CHAPITRE III
Exercices sur l'étude pratique de l'Écriture saiute.
Dans les exercices que nous avons donnés jusqu'ici , et qui sont les plus faciles, nous sommes restés scrupuleusement fidèles aux principes que nous avons établis ; nous allons maintenant, dégagés des entraves que nous nous étions imposées , marcher plus librement. Les exercices que nous présenterons sur l'étude pratique de l'Écriture seront plus importants.
Le premier roulera sur le premier livre de la Genèse ;
Le deuxième sur les Évangiles ;
Le troisième sur les Épîtres des Apôtres.
Des exemples sans règles non-seulement intéressent davantage la plupart des lecteurs ; mais ils servent encore, pour les habiles, de règles là môme où le principe n'est pas énoncé, et démontrent ce qu'aucun principe n'avait encore établi.
Dans le choix des exemples, nous nous sommes surtout proposé de préparer velut aliud agendo, le futur ministre des âmes aux fonctions de sa charge.
Le premier exercice lui apprendra à profiter pour son enseignement de ce qu'il y a de plus instructif dans la partie la plus ancienne de l'Écriture. Le deuxième lui fournira des données sur les meilleures doctrines du Seigneur et sur sa manière d'enseigner. Le troisième contiendra en abrégé une véritable Théologie pastorale.
ARTICLE PREMIER
Premier exercice, sur l'ancien Testament.
100. Ce que Moïse raconte de la création du monde et de la chute du premier homme a été considéré ou comme une pure histoire <*u comme une pure allégorie, ou en partie comme une histoire et en partie comme une allégorie.
Celui qui étudie l'Écriture sainte, d'accord avec les plus illustres d'entre les Pères de l'Église, saura, dans le récit, respecter la lettre de l'histoire sans repousser le sens figuratif là où il a sa raison d'être.
l'histoire de la création (Gènes., i, 2).
101. Les trois grandes et principales idées de la Bible, comme les appelle un illustre écrivain,>les idées qui sont les plus importantes pour tous les hommes sans exception, et auxquelles on peut ramener tout l'ensemble de la Bible, sont exprimées dans les deux premiers chapitres de ce livre :
Un Dieu créateur de toutes choses. — Un Dieu a créé tout ce qui existe, il a tiré du néant chacune des créatures ; il a créé le ciel et la terre, non par une puissance aveugle, mais avec ordre et sagesse ; ce que Dieu créa était bon : il vit que tout était bien: Première idée fondamentale de la Bible (Gènes., i, 1, 31).
L'homme , créé à l'image de Dieu. — L'homme a été créé semblable à Dieu, élevé au-dessus de tous les animaux, souve-
THÊOLOttlE PASTORALE. 237
rain de l'univers, représentant de Dieu sur la terre : Deuxième idée fondamentale de la Bible [Gènes., i, 26-29).
Dieu est un être saint, ami des hommes ; il se révèle à eux, parle, converse avec eux. L'homme est capable d'entendre sa voix. — Preuve de ce commerce intime entre Dieu et l'homme, manifestation visible et sensible de Dieu à l'homme : Troisième idée fondamentale de la Bible.
Dieu conduit Adam dans le paradis de délices, il lui amène les animaux, lui fait une défense toute paternelle, etc. (Gènes., 11,8,45,17,20,21,22).
Dieu , l'homme, manifestation de Dieu à l'homme : voilà à quoi se résume toute la Bible.
Un seul Dieu créateur de toutes choses; l'homme formé à l'image de Dieu; Dieu parlant aux hommes; l'homme entendant la voix de Dieu : voilà le fondement de toute religion, l'objet de toute sagesse, le principe de toute vraie consolation. Heureux celui qui aperçoit cet objet principal dès son entrée dans le sanctuaire, et qui ne le perd jamais de vue !
102. Outre ces grandes idées sur Dieu, sur l'homme et sur la parole de Dieu qui nous révèle l'histoire de la création, nous y apprenons encore une foule d'autres choses, propres à élever notre cœur.
L'esprit de Dieu était porté sur les eaux. — C'est une grande et sainte idée que celle de l'ancienne philosophie qui apercevait l'esprit de Dieu dans le vent qui soufflait sur les eaux (1). On peut dire en toute vérité que celui qui s'est habitué à voir Dieu dans toutes les formes de la nature est nécessairement préservé de tout athéisme et de tout oubli de Dieu, puisque chaque souffle du vent lui en rappelle le souvenir. Cette manière de voir Dieu dans tous les mouvements de la nature n'est pas sans doute de notre goût; mais elle est très-pratique, elle est grande et propre à nous élever jusqu'à la source de la sagesse. Et finalement, ne vaut-il pas mieux s'élever tout d'abord à l'Être par excellence, à
(1) Conf. Théodore., Quœst. 8, in Gènes.
la cause première, que de s'arrêter longuement aux causes secondaires, au risque ou d'oublier la première, ou de la croire superflue ? Laissons les savants, habitués à mesurer les choses linies, se moquer de notre simplicité qui n'a jamais qu'un regard pour contempler l'Incommensurable : cette simplicité n'en restera pas moins la vraie sublimité de l'homme.
Dieu dit : Qu'il soit! Et il fut. — Si l'acte de la création doit rester à jamais incompréhensible pour quiconque n'est pas le Créateur lui-même, cette expression d'une chose inexprimable n'en est pas moins la plus sublime de toutes celles qu'on pourrait imaginer; car quel est celui qu'elle ne transporte pas? Nous y apprenons à connaître une autre volonté que la nôtre. Entre la volonté qui est en nous et la création des choses qui sont hors de nous, il y a des distances d'autant plus grandes que ce qui doit être créé par nous est plus considérable. Quelle distance entre cette pensée : « Je veux bâtir une maison,» et celle-ci : «La voilà bâtie! » Il n'en est pas ainsi de Dieu : il veut, — et cela est; il parle, — et déjà c'est fait.
Idée, volonté, être, action sont, en Dieu, une seule et même chose. Et l'Être, en qui l'idée, la volonté, l'existence, l'action sont une même chose, c'est Dieu, c'est la Toute-Puissance même. Ainsi le simple récit d'une création inexprimable nous conduit à une volonté toute-puissante. Qui n'aimerait à exécuter une telle volonté?
Dieu, — Créateur de la lumière. — La lumière matérielle nous reporte à la lumière primitive, le symbole montre la réalité. Nous adorons Dieu présent partout, scrutant tout, vivifiant tout par sa toute-puissance; nous adorons la pureté, la sainteté de son Être, ses conseils pleins de bonté, sa science, sa puissance : toutes choses qui nous sont figurées et représentées par la lumière. Car la lumière du soleil brille partout ; elle pénètre l'air et l'eau, elle agit dans les hauteurs et dans les profondeurs, par conséquent elle est l'image de Dieu partout présent. La lumière réchauffe, ranime, mûri t ce qui est froid, mort, non mûr : par conséquent, elle est l'image de la puissance de Dieu créatrice
de toutes choses. Les rayons de la lumière, quand ils tombent dans la fange et dans la boue, n'en sont pas souillés ; ils ne se confondent pas avec cette boue comme l'eau se confond avec la terre : par conséquent ils sont une image de la pureté et de la sainteté de Dieu. La lumière répand dans toute la nature la sérénité et la joie ; elle soulève le voile qui couvre nos yeux, excite les oiseaux à voltiger et à chanter, les enfants à jouer et les vieillards à se promener ; elle rassérène et réjouit : par conséquent elle est l'image de la bonté de Dieu, répandant partout la vie et le bonheur (1 j .
L'histoire de la création ne nous dit pas seulement que Dieu a créé le monde; elle nous montre encore la Divinité créant réellement, et créant, selon la mesure des choses finies, dans un ordre majestueux et incompréhensible. Il est donc facile au pieux lecteur de voir chaque matin , où s'opère une nouvelle création, le Créateur à l'œuvre et créant le jour.
Le récit n'a point d'égal pour l'ordre et la simplicité. Au premier signal du Créateur, on ne voit apparaître que l'ensemble de l'œuvre — le ciel et la terre; mais celle-ci est encore dans la nuit et dans les flots. Un second signal est donné : « Que la lumière soit ! et la lumière fut. » Dans cette première période, la lumière était la plus belle de toutes les créations inanimées. Maintenant la lumière existe, mais elle est encore enfouie dans les flots. Troisième signal : « Qu'il y ait une étendue, et que les eaux se séparent des eaux ! » A cette parole, une partie de l'eau s'élève, l'autre s'abaisse, et il existe à la fois de l'eau et de la terre. Voilà donc la terre et la mer appelées à l'existence ; mais il n'y a pas encore de plantes. Quatrième signal : « Que la terre produise les plantes verdoyantes, les arbres avec les fruits.» Les fleurs et les semences furent créées dans cette troisième période. Il fallait d'abord une terre sèche, puis des plantes, après quoi le soleil devait apparaître pour faire prospérer les plantes et les arbres. Cinquième signal : « Que des corps de lumière soient
(1) Le plus ancien monument du genre humain, ive part. p. 29.
faits dans le firmament du ciel pour présider au jour !» — Et deux grands luminaires apparurent. Maintenant il y a des plantes sur la terre et de la lumière au ciel, mais il n'y a point encore d'yeux pour recevoir la lumière. Sixième signal : « Que les eaux produisent des animaux vivants qui se meuvent, et que le volatile s'envole au-dessus de la terre ! » Et toutes espèces d'êtres vivants furent créées dans cette cinquième période. La voix du Tout-Puissant retentit de nouveau : « Que la terre produise des animaux vivants, chacun selon son espèce, les bêtes de somme, les bêtes rampantes et les bêtes sauvages ! » Et ils furent. Mais il manque encore la plus belle, la plus parfaite des créatures, la créature raisonnable. La lumière, les animaux, les plantes, la terre, l'eau, l'air, la demeure, — les sujets sont là; mais il y manque un roi. Alors la Bonté divine prononce cette parole : « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance, et qu'il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, aux bêtes, à toute la terre et à tout ce qui rampe dessus ! » Et l'homme fut créé dans la sixième période.
L'homme créé le dernier. — Il fallait, dit un ancien docteur, créer d'abord le palais avant que le roi y pût entrer ; et il fallait à ce palais de l'air, de la lumière, de la terre, de l'eau, des plantes, des animaux, avant que le souverain y parût (1).
Comme on sent bien ici la dignité de l'homme ! Il est le couronnement de la création. Combien la Bible doit m'être déjà précieuse pour m'avoir inspiré ce sentiment de la dignité humaine !
Dieu forma Adam avec de la terre humide. — L'homme est une figure de boue formée par le doigt de Dieu. Son corps est formé par Dieu, et il est formé de poussière. La toute-puissance créatrice se joue aussi dans cette figure de poussière. Comment ce chef-d'œuvre sorti des mains de Dieu ne porterait-il pas notre pensée jusqu'au grand Artiste? Comment nos mains, que
(1) Postrenius homo creatus est, idest, cum Dei manu atque imagine ornatas est, nemini mirum videri débet. Construendum enim prius tanquam régi palatium erat, atque ita rex introducendus, omni jara suo stipatus satellitio (Greg. Naz., Orat. 43}.
nous remuons si facilement et que nous pouvons utiliser partout, ne nous rappelleraient- elles pas celui qui les a formées? Comment notre œil, avec lequel nous contemplons ses merveilles, ne s'élèverait-il pas jusqu'à celui qui Fa créé? Gomment se fait-il que notre pensée se rapproche si rarement de celui dont elle est Fouvrage ? David sentait parfaitement en lui-même ce que Moïse raconte de la formation du corps du premier homme : « Je vous louerai, parce que votre grandeur a éclaté d'une manière étonnante (dans ce que vous avez fait pour me tirer du néant) ; vos œuvres sont admirables et mon âme en est toute pénétrée» [Ps. cxxxvm, H).
L'homme est plus quune figure de poussièî'e. — L'esprit de Dieu souffla sur sa face, et l'homme fut une âme vivante. L'esprit de Dieu dans un vase de terre, l'élément divin et l'élément terrestre réunis dans un seul être, — tel est l'homme. Il y a de fausses lumières qui séduisent quantité de jeunes hommes et de jeunes filles en ne leur montrant dans l'homme que de la fange et de la poussière, et en leur cachant tout à fait ce qu'il y a en eux de divin. Voudriez-vous méconnaître ainsi votre dignité ? Voudriez-vous n'être composé que de houe? Y a-t-il quelque chose de grand dans cette philosophie abjecte qui fait de l'homme un ver de terre? Non, tels ne sont pas les enseignements de la vérité ; car l'un de ses plus beaux privilèges, c'est de rendre vraiment grand celui qui croit en elle et lui obéit. Celui qui ne verrait pas dans l'homme l'élément terrestre n'aurait point d'œil pour les choses de la terre ; celui qui n'y verrait point l'élément divin n'aurait point d'œil pour les choses divines.
La formation du premier homme est à elle seule un magnifique symbole de la mortalité du corps et de l'immortalité de Fâme ; car il est naturel que ce qui est de la terre retourne à la terre et que ce qui est de Dieu retourne à Dieu. Ce symbole n'est pas nouveau; il était déjà entrevu par Fauteur de YEcclésiaste, qui disait : « La poussière rentre dans la terre d'où elle a été tirée, et l'esprit retourne à Dieu qui l'avait donné » (Eccle., xn, 7).
L'homme — image de Dieu. — L'homme avait la faculté
Théol. PAST. I. (()
d'agir avec réflexion, de dominer sur ses sens, d'imiter la divinité, de régner sur les animaux, d'aimer ses frères, — et tout cela, il le peut encore en partie maintenant. Or, quel ne devait pas être le premier homme? Quelle ne devait pas être sa. puissance !
En vérité, la Bible a bien raison de dire que l'homme est un ange caché sous l'enveloppe d'un homme, — la divinité voilée sous la forme grossière de la terre. Seules l'attitude élevée et la conformation de notre visage attestent déjà que nous ne sommes pas au même niveau que la bête. La brute est faite pour la 1 et pour l'herbe; l'homme est créé pour regarder le ciel ; il délibère avec Dieu ; sa raison, aujourd'hui encore, reconnaît la sou veraine Raison, et sa volonté concorde avec la plus sainte des volontés (1).
Dieu conduisit Adam dans le jardin, afin qu'il le cultivât et U conservât. — Actif au poste que le Seigneur lui avait contié : voilà ce que devait être le premier homme. Pourquoi vouloir vivre dans l'oisiveté, quand les épines qui couvrent le sol nous invitent partout au travail ?
Dieu lui conduisit les animaux, afin qu'il leur imposât des noms. — Le langage, la parole vivante, ne devait pas faire défaut au premier homme. Gomment le fils aurait-il pu être sourd et sans voix à côté de son père ? Adam nomme les animaux, et c'est ainsi qu'en donnant des noms à ce qui n'en avait point, il montra qu'il était l'image de Dieu; en appelant ses sujets par leur nom, il prouvait qu'il était le dominateur des animaux. Quel avantage que celui de pouvoir parler avec nous-même , avec nos frères, avec Dieu ! Quel avantage que celui d'avoir reçu
(I) Quis tam indoctus est, ut nesciat, quis tam imprudens, ut non sentiat aliquid inesse in homine divini ? Nonne ipsius corporis status et oris figura déclarât non esse nos cum mutis pecudibus œquales? Illarum nature in humum pabulumque prostrata est, nec habet quidquam commune cum cœlo, quod non intuetur ; homo autem recto statu, ore sublimi ad contemplationeiii mundi excitatus, confert cum Deo vultum, et rationem ratio cognoscit Lactaist., i, De ira Dei, cap. 7).
le précieux talent de la parole ! Quand nous ne l'enfouissons pas, ce talent, nous apprenons à distinguer, à remarquer, à dénommer, communiquer nos pensées, à conseiller nos frères, à témoigner notre reconnaissance au Créateur, à exprimer par le langage ce que nous avons observé en nous et hors de nous : autant de preuves que nous sommes faits à l'image de Dieu, bien que les langues actuelles ne prouvent que trop ce que déjà la nature esclave de la vanité, et soupirant après la délivrance, ont révélé depuis longtemps, à savoir : que Fhomme actuel a perdu le langage de riiomme primitif.
Dieu forma la femme d'une côte d'Adam. — Cette formation de la première femme est une belle figure de l'unité de notre race, de l'étroite parenté qui relie entre eux tous les membres de la famille humaine.
Cette formation de la première femme nous donne à comprendre que la femme ne doit faire qu'un avec Fhomme, et que cette union de leurs cœurs ne saurait jamais être trop grande ; que le lien qui existe entre Fun et Fautre est, de sa nature, durable, indissoluble, comme Funion des deux parties d'un corps ; que l'homme doit protéger sa femme de la même manière qu'il protège son corps, etc.
Là où existe cette union des cœurs, là est la bénédiction des familles; là où il y a plusieurs de ces familles, là est une communauté bénie , et là où se rencontrent plusieurs de ces communautés, là est un pays de bénédiction... Quiconque veut améliorer le monde doit commencer par s'améliorer lui-même, puis une famille, laquelle en améliorera plusieurs autres, et ainsi de suite, jusqu'à ce que le bien gagne de proche en proche.
Dieu conduisit Eve à Adam. — Voilà comment le Père des hommes forme le nœud du mariage. Malheur à celui qui disjoint ce que Dieu a uni ! Dès que la volupté , impatiente du joug , a brisé ce lien dans une société , le désordre se communique à l'ordre public tout entier. Toute politique est folie et agit en opposition directe avec les intentions du Créateur , dès qu'elle tolère que la volupté marche sans frein, et dès que
Tordre dans les relations sexuelles, c'est-à-dire dans le mariage, n'est plus chose sainte à ses yeux. Il est facile de se convaincre que les déchirements qui se sont produits dans un État quelconque ont eu pour prélude le bouleversement des familles, et que ce bouleversement a eu son principe dans le relâchement des lois qui règlent les devoirs des époux.
Adam dit en voyant sa femme : Voilà Vos de mes os et la chair de ma chair. Elle s'appellera d'un nom qui indique qu'elle vie»/ de l'homme. — Ce cri d'allégresse du premier homme révèle toute la loi du mariage; pour lavoir et la comprendre, cette loi, il suffît d'une intelligence saine et d'un cœur droit.
La femme doit honorer son mari, puisqu'elle vient de l'homme; l'homme doit aimer sa femme comme lui-même, puisqu'elle est l'os de ses os.
L'homme et la femme doivent partager mutuellement leurs souffrances , puisqu'ils ne font qu'un. L'homme doit protéger sa femme , car le plus fort doit s'intéresser au plus faible. La femme doit s'attacher à son mari avec une fidélité inébranlable, car elle vient de l'homme, etc.
Saint Paul a déduit la législation du mariage de cette exclamation d'Adam (Ephés., v, 3i)'; et qui pourrait l'en blâmer?
Il m'est avis qu'il comprenait mieux cette loi paradisiaque du mariage qu'une foule de nos sages qui, sur ce point, veulent être plus savants que la Bible et que la nature.
Voilà pourquoi l'homme quittera son père et sa mère pour Rattacher à sa femme, et ils seront deux dans une seule chair. — Jésus-Christ ayant déduit l'indissolubilité du lien conjugal de ces paroles, comme aussi de la manière dont il forma le premier couple humain, l'œil de votre intelligence sera sain, s'il trouve dans ces paroles ce qu'y a trouvé le divin Précepteur du genre humain.
Ainsi donc, ce que Dieu a uni, que Fhomme ne le sépare pas [Matth., xx, 5) ! Cette conclusion est à la fois juste et morale.
Dieu vit tout ce qu'il avait fait, et tout était très-bon. — Le Dieu que nous montre la Bible prend donc plaisir à son œuvre;
1 éprouve, en quelque sorte, la joie d'un artiste qui vient d'accomplir le travail de sa journée. Le Dieu que nous montre la Bible est donc un Dieu des hommes; or, le livre qui nous montre Dieu si intéressé en faveur du genre humain, n'est-il pas aussi un livre pour les hommes ?
Dieu vit tout ce qu'il avait fait, et tout était très-bon. — Ainsi donc l'histoire de la création ne nous montre pas seulement que Dieu a fait toutes choses ; elle nous montre encore que tout bien vient de la main de Dieu.
Or, cette vérité : « Tout bien vient de Dieu, » est précisément le principe qui justifie toute la conduite de la Providence. Je dis le principe, car si tout bien vient de la main de Dieu , et qu'en dehors il n'y ait pas d'autre bien , il faut que ce bien se soit corrompu en passant par les mains d'un ou de plusieurs êtres, lesquels, bons dans le principe, sont eux-mêmes devenus mauvais. Je dis le principe qui justifie toute la conduite de la Providence ; car, à proprement parler, elle n'a pas besoin de justification , puisqu'elle est la bonté même , et qu'elle apparaît telle à tous les bons esprits qui ont l'âme assez pure pour la voir. Malheureusement, la curiosité humaine se change souvent en folie, et Tune de ses mille absurdités est de se plaindre de la Providence ; dans ce cas , quand l'insensé dit ce qu'il ne comprend pas, il est bien permis au sage de dire une parole en l'honneur de la Providence.
Mais, au fond, il ne résulte pas grand bien de cette apologie ; car si vous avez la vérité pour vous, vous ne possédez pas le don de communiquer à votre adversaire cette disposition d'âme qui peut faire briller la vérité à ses yeux et la lui faire agréer. Dieu est bon ? et tout ce qui est bon vient de sa main.
LE PÉCHÉ DU PREMIER COUPLE HUMAIN [Gen.9 ÏIl).
103. «Si vous mangez de ce fruit, vous mourrez. » — La loi <îe Dieu est sagesse et amour. Tout ce qui est mal est pour l'innocence un fruit empoisonné.
La défense est aussi paternelle/aussi douce que possible. Soit que Ton prenne au pied de la lettre ce qui est dit de ce fruit défendu, soit qu'on le considère comme le symbole du mal, on ne voit dans cette défense que sagesse et amour. Pris au pied de la lettre, ce commandement est aussi paternel, et l'obéissance qu'il demande aussi douce que possible. Dieu est l'éducateur de sa eréature ; or, point d'éducation sans défense, sans menace, sans avertissement, sans exercice , — sans épreuve. Dans un jardin de délices il n'y a guère d'épreuve qui convienne mieux que celle-ci : Ne touchez point à cet arbre, sinon vous mourrez.
Si l'on considère le fruit de l'arbre comme une figure du mal qui est défendu, Fégoïsme, qui s'isole et fait de soi l'unique objet de ses affections, ne saurait être mieux représenté que sous lïmage d'un fruit défendu ; car l'égoïsme exerce beaucoup plus de ravages dans l'homme tout entier qu'un fruit empoisonné n'en produit dans le corps.
Une observation plus attentive de la lettre nous fera comprendre que l'obéissance du premier homme , sa sobriété , la vertu intérieure de son âme devaient être exercées et éprouvées, afin de pouvoir résister aux attraits séduisants d'un fruit visible et corrompu, et pour que la race humaine pût continuer à subsister. Cette étude nous fera comprendre que la vertu de l'homme a son principe dans cette force qui l'élève au-dessus de lui-même, de même que c'est de la subordination des sens au commandement du père que naît la religion de l'amour, de la reconnaissance et du respect. Enfin, cette étude nous fera comprendre que, parmi toutes les choses qui sont dans le monde, on ne saurait imaginer une épreuve plus nécessaire et plus adaptée au premier état de l'homme, que cela (1).
Dieu s'y prit avec nos premiers parents comme les parents s'y prennent avec leurs enfants : Ne touchez pas le feu, il brûle ; ne mangez pas de cela, vous en serez malade !
L'histoire du premier péché , commis par Eve , est l'histoire
(4) Lettres sur l'étude de la théologie, \" part., 2 vol. (en allemand).
du premier péché que tout homme commet : Séduction du dehors ; assentiment de l'intérieur .
Le regard s'attache au plaisir défendu ; la séduction affaiblit Fimpression de la menace ; le charme de l'objet défendu s'accroît par la vue ; le charme prend le dessus ; — la concupiscence est satisfaite.
L'histoire du deuxième péché , commis par Adam, renferme aussi pour tout le genre humain de salutaires enseignements : L'exemple du dehors , la concupiscence de V intérieur. Eve fut donc , comme le dit très-bien Herder, la première séduite et la première séductrice.
Les artifices de la séduction sont admirablement décrits : Vous ne mourrez pas ; que dis-je ? vos yeux s'ouvriront, et vous serez comme des dieux ; vous apprendrez par expérience à distinguer le bien du mal. Voilà à quoi se réduisent toutes les séductions : 1° elles rendent incrédule à la vérité , aux commandements de Dieu, aux menaces; 2° elles rendent crédule au mensonge, aux vaines promesses, aux espérances illusoires. De là vient que l'incrédulité et la superstition se touchent de si près.
Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu de manger de tous ces fruits ? demande le séducteur. Il peut donc y avoir une science qui soit nuisible, — celle de vouloir raisonner avec d'innocents enfants sur la cause des lois. Voici la différence la plus claire qui existe entre un père et un séducteur : Le père veut éclairer son enfant par l'obéissance , et le séducteur veut l'instruire par la transgression.
Aussi longtemps quEve crut à la défense du Seigneur , elle ne pécha point. — C'est donc une vérité aussi ancienne que le monde, que là où vit la foi en Dieu, il n'y a point de péché ; malheureusement, au moment de la séduction, cette foi-là est précisément la plus difficile de toutes.
Quand ce qui est défendu a du charme, on a peine à se convaincre que Dieu ait pu le défendre ; car alors les sens luttent violemment contre l'esprit. On interprète la loi alors qu'on devrait la suivre ; on doute là où l'on devrait obéir; on devient incré-
:ii8 THKOÏ.OGIB PASTORALE,
dule à la menace , et ne croyant plus à la défense , on la transgresse. C'est là l'histoire du premier péché et de tous les péchés; car, à dire vrai , il n'y a qu'un seul péché : faiblesse de la foi nullité de la foi, absence de foi en la parole de Dieu, en ce que Dieu veut, soit que sa volonté nous soit manifestée par la conscience, ou par une autre révélation.
Il n'y a donc qu'une seule séduction, mais elle revêt des milliers de formes. Cette séduction, la voici : Oubliez la défense du Seigneur , ne faites attention qu'au charme du fruit défendu , jusqu'à ce que la prédominance de l'attrait ait enlevé insensiblement à votre cœur la foi en la parole de Dieu, jusqu'à ce que la faiblesse de la foi, la nullité de la foi, l'absence de foi en la défense du Seigneur ayant pris le dessus, vous ne soyez plus troublé dans la jouissance du fruit défendu.
Ne croyez plus à la vérité, mais au mensonge, qui se cache sous le voile de la vérité : tel est l'attrait de toute séduction.
Vos yeux s'ouvriront. — Le séducteur présente à l'innocence le prestige d'une fausse grandeur, et la fait déchoir de sa grandeur réelle. Il éveille la curiosité et la convoitise, qui possèdent à elles seules tous les talents d'une séductrice , et il invoque leur secours pour atteindre son but. Tout ce qui excite la curiosité et la convoitise est dangereux.
Vous serez comme des dieux. — Le séducteur connaît par expérience la valeur de cet appas. Il avait voulu lui-même être comme un Dieu, et il était tombé. Ce même appas devra aussi être employé pour tromper l'homme. Vous serez semblables à Dieu. L'homme crut au mensonge, et il tomba.
Eve entra en conversation avec le séducteur, parce qu'elle ne connaissait pas ses intentions, et elle rassasia ses yeux de la vue du fruit séduisant. Vous voyez là l'inexpérience de l'innocence, — l'histoire de la préparation du péché. Par sa première démarche, c'est-à-dire en s'abouchant avec la femme, le séducteur facilita l'exécution de son plan, qui était d'enlever à Eve sa foi au commandement du Seigneur ; par la seconde, en fixant ses regards sur l'objet défendu, il communiqua à l'impression
qu'Eve ressentit, plus d'attrait et de force. Ainsi, rien de plus important , surtout pour l'innocence des enfants , que ce principe : Apprenez à maîtriser votre langue j et vos yeux (i ) ; car point d'obéissance sans cette domination , point de vertu et de religion sans cette obéissance.
Non-seulement la femme mangea du fruit de l'arbre , mais elle en donna encore à son mari. Les deux causes de toute espèce de péchés se touchent de très-près : se laisser séduire, puis séduire les autres; être séduit et séduire.
L'homme mangea à l'exemple de sa femme, — Quelle puissance irrésistible que celle de l'exemple! L'homme n'eut pas besoin d'autre séducteur : il vit pécher sa femme, et il pécha avec elle.
L'homme mangea à l'exemple de sa femme, — Homme, soyez homme quand il s'agit de combattre le mal qui est dans votre femme. N'oubliez pas, dit saint Jérôme, que c'est une femme qui a chassé l'homme du paradis (2).
Du premier péché de la femme, et de la séduction du premier homme qui s'en est suivie , saint Paul déduit deux grands devoirs pour le sexe féminin : le premier est de ne pas commander aux hommes ; le second, de se taire dans les assemblées, et de ne point enseigner (I Tim., n, 1 4-1 4).
Eh bien, je me résigne volontiers à ne savoir rien de mieux que ce qu'enseignait saint Paul, et j'imagine qu'il y aurait dans le monde beaucoup moins de misères, si le peuple dévot des femmes, comme l'appelle respectueusement un grand docteur de l'Église, avait appris , suivant le conseil de l'Apôtre, à se taire et à obéir. Il est possible qu'il y ait souvent de l'exagération dans les plaintes fréquentes qui retentissent dans la bouche des hommes sur la manie qu'ont les femmes de commander et sur leur esprit querelleur ; mais il peut se faire aussi que les hommes n'observent pas habituellement dans toute sa rigueur
(1) Vicissemus, si Eva tacuisset (Ambr., Enarr. in Ps. xxxvm, ad versum i).
(2) Mémento semper quod paradisi colonum de possessione sua millier ejecerit (Hieron.. ad Nepotian).
250 THÉOLOGIE FASTORAIE.
cette parole du catéchisme du mariage qui les concerne : « Hommes, aimez vos femmes comme votre corps. » Cependant, qui ne désirerait voir moins d'exemples de la passion qu'ont les femmes de gouverner, et de leur talent naturel pour l'éloquence?
Qui a été le séducteur de la première femme? un livre postérieur à la Genèse le dit très-clairement : « La mort est entrée dans le monde par l'envie du diable [Sag., n, 24). » Il ne manque pas de docteurs, d'écrivains, de savants, de publicistes qui ne peuvent supporter l'influence du démon sur le péché du premier homme, par la raison qu'il ne conviendrait pas à Dieu de tolérer dans ses États un pareil adversaire. A cela nous répondrons, premièrement, que pour savoir suffisamment ce qui convient à Dieu, il nous manque un nerf; deuxièmement, que s'il convient à Dieu de tolérer dans ses États le péché, la mort, le mal, comme il y a apparence qu'il le fait, il importe peu que le mal ait été introduit dans le monde par un séducteur. Comment comprendre la délicatesse de certains écrivains, qui, d'une part, ne trouvent aucun inconvénient à concilier le péché, la mort, le mal avec la bonté de Dieu, et qui, de l'autre, trouvent que c'est manquer de respect à la Providence que de chercher hors du monde des esprits la cause première et occasionnelle du péché et de la mort ? Quant au troisième point, à savoir que l'homme a été séduit par une influence étrangère, je sais gré à la Bible de m'avoir éclairé sur la manière dont le péché est entré dans le monde. Il n'y a rien de déshonorant pour l'humanité d'avoir eu besoin d'un séducteur pour tomber.
Il est vrai qu'au fond cette solution ne fait qu'éloigner la question en la faisant renaître sous cette vieille formule : Comment le démon est-il devenu mauvais ? Nous répondrons : Lorsque la Bible et les pressentiments mêmes de la raison m'assurent que tout est sorti bon de la main de Dieu • et que le démon est maintenant mauvais, j'en conclus, à la gloire de Dieu et en l'honneur de ma raison, que l'esprit séducteur est, lui aussi, sorti bon de la main de Dieu, et qu'il est tombé par lui-même ou par un de ses égaux. Je trouve tant de consolations dans cette
manière de penser, que je crois inutile de bannir le démon de la Bible ou de la création, les motifs de le faire me paraissant d'une extrême faiblesse. Les choses restent ce qu'elles sont, notre tête aura beau se défendre contre. Au surplus, attachez vous de toutes vos forces à la source du bon et du vrai, de la vie et du bonheur ; alors ni le péché, ni l'erreur, ni la mort, ni Satan ne pourront vous nuire.
U enveloppe du séducteur, — un serpent. Comme cet animal subtil et rusé est bien propre à servir à la fois d'enveloppe et de figure au séducteur : plus l'accord est grand, plus il offre de motifs de crédibilité à ceux qui cherchent des points de ressemblance, et qui les considèrent comme le cachet de la vérité.
Conséquences premières et immédiates du péché : — Ils virent qu'ils étaient nus et ils rougirent (1), puis ils firent des ceintures avec des feuilles de figuier pour couvrir leur nudité. Le plaisir leur fit perdre leur première innocence, et éveilla en eux un sentiment nouveau, celui de la pudeur, qui, pour notre race, est un bienfait, attendu qu'il nous préserve des fautes grossières, et qu'il est le protecteur de notre vertu. Ce sentiment se révèle avec force et agit avant même que la raison ait atteint son complet développement.
Éducateurs, parents, maîtres, conservez dans les enfants qui vous sont confiés ce sentiment de la pudeur ; car ni votre raison, ni la raison développée des enfants ne sauraient en compenser l'absence. Je perds l'espérance de pouvoir opérer encore quelque bien dans un jeune homme en proportion de ce que son ardeur pour le mal est devenue plus impudente.
(1) Qu'est-ce donc que la pudeur? A cette question, l'ouvrage intitulé : « Le plus ancien document » {Die œlteste Vrkunde, iv, Th., S. 401) donne cette solution pleine de justesse et de clarté: « C'est la ligne de démarcation, la limite qui sépare le bien et le mal, le vice et la vertu, soit que l'on avance ou que l'on recule : C'est une ancre divine jetée dans notre nature. L'innocence, je veux dire l'innocence calme, en dehors de la lutte et des occasions de rougir, ne connaît point la pudeur ; il en est de même de l'effronterie. La pudeur tient le milieu ; soit que vous vous écartiez, soit que vous reveniez sur vos pas, elle est la première prophétesse qui vous rappelle dans les régions de la paix.
Deuxième conséquence du péché : fuite insensée et enfantine devant le Seigneur. « Là dessus ils entendirent la voix de Jéhovah qui se promenait dans le paradis, vers l'heure du soir, et ils se retirèrent au milieu des arbres du paradis pour se cacher. »
Comme il est bien vrai que le péché nous enlève la confiance en celui dont nous avons violé les commandements ! Plaise à Dieu que nous nous conservions toujours purs, afin de pouvoir toujours nous approcher de Dieu avec confiance ! Le péché élève un mur de séparation entre Dieu et l'homme, et nous ôte le cou* rage de paraître devant lui dans notre nudité.
Adam, où êtes-vous ? Voici la miséricorde qui vient abattre ce mur de séparation. Le pécheur n'ayant pas le courage de s'approcher de Dieu, c'est le Père qui s'approche de sa créature, et qui vient en aide à sa pudeur. Ainsi agit-il avec les pécheurs.
Gomme cet interrogatoire du Père est digne de Dieu, et qu'il est instructif pour l'homme !
Dieu. Adam, où êtes-vous?
Adam. J'ai entendu votre voix, mais j'ai pris la fuite et me suis caché, parce que je suis nu.
Dieu. Qui vous a dit que vous étiez nu? — Avez- vous mangé du fruit défendu?
Adam. La femme que vous m'avez donnée pour compagne m'a présenté du fruit de cet arbre, et j'en ai mangé.
Dieu. Pourquoi avez-vous fait cela?
Eve. Le serpent m'a trompé.
Les pécheurs non encore endurcis ne nient pas. Adam rejette la faute sur sa femme, et sa femme sur le serpent. Si nous comparons la conduite des hommes actuels avec celle du premier couple humain, nous trouverons bien ancienne la manière de procéder des pécheurs : interrogés, ils dissimulent leur faute; convaincus, ils l'excusent (i).
(1) Unde nunc quoque humani generis rami ex hac adhuc radiée amaritudinem trahunt, ut cum de vitio suo quisque arguitur, sub defensionum verba, quasi sub quaedam se arborum folia abscondat, et veluti ad quaedam excusationis sua3 opaca sécréta faeiera Conditoris fugiat, dum non vult cognosci quod
Il y a pour nous, dans cet interrogatoire, deux grandes règles applicables au perfectionnement et à la conduite des hommes. Voici la première : Voulez-vous corrige?* l'homme, amenez-le à connaître et à avouer sa faute. Dieu s'est conduit ainsi avec nos premiers parents, et la sagesse de Dieu doit être le modèle de la vôtre. La seconde règle est celle-ci : Ne condamnez jamais un homme avant de l'avoir entendu. Dieu interroge avant de porter sa sentence de juge ; or, la sagesse de Dieu doit être le modèle de la nôtre. Je désirerais que cette prescription fût écrite en lettres d'or dans tous les cabinets des princes, dans toutes les salles où Ton délibère et juge, dans tous les consistoires, dans toutes les cours. Mais cette vérité n'est pas seulement nécessaire aux grands, elle l'est encore à tous les hommes. Que celui qui dans sa vie n'a jamais condamné aucun homme, aucune action, aucune intention avant d'avoir entendu; que celui qui n'a jamais été précipité dans ses paroles, dans ses jugements, dans ses actes, jette la première pierre à nous autres pauvres pécheurs; il en a le droit.
Le Juge s'adresse d'abord au séducteur, ensuite il passe à la femme, séduite la première, puis à l'homme, qui, trop faible, n'a pu résister à l'exemple et à l'attrait.
Ici se manifeste la Sainteté, qui ne saurait aimer le mal, et la Justice, qui le punit en proportion de ce que la créature y a participé.
La pensée vivante de la justice de Dieu doit soutenir notre faiblesse et nous empêcher de transgresser la loi de Dieu. La foi vivante en la sainteté de Dieu doit exciter notre courage à l'imiter, et à éviter le mal parce qu'il est mal. N'oublions jamais qu'il existe un Être qui connaît nos péchés, qui ne les saurait aimer, qui nous appellera en jugement à cause de nos péchés, qui ne saurait récompenser en nous le mal , et dont le châtiment ne manquera pas d'arriver, s'il se fait longtemps attendre.
fccit. In qua videlicet occuUatione non se Domino, sed Dominum abscondit sibi (Greg. Max., Mb., xxn, Moral., cap. 9).
254 THÉOLOGIE TASTORALE.
Si nous apprenons cela du premier jugement que Dieu porte sur l'humanité , nous aurons beaucoup appris. H y a, ce me semble, un défaut de sagesse, de ne parler jamais que d'amour de Dieu à ceux qui n'en ont pas encore le sens , et qui , peutùtre, ne peuvent l'acquérir que par le spectacle vivant de la sainteté et de la justice de Dieu.
La première malédiction, le premier péché, ont été pour les premiers hommes comme pour leurs descendants, un pur bienfait. Car la justice de Dieu est aussi amour, et un saint amour.
a, Chaque fois que nos premiers parents virent ramper un serpent, l'horreur qu'ils ressentirent et l'inimitié qu'ils éprouvèrent pour lui, durent renouveler leur repentir, leur rappeler les miséricordes de Dieu envers eux, exciter leur admiration et affermir en eux la résolution de faire présider la crainte de Dieu à toutes leurs pensées et à toutes leurs actions (1).
b, Lu femme assujettie à l'homme. Subordination sage autant que nécessaire entre deux créatures. Sans ordre , point de société, et quel ordre plus naturel que de voir le plus faible recevoir direction et appui du plus fort, et lui donner en retour amour et obéissance !
c, Conception douloureuse. Le don de se multiplier ne sera pas retiré à nos premiers parents ; mais les douleurs qui accompagneront l'enfantement éterniseront le souvenir de la désobéissance, et les suites du péché sans cesse présentes à la pensée graveront plus profondément dans le cœur l'obéissance due aux commandements du Créateur.
d, Travail, agriculture, nécessité de gagner son pain à la sueur de son front. Quel bienfait pour l'humanité ! Comme nos premiers parents seraient devenus efféminés et misérables, tant pour le corps que pour l'âme, si leur subsistance ne leur avait coûté aucune sueur ! Ils seraient devenus aussi malheureux que le sont de nos jours ceux qui ne travaillent point. Car, que les doigts d'une femme ne travaillent qu'aux parures qu'elle devra
I Tobler, Zur Elire der Bibel, U S. 89.
mettre dans une première visite , cela n'est pas travailler. Gagner son pain à la sueur de son front, voilà le véritable baume sanitaire , tant pour le corps que pour l'âme , — hors du paradis.
Quand nous jetons un regard furtif sur les terribles ravages que produit dans les villes et dans les cours efféminées l'absence du travail , l'obligation de gagner son pain à la sueur de son front nous paraît un bienfait et une véritable bénédiction.
e, La mort. — La mort, elle aussi, n'est que le principe d'une vie supérieure, comme l'enseigne expressément Jésus-Christ, le Restaurateur de notre race, et comme il nous l'a prouvé. Chacun des épis nés de la corruption de la semence fait entendre ce cri de triomphe : Resurrexi !
f, Bannissement du paradis. Pour l'innocence perdue il n'y a plus de paradis. C'est un mauvais service à rendre à la majeure partie du genre humain que d'imiter un grand nombre d'écrivains qui , dans l'ivresse de l'inspiration , ne recherchant dans le monde que l'Éden perdu, ne le trouvent que trop souvent dans le domaine de leurs cinq sens. Mieux vaut exciter ses lecteurs à travailler, à se sacrifier, à se renoncer eux-mêmes, à manger leur pain à la sueur de leur front.
</, Toute l'histoire du premier péché et de ses suites immédiates est : '1 ° la solution claire de cette question : Comment le péché est-il entré dans le monde? Solution, par conséquent, d'une souveraine importance, surtout pour les penseurs, qui aimeraient tant à résoudre des énigmes , et qui malheureusement n'en viennent point à bout.
L'histoire du premier péché et de ses suites immédiates est : 2° le commentaire le plus clair de ces mots significatifs d'un livre postérieur à la Genèse : « Lorsque la concupiscence a conçu, elle enfante le péché, et le péché apporte la mort dans le monde. » Comme c'est vrai et clair ! La séduction et le plaisir arrachent l'innocence à sa véritable vie en Dieu, et lui substituent une vie fausse et contraire à son but. L'âme et le corps sortent de l'ordre; l'âme disparaît, — le péché est accompli. Les
suites du péché ressemblent à leur mère: supériorité de la nature sur l'homme déchu de son Créateur ; existence remplie de misères, de douleurs , d'afflictions de toutes sortes ; la mort ; impossibilité de se racheter soi-même; nécessité d'une rédemption opérée par une intervention supérieure [Boni., v, 42, 15, 17, 18, 19).
3° Comme tout est consolant dans cette histoire, et en même temps comme tout y est instructif pour l'humanité ! Consolant, parce qu'on y trouve que la cause de la chute vient, au moins en partie, d'un mobile extérieur, et parce qu'on y voit que c'est la séduction et non la malice personnelle qui a été la première cause du péché ; instructif, parce que l'homme a été en partie cause de sa chute. Toutes les tentations auraient été impuissantes à enlacer l'homme dans leurs filets, si, fidèle aux avertissements du Seigneur, il eût détourné ses yeux du mal.
4° La vérité de ce récit me paraît très-claire quand je réfléchis qu'on y a évité deux écueils que presque nul écrivain, ayant médité et écrit sur l'origine de la race humaine sans prendre en considération l'histoire biblique, n'a pu éviter. Tandis que les premiers hommes sont dépeints tantôt comme des hommes sauvages et grossiers , tantôt comme des créatures toutes sensuelles et ne se conduisant que d'après les inspirations de la passion, tantôt comme des êtres qui n'ont rien des faiblesses de l'homme et sont inaccessibles à la séduction, je suis heureux de voir que Moïse a évité tous ces écarts, et nous les montre tels qu'ils devaient et pouvaient être, bons, mais susceptibles de devenir mauvais ; comment ils sont sortis de la main de Dieu, et ce qu'ils sont devenus dès qu'ils se sont soustraits à son action, et se sont confiés à une direction étrangère.
404. Voilà tout ce qu'on trouve d'édifiant à une simple étude de la lettre de cette histoire.
Mais cette étude de la lettre ne doit pas nous suffire; il nous faut encore pénétrer et goûter l'esprit de toute cette histoire. Cet esprit peut se traduire ainsi :
i. L'homme, en sortant de la main du Créateur, était inno-
cent, et dans ses rapports avec Dieu il était bon, pieux, heureux et immortel ;
h. Mais il n'est pas resté ce qu'il était; il a péché, et en péchant il est devenu
m. Misérable et mortel, et ses descendants le sont devenus avec lui.
Qu'on explique de quelle manière on voudra le paradis et ses quatre torrents, son arbre de vie, de science, etc. ; quelle que soit cette explication, le fond vrai et incontestable est et reste celui-ci :
L'homme était heureux !
Et il s'est rendu malheureux!... Son jugement est énoncé dans le : « Maudite soit la terre à cause de vous ! »
Tl est terrible, ce jugement, et Dieu doit l'avoir prononcé bien malgré lui :
Que la terre soit maudite à cause de ce que vous avez fait; vous n'en tirerez de quoi vous nourrir pendant toute votre vie qu'avec beaucoup de travail. File vous produira des ronces et des épines, et vous vous nourrirez de V herbe de la terre ; vous mangerez votre pain à la sueur de votre front, jusqità ce que vous retourniez en la terre d'où vous avez été tirés : car vous êtes poudre et vous retournerez en poudre.
« Nous étions immortels; nous étions heureux pour toujours ; nous vivions dans un magnifique jardin, entre des torrents qui arrosaient ce lieu de délices, au milieu d'arbres beaux à la vue, et qui portaient constamment des fruits pour nous. Notre.Père et notre Créateur se promenait lui-même dans ce jardin, et nous pouvions entendre sa voix. — Et ici : sur ce champ maudit, au milieu des ronces et des épines, nous nous nourrissons avec peine et à la sueur de notre visage. De combien d'angoisses et de soucis ne sont pas tourmentés grand nombre d'hommes pour se procurer, à eux et aux leurs, depuis la pointe du jour jusque bien avant dans la nuit, le morceau de pain dont ils ont besoin ! Et quand ils l'ont obtenu, qu'ont-ils ? Nous naissons dans la douleur et les gémissements, et notre entrée dans la tombe est Théol. vast. 1 47
précédée de terribles combats... Et quant à notre Créateur et à notre Père, nous ne Fentendons pas, nous ne l'aimons pas. » « Nous vivons abandonnés et sans consolation, au milieu du froid et de la chaleur, de la pluie et de la neige, de la douleur et de la maladie ; nous sommes insensés et déraisonnables, nous ne pouvons pas dormir ; il nout faut marcher et tousser nuit et jour, cracher la bile et le sang » [Wandsbeckerbote , iv Th., $m 227).
ARTICLE II
Deuxième exercice sur V étude pratique de l'Ecriture sainte, tiré de l'Histoire évangélique.
REMARQUES SUR LES PARABOLES DE JÉSUS, AVEC QUELQUES OBSERVATIONS PRÉALABLES.
Familiare est Syris, et maxime Palœstinis ad omnem sermonem parabolas jungere.
(Hieron.) § I. — Avantages de l'enseignement par paraboles.
1 05. Premièrement, la parabole rend la vérité plus saisissable à celui qui veut et doit la comprendre, parce qu'elle la présente sous une forme déjà connue et d'ailleurs facile à saisir.
Deuxièmement, la parabole produit une impression plus forte et plus durable; plus forte, parce que les choses sensibles impressionnent fortement les sens de Fhomme; plus durable, parce que le souvenir de la parabole est facilité par la répétition d'impressions analogues.
Troisièmement, la parabole s'empare de nous inopinément, sans soulever ni nos préjugés ni nos passions. Elle ressemble à un miroir qui présenterait aux hommes leurs fautes dans une image renversée; par conséquent elle a ce double mérite pour l'enseignement qu'elle est proportionnée aux plus faibles intelligences, et adoucit le côté désagréable de la vérité.
Non-seulement la parabole dévoile la vérité à celui qui veut la voir à découvert, mais elle la voile à celui qui ne peut la
contempler dans toute sa nudité. Cet avantage de la parabole est loin d'être sans importance ; car les explications directes n'ont souvent pour résultat que de rendre une foule d'auditeurs encore plus hostiles à la vérité, et d'exposer davantage à la persécution ceux qui enseignent. Les paraboles voilées ont encore ce bon côté qu'elles excitent la curiosité, éveillent l'attention, font réfléchir sur leur sens et préparent insensiblement un accès plus facile à la vérité.
Enfin, la parabole se conserve plus facilement dans la mémoire, et peut, en éclaircissant plus tard ce qui est obscur, agir plus profondément, bien que, dans le principe, elle ait été incomprise. En un mot, la parabole est pour des hommes sensibles un vêtement humain dans lequel s'enveloppe la vérité, soit pour se faire comprendre plus facilement, admettre plus promptement, accueillir plus amicalement et introduire dans la demeure la plus reculée de notre cœur, soit pour se soustraire quelque temps aux poursuites des méchants.
§ II. — Des paraboles de l'ancien Testament.
106. L'usage d'énoncer la vérité sous forme de parabole appartient aux plus anciens modes d'enseignement. Nous en trouvons déjà de magnifiques modèles dans les Écritures de l'ancien Testament.