‹ Théophile GautierChapitre 10 sur 64 · QUATRIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

QUATRIÈME ENTRETIEN

Linguistique. — Ses idées sur les néologismes. — La fameuse maxime. — Le Dictionnaire de rimes. — La rime impossible.

« Je ne sais pas, me dit un jour le maître, ce que la postérité pensera de moi, mais il me semble que j'aurai été au moins utile à la langue de mon pays. 11 y aurait ingratitude à me refuser, après ma mort, ce modeste mérite de philologue. Ah ! mon cher enfant, ajouta-t-il en souriant, si nous avions seulement autant de piastres ou de roubles que j'ai reconquis de mots sur leur Malherbe î Vous aimes, jeunes gens, vous m'en saurez gré un jour, quand vous verrez quel instrument je vous ai laissé entre les mains, et vous défendrez ma mémoire contre ces diplomates de lettres qui, parce qu'ils n'ont ni idées à exprimer, ni esprit à faire valoir, veulent nous réduire aux cent mots de la langue racinienne. Reliens bien ceci pour t'en souvenir plus tard : le jour où je serai reconnu classique, la pensée sera bien près d'être libre en France ! — Vous croyez donc qu'elle ne l'est pas?

— Libre, non assurément. Elle n'est pas plus libre qu'un corps gêné clans des habits trop étroits, ou même qu'un corps sans habits aucun, et par conséquent ne pouvant sortir dans la rue. Tantôt elle étouffe et tantôt elle grelotte. Mais dès qu'elle trouve dans les mots un vêtement à sa mesure, la voilà qui déjà marche; et si ces mots sont d'une coupe élégante et d'une riche coloration, elle s'enhardit et triomphe, car belle et bien attifée, elle se sent mieux accueillie et par une meilleure société. Et si un poëte lui attache aux pieds les deux ailes sonores de la rime, elle s'envole et plane. »

« Les idées naissent duchesses, même dans une mansarde. Avec leur prétendu goût classique, s'écriait-il encore, qui, sous prétexte que l'idée est belle toute nue, consiste à la vêtir d'une feuille de vigne et à la produire au bout d'une corde, on marchait tout droit au style télégraphique et au bulletin. Victor Hugo n'a fait 1830 que pour enrayer cette dégringolade de la langue; sa forte main a retrouvé dans l'ombre des temps la main puissante du vieux Ronsard, et il a renoué, pardessus deux siècles de boileautisme aigu, les fécondes traditions de la Renaissance. »

«. Mon rôle à moi dans celte révolution littéraire était toul tracé. J'étais le peintre de la bande Je me suis lancé à la conquête des adjectifs; j'en ai déterré de charmants et même d'admirables, dont on oe pourra plus se passer. J'ai fourragé à pleines mains dans le xvr* siècle, au grand scandale des abonnés du Théâtre-Français, des académiciens, des tabatières-Touquet et des bourgeois glabres, comme dit Pétrus. Je suis revenu la hotte pleine, avec des gerbes et des fusées. J'ai •mis sur la palette du style tous les tons de l'aurore et toutes les nuances du couchant ; je vous ai rendu le rouge, déshonoré par les politiqueurs, j'ai fait des poëmes en blanc majeur, et quand j'ai vu que le résultat était bon, que les écrivains de race se jetaient h ma suite et que les professeurs aboyaient dans leurs chaires, j'ai formulé mon fameux axiome : Celui qu'une pensée, fût-ce la plus complexe, une vision, fût-ce la plus apocalyptique, surprend sans mots pour les réaliser, n'est pas un écrivain. Et les boucs ont été séparés des brebis, les séides de Scribe des disciples d'Hugo, en qui réside tout génie. Telle est ma part dans la conquête. »

« — Dans votre idée, fis-je, cette conquête doit-

elle être bornée là? La langue du xvie siècle vous paraît-elle suffisante à tout exprimer? En un mot, admettez-vous les néologismes?

— Yeux-tu parler de la nécessité de dénommer les soi-disant inventions et les prétendues découvertes modernes? Oui, on dit cela : à choses nouvelles, mots nouveaux. Tu connais mon avis là-dessus. Il n'y a pas de choses nouvelles. Ce qu'on appelle un progrès n'est que la remise en lumière de quelque lieu commun délaissé. J'imagine qu'Aristote en savait aussi long que Voltaire, et Platon que M. Cousin. Archimède avait très-certainement trouvé l'application de la vapeur à la locomotion bien avant Fulton et Salomon de Caus. Si les Grecs ont dédaigné de s'en servir, c'est qu'ils avaient leurs raisons pour cela. Ils trouvaient qu'on allait déjà bien assez vite et que l'homme n'avait le temps de rien voir sur ce globe terraqué, ce qui est, hélas! trop vrai, même en patache. Non, je ne sens pas impérieusement la nécessité des mots nouveaux, dût-on pour cela me traiter de birbe et de ganache. D'ailleurs, ils sont jolis, vos néologismes ! Des mixtures de grec et d'argot, des infusions d'anglais et de latin! Lejargon de Babel! Ce sont les herboristes et les apothicaires qui les font, les néologismes. Les seuls mots nouveaux un peu propres nous viennent des peintres.

— Vous convenez donc, repris-je sans me laissi r Bésarçonner par cette boutade, que l'on peut en Créer selon les besoins et au cours des décou- Vertes, si découvertes il y a?

— Ah ! si encore ils étaient conformes au génie de la langue et imprégnés de la saveur du terroir gaulois ! Je voudrais que l'admission d'un mot dans le dictionnaire fût controversée et débattue autant gue «file d'un postulant au Jockey-Club; je voudrai- qu'il fût présente et qu'il eût ses références. Je voudrais que l'Institut servît à quelque chose, tandis qu'il ne sert à rien, et qu'un Français ne fût pas forcé d'aller en Russie pour jouir du plaisir ■entendre parler sa langue. A ces conditions, conclut le maître, oui, je serais partisan des néologie nés... »

El las sans doute d'avoir parlé si longtemps, car il riait déjà bien malade, il méprit sous le bras, et lentement nous rentrâmes.

a Et puis, vois-tu, fit-il tristement et avec un sans-à-propos comique, rien ne sert à rien, et d'abord il n'y a rien, cependant tout arrive, mais cela est bien indifférent ! »

Il faut dire ici que cette maxime misanthropique, très-familière au poète, avait une légende

parmi nous, et que, toutes les fois qu'il l'émettait, nous ne pouvions nous tenir de rire, à sa grande colère. Elle le ravissait, cette maxime, il la disait à tout propos et se montrait plus fier de l'avoir inventée que d'avoir écrit le Capitaine Fracasse et tous ses autres ouvrages. Il fallait voir avec quelle gravité et de quel air philosophiquertl la détaillait. Il interrompait les discussions les plus animées pour la placer : que dis-je? il s'interrompait luimême, et la conclusion de tous ses récits, de tous ses enseignements, de toutes ses rêveries parlées, était toujours cet éternel : — Rien ne sert à rien! et d'abord il n'y a rien, cependant tout arrive! Mais cela est bien indifférent!

A la vérité la trouvaille en revenait à M. Claudius Popelin, le peintre sur émail, l'un des familiers fidèles de la petite maison de Neuilly ; il l'avait inventée pour parodier gaiement et entre amis l'impassibilité superficielle de cet être, le plus sensible qui fut jamais. Mais la charge était si réussie et si juste qu'au bout de quelque temps tous finirent par s'y méprendre, et jusqu'à Théophile Gautier lui-même. A force de se répéter en souriant la maxime imitative, il en avait oublié la provenance et s'en croyait le véritable auteur ; par un

phénomène psychologique bizarre il en avait affublé la paternité et ne voulait plus en démordre, \ussi n'\ avait-il rien de plus divertissant que de la lui tntendre prononcer, souvent en présence de M. Popelin, sur un ton rhythmique et byronien. I ae l'ois il advint que l'une des personnes de sa famille se hasarda à contester l'origine de la chère sentence. Gautier entra dans une fureur de lion :

« Je te dis qu'elle est de moi ! » criait-il les yeux étincelants.

Et comme on lui donnait des preuves :

(( Qu'on aille là-haut me chercher mon grand couteau à manche d'ivoire; je te fendrai cruellement le ventre et, après avoir enroulé tes entrailles, je les tirerai avec lenteur jusqu'au fond du jardin!... »

Nous éclatâmes de rire, et lui-même, ravi d'avoir satisfail sa colère par la description d'un si beau supplice, ne put s'empêcher de faire chorus avec nous.

«Je suis le plus malheureux des hommes, ajoutat-il, on me coupe tous mes effets. »

Une autre iois, le maître étant entré dans mon cabinet, tandis que j'étais occupé à sonner un sonnet, il me souvient que je me plaignis à lui de la

rareté des rimes en bigle sur lesquelles ce sonnet était établi, et en général de celle de toutes les rimes un peu originales.

« Il faudra, me dit-il, pendant que l'on me défend de travailler, que je fasse avec toi un Dictionnaire de rimes. Ce sera très-amusant, tu verras, et il y a longtemps que j'y songe. Je ferai acheter un grand cahier et tu les écriras à mesure qu'elles nous viendront, soit par la conversation, soit par les lectures. C'est un travail auquel chaque poëte devrait s'astreindre avant de commencer à versifier, et je dis toujours aux jeunes gens qui viennent me consulter : Faites-vous un Dictionnaire de rimes. Un Dictionnaire de rimes doit être personnel au rimeur; je voudrais qu'au besoin on pût le mettre à la fin de son œuvre en manière d'index. Si tu veux, je ferai le mien avec toi, et il te servira pour toi-même. »

Et comme je l'assurais que j'étais tout préparé à ce travail par des études précédentes et que j'étais même en mesure d'écrire un sonnet sur la fameuse rime erde, désespoir des poètes et quadrature du cercle des Richelets :

« Il n'y a que Monteverde, fit-il surpris, et cela n'est guère bon à cause de la prononciation italienne. D'ailleurs cela ne te donne que trois rimes, et il t'en faut quatre pour ton sonnet.

— Pardon, repris-je, mais vous oubliez isquierdeï

— hquierde? Et il réfléchit un instant. N'est-ce pas un arbre?

— Oui; mais ce n'est pas tout, j'en ai d'autres.

— Ah! par exemple! lesquelles?

— Mais, saperde, par exemple.

— C'est ma foi vrai. Rivarol le donne. La saperde, un coléoptère.

— Et que diriez-vous, cher maître, de Werde?

— Werde? Attends un peu que j'y songe. ÎS 'estce pas une petite ville aux environs de Bruxelles?

— Parfaitement. Werde est à Bruxelles ce que Gif est à Paris, le fameux Gif de Victor ITugo.

— Je vois que tu as travaillé la matière »,s'écriat-il avec une admiration sans bornes. Et il voulait réunir toute la famille pour lui faire part de mes découvertes; j'eus beaucoup de peine à l'en dissuader ; mais c'est certainement de ce jour qu'il conçut quelque confiance, hélas! assez peu justifiée, en la réussite de mes travaux littéraires.

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