CINQUIEME ENTRETIEN
Les voyages. — Les Français à l'étranger. — Ses opinions sur le théâtre contemporain.
Tout le monde connaît le mot si fin de Delphine de Girardin à Théophile Gautier lors de la publication de Tra los montes :
« Théo, lui dit-elle, en Espagne, il n'y a donc pas d'Espagnols? »
Malicieuse et douce critique de ce Voyage en Espagne et en général de tous les Voyages écrits par le maître, où l'étude des mœurs et des caractères nationaux est volontairement tenue dans la pénombre des derniers plans. — Un jour qu'à propos du Voyage en Russie je lui renouvelais la remarque, sous une forme, bien entendu, moins familière, voici comment il s'en expliqua avec moi :
« Quand je pars en voyage, je commence par laissera Paris mes verges de critique et mon masque de « Français arbitre du goût » . Je ne me dis pas comme vous autres Perrichons et admirateurs de l'obélisque : Allons nous comparer sur place au reste du genre humain et savourer à l'étranger le plaisir chauvin d'arriver de Paris, d'en être et d'en
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parler a table d'hôte!... G'esl Karr qui a dit : « Les bourgeois oe voyagent que pour avoir voyagé. » Quanl aux professeurs et autres chercheurs de camps de César, c'est pour avoir un prétexte de dégorger leurs citations chczP>uloz! Ma méthode, à moi, est tout autre, et je te la recommande, si jamais tu es atteint de ce déplorable prurit du voyage, ce dont le ciel te préserve, mon cher enfant ! Il o'y a rien au monde de plus fatal au bonheur, et le besoin du déplacement s'accroît de toutes les satisfactions qu'on lui donne; rien ne l'assouvit, etc'esl ii ne passion dont on meurt! Moi, par exemple, c'est ce qui me tue, ajouta-t-il en me montrant ses pauvres jambes gonflées d'eau et presque immobilisées.
— Vous me disiez tout à l'heure, à déjeuner, repris-je pour faire diversion, que vous n'étiez malade que de faim ; comment concilier ces deux choses ?
— Je meurs de tout, et j'ai tout! Mais j'ai surtout le voyage. Tout en moi est attaqué, et jusqu'au plexus solaire.'!! »
Il fallait voir comme il prononçait ce plc.ru s solaire, dont le nom lui paraissait admirable et fait à souhait pour désigner un organe depoëte malade ! Le plexus solaire! Cela était concluant et décisif, et quand le jjlexits solaire était compromis, tout était perdu !
« Ah! fit-il en se levant, si je pouvais partir! Je t'emmènerais aux Indes! As-tu envie de voir les Indes? Mais non ; tu ne dois pas avoir envie de voir ça, toi ! Oh ! je te connais maintenant ! Au fond, tu es tabatière-Touquet, comme tous les auteurs dramatiques! C'est dégoûtant!
— Mais, père, fis-je, prenez-y garde! Si la passion du voyage est si funeste, il ne faut pas me la communiquer. D'ailleurs, vous ne m'avez pas encore exposé votre méthode : au moins faut-il que je la connaisse pour ne pas vous être un compagnon de route trop incommode, aux Indes.
— Qu'est-ce que je ferais de toi, aux Indes! Tu y passerais ta vie à chercher des sujets de pièce ! Quanta ma méthode, c'est celle de lord Byron. Je voyage pour voyager, c'est-à-dire pour voir et jouir des aspects nouveaux, pour me déplacer, sortir de moi-même et des autres. Je voyage pour réaliser un rêve tout bêtement, pour changer de peau, si tu veux. Je suis allé à Constantinople pour être musulman à mon aise ; en Grèce, pour le Parthénon et Phidias ; en Russie, pour la neige, le caviar et l'art byzantin ; en Egypte, pour le Nil et Cîéopâtre; à Naples, pour le golfe de Pompéi ; à Venise, pour Saint-Marc et le palais des Doges. La voilà, ma méthode. Si je suis à Rome, je deviens apostolique et romain, et, si pour voir les Raphaël il fallait être cardinal, je me ferais faire cardinal. Pourquoi
pas? S'assimiler les mœurs et les usages des pays que l'on visite, voilà le principe; et il n'y a pas d'autre moyen pour bien voir et jouir du voyage. Si tu vas à Londres pour t'exaspérer contre la boxe, ce n'est pas la peine de te déranger ; il faut nonseulement voir des boxeurs, mais te passionner pour l'exercice, et boxer toi-même si lu peux.
« Quand j'étais en Espagne, j'étais forcené poulies courses de taureaux, et l'on m'aurait désopilé si l'on m'avait dit qu'il existait un pays où le jeu en (.■tait proscrit comme immoral et attentatoire à la loi Grammont ! Les courses de taureaux en Espagne nie semblent aussi naturelles qu'une première de Dumas au Gymnase, à Paris, ou qu'une vendetta en Corse, et cela, parce que, dès que j'ai mis le pied dans un pays, j'en deviens indigène, j'en endosse le costume, si je peux, comme je l'ai fait en Espagne, et parce que j'ai le don de m'en approprier immédiatement la manière de vivre. Je me sens aussi bon Espagnol à Madrid que le Cid Campéador ou don Ruy Gomez de Silva; je pense, j'agis, je vois comme eux, et je me ferais hacher au besoin pour soutenir la préexcellence de l'une des dix ou douze opinions qui divisent l'Espagne, n'im porte laquelle, pourvu que mon épée fût trempée à Tolède et que le cartel me fût adressé au nom de don Théophilo !
« Comprends-tu maintenant, conclut le maître,
combien est vaine cette critique faite à mes Voyages ? Ils me disent : Dans votre Russie, il n'y a pas « de Russes! » Parbleu, pourquoi faire? Est-ce que je les ai vus, les Russes? J'étais Russe moi-même à Saint-Pétersbourg comme je suis Parisien sur les boulevards ! Ces usages russes, qui vous intéressent tant, je les pratiquais journellement et ils me semblaient tout naturels. Penses-tu à décrire la manière de mettre la cravate dans un pays où tout le monde la met comme toi? D'ailleurs, l'homme est partout l'homme, et, sous toutes les latitudes, il mange avec la bouche et prend avec les doigts ; dans tous les pays le fort tue le faible avec le fer, et l'art d'aimer ne varie point d'un pôle à l'autre. Gela ne vaut pas la peine de tailler sa plume, et pour moi je m'en soucie comme d'une guigne!
« J'ai usé ma vie à poursuivre, pour le dépeindre, le Beau sous toutes ses formes de Protée et je ne l'ai trouvé que dans la nature et dans les arts. L'homme est laid, partout et toujours, et il me gâte la création. Il ne vaut que par son intelligence. Mais comme cette intelligence ne se manifeste que par ses productions, je m'en tiens à ses productions et je ne cherche point ailleurs le secret de ses destinées. Un tigre royal est plus beau qu'un homme ; mais si de la peau du tigre l'homme se taille un costume magnifique, il devient plus beau que le tigre et je commence à l'admirer. De même une ville ne m'in-
téresse que par ses monuments ; pourquoi ? parce qu'ils sont le résultat collectif du génie de sa population. Que cette population soit immonde et cette ville un habitacle de crimes, qu'est-ce que cela me fait m on ne m'y assassine pas pendant que j'admire les édifices?
« J'aurais décrit Sodome très-volontiers et la tour de Babel avec enthousiasme. Je ne travaille pas pour le prix Monthyon, et mon cerveau fait du mieux qu'il peut son métier de chambre noire. Si tu es curieux de ce qu'on appelle improprement l'humanité, prends la Gazette clés Tribunaux : tout Balzac y est, et, en sus de Balzac, l'histoire générale et unherselle de cette sorte de singe malfaisant que j'ai rencontré dans tous mes voyages et qui peuple les cinq parties du monde. C'est ça et ce sera toujours ça. Il n'y a que les climats qui varient, l'argot des voleurs et l'uniforme des gendarmes! »
Dans celte boutade — quelle que soit d'ailleurs l'opinion que chacun puisse en avoir — se trouvaient résumées les idées du maître sur le rôle moralisateur, ou, si l'on veut, philosophico-dramatique de l'écrivain ;• idées fort invétérées en lui, comme je m'en convainquis souvent au cours de nos entretiens, et selon lesquelles, par exemple, il n'admettait pas qu'une comédie fût conçue en dehors des préoccupations de costumes et de décors qui lui sont propres. L'intérêt et la particularité
d'une œuvre d'imagination lui semblait résider tout d'abord dans la réalisation des milieux, la reconstitution des époques, l'exactitude artistique du langage et des accoutrements. Quant à la vérité des sentiments mis en jeu, la trouvaille des incidents par lesquels les âmes se heurtent et jettent l'étincelle, et la conclusion même de ces incidents, ce n'était là pour lui qu'un mérite de second plan, un art un peu vulgaire où on peut exceller sans sortir de la médiocrité intellectuelle, en un mot une œuvre d'artisan plutôt que d'artiste.
D'accord en ceci avec les maîtres du métier, il admettait que les situations dites dramatiques, fournies par les passions humaines, se bornent au plus à sept ou huit, mais il différait d'eux en cela qu'il ne voyait pas la nécessité d'en renouveler l'étude après Shakespeare et Molière, et que la moindre fable d'amour entravé lui semblait un prétexte suffisant à faire un chef-d'œuvre. Il m'avoua même tout paternellement un jour qu'il ne me voyait pas sans chagrin m'engager, à la suite des auteurs à la mode, dans les voies morbides du théâtre contemporain.
« Ils appellent ça de la physiologie, c'est de la pathologie qu'il faut dire. On est en train de tuer la poésie au théâtre, c'est-à-dire le théâtre même, avec ces façons de disséquer l'âme comme une charogne. Pourquoi ne met-on pas sur les affiches :
Ce soir, première de M. un tel à la clinique du Gymnase? Vous vous réfugiez derrière Molière, mais Molière est avant tout un poète, et un poète fantaisiste ; avec quatre pierrots plus ou moins pris à la Comédie italienne, il vous donne l'impression de la vie; mais la vie, jamais; c'est trop laid, il le sait bien et il s'en garde. Prends-moi tout bonnement un Géronte, une Isabelle et un Crispin ; placeles autour d'un sac d'écus, et marche ; il n'en faut pas i [avantage et tu peux dire tout ce que tu voudras et faire du moderne si le cœur t'en dit. Mais tes médecins et tes notaires en cravate blanche qui viennent pleurer dans le trou du souffleur parce que leurs femmes les ont encornilistibulés, c'est bète et assommant! J'ai toujours envie de leur crier : C'est bien fait ; pourquoi êtes-vous notaires? »-