CHAPITRE IV
Do l'élaboration des matériaux d'an «ermon.
60. La vraie éloquence, celle qui révèle sa force dans l'élaboration des matériaux d'un sermon et dans le débit,jest une exposition qui a pour objet de montrer sans effort ni artifice, au moyen de la parole vivante, ce qui, touchant les affaires de l'éternité, est devenu clair dans nos idées et vivant dans nos sentiments. Cette exposition n'a pas d'autre but que de faire triompher dans les auditeurs la lumière et la vie de l'éternelle vérité.
De là : 1° ces deux lois fondamentales de toute éloquence :
« Si vous voulez convaincre, soyez convaincu ; Pour me tirer des pleurs , il faut que vous pleuriez. »
De là vient : 2° que l'éloquence de l'orateur chrétien , consilérée en soi, et dans son principe le plus intime, n'est pas mtre chose que l'animation de l'âme produite par la connais-
mee lumineuse de Dieu en Jésus-Christ considéré comme Sauveur du monde, et par le feu du saint Amour, en vue d'exposer ;ette connaissance lumineuse et ces sentiments vivants. C'est jette éloquence-là qui, le jour de la Pentecôte, s'énonçait par la >ouche de saint Pierre, et, en présence des sages, des rois, des fuifs et des païens, par celle de saint Paul.
De là vient : 3° que ceux-là ne savent rien de la vraie élo- [uence, qui, ou ne s'appliquent que par contrainte, afin de )ouvoir dire quelque chose, ou même ne s'appliquent pas du
»ut,et ne font que réciter les pensées et les sentiments d'autrui.
De là vient : 4° que la vraie éloquence n'a besoin d'aucune 'ègle ni d'aucun caractère distinctif. Où il y a du feu, le feu se montre; on n'a pas besoin de dire au feu de brûler pour qu'il brûle, ni aux gens que ce qui brûle là c'est du feu. Et ce
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qu'on peut dire du feu peut se dire de la lumière. Lorsque le feu céleste, la lumière divine, anime le prédicateur, il rencontre, il trouve sans chercher, la parole, le ton, l'accent, les gestes, l'attitude, l'expression et toute la vie extérieure qui lui conviennent, et en pénètre les auditeurs et les spectateurs.
Là où ce feu ne brûle pas, où cette lumière ne luit pas, il n'y a sur la chaire qu'un son vide, que le néant de la mort. Les mots ne viennent pas sur les lèvres du prédicateur parce qu'ils sont beaux; mais ils sont beaux parce qu'ils passent du cœur ému dans la bouche de l'orateur.
5° Cependant, si la vraie éloquence n'a pas besoin de règles, les commençants en ont besoin pour apprendre à y distinguer le vrai du faux. Celui qui sait marcher n'a plus besoin d'être conduit par la main, mais l'enfant a besoin de quelqu'un pour lui apprendre à marcher.
61 . Dans l'élaboration des matériaux d'un sermon, il faut : 4° Que les pensées et les sentiments particuliers arrivent en
foule comme autant d'esprits auxiliaires, afin de pouvoir mettre en lumière et graver dans le cœur ce qui doit l'être ;
2° Que les pensées et les sentiments particuliers se combinent naturellement, non-seulement entre eux et avec la pensée fondamentale du discours, mais encore et surtout, avec ce qui fait l'objet immédiat de l'exposition, et avec ce qui doit tout d'abord être gravé dans le cœur ;
3° Qu'ils prennent comme d'eux-mêmes la forme de langage qui leur convient.
DES PENSÉES PARTICULIÈRES DESTINÉES A EN MiEUX FAIRE SAISIR UNE AUTRE TANT AU CŒUR QU'A L'INTELLIGENCE , C'EST-A-DIRE A
l'expliquer, A LA PROUVER ET A EN montrer l'importance ET LE COTÉ APPLICABLE.
62. Parmi ces pensées, les unes sont explicatives, et elles ont pour but :
4° De donner le sens des mots ; par exemple :
Celui-là est constant qui est inébranlable, ferme, invincible dans ses résolutions, et ne se laisse pas détourner de la voie qu'il a embrassée. Celui-là est sobre qui en toutes choses observe une juste mesure. Une passion, c'est par exemple la colère, parce que Fhomme colère souffre, aussi bien dans son corps que dans son âme; — parce que le bien est opprimé par le mal.
2° De développer une idée.
Qu'est-ce que cela veut dire : Prier ? Prier signifie être malheureux, sentir qu'on l'est et qu'on n'a pas la force de s'aider soi-même; par conséquent chercher un sauveur, espérer qu'on en sera secouru, et lui dire avec confiance : Aidez-moi !
3° De donne?* des exemples.
Aimer le prochain, c'est fournir aux habitants d'un village incendié ce qu'ils n'ont pas, et ce dont ils ont besoin pour satisfaire leurs nécessités ; c'est leur donner ce que l'on peut : du pain, de l'argent, de la viande, du vin, des souliers, des instruments de travail, etc., etc. , et le leur donner par charité, parce que ceux qui souffrent sont des hommes comme nous.
4° De présenter une vérité sous la forme d'une figure.
Que vous sert-il d'avoir un soleil peint sur votre mur? il n'éclaire ni ne réchauffe. C'est ainsi qu'il ne vous sert de rien de parler de la vertu, si tout en ayant le mot dans la bouche, vous n'avez pas l'idée dans l'intelligence, ni la chose dans le cœur. Toutes vos paroles n'éclaireront pas, ne réchautferont pas.
5° De faire connaître les détails.
Il est certain que Jésus-Christ est mort; qu'il a été suspendu à la croix pendant plusieurs heures, après avoir perdu ses forces dans les souffrances qu'il endura alors; qu'il baissa la tête; qu'il fut vu par les soldats qui avaient été chargés de lui briser les os; qu'il eut le côté percé, et qu'il en sortit du sang et de l'eau; qu'il fut mis dans le sépulcre, et qu'il y demeura plusieurs jours ;
6° D'exposer les circonstances antécédentes , concomitantes et subséquentes*
Que dire du péché? Avant le plaisir, il nous flatte comme un faux ami, et nous attire de la vérité au mensonge, de la paix de l'innocence aux agitations du vice. Vous consentez, et
voilà qu'aussitôt vous en êtes puni par votre conscience. Il vous accuse après la délectation , il vous torture jusqu'à ce que vous ayez fait pénitence, il vous rend difficile le retour à la vertu, et quand vous y persévérez jusqu'à la fin, il vous ensevelit en enfer.
7° De montrer les causes et les effets.
Qu'y a~t-il dans l'envie qui vous plaise ? Elle a sa source dans l'orgueil, dans le désir aveugle de devenir grand, et elle nous rend véritablement petit s
8° De faire ressortir les contraires.
Combien l'homme qui est au lit de la mort juge différemment de celui qui jouit de la santé et qui est dans le plaisir ! Ce n'est là qu'un petit péché, dit celui qui se porte bien. — Rien de ce qui vous éloigne du bien et vous attire la colère de Celui qui est la bonté même, n'est petit, répond le mourant. — Je fais ce que font d'autres qui sont pieux, ajoute l'homme bien portant. — Personne ne mourra pour moi, répond le malade.
Dans l'un, ce sont les sens troublés ou l'intelligence obscurcie par les sens, qui parlent; dans l'autre, c'est la conscience qui se réveille.
63. Parmi ces sortes de pensées, il y en a qui sont non-seulement explicatives, mais encore probantes. On les tire :
\° De V expérience.
Quand le cœur humain a-t-il jamais trouvé le repos et la paix ailleurs que dans la confiance en Dieu et dans le facile accomplissement de sa volonté, et, après le péché, ailleurs que dans les larmes du repentir et dans le retour vers Dieu, ailleurs qu'en Dieu, qui seul peut remplir le cœur humain, et qui l'a créé pour qu'il repose en lui ?
2° De V analogie.
Considérez-vous comme serviteur fidèle celui qui dort là où il devrait veiller ; qui boit quand il devrait travailler ; qui murmure quand il devrait obéir ? Vous-même, qui murmurez dans vos souffrances, qui êtes si négligent dans vos travaux, si lâche dans la prière , vous considérez-vous comme un serviteur de Dieu? — Les vrais amis de Dieu sont, comme lui, miséricordieux, patients, bons, etc
3° De la saine raison humaine.
Lequel vous plaît le mieux : de voir des amis qui s'embrassent, ou des frères qui se divisent ? Lequel des deux est le plus noble à vos yeux, d'oublier une injure reçue , ou de rendre injure pour injure ? Lequel des deux vous semble le plus beau : partager son manteau avec celui qui est nu, ou voler le manteau d'autrui, afin de n'être pas obligé de travailler ? 4° De la voix de la conscience.
N'êtes- vous pas obligé de vous condamner vous-même, de vous mépriser, quand vous commettez l'injustice ? Et quand même vous vous justifieriez devant les hommes, ne sentiriezvous pas que votre parole la plus intime contredirait la parole extérieure de votre bouche ? Oui, tandis que le mensonge vous absoudrait, la vérité vous condamnerait.
5° De la divine autorité des saintes Ecritures. Dieu est le Dieu des vivants, et non des morts; Dieu est le Roi de l'immortalité ; Dieu est la Vie éternelle, vivant en luimême et dans ses enfants. Pourquoi craindre la mort et la corruption ? La vérité ne ment pas, la vie ne meurt point.
6° Des témoignages des Pères de V Église, en tant qu'organes du sens que la tradition donne à telle doctrine ; car non expersonisprobamus fidem, sedex fxdc personas (Tertull.) .
7° Des définitions de V Église, qui, avec la tradition et l'Ecriture, sont l'écho de la vérité catholique.
64. Parmi ces pensées particulières, ?1 y en a qui ont pour objet de faire ressortir l'importance d 'une vérité.
1° On appelle vérité importante celle qui, bien comprise, en recèle une foule d'autres. Lors donc que le prédicateur veut montrer les trésors de vérités infinies que recèle telle vérité fondamentale, il doit faire connaître toute l'importance de cette vérité fondamentale. Par exemple : Si vous croyez en Dieu de tout votre cœur, vous croyez par cela même au seul amour, à l'éternelle justice, à la science universelle de Dieu, à sa puissance qui s'étend à tout ; vous croyez par cela même au Créateur unique de toutes choses; vous croyez à un souverain Législateur et rémunérateur, qui a déposé dans notre âme sa loi sainte, qui ré-
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compense celui qui Fobserve fidèlement et punit celui qui la transgresse ; vous croyez par cela même à la présence continuelle de cet Ami, à un Maître tout-puissant de la nature, qui voit au plus intime de votre cœur , et connaît le besoin qui vous oppresse ; vous croyez par cela même à une vie éternelle, qui se répand dans toutes les âmes pieuses qu'il a créées, formées à son image, et qui jouiront en lui du même bonheur que lui.
2° Toute vérité qui, bien comprise et fidèlement pratiquée , se recommande à toute âme honnête par ses conséquences infaillibles et bienfaisantes, est importante pour nous. Lors donc qu'un prédicateur dépeint les conséquences d'une doctrine bien comprise et fidèlement mise en pratique, il montre par là même l'importance de cette doctrine. Par exemple: « L'humilité vous rend intérieurement calme, paisible, libre, un avec la vérité, et elle vous rend extérieurement modeste, indulgent, plein de bonté et de douceur ; l'humilité vous attire l'amitié des bons, et elle forcerait les méchants eux-mêmes, s'ils pouvaient voir votre cœur, à vous respecter ; l'humilité, à mesure qu'elle détruit en vous l'égoïsme, vous rend de plus en plus propre à recevoir les dons de Dieu; et tandis que vous vous oubliez pour accorder à Dieu tout l'honneur, l'œil de l'Éternel repose sur vous.»
3° Toute vérité dont le contraire produit la folie, l'extravagance et autres conséquences funestes, est importante pour nous. Lors donc que le prédicateur démontre, par exemple, la folie, le désordre, la misère que l'irréligion entraîne à sa suite, il démontre par la même l'importance de la religion. « Sans la foi en Dieu, la nature , le monde, notre propre existence sont pour nous une énigme insoluble, ou plutôt ne sont rien. Sans la foi en Dieu, votre science est sans fondement, votre vertu sans force, votre vie sans âme, votre mort sans consolation, votre existence tout entière sans signification ni valeur.»
65. Parmi ces pensées de détail doivent surtout figurer celles qui introduisent la vérité dans le domaine de la réalité , c'est-àdire qui en montrent le côté pratique et applicable. — Celui qui veut introduire la vérité dans la vie, doit préalablement Tin-
troduire dans son propre cœur. Or, pour que la vérité puisse prendre possession du cœur, il faut :
4° Qu'elle détruise les doutes et dissipe les nuages qui l'empêchent de nous apparaître dans toute sa magnificence ;
2° Qu'elle rende impuissant l'égoïsme, car il est la source de ces doutes et de ces illusions;
3° Qu'elle extirpe les préjugés et les faux prétextes de la passion, qui l'empêchent de trouver accès en nous ;
4° Qu'elle paralyse les obstacles extérieurs de la vertu, qui consistent dans les sentiments, les opinions, les promesses et les menaces du monde.
Pour montrer le côté pratique d'une doctrine, il faut que le prédicateur sache la présenter comme une lumière céleste qui dissipe tous les doutes et toutes les ténèbres, qui meta nu toutes les déceptions, et comme une force divine qui triomphe de l'égoïsme et de l'esprit du monde. Mais, pour cela, il faut avoir appris, non-seulement par des observations impartiales, mais encore et surtout par les souffrances et par des luttes sérieuses avec soi-même, à connaître l'homme, à pénétrer jusqu'au fond de ce sombre et mystérieux abîme qu'on nomme le cœur humain, à en observer le flux et le reflux ; en un mot , il faut connaître la vie humaine tout entière. Il faut, si l'on veut être en état d'assurer à la vérité toutes les influences qu'elle doit exercer sur le cœur et sur la vie, au lieu de mettre obstacle à son action, avoir appris à connaître la vie par l'usage même de
la vie.