvaises conséquences;
6° Que tout pasteur doit être d'une prévoyance , d'une méfiance et d'une incrédulité extrêmes ( soit dit sans blesser personne) : a. envers les femmes, qui sont plus rusées et plus aptes à la dissimulation que nous autres hommes; b. envers les personnes non mariées , qui n'étant retenues par aucune des préoccupations de la famille ne trouvent rien de mieux que de gagner leur pain en trompant les autres ; c. envers les femmes vagabondes qui n'ont point de résidence fixe; d. envers les personnes qui ont l'aspect vigoureux et bien portant , et qui trahissent leur dégoût pour le travail ; e. Envers les personnes qui fréquentent les couvents et les pèlerinages, et qui manifestent assez qu'elles le font plutôt pour y trouver leur profit que par amour pour la religion.
Non moins grandes doivent être la prudence, l'incrédulité
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et la méfiance^ du pasteur par rapport aux apparitions d'esprits ; car : IMe prétendu esprit n'est souvent qu'un jeune écervelé^ dont l'amour a fait tourner la tète ; 2* souvent^ ce que vous nommez apparition d'esprit n'est que la vengeance d'une vieille femme, oubliée dans un testament; 3° souvent ce n'est qu'une personne déguisée qui veut effrayer ou humilier quelque esprit fort, qui prétend ne rien craindre; 4<* quand l'esprit a été vu par une personne du sexe, jeune encore, on ne saurait être trop sur ses gardes; car la vivacité de l'imagination , le génie comique de l'amour et les finesses de cette subtile passion la rendent propre à jouer toutes les comédies. Dans les localités où se trouvent des pasteurs fermes et éclairés, on n'entend point parler de ces apparitions d'esprit ; mais là où des prêtres crédules prêtent leur appui à tous les faux récits qu'ils entendent, elles sont communes.
40. Mais, de même que, quand on veut extirper une plante vénéneuse, on ne se contente pas d'en couper les feuilles , les branches et les fruits , attendu que la force qui réside dans la racine et dans le tronc finirait par pousser de nouveau, et qu'au contraire on met la cognée à la racine même ; ainsi le pasteur ne se contentera pas de combattre quelques préjugés, quelques erreui's partielles ; il ne cessera d'exposer le christianisme vivant aux yeux des fidèles, et il s'en servira comme d'une cognée, pour détruire, en l'attaquant par sa racine, la plante vénéneuse de l'erreur, du vice et de la mort. Ainsi donc , le commencement, le milieu et la tin, c'est-à-dire l'œuvre unique du prêtre est de faire valoir incessamment parmi les fidèles cette grande trinité exprimée par les expressions de Foi, Espérance et Charité. C'est le moyen de faire naître en leur cœur le culte de Dieu dans toute sa sainteté et sa pureté, et de le faire éclater extérieurement. Par là, le culte extérieur contribuera puissamment à donner au culte intérieur de l'expression et de la vie.
Cette exposition vivante du christianisme, qui grave dans les cœurs les doctrines fondamentales de l'Évangile, et qui en extirpe les opinions contradictoires et nuisibles, outre qu'elle est Théol. past. il 17
Fâme du culte public , en est aussi le fruit. Elle en est Tâme^ en tant que le liturgiste donne une forme extérieure à la vie intérieure de la religion; elle en est le fruit, en temps qu'il fortifie et développe, par toutes ces forces extérieures, la vie intérieure de la religion.
41 . Le liturgiste qui a le vif sentiment de son ministère considérera le dimanche comme la première, la plus ancienne et la plus significative des fêtes chrétiennes, laquelle revenant au commencement de chaque semaine , rassembl eles fidèles et le prêtre, afin que, ne formant qu'un même cœur, ils renouvellent leur foi en la résurrection de Jésus-Christ, et avec leur foi leur amour, et avec leur amour leur espérance, afin de manifester aux yeuK de tous cette vie renouvelée de leur cœur et de fortifier encore davantage, par sa manifestation, cette même vie de Tesprit. Considérant le christianisme comme une institution divine , et désireux de mettre la célébration de ce grand jour en harmonie avec Tesprit de son institution, il profitera de tous les moyens en son pouvoir pour atteindre ce but grandiose : la manifestation vivante du christianisme, et, par elle, sa durée perpétuelle.
42. Parmi ces moyens, figurent les extraits des quatre Évangiles qu'on lit au peuple tous les dimanches. Le liturgiste devra en expliquer le sens, en montrant le lien qui les rattache avec ce qui précède et ce qui suit, ou plutôt avec l'esprit de l'ensemble, comme nous allons le faire dans les exercices qui suivent.
Vmsm. EXERCICE (sar saint Jean, ii, 2-11).