TROISIÈME OBSERVATION
Que les nombreuses traverses qui vous attendent dans le ministère des âmes ne vous empêchent pas de bien employer le temps pendant lequel vous devez vous préparer à ces importantes fonctions. Parmi ces traverses nous devons en citer ici au moins quelques-unes, afin que l'inexpérience du jeune âge n'ajoute pas à leur valeur.
A. L'existence dans l'avenir et pour l'avenir. — Grande tentation. On n'utilise pas ce qu'on a par le désir de posséder ce qu'on n'a pas. Les grands calculateurs sont de mauvais spéculateurs. On compte sur l'avenir, et on laisse échapper de ses mains le temps présent. Encore un, deux, trois ans, et je serai prêtre; quelques semaines après je serai vicaire, puis enfin curé. Asservi par cette passion de devenir ce qu'on n'est pas, on n'est pas assez ce qu'on pourrait et devrait être maintenant.
B. Le dégoût du mieux, parce qu'on n'est pas attiré par le charme de la nouveauté. — Nouvelle tentation. Il en est de la
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meilleure instruction comme de la santé prolongée. Nous n'apprécions pas l'excellence de la santé et le prix de la science, parce que rime et l'autre ont perdu pour nous, par la puissance de l'habitude, l'attrait de la nouveauté. Il suffit qu'une erreur soit, non pas nouvelle , mais présentée sous un nouveau costume , pour qu'on lui ouvre et ses oreilles et son cœur.
C. Plus d'un jeune élève trouve toujours des choses plus pressantes à lire, à entendre, à méditer, que ce qui, à proprement parler, est le plus pressant pour lui. Cette maxime d'intérêt personnel : « Je ne serai pas interrogé sur ces matières , je ne serai pas obligé de donner là-dessus des preuves de mon travail, par conséquent , je n'ai pas besoin de m'en occuper, » cette maxime est volontiers admise et fidèlement observée par la paresse. Souvent les sciences ne sont cultivées que dans un but de vil intérêt ou d'ostentation ; et ce qui ne se recommande pas comme moyen de subsistance, trouve souvent peu de crédit auprès d'un grand nombre.
D. Il y a quelques années, l'enseignement de la Théologie pastorale ne se donnait ni en public, ni en particulier; il y a des hommes instruits qui le déclarent inutile : donc il faut bien qu'il n'ait pas une si grande importance. Cet argument banal , qui se réduit à dire : « Autrefois telle chose ne se faisait pas, » lait impression là où il n'y a aucun désir du mieux; et ce désir du mieux ne saurait exister là où l'on n'a pas le sentiment de la
■ haute valeur du pasteur des âmes. Or, ce sentiment > comment l'éveiller, sinon par la vérité qui fait une impression immédiate sur les âmes, et qui se reflète dans les écrits, les institutions, les usages, etc.?
E. Il ne manque pas de prêtres, malheureusement, qui donnent en présence de leur paroisse l'exemple de l'ignorance, du défaut de culture, de la rudesse des mœurs et même d'une conduite équivoque, et qui ne rougissent pas de se dévoiler euxmêmes dans toute leur nudité. Plusieurs se disent : Je vaux certainement mieux que celui-là; j'en sais évidemment plus
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que celui-ci ; à coup sûr je ne donnerai jamais dans les écarts d'un tel; et c'est ainsi qu'eu se comparant avec ceux qui valent moins qu'eux, ils finissent par se trouver suffisamment bons; tandis que Sénèque a dit ce mot excellent :
Nulla est bonitas pessimis esse meliorem.
F. Quelques élèves sont habitués à laisser chaque professeur traiter sa matière comme il l'entend; ils se représentent le ministère de l'enseignement comme une œuvre journalière qui consiste en ce qu'un homme, qui s'appelle professeur, vienne lire pendant une heure dans un livre ou dans un cahier, et répandre une sauce nouvelle sur un vieux ragoût, Ils ne voient en lui qu'un homme habile qui sait rendre son sujet intéressant par son ton et ses gestes, et qui. au bout d'une heure descend gravement de sa chaire.
Cette manière froide et refroidissante éternise le mécanisme et dans les maîtres et dans les auditeurs. — Bien différents sont les effets que la science pastorale doit produire sur vos cœurs. La parole de votre professeur doit devenir vie en vous, et action dans vos paroisses.
G. On s'enfonce dans des ouvrages qu'on dit spirituellement écrits, et Ton y perd le goût de la réflexion sérieuse et des fortes études de sa vocation. Je dois rappeler ici que ne voulant ni faire un parti, ni ajouter à ceux qui existent déjà, je ne suis ni de ceux qui appellent littérature frivole tout livre raisonnable qui n'a pas la forme scolastique, ni de ceux qui qualifient d'oeuvre profonde tout travail de fantaisie, pourvu qu'il soit affublé de quelques lambeaux de scolastique. Je n'ai voulu que répéter ce qu'une personne disait un jour devant moi : « C'est un dommage incalculable, la ruine de notre siècle, que maintenant tout le monde lise toutes sortes de choses sans ordre, sans suite et sans principe. Telle n'était pas la conduite de nos pères ; aussi pensaient-ils et écrivaient-ils bien autrement que nous. Leur pensée se nourrissait de peu et de ce qu'il y avait de mieux; elle se formait pendant la jeunesse, avant de vouloir se parer.
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En cela, mon jeune ami, soyez ancien. Le jeune homme qui suit mon conseil évite d'étudier sans règle ni boussole, de lire sans discernement et sans ordre ; il ne se laisse ni éblouir par le prestige de la gloire littéraire, ni entraîner sur le théâtre de l'érudition qui de nos jours s'étale dans les recueils d'anecdotes et dans les journaux; car le prêtre, et surtout le prêtre français, doit être un homme et non pas un fat.
Enfin, profitez de tous vos moments libres pour vous exercer à la composition écrite. Sans exercice, point d'habileté; sans exercice sous la direction d'un ami qui vous guide, point de progrès sûr et solide ; sans exercice dès l'âge le plus tendre, point de culture qui réponde au but qu'on doit atteindre durant ses années d'études préparatoires. Sans exercice dans la composition écrite, point de facilité à énoncer d'une manière précise ce que l'on veut, ce que l'on pense et ce que l'on doit. L'homme ne sait pas ce dont il est capable avant de l'avoir expérimenté, et il n'a pas l'expérience de ce qu'il peut avant de s'être exercé ou de l'avoir été. Et c'est le sort de tout exercice de ne pouvoir, sans la direction d'un ami habile, sans persévérance, sans répétition, développer en nous le germe de l'art et de la science.
Théol. past. \.
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